‹ Hors du joug allemand, mésures d'après-guerreChapitre 25 sur 69 · DÉFENSE NATIONALE INTELLECTUELLE. I2I · texte numérisé non relu

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sont inscrits de grands mots vagues. Derrière ces grands mots vagues, il nous faut distinguer maintenant les (( trognes armées » dont parlait Pascal. Sans doute, il est pénible d'avoir à abandonner des idées ou des préjugés sur lesquels on vivait depuis de longues années, et qui avaient fini par contracter alliance avec des sentiments ancrés, avec des illusions tenaces. Mais n'est-ce pas le bénéfice moral de la guerre que de faire, sur son tableau sanglant, la preuve directe et irréfutable de ce qui était utile et de ce qui était nuisible, de ce qui servait et de ce qui desservait le pays, soit en diminuant sa résistance, soit en augmentant celle de l'adversaire. Je crois avoir montré qu'intellectuellement nous n'avions tiré de nos désastres de 1870 aucune leçon, aucun profit. Il ne faut pas qu'il en soit de même, cette fois, pour nos succès. Cette forme éducative de la Revanche ne sera certes pas la moins importante. C'est celle à laquelle l'Allemagne s'attend le moins, celle peut-être qui lui portera, après celui de la guerre, le préjudice le plus durable.

Débarrassés des brumes allemandes, de l'empire de Kant et de ses successeurs, les jeunes Français devront revenir aux humanités, à cette formation latine notamment, que rien ne remplace et qui, en vertu de longues affinités, demeure une des sources de notre énergie nationale, l'aliment ethnoplastique sans rival. La Providence a

voulu qu'un puissant souffle patriotique ait balayé, à l'appel du danger, les moroses ferments déposés dans les âmes par une éducation à contresens, où la lettre étouffait l'esprit. La tradition héroïque française s'est reconstituée en quelques heures, comme si elle n'avait pas été pourchassée ou amoindrie, depuis trop d'années, dans les textes augustes par lesquels elle est fixée et encouragée. Car il faut bien nous répéter que l'héroïsme n'est pas seulement une impulsion sensible et nerveuse — auquel cas il est passager et superficiel — mais la plus haute fleur de la raison. Or cette raison a sa racine chez les Anciens, qui sont nos guides. Une forte méthode transmise et continuée, une mise en place d'arguments justes, des exemples formulés dans l'airain d'une langue qui a le signe de l'éternel et qui donna naissance à la nôtre, voilà les points d'appui solides du sacrifice de l'individu à la chose publique ; voilà ce qui, avec de bons chefs et des armements complets, procure la victoire. Relisez, dans le Pape, la page célèbre de Joseph de Maistre sur le latin. La clarté, la solidité du jugement meuvent avant tout le courage des hommes. La peur, la faiblesse, sont filles de l'erreur et de la confusion mentale.

C'est dire qu'il faudra traquer les méthodes allemandes, si contraires à notre génie national, qui s'étaient glissées, puis tyranniquement ins-

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tallées dans nos Facultés. Ces méthodes ont pu donner quelques résultats outre- Rhin. Ici elles ne sauraient aboutir qu'au désarroi et à l'abaissement. L'abus des fiches, de la notation pour la notation, de la glose, même insignifiante, l'abus du point de vue « origine » et la manie du développement sont, pour nous Français, des adversaires aussi certains que les soldats de la garde prussienne. Avec quel bonheur nos étudiants renonceront à des pratiques absurdes, qui opprimaient leurs tendances naturelles ! Avec quelle joie ils s'arracheront à la barbarie scientifique, à la barbarie par intrusion, dans les lettres et dans l'histoire, d'une fausse statistique et d'une mathématique arbitraire ! Avec quelle émotion ils retrouveront ces deux compatriotes en exil : le choix et le goût !

Dans le domaine des sciences historiques, l'éducateur ne saurait trop avoir recours au maître incomparable qu'est Fustel de Goulanges. Non seulement l'auteur de Y Histoire des Insiitulions politiques de V Ancienne France et de la Cité antique est un modèle de clarté, de pénétration et de logique françaises, non seulement il joint au scrupule acharné de la documentation exacte — on connaît son fameux « Avez- vous un texte? » — la juste perspective des points de vue ; mais il est encore, suivant le mot fameux de Maurras, un de nos très rares historiens « qui ne soient pas

de guerre civile », qui aient fait comprendre et sentir l'unité française. L'erreur qui divise, la plus grave de toutes, l'erreur historique, est, par lui, impitoyablement pourchassée. On sait comment il fît litière de l'absurde théorie dite des deux races, « la conquérante et la conquise », dont ont tellement abusé les historiens révolutionnaires, Michelet et Quinet en tête, et qu'ont utilisée contre nous les Allemands. Les auteurs de cette thèse et de ses congénères seraient sans doute épouvantés, s'ils pouvaient suivre à la piste les conséquences désastreuses d'un de ces paradoxes qui séduisent, parce qu'ils appuient une chimère politique, mais qui démantèlent littéralement la cité. Il n'est pas d'étude plus importante que celle de l'histoire ni qui retentisse plus directement sur l'Etat et sur les destinées d'un peuple. Faussée, elle précipite vers l'abîme. Redressée, elle refait des hommes, des conducteurs, des chefs. Fustel de Goulanges est un de ces grands redresseurs.

