‹ Horace VernetChapitre 7 sur 8 · LES GRANDES BATAILLES · texte numérisé non relu

LES GRANDES BATAILLES

Le I" janvier 1835, Horace Vernet quittait Rome où il était remplacé par M. Ingres. L’ex-fonctionnaire rentrait à Paris à un moment très opportun pour sa gloire, celui où Louis-Philippe poursuivait avec ardeur une pensée qui honore son règne, celle du musée de Versailles. Le projet du roi était de faire peindre dans le palais de Louis XIV les fastes

de notre histoire, surtout de notre histoire militaire, et certainement, de tous les artistes qui devaient participer à une telle entreprise, aucun n’y était plus propre que le peintre de la Barrière de Clichy. Tout ce qui était guerrier avait le don de remuer ce cœur léger, d’y faire naître une émotion sincère. Il avait déjà peint une Bataille de Montmirail, éloquente et sobre page d’histoire où, sans tapage, sans emploi d’épisodes faciles, il avait supérieurement exprimé la tragique et sombre grandeur de cette journée où se jouait le destin de la France, de cette journée victorieuse encore mais d’une victoire sans fête, d’une gloire sans ivresse, d’un triomphe sans lendemain.

Ce tableau appartenait précisément à Louis- Philippe, ainsi que les batailles de Valmy, de Jemmapes et de Hanau, Le roi connaissait donc mieux que personne le talent d’Horace Vernet quand il lui confia le soin de peindre

nos campagnes d’Afrique. Une salle entière lui fut réservée à Versailles, la salle de Constantine, et Vernet put y dérouler ses Batailles d’Alexandre. Mais Vernet ne travaillait pas pour Louis XIV, mais pour un monarque auquel suffisaient une gloire sans pompe et une peinture sans style. Il est juste d’ajouter que la représentation du siège et de la prise de Constantine n’exigeait rien de plus qu’une vérité patriotiquement sentie, simplement rendue. Il était d’ailleurs difficile à l’artiste, sans tomber dans le ridicule de l’emphase, de transfigurer des héros que chacun pouvait voir déambuler sur le boulevard entre deux batailles. Horace comprit que le plus sûr moyen de faire revivre l’émotion de ces journées consistait à traduire le rapport du généraLen chef.- Ainsi fit-il, et nul n’était, capable de mener une telle besogne avec plus de verve, de bravoure et de cette vive clarté qui

entraîne les masses. “ Quand on regarde, écrit Charles Blanc, les tableaux de Vernet dans la salle de Constantine, on en sait autant sur ce siège redoutable que Lamoricière ou Changarnier. On assiste à l’action, on monte à l’assaut avec ces troupiers naïvement sublimes ; on entend les bons mots du loustic qui volent à travers la mitraille. Oui, en fait de batailles, ce sont des chefs-d’œuvre que les tableaux de Constantine. Au feu ou au repos, les soldats français y sont admirables parce qu’ils sont vrais de la tête aux pieds, chacun dans son arme et à sa manière, le zouave autrement que l’artilleur. Et ce qui intéresse au plus haut haut degré, c’est l’évidente exactitude des faits et des lieux, car le spectateur a la conscience d’avoir sous les yeux un certificat d’identité, et que faut-il de plus quand les personnages représentés se chargent euxmêmes d’être héroïques. ”

La salle de Constantine est ainsi nommée à cause des trois grands tableaux consacrés au siège de cette ville : l’Attaque de la porte, l’Ouverture de la brèche, l’Assaut ; mais on y voit aussi l’Entrée en Belgique, l’Attaque de la citadelle d’Anvers, le Col de Teniah, la Prise de Bougie^ l’Occupation d’Ancône, le Bombardement de Saint Jean d’Ulloa, la Flotte française forçant l’entrée du Tage, le Combat de Sickack, le Combat de Samah, le Combat d’Afroum, la Prise de la Smalah.

Horace Vernet ne mit que trois années pour achever toutes ces peintures, dont certaines, comme la Prise de la Smalah, atteignent un développement de vingt-trois mètres! Sontelles parfaites? Comme couleur, comme mouvement, comme impression de vie, sans aucun doute; mais il y aurait des réserves à faire au point de vue de la composition. Est-ce impuissance ou simple effet de la rapidité du travail

chez le peintre? On ne pourrait le dire avec certitude, mais on a l’impression très nette qu’il s’est trouvé surpris devant l’énormité des surfaces à couvrir et qu’il a garni les vides de la toile avec une série d’anecdotes, d’épisodes isolés, intéressants en soi, mais qui ne concourent aucunement à l’ensemble de l’œuvre, qui lui nuisent au contraire en éparpillant l’intérêt, en morcelant l’émotion que l’on voudrait concentrée sur la scène capitale.

