FABRICATION DES BLANCS ET ROULANTS DE PENDULES ET DE MONTRES
Le nombre, la variété, la qualité, et la modicité du prix des produits des établissements de MM. Japy frères, dans le Haut- Rhin , avaient placé ces industriels habiles au premier rang à l’Exposition universelle; pourtant leurs conditions de production , qui font qu’ils n’ont pas de rivaux dans le monde entier, auraient été insuffisantes pour leur mériter la première récompense, si les moyens d’exécution à l’aide desquels de tels résultats sont obtenus n’avaient été exposés au jury, puisque, dans le sous-comité B de la Xe classe, la grande médaille ne pouvait être attribuée qu’à un mérite d’invention.
Nous les indiquons ici sommairement :
La première opération , après la fusion et le. laminage du cuivre destiné aux pièces d’horlogerie, est son écrouissage par le martelage; ce travail, très-important, est opéré, chez MM. Japy, par de petits martinets frappant cinq cents coups à la minute; les platines des pendules et des montres sont découpées dans le laiton ainsi durci par des balanciers à vis ou à excentriques ; les bords sont dressés, pour les platines carrées, à la machine à raboter, par douzaine à la fois; pour les platines rondes , sur un tour spécial ; puis les surfaces des unes et des autres sont planées sur le tour au support à chariot; tous les trous qui se trouvent dans les platines ont été préalablement percés à l’aide de forets conduits par des calibres qui déterminent rigoureusement leur place avec une rapidité telle, que cent douzaines de trous, payées 8 centimes de main-d’œuvre, permettent à l’ouvrière chargée de cette besogne de gagner une journée de 1 fr. 7 5 cent., bien suffisante pour le salaire d’une jeune fille.
Les tours spéciaux sur lesquels les platines sont planées
après leur perçage pour enlever cl’un même coup les bavures des forets , remplissent leurs fonctions avec une telle facilité d’emmandrinage et de démandrinage, qu’un tourneur peut, en dix heures de travail, façonner sur les deux faces cinquante douzaines de platines, quelle que soit leur grandeur. Les axes des roues, fusées, barillets, balanciers, sont faits en acier anglais tréfilé dans les établissements de MM. Japy. Les pignons sont fendus par des machines qui passent d’elles-mêmes d’une dent à l’autre, jusqu’à ce que toutes les dents d’un pignon soient taillées. Une seule femme peut servir plusieurs machines à pignons.
Après la trempe, les arbres, les faces et les pivots sont terminés par des procédés qui assurent leur parfaite concentricité; les roues, découpées et croisées au balancier, sont montées sur leur assiette avec une promptitude qui permet à un seul ouvrier d’en monter soixante-dix douzaines par jour. Les ponts des roues sont taillés à la scie tournante dans de grands cercles préalablement tournés au burin fixe , ou dans des lames droites profilées convenablement à la machine à raboter; les vis de toutes grosseurs qui servent à assembler les diverses parties des pendules et des montres sont faites par de jeunes filles sur des tours spéciaux qui en débitent cent cinquante douzaines par jour et par tour.
Le fendage des roues est fait avec des fraises sur une machine à diviser, qui change elle-même de division et fonctionne seule; douze roues superposées sont fendues à la fois, les dentures sont arrondies et finies par des fraises à vis sans fin, agissant sur la roue, de façon à lui imprimer un mouvement angulaire, convenable pour mettre la fraise en rapport avec chacune des dents successivement jusqu’à la fin de l’arrondi.
Les piliers des cages de pendules ou de montres sont taillés dans du fil de laiton étiré et martelé, sur le tour au burin fixe qui, d’un même coup, fait leurs portées et les arase de longueur; le fil de laiton s’avance de lui-même au travers de l’arbre du tour percé dans toute sa longueur pour recevoir le fil. Tous les outils-machines employés dans les ateliers de
MM. Japy sont de leur composition et exécutés dans leurs établissements. Ingénieurs et directeurs de leurs usines, ils ont fait sortir de leur cerveau les moyens d’action qui leur ont permis d’obtenir les plus grands résultats industriels qui puissent être désirés, ceux d’une production annuelle de plus de six cent mille blancs de montres et de quatre-vingt-dix mille blancs de pendules, lampes, pièces à musique et télégraphes. La nouveauté et l’ingéniosité de tous ces moyens contrastent singulièrement avec la simplicité et l’ancienneté des procédés suivis dans les fabriques anglaises de Liverpool, de Birmingham, de Coventry et de Londres; tout s’y exécute encore comme il y a quarante années : les axes des ancres et des balanciers sont faits à la main comme du temps de Julien Leroy, et un pignon de montre, qui vaut, en France, en Suisse ou en Savoie, de 5 à 10 centimes, y revient encore à i fr. 2 5 cent. Malgré ces anomalies chez ce grand peuple manufacturier, il n’en est pas moins vrai que l’Angleterre produit annuellement pour plus de 4o millions d’horlogerie, représentée par cent cinquante mille montres de commerce en or et argent, et cent mille mouvements sans boîte, exportés en Amérique et aux colonies; on cite, à ce sujet, un monteur de boîtes, àNew-Yorck, qui en confontionne dans son seul atelier plus de quarante mille par an.
