‹ Hors du joug allemand, mésures d'après-guerreChapitre 44 sur 69 · A PARIS ET AUTOUR DE PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS ET AUTOUR DE PARIS

que, s'il avait plu à M. Thurnauer, à l'arrivée des Allemands, une grande partie de la locomotion parisienne eût pu être transformée instantanément en auxiliaire sur place de l'ennemi. Ces faits sont patents, contrôlables et ne supportent pas la moindre dénégation ni contestation.

Ce n'est pas moi, c'est M. Schœn, professeur à l'Université, qui constate, dans une brochure célèbre datant de 1909, l'existence à Paris d'innombrables sociétés allemandes et, notamment, d'une filiale de la Flottenverein, filiale portant ce titre : Flottenverein Paris Zweigverband des hauptver bandes deutscher Jlottenvereine im auslande. Notez qu'il s'agit ici d'une institution de guerre, centre de ralliement de nombreux espions allemands. Je ne crois pas qu'à aucun moment de notre histoire une situation aussi paradoxale ait été tolérée. Ceci prouve, entre parenthèses, que les plus extrêmes concessions n'assurent pas le maintien de la paix. Aiguisant la convoitise de l'ennemi, elles augmentent plutôt les causes de tension politique et diplomatique. Il faudra, dans l'avenir, tenir compte de cette vérité trop méconnue.

Il y avait à Paris, avant la guerre, deux journaux quotidiens en langue allemande, la Pariser Zeitung et la Pariser Presse, qui servaient, eux aussi, à grouper leurs nationaux. La Pariser

Presse était plus récente et plus hypocritement conçue encore que la Pariser Zeitung. La partie la plus intéressante du journal consistait dans les annonces, la plupart rédigées en style convenu et signifiant certainement tout autre chose que ne le supposait un lecteur inattentif et non averti. Le directeur de la Pariser Zeitung, un Allemand de la plus belle eau, était arrivé, je ne sais comment, à faire pénétrer sa ifeuille dans certains collèges et lycées de Paris, sous couleur d'exercices de lecture. Quelques protestations de r Action française eurent raison d'un pareil scandale.

Parmi les correspondants des journaux allemands et autrichiens établis à Paris, deux au moins pratiquaient presque ouvertement l'espionnage. L'un était le nommé Berthold Frischauer, membre du comité d'honneur du monument Zola, qui fut expulsé une première fois sous le ministère Méline et vit ce décret d'expulsion rapporté par Georges Clemenceau. L'autre était le sieur Max Nordau, juif allemand, qui se permit un jour de vilipender les écrivains français dans un ouvrage d'ailleurs illisible, grotesque fatras dé tous les potins les plus désuets des concierges de la littérature, intitulé : Dégénérescence. Les bruits les plus divers ont couru sur la situation faite à ces messieurs par l'état de guerre. Aux dernières nouvelles, Max Nordau continuait à faire paraître des lettres de Paris dans la presse

A PARIS ET AUTOUR DE PARIS. 2li

boche, et l'appartement de Berthold Frischauer était sous séquestre. Voilà certes deux lascars qu'il importerait de surveiller étroitement après la guerre; car ils peuvent compter parmi les ennemis les plus venimeux et les plus sournois de notre pays.

Quiconque analyse les récentes mises sous séquestre, d'après les tableaux officiels publiés par les AJfiches parisiennes et départementales ^ est frappé de l'incroyable quantité de transports dits internationaux, de commissionnaires en marchandises, d'agents en douane, d'entrepreneurs de déménagements, que renferment ces listes instructives. Aucun doute que ces sujets allemands, si ferrés sur les transports et passages en douane, sur les valeurs des marchandises, et, par ailleurs, merveilleusement outillés, ne dussent, le moment venu, préparer Texode vers Berhn des richesses de tout genre, confisquées à Paris. On m'affirme que certains d'entre eux tenaient des bordereaux tout prêts. Il n'y manquait plus que le visa du kronprinz et de von Kluck. C'est d'ailleurs ainsi que les choses se sont passées dans nos malheureuses cités industrielles du Nord, notamment à Roubaix et à Tourcoing, vidées de leurs tissus de laine par l'ennemi. Il est clair que les mesures prises pour Paris devaient être infiniment plus importantes.

