LE PEINTRE D’OPPOSITION
Vernet, par ses opinions nettement exprimées, par ses lithographies caustiques et pittoresques, se trouvait être l’un des plus actifs artisans de l’opposition contre le régime de la royauté restaurée. Aussi, malgré les sentiments royalistes de son père, était-il tenu en suspicion par le gouvernement. L’occasion fut bientôt fournie à celui-ci de témoigner à l’artiste le mécontentement que causait en haut lieu son bonapartisme militant.
Horace Vernet envoya au Salon de 1822 plusieurs morceaux importants, parmi lesquels la Bataille de Jemmapes et la Barrière de Clichy. Ces deux tableaux furent refusés par le jury, non pas que la valeur en fut contestée, mais parce que ces peintures rappelaient aux royalistes les plus tristes souvenirs de leur histoire. Ce fut un beau tapage dans le camp toujours
agité des libéraux. L’affaire fit scandale et bientôt toute l’opposition s’engagea dans la querelle, prenant parti pour l’artiste. Les gazettes s’emparèrent de l’incident qu’ils exploitèrent contre l’intolérance du gouvernement Deux académiciens, MM. Jouy et Jay, rédigèrent une brochure où, sous couleur de protester contre le jury, ils s’attaquaient violemment aux Bourbons qui rejetaient stupidement deux tableaux rappelant deux époques mémorables de notre histoire contemporaine. Vernet devenait une victime de l’arbitraire. Avec son esprit fin, il vit tout le parti qu’il pouvait tirer de ce tumulte; d’ailleurs en cette circonstance, ses opinions politiques et son amour-propre de peintre étaient en jeu. Il fit une exposition, dans son atelier, des toiles refusées, auxquelles il eut soin d’ajouter quarante-trois autres toiles qui devaient bénéficier de la publicité qui s’attachait aux pre-
mières. Ce fut un événement : Tout Paris courut à l’atelier de l’artiste, ôu du moins tout le Paris des mécontents. Vernet devint d’un seul coup populaire. Parmi les quarante-cinq toiles exposées, on voyait les portraits de MM. Chauvelin, Dupin aîné, Madier de Monjau père et fils, Gabriel Delessert, et ceux du général Drouot et du duc de Chartres, encore enfant, représenté jouant au cerceau avec ses camarades de collège; puis venaient la Bataille de Jemmapes, la Mort de Poniatowski, le Soldat de Waterloo, le Soldat laboureur, l’Atelier de l’artiste et enfin le tableau qui avait surtout motivé la proscription de Vernet, la Barrière de Clichy.
Naturellement les visiteurs qui se pressaient à l’exposition de ces œuvres s’inquiétaient moins de leur valeur réelle que du prétexte qu’ils y trouvaient de fulminer contre la tyrannie du gouvernement. Aussi, toutes ces toiles
furent portées aux nues dans les journaux d’opposition ; on leur trouva, en plus des qualités certaines qu’elles possédaient, bon nombre d’autres mérites que l’on y cherche vainement. Dans leur brochure MM. Jouy et Jay vantent assez justement “ l’aptitude de Vernet àsaisir les émotions de la vie militaire, les scènes tumultueuses des camps, les émotions de la nature, en un mot, tout ce qui élève l’âme et tout ce qui l’agite; mais on est assez surpris de les entendre déclarer que l’artiste possède “ la facilité de pinceau de Sébastien Bourdon, la fougue et le coloris de Rubens ”. On ne comprend guère ce que viennent faire ici le pinceau de Bourdon ou le coloris de Rubens, et encore moins discerne-t-on la parenté que les deux académiciens de l’opposition découvrent un peu plus loin entre Horace Vernet et Giotto. L’artiste, qui ne manquait pas de finesse, dut plisser d’un sourire ironique ses mar-
tiales moustaches en lisant ces hyperboles.
Hâtons-nous d’ajouter que toutes ces œuvres, si démesurément lôuées, étaient dignes de l’empressement universel et comptent parmi les meilleures de cette époque.
