SCENE I SABINE, JULIE
SABINE
Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma douleur;
Elle n'est que trop juste en un si grand malheur :
Si près de voir sur soi fondre de tels orages.
L'ébranlement sjod bien aux plus fermes courages,
Et l'esprit le plus inàle et le plus abattu S
Ne saurait sans désordre exercer sa vertu.
i. « Corneille, dans l'esamcn à'Horace, dit que le personnage de Sabine est heureusement inventé, mais qu'il ne sert pas plus à l'action que l'Infante à celle du Cid. Il est vrai que ce rôle n'est pas nécessaire à la pièce, mais j'ose ici être moins sévère que Corneille; ce rôle est du moins incorporé i\ la tragédie : c'est une femme qui tremble pour son mari et pour ses frères. Elle ne cause aucun événement, il est vrai : c'est un défaut sur un théâtre aussi perfectionné que le nôtre; mais elle prend part à tous les événements, et c'est beauc up pour un temps où l'art commençait à naître. Observez que ce personnage débite souvent de très beaux vers, et qu'il fait l'exposition du sujet d'une manière très intéressante et très noble. » (Voltaire).
3. Près de, sut \e point de, comme aux vers 495, 1005, 1129 et 1505. « Si près de voir n'est pas français : près de veut un substantif, près de la ruine, près d'être ruiné. » (Voltaire.) — « Il n'est pas vrai que près de ne puisse précéder un verbe ; nos meil'eurs écrivains en offriraient plusieurs exemples, et, par une singulière contradiction, Voltaire le prouve lui-même par les exemples dont il s'appuie : si près d'être ruiné; être n'est-il pas un verbe? » (Palissot.) On peut remarquer
seulement le brusque changement do construction : si près de voir l'ébranlé'
ment. On écrirait aujourd'hui, surtout en prose, mais avec moins de vivacité : Quand on est si près. Corneille emploie souvent ces sortes d'ablatifs absolus.
4. Cet emploi d'ébranlement, pris absolument et au figuré, est assez rare. « Craignons ces grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût. » (Fénolon, Education des filles, ch. v.)
6. Exercer sa vertu, virtutem suam exercere, expression toute latine pour : faire preuve de son énergie en agissant, en dominant le désordre intérieur dt moral, l'é/^ranlement de l'âme.
Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes, Le (rouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes, VA, parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux, Ma constance du moins règne encor sur mes yeux. 10
Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme, JSi l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme. i--- •Commander à ses pleurs en cette extrémité, C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté, l -, ■
JULIE
•C'en est peut-être assez pour une âme commune 15
Qui du moindre péril se fait uije infortune;
Mais de celte faiblesse un grand cœur est honteux;
Il ose espérer tout dans un succès douteux.
îLes deux camps sont rangés au pied de nos murailles;
Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. 20
7. Etonner a ici la même énergie de sens qu'au vers 671, et se rapproche davanagc de l'étynnologie attonitus, frappé de la foudre. <c 0 nuit efTroynhle, où retentit
•lout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte!... Mon Dieu, pourquoi vois-je devant moi ce visage dont vous étonnez les réprouvés? » (Bossuet, Oraison funèbre d' Henriette d' Angleterre. — Premier sermon pour le vendredi saint.)
Mais gardez de p Ulr et de vous étonner
A l'aspect du chemic qui vous y doit mener. {Théodore, v. B85.)
8. On peut juger, avec Vo'taire, que l'expression est bien contournée pour dire ne peut m'arracher des larmes.
10. Sabine, qui insiste et disserte trop, veut dire : mon âme garde assez de fermeté [constantia) pour interdire à mes yeux les larmes.
11. Pourquoi donc Voltaire juge-t-il que ce vers appartient plutôt à la comédie qu'à la tragédie? Quand, on ari'étc là est une expression fort naturelle et nullement triviale pour dire : quand on limite, quand on bo:ne aux soupirs, sans aller
jusqu'aux pleurs.... Déplaisir, chez Corneille et au xvn' siècle, équivaut à douleur, désespoir.
12. <i Cette petite distinction est trop recherchée pour la vraie douleur. Elle .revient encore une troisième fois à la charge pour dire qu'elle ne pleure point. »
(Voltaire.)
14. Dans VExamen d'Horace, Corneille a pris encore .-ibsolument le sexe pour les femmes : « La friiyeur, si naturelle au sexe, lui doit faire prendre la fuite. » -Racine a dit de même :
Il a pour tout le sexe une liaine fatale. [Phèdre, III, i.)
15. Var. C'en est assoz et trop pour une ftnie commune. (1G11-1G56.)
17. Var. D'un tel abaissement un grand cœur est honteux. (1C',1-1C56.)
18. Dans un succès douteux, c'est-à-dire quand l'issue reste douteuse; succèi -n'avait pas en effet alors de sens plus précis que celui de résultat, bon ou mau«
vais :
Vous vous tromperez. — Soit, j'en veux voir le succès. (Molièie, Misanthrope, I, i.) 20. Vaugclas nous apprend, dans ses licmarques, que Malherbe disait toujours comme pour comment, mais qu'il n'était pas suivi, et il ajoute : « Il n'y a p(jint de doute que, lorsqu'on interroge, il faut dire comment. » Mais cette règle ne fui point ad ptoe par tous tout d'abord : Corneille après Malherbe et Molière après C'^meillc disent souvent comme p )ur comment :
A pei;:e pouvcz-vous dire comme il te nomme. {Misanthrope, 1, l.)