Au moment de la marche des armées aile-

mandes sur Paris, quelques jours avant la bataille de rOurcq, la police remarqua des signaux nocturnes qui, quotidiennement, partaient des hauteurs de Meudon-Bellevue, et auxquels en répondaient d'autres, venus des rives de la Seine. J'ai de bonnes raisons de croire qu'en effet ce coteau était particulièrement infesté d'espions allemands, établis là sous les masques et dans les métiers les plus divers. D'autres signaux de même nature furent constatés dans les parages des gares de l'Est et du Nord, et enfin, suivant une ligne tendue de Grenelle à Auteuil. Tout permet de croire que, dans cette répartition des points de repère, il y avait une organisation préalable ; mais en dépit de nos efforts et d'investigations forcément limitées, il nous a été impossible de mettre la main dessus.

Enfin, j*insiste sur le très réel danger que faisait courir à la grande ville l'accaparement, de jour en jour plus complet, de l'industrie des produits chimiques et pharmaceutiques par les Allemands. On cite le cas de trois frères, connus dans la droguerie spécialisée, dont l'un s'était fait naturaliser français, un autre, citoyen américain, le troisième conservant la nationalité germanique. Outre que le truquage des produits, en vue de diminuer ou d'éviter les frais de douane, était fréquent et des plus dangereux, outre que la fabrication française était, sur ce terrain, concur-

A PARIS ET AUTOUR DE PARIS. ai3

rencée dans des conditions telles que l'avantage restait forcément à nos ennemis, je demeure persuadé qu'en cas de siège de Paris, ces établissements eussent cherché à jeter la panique par des explosions et des incendies appropriés. C'était là un des nombreux effets de terreur escomptés, dans son outrecuidance, par le gouvernement allemand.

En Seine-et-Oise, dans le voisinage immédiat de Paris, le plus grand effort allemand s'était industriellement et commercialement porté vers la région de Corbeil-Essonnes. Gela ressort de la statistique des séquestres. Gomme il n'y a pas d'effet sans cause, il y avait à ce groupement, à ce conglomérat, une raison, et vraisemblablement d'ordre militaire. Nous avons établi, en effet, que ce point de vue, pour les installations ennemies sur notre sol. dominait toute autre considération. Ici encore la victoire de la Marne nous réduit, par bonheur, aux conjectures.

PROJET DE DÉFENSE DU PAYS CONTRE LES MENÉES d'aVANT-GUERRE

De ce qui précède, il résulte :

I'' Que le grand état-major allemand, de connivence avec les principaux chefs d'industrie allemande, et en vertu d'une entente préalable, avait méticuleusement préparé chez nous, depuis une

ai4 HORS DU JOUG ALLEMAND.

quinzaine d'années, ce que j'ai appelé l'espionenvahissement.

2° Que cet espion-envahissement, dans la pensée de ses organisateurs, devait faciliter de moitié la tâche des armées allemandes.

3" Qu'il l'a facilitée, en efiet, sur certains points, et dans des conditions que nous pouvons, dès maintenant, déterminer.

^'^ Que notre défense, sur ce terrain si important, était, en réalité, inexistante.

Gomment organiser désormais cette défense? Voilà la question qui se pose à l'Etat français et qui devra, après la guerre, préoccuper tous les bons citoyens. D'une part, un peu plus tôt, un peu plus tard, ainsi que je l'ai déjà indiqué, les rapports commerciaux et industriels entre la France et l'Allemagne reprendront par la force des choses. De l'autre, il serait absurde et criminel de ne pas tenir compte de la terrible leçon de 191 4, qui saigne et saignera longtemps par des centaines de milliers de plaies ouvertes. Nous ne pouvions pas éviter la guerre, cela est aujourd'hui démontré, mais nous devions chercher à éviter l'envahissement, puis l'occupation du territoire et ses funestes conséquences. La forme lente, chronique des hostilités montre aujourd'hui aux moins clairvoyants l'erreur d'un pis aller, d'après lequel il faut commencer par ouvrir à l'ennemi l'accès du territoire national. La difficulté de le

MESURES d'après-guerre. 3i5

déloger devient ensuite proportionnelle aux facilités qu'il s'était aménagées de longue date, en vue, précisément, de cette invasion et de cette occupation.

Ces mesures de défense, pour être efficaces, devront être complètes et immédiatement appliquées.

