UNE GUE.RRE TECHNIQUE ET ORGANISÉE
avis écouté, sur la nécessité d'utiliser ou de détruire telle firme, telle industrie, tel commerce. Les armées allemandes ménagent ainsi non seulement ceux qui, depuis une quinzaine d'années, leur donnaient en France des gages de soumission, non seulement leurs marchandises nationales, portant le (( made in Germany », mais encore telle ou telle branche de fabrication spéciale, dont ils ont besoin pendant la guerre. Ils détruisent, au contraire, systématiquement tout ce qui pourrait leur faire concurrence, tout ce qui, repris par nous, servirait à notre réapprovisionnement. Des faits nombreux et dûment enregistrés qui me parviennent quotidiennement, il ressort que ce choix est fait très minutieusement, et en parfaite connaissance de cause. Les villes de Lille, Roubaix et Tourcoing, tombées aux mains de l'ennemi, sont administrées par des gouverneurs allemands qui exerçaient avant la guerre diverses industries sur place, qui connaissaient tout le monde, que presque tout le monde recevait. On cite les nommés Kastein, Koppel, Otto et Nurnberg. Le bassin français de Briey est administré par des fonctionnaires civils allemands.
Etant technique, la guerre allemande était préparée. Depuis quinze ans, dans chaque branche industrielle, un technicien allemand était chargé officiellement par l'empereur de suivre en France les mouvements de telle ou telle usine pouvant
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être utile à la guerre; ou, en temps de guerre, de s'y insinuer, si possible, à l'aide de capitaux allemands : en un mot, de la germaniser.
A cet effet, des capitaux allemands considérables étaient mis à la disposition des techniciens, grâce aux banques allemandes qui foisonnaient en France, à Paris, sous des masques et des noms divers, et dont la banque AUard, de la place de la Bourse était le type le plus caractérisé. Cependant que d'autre banquiers, comme ce bandit de Rosenberg, étaient préposés au lancement et à la surveillance des opérations de Bourse favorables aux visées de la politique agressive allemande. Dès que le voile se lèvera sur l'occupation allemande en France de igid, dès que les langues se délieront, ce que je viens d'énoncer apparaîtra avec la dernière évidence. On verra aussi combien étaient coupables ceux qui, en France, s'efforçaient de dissimuler à leurs compatriotes les desseins méthodiquement suivis de l'ennemi menaçant.
Pour mener à bien cette guerre technique et préparée, l'Allemagne avait besoin d'entretenir une armée d'ennemis dans la place. Les naturalisés à la Delbruck ont joué ce rôle, et la loi Delbriick de 1 9 1 3 n'avait pour but que de régulariser la situation de ces espions à domicile. C'est pourquoi on ne saurait avoir trop de mépris pour ceux qui prendraient encore aujourd'hui la défense
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des agents allemands et autrichiens qui préparaient la guerre chez nous, sous le couvert de la naturalisation. C'est pourquoi on ne saurait expédier assez vite vers les camps de concentration les gaillards qui continuent, dans divers emplois, à surveiller, écouter aux portes, surprendre des secrets, petits ou grands, et dont l'intervention, à un moment donné, risque d'avoir les plus graves conséquences.
Il est excellent qu'il y ait, en temps de guerre, une censure de presse, et cette censure fait infiniment plus de bien qu'elle ne risque de causer de petits dommages à la vanité des journalistes. Il est infiniment regrettable qu'il n'y ait pas une censure des emplois civils touchant aux choses militaires, qui élimine impitoyablement les sus pects, les naturalisés en première ligne.
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Il faut que je revienne sur le cas d'Ernest Thurnauer, dit « le Boche de Paris » , lequel est véritablement stupéfiant.
J'ai sur ma table le rapport de V Allgemeine Elektricildts-Gesellschaft pour l'exercice annuel du I*' juillet 1910 au 3o juin 191 1. Cette Compagnie électrique est une des plus puissantes et florissantes institutions de l'empire allemand.
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L'empereur Guillaume II est en relations personnelles avec son directeur efiectif, Doctor Walther Rathenau, qu'il appelle, dans le privé, a le cher Rathenau », et avec les principaux membres du conseil de surveillance, notamment : Garl Furstenberg, Albert Ballin, directeur de la Hamburg Amerika — dont j'ai souvent parlé à propos de Cherbourg — et le banquier Ludwig Delbrûck. Or, qui voyons-nous, au milieu de ces prototypes de l'impérialisme germanique?... Ernest Thurnauer, Generaldirektor der Compagnie Française pour Vexploitation des procédés Thomson-Houston, Société anonyme, Paris. Je recopie exactement cet énoncé de titres francoallemand.
Ouvrons maintenant V Annuaire Chaix — Les principales Sociétés par Actions — et ï Annuaire de a Électricité pour 191 4, et nous y verrons qu'en France, à Paris, cet ubiquiste de Thurnauer (Ernest), véritable Fregoli des sociétés par actions, fait partie aussi bien du conseil d'administration de la Compagnie Générale des Omnibus de Paris que de celui de la Compagnie Française des Tramways, que de celui de la Compagnie Générale de distribution dénergie électrique, que de celui de la Compagnie des Tramways de Rouen\ que de celui de la Compagnie des Tramways de
I , Qui l'aurait éliminé tout récomment.
