ACTE I, SCENE UI
Qui témoignoit assez une entière allégresse; Mais il ne m'a point vu, par une trahison, Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison. Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville; J'aime encor mon honneur en adorant Camille. Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment Aussi bon citoyen que véritable amant.
D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle ; Je soupirois pour vous en combattant pour elle; Et, s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups. Je combattrois pour elle en soupirant pour vous. Oui, malgré les désirs de mon âme charmée. Si la guerre duroit, je serois dans l'armée; C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès, La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.
CAMILLE
La paixl Et le moyen de croire un tel miracle?
JULIE
Camille, pour le moins croyez-en votre oracle, Et sachons pleinement par quels heureux effets L'heure d'une bataille a produit cette paix.
CURIACE
L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées, D'une égale chaleur au combat animées, Se menaçoient des yeux, et, marchant fièrement, K'attendoient, pour donner, que le commandement; Quand notre dictateur devant les rangs s'avance, Demande à votre prince un moment de silence ; Et, l'ayant obtenu : « Que faisons-nous, Romains, Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains? Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes : Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes. Et l'hymen nous a joints par tant et tant de nœuds. Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux ; Nous ne sommes qu'un sangetqu'un peuple en deux villes: Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles, Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs. Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs?
Nos ennemis communs attendent avec joie
Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie,
Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,
Dénué d'un secours par lui-même détruit.
Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;
Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,
Et noyons dans l'oubli ces petits différends
Qui de si bons guerriers font de mauvais parens.
Que si l'ambition de commander aux autres
Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,
Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser.
Elle nous unira, loin de nous diviser.
Nommons des combattans pour la cause commune;
Que chaque peuple aux siens attache sa fortune ;
Et, suivant ce que d'eux ordonnera le sort,
Que le foible parti prenne loi du plus fort :
Mais, sans indignité pour des guerriers si braves,
Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,
Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur
Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.
Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire. »
Il semble qu'à ces mois notre discorde expire :
Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,
Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami;
Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,
Voloient, sans y penser, à tant de parricides,
Et font paroître un front couvert tout à la fois
D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix.
Enfin l'offre s'accepte, et la paix désirée
Sous ces conditions est aussitôt jurée :
Trois combattront pour tous; mais, pour les mieux choisir,
Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir :
Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.
CAMILLE
0 dieux, que ce discours rend mon âme contente !
CURIACE
Dans deux heures au plus, par un commun accord, Le sort de nos guerriers réglera notre sort.