Complètes..., car tout projet de loi contre l'espionnage, — et nous en connaissons plusieurs dans ce cas, — qui ne réprimerait que l'espionnage isolé, sporadique et en quelque sorte accidentel, serait, contre la forme actuelle de F espionenvahissement allemand, comme une arquebuse du douzième siècle contre un canon de 76. Une étude approfondie du sujet m'a amené à cette conclusion que la vieille forme d'espionnage avec des agents volants était aujourd'hui presque complètement abandonnée par l'Allemagne. Elle ne le pratique plus que pour donner le change, alimenter une tradition commode, à l'abri de laquelle elle situe et propulse ses agents véritables et sérieux, c'est-à-dire à poste fixe. Ce sont, souvent, d'importants personnages, membres de conseils d'administration de sociétés plus ou moins prospères, ayant une façade, des relations, des appuis. Dans l'état présent des choses, ils échappent ainsi à la surveillance du contreespionnage, dont les moyens sont fort limités.

Si ces mesures de défense, que je considère

2l6 HORS DU JOUG ALLEMAND.

comme indispensables, n'étaient pas appliquées immédiatement après la guerre, dans la période d'ajSaissement où sera forcément l'Allemagne, elles seraient ensuite combattues par elle avec la dernière énergie. Mieux vaudra éviter ce sujet futur de contestation et d'antagonisme. Sans compter que la mémoire des événements se perd assez vite et que, la paresse aidant, la tendance de nos compatriotes sera assez forte de revenir à l'inertie et à la nonchalance antérieures. Il est si fatigant de se méfier! Beaucoup mettront un point d'honneur à n'être pas accusés « d'espionnite )) , raillés de (( voir des espions partout » .

Donc il importera, non seulement de restaurer de façon ouverte et ostensible dans toutes ses attributions et prérogatives, — supprimées par arrêté ministériel le 5 septembre 1899 et incomplètement rétablies depuis lors, — le Bureau des Renseignements au Ministère de la Guerre, mais encore d'étendre considérablement son champ d'action. Seul un organisme permanent, soustrait à toute influence politique et disposant d'importants subsides, pourra lutter efficacement contre l'organisation permanente et formidable de l'espion-envahissement allemand et décourager des tentatives cherchant à nous remettre dans la situation d'infériorité qui était celle du 21 juillet 191 4, quand éclata l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie, Ceux qui connaissent l'entêtement,

la ténacité orgueilleuse des Allemands savent qu'un échec, même total, ne les a jamais empêchés de reprendre leur effort au point où il avait été brisé. Quelle que soit sa naissance, à quelque tronçon de l'empire qu'il appartienne, l'Allemand a l'espionnage dans le sang. La défaite du début du vingtième siècle ne le guérira pas plus de ce penchant ethnique que ne l'en avaient guéri ses défaites du début du dix-neuvième siècle. Fidèle à la formule de Nietzsche, il soupirera : a Oui, encore une fois », et se remettra à la besogne.

Cette besogne ne pourra pas être sensiblement perfectionnée, ni profondément modifiée. L'établissement de leur avant-guerre en France était, à sa manière, un chef-d'œuvre. Presque rien n'y était omis. La répression future, sans être calquée sur la forme de l'agression, devra d'abord être générale, et aussi nuancée et modifiée selon les cas.

Une première mesure générale devra décider que tout établissement industriel ou commercial, allemand ou autrichien, ou la preuve aura été faite d'un acte d'avant-guerre par la guerre de idiU, perdra le droit d'installation en France, même sous un autre nom, ou par personne interposée. Il serait en effet inadmissible que la lampe Osram, par exemple, après l'histoire de von Oppel et celle de Hugo Arndt, continuât tranquillement son commerce chez nous, à l'abri des cinq ou

3i8 HORS DU JOUC ALLEMAND.