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Paris et du département de la Seine, que de celui de la Compagnie des Tramways de Lorient, que de celui de Y Energie électrique du littoral méditerranéen... J'en passe, et des meilleures. Ainsi donc, voilà un Boche important, qui a manigancé l'absorption de la Thomson-Houston par cet outil d'impérialisme allemand, 1*^4. E. G., et auquel a été accordée la haute main sur presque toutes les concessions de traction et de force électrique à Paris et dans les départements !
Ainsi donc, ce Boche important, né en 1862, à Burgkunstadt (Bavière), ayant la plupart de ses parents officiers dans l'armée allemande, aUié à la famille Brettauer, dont la plupart des membres sont officiers dans l'armée autrichienne, conservait ici, à Paris, au début de la guerre de 191 4, son poste prépondérant à la Compagnie Générale des Omnibus! Qu'on ne vienne pas me dire que Thurnauer est naturalisé américain. Cette formalité de la naturalisation n'est qu'un passeport permanent, qu'une commodité pour ce chef de l'électricité allemande, qui ne lui ôte pas une parcelle de sa nationalité véritable, qui ne le gêne en quoi que ce soit. Ce cas était exactement celui de l'ennemi dans la place, un ennemi formidablement outillé, formidablement renseigné, quotidiennement renseigné, et qui avait journellement à sa disposition plus de cent moyens de correspondre avec son intime ami et
confident, le Doctor Rathenau, dont la fureur pangermaniste est bien connue.
Si les Allemands avaient pris Paris, comme ils en avaient l'intention, Paris serait vraisemblablement administré aujourd'hui pour le compte de SaMajestéGuillaume II, par un Ernest Thurnauer, confortablement installé dans sa Compagnie Générale des Omnibus.
HIER ET aujourd'hui
Si vous voulez conjecturer le formidable changement de toutes choses qui suivra nécessairement la guerre, vous n'avez qu'à comparer l'état d'esprit du public moyen français quelques mois, quelques semaines, quelques jours avant le cataclysme, et le même état d'esprit à l'heure présente ; vous n'avez qu'à comparer ce qui s'écrivait tranquillement dans la plupart des journaux et ce qui s'y publie aujourd'hui ; vous n'avez qu'à comparer les différences d'attitudes de maintes personnes de votre connaissance, du mois d'avril 1913 au mois d'avril 191 5.
Un exemple entre mille. J'ai conservé avec soin les articles de r Information du mois d'avril 1918 par lesquels M. Auguste Pawlowski prenait, de la façon la plus nette, la défense des installations minières allemandes en Normandie. C'était le temps où l'Eclair du « patriote » Judet refusait
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l'annonce de librairie concernant l'apparition de r Avant-Guerre .
C'était le temps où l Humanité protestait contre (( l'imbécile hypothèse d'une agression allemande )). C'était le temps où certains parlementaires socialistes et radicaux-socialistes, d'une part, certains salonnards et libéraux de l'autre, séparés pour la galerie « par toute l'étendue de leurs convictions » , se réconciliaient de la façon la plus touchante au sein des conseils d'administration des sociétés boches installées chez nous à fin d'espionnage. Le signataire de ces lignes, ayant dénoncé, dès l'époque, un certain nombre d'espions allemands et d'embochés desdits espions , était traité couramment d' (( énergumène » et de «romancier », parles amateurs d'un état de choses qui a failli coûter la vie à la patrie. D'autres, allant plus loin, insinuaient que le nommé Daudet, pour mener cette campagne, pouvait être à la solde de concurrents jaloux. Car il y a toujours des gens pour prêter à d'autres leur ignoble état d'esprit. Malheureusement, ces prudents calomniateurs s'évanouissaient aussitôt qu'on les priait de préciser leurs insinuations. D'autres venaient au journal me faire perdre mon temps pour me raconter que Uhde était un aimable compagnon, que Mumm était un charmant homme, que tel ou tel Boche aimait passionnément la France. Je les envoyais coucher, et comment !
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Quant à M. Auguste Pawlowski, il écrivait dans sa série d'articles de T Information sur la Normandie minière ces lignes mémorables :
Un homme devait, par son geste, retourner les esprits. Cet homme, qui incarne tout le génie germanique, fait d'audace et de persévérance, s'appelait Thyssen.
Et un peu plus loin , cet admirateur du « génie germanique » ajoutait :
Lorsqu'on envisage en toute impartialité le passé, on doit reconnaître que l'intrusion de la métallurgie allemande dans l'ouest minier a eu un double avantage : elle a permis la mise en valeur de concessions qui auraient infailliblement été abandonnées; et, d'un autre côté, elle a provoqué une nouvelle campagne de recherches qui s'est étendue non seulement à la Normandie, mais encore à l'Anjou et à la Bretagne,
M. Auguste Pawlow^ski oubliait un troisième avantage : celui qui permettait à Thyssen de fondre, dans un métal tiré du sol français les canons, obus, mitrailleuses, coques de cuirassés et de sous-marins de la guerre actuelle. M. Pawlowski concluait :
Dans ces conditions, la campagne contre la sidérurgie germanique est non seulement injuste, mais très contraire aux intérêts de la France.
N'est-ce pas que ces textes prennent une singulière valeur à la lumière des événements actuels.»^ Je les cite ici, non pour confondre M. Auguste Pawlowski, mais pour montrer Fabîme ouvert