‹ Hors du joug allemand, mésures d'après-guerreChapitre 3 sur 69 · LES AGRESSIONS DE L ESPRIT ALLEMAND · texte numérisé non relu

LES AGRESSIONS DE L ESPRIT ALLEMAND

Ce qu'il y a de personnel, dans les pages qui vont suivre, se trouvera excusé par le fait que mon cas fut celui de presque tous ceux de ma génération, dans le domaine de l'enseignement supérieur et des professions libérales. Alphonse Daudet nous avait baptisés « les petits de la défaite » et s'étonnait de l'engouement qui se manifesta parmi nous pour la métaphysique et la science allemandes, entre 1880 et 1896 environ, c'est-à-dire vers le temps du parachèvement de notre formation intellectuelle. Je dois y insister, parce qu'il y eut là un phénomène presque général, fort important, et qui ne me paraît pas avoir été suffisamment relevé jusqu'à présent.

Avant la guerre de 1870-71, cet engouement existait déjà et les noms de Michelet, de Quinet,

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de Renan en expriment en quelque sorte l'apogée. Les deux premiers admiraient et chérissaient une Allemagne philanthropique, humanitaire qui n'existait certes que dans leurs rêves, assez semblable à celle qu'envisagea aussi Victor Hugo et qu'il exalta d'une façon si étrange dans certaines pages de son William Shakespeare. Le troisième fut profondément remué, au temps de ce qu'il appela son « encéphalite » , par la métaphysique allemande. Ce fut elle qui l'arracha à la vocation religieuse et il s'est exprimé là-dessus dans des pages et des lettres trop connues pour que j'y insiste. Mais, — si l'on excepte la rébellion profrançaise de Pasteur, qui est presque unique, — il ne semble pas que la victoire de l'Allemagne à nos dépens ait interrompu, bien au contraire, cette conquête de la jeunesse intellectuelle française commencée avec nos grands-pères. Glissé profondément dans nos veines, le venin continua d'y progresser, plutôt augmenté par le prestige de leur succès que diminué par la rancune de notre abaissement.

J'ai raconté ailleurs, mais sans y insister, comment, aux environs de i885, à Louisle-Grand, en philosophie B, notre professeur Burdeau, qui depuis fut un personnage important du régime, nous inculquait méthodiquement, intensément, le criticisme kantien. Fils d'artisans lyonnais, démocrate quasi mystique,

féru de Gambetta et de son groupe, Burdeau panachait d'allocutions patriotiques ses conférences sur le philosophe de Kœnisgberg, et c'était là un des mélanges les plus bizarres qu'il soit possible d'imaginer. Moins bizarre cependant si l'on considère que Burdeau chérissait surtout en Kant l'apôtre de Rousseau et l'adepte de la Révolution française. Depuis j'ai souvent réfléchi à cette apparente antinomie, chez le maître en qui nous avions une si grande confiance intellectuelle, et je l'ai aisément résolue dans le sens même des passions violentes qui l'animaient.

Voici comment procédait Burdeau, et je me suis assuré que son procédé a été suivi par un grand nombre de pédagogues appartenant à la même formation que lui ; il était d'une ingéniosité assez retorse :

Pendant les trois premiers mois de l'année, il nous gava d'évolutionnisme anglais, d'Herbert Spencer et deStuartMill, voire d'Alexandre Bain, qui sont bien la nourriture la plus indigeste qu'il soit possible d'imaginer. Autant les ouvrages de Darwin, qui a été si mal compris et tourné en caricature solennelle par les anticléricaux français comme par les allemands, sont amis de la mé-

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moire et remplis de remarques ingénieuses, tirées toutes fraîches de la nature, autant Spencer est lourd, ratiocinateur, peu assimilable. Ni lui, ni Stuart Mill, cependant plus fin, ni surtout Alexandre Bain ne satisfont cette soif de l'abstrait, si vive aux environs de la vingtième année, qui, littéralement, nous dévorait.

Lorsque notre maître nous jugea à point, il nous ouvrit brusquement la Critique de la Raison pare qu'il interprétait avec la plus haute éloquence, et nous en demeurâmes éblouis.

Aujourd'hui encore, je revois la salle haute et grise oii nous apparut l'analytique transcendantale, oii nous fut révélée la distinction du phénomène et du noumène. Burdeau possédait dans la perfection le vocabulaire philosophique allemand. Plusieurs d'entre nous parlaient l'allemand de façon courante, car il avait été décidé, je ne sais pourquoi, après la guerre, qu'mie condition de la revanche, c'était de pratiquer à fond la langue de son ennemi. De sorte qu'après une expU cation préalable en français, la pensée du père de tous ks casse-tête chinois du dixneuvième siècle nous apparaissait dans sa nudité anguleuse et guerrière. Il est difficile d'exprimer le charme profond, l'attrait de difficulté surmontée qu'avaient pour nous ces exercices. Il nous semblait que le monde extérieur, se rabattant sur le plan de la conscience, prenait au-

dedans de nous une signification toute neuve, que nous allions marcher de découverte en découverte. Nous nous explorions, dans nos coins et recoins, comme une terre inconnue, environnée de merveilleux paysages. Jamais, au cours de l'existence, je n'ai plus retrouvé cette magie, cette griserie, cette euphorie, comparable seulement à celle de l'opium, alors que la douleur disparaît comme une reine courroucée, traînant derrière elle un bruissement de soie.

Quand je faisais allusion à ces extases devant Alphonse Daudet, il s'écriait : (( De mon temps, la classe de formation intellectuelle était la rhétorique. Aujourd'hui elle est supplantée par la classe de philosophie. » Rien de plus vrai. Les humanités telles qu'on les concevait autrefois, comme les condensatrices et fixatrices de toutes les aspirations au bien et au beau qui animent les cœurs de vingt ans, les humanités étaient remplacées, sur nos autels intérieurs, par la métaphysique allemande. Invasion non moins redoutable que celle de 1870 et où je découvre aisément, après trente ans écoulés, l'origine de la plupart des erreurs qui ont troublé ma génération .

Car, je dois y insister au seuil de cette étude : c'est toujours sur les sommets que s'allument, avec les erreurs, les incendies de la morale et de la société. Les grandes commandes intellec-

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