six stratagèmes qni permettront à une société allemande de se donner comme suisse ou hollandaise ou (.( bien française ». L'existence, dans une usine, d'une force motrice supérieure à ses besoins, bien et dûment constatée, d'une plateforme bétonnée, d'une préparation quelconque d'avant-guerre, devra suffire à fermer à jamais les portes de la France à cette usine et à toutes ses filiales, plus ou moins habilement masquées et truquées. Les membres des conseils d'administration des sociétés allemandes et autrichiennes, convaincues de s'être livrées à ces actes criminels, ne devront plus être admis dans aucune société opérant en France et leurs hommes de paille ou prête-nom pourront être recherchés. J'insiste sur cette dernière mesure. Il est en effet certain que le nombre de ces hommes de paille augmentera considérablement après la guerre, dans la même proportion que les manœuvres destinées à dérouter la méfiance publique. Il s'établira, dans ce domaine, un jeu de cache-cache oii les poursuivants n'auront le dernier mot qu'avec beaucoup de peine et de zèle, qu'avec l'appui permanent et actif des autorités compétentes. Il n'est pas exagéré de dire qu'avant la guerre de 191 4, les industriels étrangers, surtout allemands, installés chez nous, jouissaient de privilèges, de prérogatives et de faveurs exceptionnelles. C'est ainsi que la lampe Osram, déjà nommée, put s'installer tranquille-

ment dans la contiguïté immédiate de l'arsenal de Puteaux, que l'usine Merck put élever ses bâtiments à côté du pont de Moscou, la Karpathische Petroleam établir un puits à pétrole en contre-haut de la gare de Délie, etc. Bien mieux, les inspecteurs du travail, qui visitaient ces installations ennemies, craignaient toujours, en poussant un peu trop loin leurs investigations, de provoquer quelques réclamations du consulat allemand ou de l'ambassade allemande. J'ai reçu à ce sujet nombre de confidences édifiantes.

Dorénavant toute demande d' établissement industriel ou commercial, allemand ou autrichien, de quelque importance sur notre sol devra être soumise à une enquête préalable des autorités militaires, correspondant à Venquête civile « de commodo et incommodo ». Seules, en effet, les autorités militaires auront la compétence requise pour déterminer l'importance que tel ou tel point, telle ou telle industrie, tel ou tel travail d'art présentent quant à la Défense nationale . Il est absurde qu'une usine allemande, chassée en principe d'une agglomération ou d'un fleuve, dans l'intérêt de l'hygiène, puisse s'établir librement auprès d'un fort, d'un pont, d'un viaduc ou de la voie ferrée, au mépris de l'intérêt militaire. Car le deuxième péril n'est certes pas moins grand que le premier.

Les maisons à succursales multiples, formées à l'aide de capitaux étrar^gers, quel que soit le

prétexte, quelle que soit la nationalité d'emprunt dont elles recouvrent leurs empiétements et leurs acquisitions, devront être particulièrement surveillées à ce point de vue. Leur forme en effet les rend particulièrement aptes à l'hybridité internationale et procure une confusion, derrière laquelle il leur est aisé de poursuivre leurs travaux d'espionnage. Un peu d'attention permettra de déjouer leurs malices, surtout au début, et de faire la distinction entre celles qui font leurs frais et celles qui ne comblent leurs déficits annuels qu'à l'aide de subsides mystérieux. Il y a toute certitude pour que les secondes soient des entreprises d'avant-guerre. L'examen de leurs livres, et le relevé exact et complet de leurs actionnaires et obligataires, en temps opportun, fournit déjà une bonne indication. Je recommande aussi l'épluchage méticuleux du personnel, non de celui qui demeure à poste fixe dans les bureaux français, mais de celui qui ne fait que passer à des dates variables, sous couleur d'inspection et de contrôle. C'est là, en général, que nichent les agents d'exécution. Au moindre soupçon, la Société à succursales multiples lève les bras au ciel et s'écrie : (( Notre personnel est presque entièrement français. Voyez nos pourcentages. » J'ajoute que ce personnel ordinaire ignore en général le dessein caché de ses hauts employeurs. Seul le personnel extraordinaire le connaît.

MESURES d'après-guerre. 321

Avant la guerre de 191 4, un pareil exposé semblait à beaucoup de gens une fantasmagorie, une invention de romancier. La guerre a fait la preuve que l'ingéniosité allemande, en matière d'espionnage sédentaire, dépassait toutes les imaginations.

Il est également démontré aujourd'hui, par une expérience qui nous a coûté cher, que la Sûreté générale et la police tout court ignoraient en quelque sorte systématiquement la trame allemande et ceux qui la tissaient. La police civile est forcément plus attirée par des faits accomplis et des crimes consommés que par des menaces suspendues et des mesures préventives. Elle n'a pas, comme l'avait le Bureau des Renseignements, la préoccupation constante de la défense du pays et des projets de l'ennemi. Elle n'est pas engagée dans ce duel latent entre l'assaillant et l'assailli, — qui a été l'histoire des rapports de l'Allemagne et de la France depuis quinze ans, — où les militaires sont forcés d'avoir l'œil ouvert et l'intelligence tendue.

