LES PRÉPARATIFS ALLEMANDS A PARIS ET AUTOUR DE PARIS
L'objectif des Allemands était Paris. Ils avaient tellement répété, sur tous les tons, qu'ils seraient à Paris quinze jours après la déclaration de guerre qu'ils avaient fini par le croire. Depuis quinze ans, ils faisaient sournoisement, dans la grande ville qui les accueillait, tous leurs préparatifs en conséquence et nous ne connaîtrons jamais, — l'événement ayant trompé leur attente, — l'étendue et la minutie de ces préparatifs : signaux optiques et lumineux, ou par le moyen de panneaux d'afficbage situés sur les plus hauts pignons, dans le voisinage des gares et des principaux édifices ; châssis tout préparés pour des automobiles militaires destinés à assurer l'incendie des maisons et la police des rues; dépôts ahmentaires, agencés de telle sorte que l'autorité allemande n'eût qu'à mettre la main sur eux ; tableaux complets, et par quartiers, de la situation de fortune des habitants et listes des notables tenues à jour, grâce aux agences de renseigne-
îJo4 HORS DU JOUG ALLEMAND.
ments allemandes, notamment à la Schimmelpfeng; organisation, par districts, d'administrateurs et d'indicateurs civils allemands, choisis parmi les principaux commerçants et industriels de la nation ennemie, établis chez nous de longue date et connaissant à fond leur clientèle ; dépôts d'armes et de munitions, d'explosifs de toute sorte, accumulés en certains endroits, dans des hangars et magasins connus de l'envahisseur, sous les étiquettes et les déguisements les plus variés ; dépôts d'uniformes allemands. On n'en finirait pas d'énumérer ces travaux et dispositions d'avantguerre qu'a rendus vains la victoire de la Marne, mais sur lesquels doivent être fixées dès maintenant les autorités militaires et administrations compétentes. Je dirai, d'un mot, que tout était prêt, dans la colonie allemande et autrichienne « naturalisée » à Paris, pour qu'à un signal convenu le Paris allemand prît possession, ouvertement et brutalement, du Paris français. Ainsi, dans les féeries de notre enfance, un décor de pâtisserie se changeait tout à coup en un décor de forteresse, par un ingénieux système de portants et de plans pivotant ou se rabattant les uns sur les autres.
On sait, entre autres choses, que l'ambassade d'Allemagne avait dressé une liste des écrivains et journalistes hostiles à l'Allemagne résidant à Paris, de telle façon qucla « Kommandatur » put
A PARIS ET AUTOUR DE PARIS. ao5
mettre immédiatement la main sur eux. Cette liste était le résultat des patients travaux des correspondants allemands que nous voyions circuler dans les théâtres et sur les boulevards, et dont quelques-uns jouissaient d'une réelle influence dans les milieux les plus inattendus. Encore une fois, si l'unité allemande avait été scellée à Versailles, en 1871, c'était à Paris qu'en iQii devait être affirmée la weltpolitik de Guillaume II, et rien n'avait été négligé pour que cette cérémonie eût tout l'éclat nécessaire. Les partitions étaient sur les pupitres, les exécutants à leur place. Il n'a manqué, — et pour cause, — que le signal du chef d'orchestre.
Si bien gardé que soit un secret de cette taille, il est fatal qu'il transpire plus ou moins. A force de creuser le problème et de colhger les indiscrétions, j'avais fini par savoir que le principal centre de l'organisation militaire allemande de Paris n'était autre que la maison Zeiss, sise rue aux Ours, la grande fabrique d'appareils optiques d'Iéna. 11 y avait là, en temps de paix, un va-etvient perpétuel des principaux futurs commandants des districts de Paris, qui emportaient et apportaient des instructions, modifiaient les tableaux de garde, recueillaient et revisaient les rapports de leurs subordonnés. Tellement que ce manège répété avait fini par attirer l'attention des gens du voisinage, qui ne s'étaient pas fait faute
ao6 HORS DU JOUG ALLEMAND.
de me le signaler. Je l'avais signalé à mon tour, en termes voilés, mais clairs pour qui voulait comprendre, dans V Action française, et, me méfiant du scepticisme en matière d'espionnage qui sévissait avant la guerre, j'avais organisé, de mon côté, une surveillance de la maison Zeiss. Il m'est venu, de ce côté, des renseignements très précieux. C'est par là que j'ai connu, entre autres, le rôle véritable du baron von Pflugk, chargé, en cas d'occupation, de la haute direction des forts de la ceinture de Paris, s'il vous plaît!
Que ceci ne vous étonne pas trop. A la page 887 du numéro spécial de la Science et la Vie pour janvier 19 15, se trouve le portrait du lieutenant von Oppel, lequel, entrant à Lille le 2 septembre dernier, voulait étrangler incontinent, puis fusiller le préfet du Nord, M. Trépont. Le texte dit : (( Un certain von Oppel qui, comme par hasard, avant la guerre, menait à la Garenne, aux portes de Paris, l'existence ouverte d'un placide représentant en lampes électriques, mais cachait son vilain rôle d'espion. » Plusieurs personnes pourront ainsi reconnaître, dans la photographie de ce fusilleur, l'ancien chef de service de la lampe Osram, 30, cité Trévise, lequel s'occupait de la comptabilité-marchandise et de la nombreuse correspondance allemande. J'ai consacré tout un chapitre de V Avant-Guerre à l'histoire de cette lampe Osram, — aujourd'hui sous séquestre, —