‹ Hors du joug allemand, mésures d'après-guerreChapitre 40 sur 69 · LE MONDE DE L ARGENT · texte numérisé non relu

LE MONDE DE L ARGENT

des nouvelles internationales — comprenait, sous la rubrique générale et banale de (( naturalisés » , un grand nombre d'agents allemands et autrichiens. Le plus célèbre d'entre eux, le baron Rosenberg, avait, quelques jours avant les hostilités, poussé le cynisme financier tellement loin qu'il fut copieusement conspué par ses collègues et par le public et que la police dut protéger sa retraite. A défaut de sa personne, ses biens — ou tout au moins ce qu'on a pu en saisir — sont actuellement sous séquestre. Venu de Vienne en plusieurs bateaux, d'origine interlope et obscure, remarquablement doué pour l'agiotage comme tous ses pareils, ce Rosenberg avait rapidement pris pied à Paris, s'intéressait au mouvement théâtral, commanditait un journal du boulevard, fréquentait assidûment le monde politique. Il ne négligait pas non plus l'espionnage. La Tunisie Jrançaise, dans des articles très remarqués, a signalé une « société agricole et cotonnière » où Rosenberg, associé à un certain H. B..., disparu dans les premiers jours de la mobilisation, avait enfoui I 900000 francs! On remarqua que le choix, par cette société, d'un domaine limité par la mer, à proximité du port forain d'Hergla, aurait permis, si les événements avaient tourné autrement, au

facile, se seraient portés comme caution, en vue d'obtenir l'élargissement du misérable. Je regrette de ne pas avoir eu les noms de ces beaux messieurs. Je les eusse imprimés immédiatement ici.

aoo HORS DU JOUG ALLEMAND.

temps des incursions du Gœben et du Breslav, d'y entreposer des armes et des munitions. La côte y est basse, la surveillance presque nulle. Dans l'hypothèse d'un soulèvement arabe, les insurgés eussent trouvé près de là, à Medfoun, des approvisionnements de toute nature. Enfin, une usine d'égrenage, acquise par Rosenberg dans le voisinage de la gare de Djebel- Djelloud, où se trouvent des ateliers de constructions, eût permis d'emmagasiner des provisions d'explosifs.

Le cas romanesque de Rosenberg n'est pas isolé. Une autre banque allemande de Paris, possédant de très grosses exploitations industrielles dans l'Amérique du Sud, n'avait jamais voulu utiliser aucun matériel français, ni se servir d'aucun bateau français pour son h"et. EUe achetait chaque année des millions de marchandises à l'industrie allemande. L'argent lui était fourni par des émissions intégralement souscrites en France. Cette banque était, en outre, commanditaire prépondérante d'une compagnie de chemins de fer dans l'Argentine. Lorsque le consul de France à M... voulut diriger sur Buenos-Ayres les quinze cents Français résidant en cette ville, il se vit refuser sans appel les facilités de transport demandées, alors que la compagnie emmenait, par transport accéléré, la colonie allemande de C. et de R., qui put ainsi quitter Buenos-Ayres avec quelques jours d'avance sur les navires français.

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Depuis une quinzaine d'années, la Deutsche Bank, la Dresdner Bank et la Disconto de Berlin manœuvraient derrière un rideau de banques établies à Paris et dont la plus connue était la banque Allard, place de la Bourse. Celle-ci est aujourd'hui sous séquestre. Vers le milieu d'octobre, le bruit courait qu'elle correspondait encore avec l'Allemagne et l'Autriche par le moyen des banques des pays neutres. Deux de ses directeurs étaient Allemands naturalisés. La vérité est que l'Allemagne poursuivait, avec une ténacité inouïe, son grand projet de l'introduction de ses valeurs d'Etat, — chemins de fer, usines, etc., — à la cote de la Bourse de Paris et que, si elle n'avait pas encore abouti officiellement, un grand nombre de suintements officieux, en quelque sorte, s'étaient produits. Là comme ailleurs, la pesée allemande devenait presque irrésistible.

Cependant une longue étude de la question m'avait amené à conclure que l'envahissement financier allemand et autrichien n'avait pas, au point de vue de la guerre éventuelle, la terrible importance de l'envahissement industriel et commercial. Les agents de la finance étaient brûlés comme tels à la Bourse. On les connaissait. On se méfiait d'eux. On se méfiait beaucoup moins, — l'événement l'a démontré, — des agents industriels et commerciaux.

La question de la finance allemande à Paris

était intimement liée à celle des communications télégraphiques et téléphoniques. Le fonctionnement de la désormais légendaire agence WolfiP a montré l'importance des services que l'Allemagne attendait de ce genre de mainmise et de ces agents de publicité disséminés à travers le globe. Il y avait là un péril contre lequel nous a été d'un immense secours la puissante organisation de l'information anglaise. Il faut bien reconnaître qu'à ce point de vue nous sommes demeurés fort en arrière des autres nations de notre rang et que Paris, lumière du monde, manque de moyens français pour propager cette lumière. Il lui faut emprunter les fils de ses voisines, mieux organisées que lui. Directeur d'un journal que sa position, nationale avant tout, oblige à contrôler et rectifier quotidiennement les nouvelles transmises par des agences qui n'ont pas à se placer sous l'angle de l'intérêt français, je redoutais infiniment, au début de la guerre, le télégraphe allemand. Par bonheur, ce dernier, sérieusement inhibé parle télégraphe anglais, a, d'autre part, immédiatement passé la mesure. Il est tombé dans des excès de haute fantaisie, excellents sous l'angle de l'attaque brusquée, exécrables, et de plus en plus, eu égard à la prolongation des hostilités. L'Allemagne sait mentir effrontément; elle ne sait ni doser ses mensonges, ni les proportionner à la capacité de crédulité des neutres.

A PARIS ET AUTOUR DE PARIS. 2o3

Elle abuse de la négation de l'évidence. C'est ainsi que, merveilleusement outillée pour la guerre éjectrique et herzienne, elle dissipe son avantage matériel par cet (( excès en tout » qui la conduit présentement à sa perte.

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