VERNET EN ITALIE
Le gouvernement des Bourbons, un moment ennuyé du bruit causé autour des toiles de Vernet, ne garda pas une longue rancune à l’artiste. Le roi Charles X, qui ne manquait ni d’esprit ni de bon sens, s’avisa de mater son esprit d’opposition en lui accbrdant des faveurs officielles. Le traquenard était habile; Vernet y tomba sans méfiance. Il se laissa inscrire sur la liste civile et accepta la commande d’un Portrait équestre de Charles X. Les irréductibles ne manquèrent pas de lui reprocher avec amertume d’avoir ménagé “ la chèvre royaliste et le chou libéral ” : Vernet laissa dire et fît non pas une fois mais deux fois le portrait du vieux roi. L’un de ces portraits est celui que nous reproduisons ici; il représente Charles X passant la revue de la garde nationale au Champ de Mars; l’autre nous montre Charles X passant une
revue à Vincennes. Ces deux tableaux sont remarquables par l’art du peintre à grouper les chevaux, à les dessiner en raccourci, et à mettre en selle des personnes qui ont à conserver la dignité du commandement dans l’aisance du cavalier.
En récompense, il reçut la croix de la Légion d’honneur en 1826 et, la même année, il était nommé membre de l’Institut. Il s’asseyait à côté de son père, dans le premier fauteuil de la section de peinture, créé en 1795 par Louis David et laissé vacant par Le Barbier.
Cette même année, il peignait les Adieux de Fontainebleau sur le même chevalet où il avait peint le roi Charles X. La faveur royale ne pouvait complètement tuer en lui le culte de Napoléon.
En 1827, son exposition au Salon fut variée et brillante. On y voyait figurer la Bataille de Bouvines, aujourd’hui au palais de Versailles ;
Jules II enconférence avec Bramante, Raphaël et Michel- Ange, pour un plafond du Louvre; Edith cherchant le corps d’Harold, composition un peu théâtrale où les gazettes du temps voulurent voir une allusion politique. De cette même année date la Bataille de Fontenoy, bien qu’elle n’ait figuré au Salon que quelques années plus tard. C’est l’une des meilleures toiles de Vernet et peut-être la plus lumineuse. On pourra voir, sur la reproduction que nous en donnons, avec quel sens de la composition il a su répartir les groupes, distribuer les épisodes, sans que l’abondance du détail nuise à l’harmonie de l’ensemble.
On n’en saurait dire autant de Raphaël et Michel-Ange où les divers personnages sont mal équilibrés, représentés en des postures malheureuses et où apparaît l’infériorité de Vernet chaque fois qu’ilveut aborder les scènes où le style est nécessaire. Nous aurons l’oc-
PLANCHE VI. — MONTMIRAIL (Musée de Versailles)
Moutmirail! Ce n’est plus l’époque glorieuse et rayonnante, c’est la résistance acharnée du héros qui dispute pied à pied la terre française envahie ; c’est encore la victoire qui vient sourire une dernière fois à son idole. Habilement, Vernet a supprimé Napoléon de sa toile pour ne montrer qu’un aspect de la bataille, dans la plaine sombre qu’éclairent seulement les incendies allumés par les bombes.
. . -i? V'- fr»»: )u{^ • ■ Ÿ{-
casion de faire encore cette constatation.
Sur ces entrefaites, Pierre Guérin, directeur de l’Académie de France à Rome, arrivait au bout de son directorat. Horace Vernet, qui jouissait du rare privilège d’être à la fois populaire et bien en cour, fut nommé pour lui succéder. Horace Vernet, directeur de l’Académie de France à Rome ! Le peintre qui ignorait le plus les grandes traditions académiques chargé précisément d’aller en Italie maintenir et développer ces traditions ! Vernet, il faut bien le dire, ne possédait aucune des qualités requises pour occuper ce poste qui était à Rôme en quelque sorte une deuxième ambassade de France. Il n’en partit pas moins pour l’Italie dans le courant de l’automne de 1828, avec sa femme et sa fille, M“° Lucie Vernet, dont l’intelligence et la beauté devinrent bientôt légendaires à Rome. Le vieux Carie Vernet, ravi de rhonneurfaitàsonfils,raccompagnaégalement.
Ce que fut la villa Médicis sous sa direction, on le devine aisément : elle devint un lieu mondain où se donnaient des réunions brillantes et bruyantes, très correctes d’ailleurs, et présidées par deux femmes supérieures, Vernet et sa fille. Il se dépensait dans ces réunions plus d’esprit en un soir que dans Rome entière en une année.