Ces réserves faites, il faut reconnaître que jamais peintre n’a apporté dans les peintures de batailles, avec plus de vérité, autant de fougue et de brio.

Ce même palais de Versailles, qui renferme la fameuse salle de Constantine, montre aussi, dans sa galerie des batailles, quelques grandes pagesd.c Vernet,.consacrées aux plus brillantes victoires de Napoléon : léna, Friedland, Wagram, noms glorieux qui sonnent comme des

PLANCHE VIII. — PORTRAIT DTSABEY (Musée du Louvre)

Par ce beau portrait, Horace Vernet montre bien qu’il était capable d’aborder tous les genres avec la même aisance et la même supériorité. Il y a dans cette figure d’Isabey une vie intérieure, une finesse de traits, une maîtrise dans le rendu que ne désavoueraient pas les plus grands portraitistes.

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fanfares, qui évoquent la figure impassible de l’Empereur au milieu du tourbillon de la mêlée. Pages splendides, parfaitement campées, colorées du vibrantes, mais où perce toujours le défaut dominant de Vernet, celui de voir par le petit côté les plus grands événements.

léna, par exemple, ne nous est pas montré dans le grandiose déroulement de la bataille ; tout l’intérêt de cette journée historique est ramené à un incident presque insignifiant dont le seul mérite est de permettre au peintre de mettre en scène l’Empereur, son état-major et les grognards de la garde. On connaît l’épisode : Napoléon, durant la bataille, passe devant le front des grenadiers qui s’énervent de rester inactifs. L’un d’eux, plus ardent que les autres, fait un pas et levant son bonnet à poil, s’écrie: “ En avant ! ” Napoléon, le regard sévère, se retourne sur sa selle: “ Qui donc a parlé ainsi, dit-il. Sans doute quelque écervelé sans barbe

au menton! Qu’il attende, pour me donner des ordres, d’avoir commandé dans vingt batailles... ” Il faut bien reconnaître que ramener léna, Friedland, Wagram, aux proportions d’une simple anecdote, c’est rapetisser l’histoire la plus étonnante des temps modernes; c’est rabaisser les géants de l’épopée à la taille de guerriers lilliputiens. Et malgré tout, ces toiles attirent parce que, dans la mesquinerie de leur idée première, elles sont vraies par l’attitude, séduisantes par la couleur, entraînantes par le mouvement, et c’est vers elles plutôt que vers les autres que le visiteur se dirige d’instinct.

Louis-Philippe fut si charmé des toiles de Vernet qu’il l’en remercia en faisant de lui une sorte d’ambassadeur officieux. Sous un pré- ,texte, il l’envoya au tsâr Nicolas, qui sermontrait tiède envers les d’Orléans, pour essayer de vaincre ses préventions. Vernet partit pour

la Russie et y resta plus d’un an. On ne dit pas s’il réussit dans sa mission ; en tout cas, il gagna du premier coup l’amitié de l’empereur qui raffolait de son talent et de son esprit et qui n’estimait pas moins sa loyauté et sa franchise. Cette franchise affolait parfois les courtisans apeurés. Un jour Nicolas dit à Vernet à brûlepourpoint :

— Mon cher Vernet, gageons que, libéral comme vous êtes, vous ne représenteriez pas une victoire des Russes sur les Polonais.

— Pourquoi pas, sire, répondit Vernet, j’ai bien peint le Christ en croix.

On s’attendait à une explosion de colère de la part du tsar. Il se contenta de sourire. Et Vernet peignit la Prise de Woohla, qui fît tom- Varsovie aux mains des Russes.

Les opinions politiques ne gênèrent jams|.is beaucoup le peintre. En même temps que les batailles de l’Empire, il avait peint Charles X ;

après avoir représenté la mort de Poniatowski, il peint la prise de Varsovie et l’écrasement de la Pologne. Avec le même pinceau qui célèbre les victoires orléanistes, il peint le général Cavaignac et le Prince-Président. Puis, l’Empire revenu, il se retrouve, après tant d’évolutions, peintre officiel.

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