Ce que va perdre Wagner en tant que dramaturge, devra être restitué à Pierre Corneille, dramaturge de la cité et des sacrifices qu'elle commande, le plus grand stimulant d'héroïsme et de patriotisme qui soit. Wagner propage à la fois l'allemanité et l'individualisme. Nous avons vu comment ces deux points de vue sont conciliables. Corneille transmet intact au génie fran-

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çais l'héritage latin du devoir vis-à-vis de la communauté. Ses vers gravent des annales impérissables, dans une langue si fermement nationale qu'elle en est par bonheur intraduisible. Ainsi son bénéfice se trouve-t-il limité à ses compatriotes. Mais, tout au moins depuis 1870, il ne semble pas que ceux-ci s'en soient beaucoup douté. Bien que mises au répertoire, les tragédies de Corneille deviennent en quelque sorte un trésor inconnu. Il importe de les faire circuler et de les monnayer. Elles vont réveiller, dans tous les courages, les fibres secrètes de l'héroïsme qui s'ignore, elles enseignent à n'avoir aucune fausse honte du dévouement éclatant à la chose publique. Littéralement elles réveillent les morts dans les vifs et rendent sa fraîcheur au vieux laurier. Elles prouvent, de la façon la plus grandiose, que l'individu ne compte que dans la mesure oii il sert sa nationalité et qu'il est d'autant plus lui-même qu'il la sert avec une abnégation absolue. Ces éternels conflits, ces âpres problèmes sont traités et résolus par lui dans le sens de l'exaltation nationale, qui est le vrai. Ses toiles, qui se lèvent généralement sur une crise du cœur, retombent sur le triomphe de l'Etat et de la raison. Broyés ou consolés, révoltés ou stoïques, ses héros, ses héroïnes savent pourquoi ils souffrent, le motif supérieur de leur écrasement. Une tragédie de Pierre Corneille, c'est

une transfusion, faite à la foule, du sang français le plus généreux. Il faudrait la jouer après la bataille, sur les champs semés de petites croix de bois.

Mais l'Opéra, bannissant Wagner, ouvrira ses portes toutes grandes à Rameau, et les spectateurs n'y perdront rien.

Nous priverons-nous des Mémoires de Goethe, des Conversations avec Eckermann, des lettres à Schiller et à Zelter, du Comte d'Egmont, pour lequel Beethoven recouvra, de façon déchirante, ses origines flamandes, des Affinités électives et des deux Faast .^ Assurément non. Si l'on envisage la question d'espèce, Goethe est à part, nullement délicieux à cause de ses lourdeurs, mais d'une mesure et d'un bon sens qui tiennent à sa longue fréquentation de nos écrivains. Son virus allemand se trouve ainsi plus qu'atténué, et en Allemagne même, on l'honore grandement sans s'inspirer de lui. Après une défaite des Allemands, qui ne l'aurait nullement ému, une débâcle de l'empire allemand, qui ne l'eût pas troublé davantage, il constitue une aimable et utile lecture : « Voilà comme ils pourront redevenir, dans leurs échantillons supérieurs, une fois débarrassés de l'allemanité. »

C'est ainsi qu'aux divers carrefours de la connaissance et de l'art, nous devrons remplacer la statue de l'Allemand par celle du Français cor-

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respondant, ne maintenant celle de l'Allemand que si elle est : i** indispensable; 2° inoffensive. Je demande qu'on brise les idoles allemandes funestes d'Emmanuel Kant, d'Hegel, de Nietzsche, de Karl Marx et de Richard Wagner, mais je n'empêche nullement leurs admirateurs et fétichistes d'en conserver les meilleurs fragments dans leurs vitrines. Il suffit que leurs idées ne soient plus ensemencées méthodiquement dans les imaginations ardentes des jeunes Français.

Moins un Allemand généralise, plus il est spéciahsé, et moins il est nocif. C'est dire que la guerre de 191 4, qui va sans doute porter un coup rude et mérité aux méthodes militaires allemandes, ne diminuera pas la valeur ni la compétence de leurs techniciens. Mais si j'envisage, par exemple, les sciences médicales, qui en commandent, en les humanisant, beaucoup d'autres, je pense que nos Facultés auraient tout à gagner en relevant l'histoire de la médecine française. On n'étudie plus, dans les textes originaux, de vastes esprits comme Laënnec, Duchenne de Boulogne, Morel de Rouen, Bichat, Claude Bernard, pour n'en citer que quelquesuns. On se contente des livres de seconde main où se trouvent, en résumé, en abrégé, les résultats qu'ils nous ont transmis. C'est une faute. Leurs efforts, leurs tâtonnements, les principes qui les ont guidés, les rectifications qu'ils ont

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opérées sur eux-mêmes, tout cela nationaliserait nos savants en les rattachant, sans pédanterie, à leurs prédécesseurs, leur inculquerait, d'après leurs grands modèles, les méthodes françaises. Nombreux sont ceux qui ont, chez nous, des facultés originales, mais qui les développent à l'allemande, faute d'une formation comme celle que je préconise. De telles chaires n'existent pas ou existent seulement pour la forme. Il s'agit de les rendre vivantes et efficaces. Le laboratoire est une chose excellente ; mais la discipline de l'esprit, qui ouvre les voies de la découverte, est au-dessus du laboratoire. L'exemple d'un Pasteur, si profondément imbu des méthodes françaises, est là pour le prouver. Que de déviations seraient épargnées à nos étudiants et à pas mal de nos professeurs de médecine, si on les mettait en présence des textes, toujours vivants, d'où sont sortis tous nos progrès, s'ils entendaient encore, à travers les âges, la voix des maîtres immortels I

Un champ immense, qu'encombrait la culture allemande, s'ouvre ainsi à notre activité intellectuelle, artistique et scientifique. N'avons-nous pas failli être influencés par les horreurs de l'épouvantable art munichois, invraisemblable amalgame de tous les pastiches de l'antique, dans cet éclairage brutal, dans ces teintes plates et crues, dans cette symbolique à angle dur qui paraissent

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