Les spécimens les plus remarquables de la fabrication anglaise se voyaient dans l’exposition des produits de MM. Rotheram et fds, de Coventry, et de M. I. Roskell, de Liverpool; les montres de ces fabricants, toutes destinées à l’exportation , sont dans de bonnes conditions d’exécution et d’un prix peu élevé; les détails de fabrication sont indiqués par la plupart des fabricants anglais par une série de différentes pièces détachées, passant successivement par toutes les phases de la main-d’œuvre, depuis l’état de métal brut jusqu’à l’achèvement complet. Nous devons leur savoir gré de ce genre d’explication muette qui initie les praticiens dans leurs procédés de fabrication bien plus rapidement que s’ils étaient obligés de les étudier dans des notices manuscrites ou imprimées.
Les montres de toutes les fabriques anglaises se ressemblent; elles ont toutes des proportions suffisantes pour assurer la régularité et la durée des fonctions; on remarque dans leur composition l’esprit positif des Anglais, qui ne voient dans un objet quelconque que le but auquel il est destiné, et ne sacrifient rien aux caprices de la mode, alors que les formes qu’elle conseille pourraient nuire au résultat désiré. Ce que nous louons et proposons, comme exemple bon à imiter pour les montres, ne saurait être conseillé par nous pour les pendules anglaises; leur genre, dit squelette, est tellement dépouillé d’ornements accessoires, si strictement réduit aux organe? mécaniques qui entrent dans la composition d’une machine horaire, que les aiguilles destinées à montrer l’heure se confondent avec les bras des roues, qu’aucun cadran ne recouvre; leurs indications deviennent ainsi difficiles à saisir.
Dans la partie française, on trouvait encore les produits de la fabrique de M. Marti, de Montbéliard, honorés d’une médaille de bronze à nos précédentes expositions nationales; les excellents mouvements de la' fabrique établie par feu M. Pons, à Saint-Nicolas-d’Aliermont, ne s’y rencontraient nulle part, et leur absence était d’autant plus regrettable, qu’ils eussent incontestablement valu à la France une distinction de plus dans une section où le mérite d’invention et de composition était la base des récompenses. A Londres comme à Paris, les efforts de M. Pons pour faire atteindre à l’horlogerie de commerce les qualités de l’horlogerie de précision auraient été appréciés comme ils méritent de l’être.
Dans la partie américaine on trouvait des mouvements de pendules à bas prix, dont toutes les pièces étaient découpées au balancier dans du laiton; ces rivales des pendules de bois de la forêt Noire ne nous semblaient avoir d’autre supériorité que célle du prix de la matière qui entre dans leur confection.
Nous n’en dirons pas autant des pendules de fer et cuivre de MM. Reydor et Colin, et surtout de celles à 8 francs, de M. Chavin, aussi remarquables par leur bonne exécution que par leur bon marché.
Nous placerons , à la suite de ces produits de fabrique , les mouvements de réveil faits en grand nombre par M. Redier et M. Pierret, de Paris, et Born, de Berlin; leur principal mérite est dans l’importance de leur production.
La grande fabrication des montres, en Suisse, a pour siège la Chaux-de-Fond, Saint-Smier, la vallée de Joux, le Locle, 3a ville de Genève; les produits réunis de ces diverses localités s’exportent en Amérique, en Chine et en France; ils s’élèvent à une somme de plus de 5o millions de francs. Nous tâcherons, en décrivant tout à l’heure plus en détail ce que l’Exposition renfermait de remarquable en pendules et montres à l’usage civil , de faire ressortir le mérite particulier des œuvres des nombreux artistes de ces pays. C’est alors aussi que nous payerons un juste tribut d’éloges aux produits de la fabrique de Cluse, en Sardaigne, dirigée par M. Benoit, de Versailles.