SCÈNE II. — CAMILLE, JULIE
CAMILLE
Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne! Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne, Et que, plus insensible à de si grands malheurs, A mes tristes discours je mêle moins de pleurs? De pareilles frayeurs mon âme est alarmée ; Comme elle je perdrai dans l'une et l'autre armée. Je verrai mon amant, mon plus unique bien, Mourir pour son pays, ou détruire le mien, Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine, Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine. Hélas !
JULIE
Elle est pourtant plus à plaindre que vous. On peut changer d'amant, mais non changer d'époux. Oubliez Curiace, et recevez Valère, Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire ; Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis.
CAMILLE
Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes. Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister, J'aime mieux les souffrir que de les mériter.
JULIE
Quoi! vous appelez crime un change raisonnable !
CAMILLE
Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable?
JULIE
Envers un ennemi qui peut nous obliger?
CAMILLE
D'un serment solennel qui peat nous dégager?
JULIE
Vous déguisez en vain une chose trop claire : Je vous vis encore hier entretenir Valère ; Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux.
CAMILLE
Si je l'entretins hier et lui lis bon visage,
N'en imaginez rien qu'à son désavantage ;
De mon contentement un autre étoit l'objet.
Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet;
Je garde à Curiace une amitié trop pure
Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure.
Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa sœur Par un heureux hymen mon frère possesseur, Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serais le salaire. Ce jour nous fut propice et funeste à la fois; Unissant nos maisons, il désunit nos rois; Un même instant conclut notre hymen et la guerre. Fit naître notre espoir et le jeta par terre, Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis ; Et, nous faisant amans, il nous fit ennemis. Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes! Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux 1 Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux; Vous avez vu depuis les troubles de mon âme : Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme, Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant. Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles, M'a fait avoir recours à la voix des oracles. Écoutez si celui qui me fut hier rendu Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années Au pied de l'Aventin prédit uos destinées,