En résumé, la nouvelle forme d'espionnage dite d'avant-guerre, employée par TEtat allemand, nécessite un système de mesures préventives plus étendu que celui des mesures répressives. Seule l'autorité militaire est compétente pour connaître de telles mesures, car seule elle a en mains les éléments d'information, seule elle est renseignée à fond sur les nécessités de la défense nationale.

LA DEFENSE CONTRE l'artifice DES NATURALISATIONS

De tous côtés, on se préoccupe, un peu tard, il est vrai, d'élever un barrage contre ces naturalisations (( à la Delbruck » qui avaient permis à un trop grand nombre d'ennemis éventuels de s'installer chez nous comme en pays déjà conquis et de préparer les voies aux armées de l'envahisseur. Je vois avec plaisir des journaux officieux comme le Temps reprendre un à un tous les arguments que j'avais énoncés à ce sujet dans l Avantguerre, Quelle sera la forme et la position de ce barrage? Le mettra-ton dans l'exécutif, dans le législatif ou dans l'administratif? Grave problème, problème d'Etat et dont la solution, sous le régime démocratique parlementaire, ne saurait être que précaire et transitoire. Car notre pouvoir exécutif est branlant et discontinu, beaucoup plus semblable à ce que les physiologistes appellent un réflexe qu'à un organisme véritable. Notre pouvoir législatif est ouvert à toutes les influences qui lui viennent et lui viendront des mauvais naturalisés. Notre pouvoir administratif peut être vexatoire quant à ses subordonnés, mais il ne peut guère être indépendant quant à ses maîtres, lesquels sont eux-mêmes changeants et capricieux. Gomment établir un barrage sur un tas de sable qui

MESURES d'après-guerre. aa3

s'éboule sans cesse? Il ne peut donc y avoir, en cet ordre d'idées, sous la République, que des solutions d'attente, provisoires, que des précautions.

Les solutions préconisées, si on laisse de côté le problème essentiel et primordial de la forme de l'Etat, sont en général : i" l'enquête; 2** le stage. L'administration mènera une enquête aussi sévère et approfondie que possible (?) sur l'impétrant, afin de n'accorder la naturalisation qu'à bon escient. En cas de doute, l'impétrant sera soumis à une attente, à une période d'épreuve, au bout de laquelle on lui accordera son certificat de civisme et de naturalisation. Je demande seulement : qui enquêtera les enquêteurs? Qui nationalisera les dispensateurs de la nationalité française? Qui les garantira contre les tentatives de corruption, contre les influences internationales? Car il est malheureusement certain qu'avant la guerre de 191 4 les naturalisations ont été accordées avec une abondance et une légèreté qui autorisent toutes les suppositions . Il n'y a aucune espèce de raison pour que, la crise actuelle une fois passée, les mêmes causes ne continuent pas à produire les mêmes effets, pour que les agents allemands ne recommencent pas à obtenir aussi aisément le (( chiffon de papier » qui leur fut si utile. Enfin, la seule période d'épreuve véritable, pour un naturalisé, c'est l'état de guerre entre

son pays d'origine et son pays d'adoption. On juge alors, par son attitude, de la sincérité de ses sentiments .

Ainsi je n'aperçois en République que des palliatifs contre cette redoutable formation d'une Antifrance en pleine France, que constitue le Ilot sans cesse croissant des naturalisés allemands et autrichiens. Ajoutez à ceci que l'Allemagne, même si elle modifiait la loi Delbriick, pourrait toujours, par un accord tacite avec ses nationaux naturalisés chez nous, leur maintenir le bénéfice de l'adage : semel germanus, semper germanus. Un de ces palliatifs consisterait dans le refus de la naturalisation ultra tardive, au bout, par exemple, de dix ans de séjour, alors que la demande est visiblement inspirée par un intérêt immédiat, en dehors de toute sympathie réelle pour la nationalité dont on demande à faire partie. Un autre consisterait dans l'étabhssement de pénaUtés sévères, au cas de félonie dûment constatée. Mais je ne me dissimule pas l'insuffisance de ces moyens. La naturalisation des étrangers, pour être inofiensive, constitue une opération toujours délicate à laquelle il faut, de toute nécessité, un point d'appui solide, central et permanent, un pouvoir central intégralement nationalisé, en un mot la monarchie héréditaire.

