‹ Hors du joug allemand, mésures d'après-guerreChapitre 4 sur 69 · HOKS DU JOUG ALLEMAND · texte numérisé non relu

HOKS DU JOUG ALLEMAND

tuelles, par lesquelles sont mues et modifiées les tendances d'une nation pour vingt-cinq ou cinquante années, ont leur direction de haut en bas, comme les commandes cérébro-nerveuses de l'organisme. Elles vont de la métaphysique à l'acte, de la pensée abstraite aux conséquences concrètes et de l'axiome philosophique à la force de loi. Toutes ces conceptions sont motrices et celles mêmes qui semblent le plus nébuleuses, le plus éloignées de toute contingence, sont aussi celles qui passent quelquefois le plus vite à la réalisation. C'est ainsi que le paradoxe, ou la fausse vision, ou le préjugé d'un professeur en Sorbonne ou au Collège de France sont mille fois plus dangereux et nocifs que le blasphème d'un maître d'école. La plupart du temps, ils le précèdent et le motivent. Que de fois n'ai-je pas retrouvé, dans les manuels condamnables et condamnés de ces dernières années, le lointain reflet, le remous significatif, l'écho très reconnaissable des leçons de philosophie où nous étaient donnés comme le dernier mot de la sagesse ici-bas la Critique du jugement et le Fondement de la métaphysique des mœurs.

Burdeau ne nous présentait point le kantisme historiquement, ainsi qu'une doctrine comparable à d'autres, discutable comme elles. Il nous disait : voilà la vérité. Les catégories de l'esprit et l'impératif catégorique devenaient ainsi à nos

yeux la loi et les prophètes. Je m'indignais de lire dans Henri Heine d'irrévérencieuses plaisanteries sur Kant. son fidèle Lampe et les professeurs à lunettes et à perruques. Je ne pouvais alors, comme je le fis plus tard, déceler chez Henri Heine l'étroite adaptation du lempérament sémitique au tempérament allemand et, derrière un ricanement de pure forme, les premiers balbutiements de messianisme impérialiste. Heine avait le tic du sarcasme, mais, plus loin que ses relations parisiennes ou son goût des paysages montmartrois, sa tendresse sincère allait à la Germanie, à sa fourbe narquoise, à ses « choux verts aux châtaignes )), à ce qu'il discernait en elle de grandissant et de robuste. Il raillait, en les admirant, la brutalité allemande et les « casques à pointe de la cavalerie ». Il a présagé, dans une page célèbre, leur avènement. On croit y voir un papillon diapré voltigeant au-dessus d'un canon du dernier modèle Krupp. J'imagine très bien sa signature au bas du manifeste si tragiquement comique des intellectuels d'outre-Rhin et j'entends d'ici des plaisanteries que lui eût inspirées l'incendie de la cathédrale de Reims. La Prusse est injuste envers ce poète délicieux, amer propagateur du lyrisme allemand et qui, en dépit des strophes ambiguës de sa Germania, tenait une corde d'airain toute prête pour la célébration de la prochaine victoire. A peine l'eût-il poissée,

çà et là, de quelques gouttes de son fiel sucré.

Les mots de sérieux et de sévère sont de ceux que Kant, ses disciples et les auteurs allemands répètent le plus volontiers; et certes il convient de traiter sérieusement les questions sérieuses. Mais je ne songe point sans sourire au ton grave, recueilli, sur lequel nous énoncions, sous l'égide de Burdeau, les axiomes de la raison pure : Toutes les intuitions sensibles sont soumises aux catégories, comme à des conditions sous lesquelles seulement leur diversité peut être ramenée à l'état de conscience. On eût dit qu'il se fût agi d'un catéchisme transcendant, auquel jamais la suite des temps ne soustrairait une parcelle de sens, ni une parcelle de texte. Après l'énoncé et avant la démonstration, laquelle a trait généralement à des paragraphes antérieurs numérotés, le lecteur devait garder un religieux silence, pendant lequel chacun de nous s'imprégnait de la sentence et la méditait. Souvent le maître reprenait la phrase en allemand, nous en faisant valoir la solide architecture. Il nous insinuait que, si le français a ses charmes et ses qualités de lumière et de vitesse, l'allemand est peut-être davantage la langue de la pensée pure. Tout au moins c'était cela qui ressortait de ces émouvantes, de ces bouleversantes leçons, et c'était cela qui était dangereux.

L'allemand, langue de la pensée pure! Que

LE KANTISME ET SES DÉRIVÉS. l3

de fois cette affirmation monstrueuse m'est revenue dans des conversations ou dans des discussions écrites, dans des ouvrages contemporains, dans des allusions à peine voilées, comme apparaît par transparence le filigrane d'un papier blanc ! Alors qu'au contraire le vocabulaire indéfiniment extensible de la métaphysique allemande, par l'abus des termes composés, rappelle les mots agglutinés des sauvages; alors que ce jeu de marqueterie spéciale donne une fausse et trompeuse sécurité à l'esprit. C'était le temps oii, dans les nouvelles traductions de Kant, presque chaque mot français était suivi du mot allemand original en italiques et entre parenthèses, tant le traducteur rougissait de sa besogne sacrilège, tremblait de s'écarter de la voie sainte. De ces phrases de Patagon géomètre, Burdeau disait : (f Cela est beau en soi. » Cet « en soi » avait toute la rigueur, tout le tranchant de l'école. C'est ainsi que ces classes de philosophie devenaient plus exactement des classes de germanisation. Il était entendu que l'Allemagne avait commis, quinze ans auparavant, le crime de nous arracher l'Alsace-Lorraine et de nous imposer le traité de Francfort : mais ne nous ouvrait-elle pas de plus près, comme compensation, le trésor du criticisme kantien? Je n'exagère pas. J'ai entendu ce blasphème dans la bouche de plus d'un de mes camarades. Si je n'avais pas eu, à la mai-

Page 1