En matière d’art, le nouveau directeur fit moins de mal qu’on n’aurait pu le craindre ; il eut le bon esprit de ne rien changer à l’enseignement officiel de l’école et de ne pas imposer sa manière. Or, sa manière à lui, Vernet, n’était pas compliquée : “ Quand je veux peindre, disait-il, je mets le nez à la fenêtre. ” Singulier système, et qui aurait eu les plus étranges effets si Vernet s’était avisé de l’ériger en formule d’art, car il ne suffit pas d’ouvrir les yeux, il faut apprendre à voir. Horace voyait vite, et bien : ses élèves n’avaient cer-
tainement pas cette faculté au même degré.
Horace avait installé son atelier dans le jardin de la villa ; cet atelier fut, à Rome ce qu’il avait été à Paris : il offrait le spectacle du plus pittoresque fouillis. Félix Mendelssohn, qui en a laissé une curieuse description, affirme qu’on y entendait de loin retentir toujours quelque bruit, cris ou querelles, airs de trompettes, aboiements de chiens. A l’intérieur, c’était le plus invraisemblable désordre : fusils, cors de chasse, singes, palettes, lièvres tirés, lapins pris au lacet , aux murs des tableaux en train ou terminés. L’atelier du directeur était aussi côuru que son salon ; la haute société romaine y venait pour voir peindre Vernet qui mettait de la coquetterie à stupéfier ses visiteurs par sa prodigieuse rapidité de travail.
Vernet, à Rome comme à Paris, mettait fréquemment “ le nez,à la fenêtre ”. Et il voyait passer les plus étranges types et les plus pit-
6o HORACE VERNET
toresques : des paysans romains, des brigands, des gendarmes pontificaux, des pifferari, des chasseurs partant pour les Marais Pontins, des cardinaux en carrosse, et de tout cela il faisait des tableaux qu’il envoyait à Paris, Ces tableaux, exposés au Salon, faisaient la joie des Parisiens, pour qui cette Italie papillotante et bariolée était l’Italie véritable. Les connaisseurs, habitués aux profondes études de Schnetz et de Léopold Robert, se montraient plus difficiles, partant plus sévères. Vernet n’avait vu de l’Italie que la surface : il en avait rendu vivement les apparences, avec une vérité pour ainsi dire photographique ; il s’était comporté comme ces touristes à qui huit jours passés dans un pays suffisent pour porter un jugement définitif, appuyé par le commentaire de quelques clichés emmaganisés par leur kodak. Il est cependant quelques tableaux italiens de Vernet qui ne manquent pas
HORACE VERNET 6t
de valeur réelle, notamment la Confession d’un brigand, Combat de brigands contre les carabiniers du Pape, le Pape Pie VIII porté dans la basilique de Saint-Pierre; tous, même les moins bons, se distinguent par une allure vive, un dessin alerte, un tour spirituel qui les rend toujours agréables à regarder.
Tout eût été pour le mieux si Vernet s’en était tenu à ses batailles ou à ces tableaux faciles, pittoresques et mouvementés où il excellait; par malheur, nous l’avOns vu, la fantaisie lui venait parfois d’aborder les grandes scènes de la Bible ou ces grandes figures modernes que leur génie a idéalisés. Aussi quand il voulut peindre Judith et Holopherne ou la Rencontre de Raphaël et de Michel- Ange, il fit bien voir quel abîme le séparait du style et combien il était dépaysé dans tout autre région que la France et avec d’àutres personnages que des Français. Le style, c’est
là justement la qualité suprême à laquelle Vernet ne put jamais atteindre.
Vernet était directeur à Rome lorsque la révolution de 1830 chassa les Bourbons et donna le trône de France à la branche cadette d’Orléans. L’accession de Louis-Philippe n’était pas pour déplaire à l’artiste, demeuré malgré tout libéral, mais sa situation officielle était devenue embarrassante. L’ambassade française, nommée par Charles X, s’était retirée à Naples et il restait, avec le titre de ministre plénipotentiaire provisoire auprès du Saint-Siège, dans cette Rome que les événements de Paris avaient soulevée contre les Français. La populace romaine, excitée par les gazettes, tenait la France pour un pays de brigands et de sacrilèges, et la présence des pensionnaires français comme un danger de révolution pour Rome. Des menaces de mort étaient journellement adressées à Vernet; des