La Bataille de Jemmapes, avec de réelles qualités, est cependant l’une de celles qui justifiaient le moins l’engouement général. Tous les épisodes habituels à ce genre de peinture s’y trouvent disséminés sur l’étendue de la toile sans que rien de très personnel la distingue des tableaux de bataille peints avant Vernet. Mais, comme le constate avec raison Charles Blanc, on voulait que le tableau fut un chef-d’œuvre et l’on se plaisait à indiquer du doigt les personnages que le peintre avait mis sur le premier plan et qui étaient maintenant populaires ; Dumouriez, son chef d’état-major Belliard, et surtout le jeune et brillant duc de Montpensier, appar-
tenant à cette race cadette en qui vibrait, disait-on, la fibre nationale et qui faisait élever ses enfants au collège, et Macdonald qui avait dit, en parlant de l’invasion, “ que le souvenir lui en donnait mal au cœur
On se montrait également avec complaisance les portraits, réellement beaux, de Dupin l’aîné, qui s’était acquis dans le peuple une gloire solide comme défenseur du maréchal Ney, et de M. Chauvelin dont Vernet avait reproduit avec beaucoup de bonheur le masque et l’esprit de son modèle, l’esprit surtout. Chauvelin était un député célèbre par sa présence d’esprit, ses saillies piquantes et ses reparties imprévues, qui n’étaient d’ailleurs que la petite monnaie de son éloquence, et qui faisaient dire de lui : “ Quand il parle de sa place, c’est Beaumarchais ; à la tribune, c’est Barnave ou Chapelier. ”
Tout le monde des mécontents trouvait son compte dans cette expbsition d’Horace Vernet. Les orléanistes, dont le parti existait déjà, se plaisrient à regarder la scène représentant le duc d’Orléans sonnant en vain à la porte de l’hospice du Saint-Gothard et rejeté dans la froidure et la neige par un frère portier inhumain.
Les bonapartistes, les demi-soldes, les vraies victimes de la Restauration, sentaient se réveiller les anciens souvenirs et se raviver les cuisantes rancunes en contemplant le Soldat de Waterloo, le Soldat laboureur, allusion brûlante à leurs malheurs, à leur situation précaire, et la Mort de Poniatowski leur rappelait le héros de Leipzig, leur ancien compagnon d’armes, qui s’était jeté au galop dans les flots de l’Elster pour ne pas survivre à nos désastres.
Les peintres s’arrêtaient plus volontiers
PLANCHE V. — WAGRAM (Musée de Versailles)
Dans la plaine immense, au loin, les régiments se heurtent, les charges de cavalerie se précipitent sans que la victoire se décide en faveur des armes françaises. Aux généraux inquiets qui l’entourent. Napoléon donne des ordres avec cette assurance tranquille qu’il puisait dans son génie. Avec un art infini, le peintre a groupé dans une même toile Napoléon et son état-major, des morts, des blessés, des prisonniers, des canons et nous montre encore la bataille qui se déroule dans le lointain.
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devant l’Atelier d’ Horace Vernet, “ composition charmante, spirituellement arrangée ou plutôt décousue avec art, et exécutée d’une touche leste, indicative, bien sentie et en quelque sorte parlante. Quel tapage et quel amusant capharnaüm que cet atelier d’Horace ! On rit, on parle haut, on crie, on chante, on boxe, on ferraille. Celui-ci, à demi couché sur une table, soufflant dans un cornet à piston, c’est Eugène Louis ; celui-là, qui fredonne une romance, c’est Amédée de Beauplan; cet autre, vêtu d’une grande blouse bleue écrue, c’est Horace Vernet lui-même qui fait des armes avec son élève Ledieu, ancien lieutenant au 85® de ligne, qui a vu mourir Poniatowski; le colonel Bro fume un cigare avec Langlois, le peintre des panoramas; deux boxeurs, nus jusqu’à la ceinture, Montfort et Lehoux, se mesurent du poing ; enfin, au beau milieu du vacarme, un jeune artiste,
alors inconnu, est occupé à peindre une toile de chevalet sous les yeux de l’élégant M. de Forbin, surintendant des beaux-arts (Charles Blanc.)
Mais le morceau qui réunit l’unanimité des suffrages fut le célèbre tableau de la Barrière de Clichy, qui représente le général Moncey organisant la défense à l’une des portes de Paris. Ce morceau est trop connu pour que nous en abordions la description; aussi bien nos lecteurs le trouveront-ils parmi les planches de ce volume. Cette reproduction leur permettra déjuger par eux-mêmes que, si le tableau est parfait sous le rapport de la composition, du mouvement, de la vie, de l’activité militaire qui l’anime, il n’est pas sans reproches en ce qui concerne le coloris, qui est froid, sourd et terne, bien au delà de ce qu’autorisait la tristesse d’une journée où avait succombé l’honneur de la France. L’une
des principales causes du succès de cette œuvre, c’est que chacun pouvait mettre un nom sur les principaux acteurs de ce drame patriotique. On y voit Charlet qui amorce son fusil, Emmanuel Dupaty qui ramène un canon, M. Odiot qui prend les ordres du maréchal Moncey, M. Castera qui reçut la croix d’honneur à Austerlitz, Alexandre Delaborde, Amédée Jaubert l’orientaliste, et le colonel Moncey, fils du maréchal, qui s’est fait attacher blessé sur son cheval. Dans le fond, à travers la fumée des batteries, on aperçoit le cabaret du père La Tuile, qui disait aux soldats : “ Buvez, mes amis, buvez gratis, ne laissez pas aux Cosaques une goutte de mon vin. ” Tout trahit ici l’intention de protester contre l’invasion, tout jusqu’à cette paysanne qui a fui devant le vainqueur et qui est venu allaiter son enfant au milieu d’un tel désastre.