Un troisième palliatif résulterait de la comparution des Allemands et des Autrichiens et en

MESURES D APRÈS-GUERRE. aa5

général des étrangers, sollicitant la naturalisation , devant un jury à la fois professionnel et régional. Professionnel, c'est-à-dire documenté sur les antécédents de ceux dont le cas leur serait soumis ; régional, c'est-à-dire capable de discerner les intérêts et les contre-intérêts du pays appelé à servir de résidence et de champ d'activité au futur naturalisé. Sans doute la concurrence technique cherchera-t-elle à intervenir dans ces juridictions particuHères ; mais l'inconvénient de cette intervention serait infiniment moindre que l'aléa des naturalisations à la grosse pratiquées avant la guerre de 191 4- Il est clair que l'organisation syndicale désignerait ces jurys professionnels et régionaux et leur communiquerait ainsi la vertu archique, qui lui est, par définition, inhérente. La contiguïté de l'Allemagne et de la France ajoute aux menaces de la naturalisation des Allemands chez nous. Cette contiguïté leur permet, en efiet, de demeurer, — comme disent les joueurs, — à cheval sur les deux tableaux, de miser tantôt sur l'intérêt allemand, tantôt sur l'intérêt français, suivant les fluctuations de l'économique et de la poUtique et, si la guerre éclate, suivant les fluctuations du sort des armes. Il y a là comme une prime à la trahison. J'ajoute qu'au cas où un chef d'industrie, établi en Allemagne, demande sa naturalisation en France, il y a une forte présomption pour qu'il se serve de cette naturalisa-

tion dans le sens de l'intérêt allemand. En efl'et, il ne serait pas vraisemblable que le gouvernement de l'Empire, particulièrement sévère en l'espèce, tolérât, sans avoir pris ses cautions, cette solution ambiguë. Je suppose, par exemple, que des commerçants considérables en Allemagne demandent à être naturalisés Français, ils ne pourraient agir ainsi qu'en conformité de vues avec le gouvernement allemand, c'est-à-dire à notre détriment. Leur naturalisation ne serait manifestement qu'une comédie, dont l'Empereur allemand tiendrait les ficelles. Il est prodigieux qu'avant la guerre de 1 9 1 4 un raisonnement aussi simple n'ait pas été appliqué chez nous et qu'on ait octroyé la naturalisation à des champions avérés de l'impérialisme germanique, de la weltpolitik. Ce sont là de ces fautes terribles qu'il importe de ne pas renouveler. Admettrons-nous désormais dans nos services publics un Allemand même naturalisé Américain ? Chaque lecteur me répond : « Evidemment non. » Comment procéderons-nous pour l'empêcher de s'y introduire? C'est ici que la question devient plus embarrassante. On m'a cité le cas saisissant d'un Allemand, qui possède la naturalisation et un domicile dans une demi-douzaine de pays d'Europe et en Amérique. Cet homme exploite les brevets d'inventions, je veux dire qu il dépouille les inventeurs, moyennant une faible redevance, et se charge de

MESURES d'après-guerre. 227

faire fructifier leurs découvertes. Sa chasse est organisée de telle sorte qu'il est presque impossible à un inventeur pauvre de ne point passer par ses mains. Sa situation privilégiée lui a permis de jouer, dans la guerre actuelle, un rôle fructueux, mais on a la certitude qu'il opère de connivence avec le gouvernement allemand. Une législation bien comprise devrait rendre ces pratiques impossibles.

D'après tout ce que j'ai vu, entendu et recueilli sur ce sujet, au cours d'une enquête de quatre ans, un Allemand installé en France qui reste Allemand, un Autrichien qui reste Autrichien sont beaucoup moins dangereux pour nous que s'ils étaient naturalisés. D'où un quatrième palliatif, qui relèverait, lui aussi, de l'autorité militciire : une surveillance, discrète mais efiective, des naturaHsés susceptibles d'avoir accès, d'une façon quelconque, dans une industrie, un service, une question intéressant la Défense nationale. Au besoin le conseil discret, mais ferme, serait donné à ces naturalisés de diriger ailleurs leur activité .

Page 1