‹ Hors du scepticismeChapitre 23 sur 60 · De la tradition chrétienne nous avons retenu · texte numérisé non relu

De la tradition chrétienne nous avons retenu

les dogmes, les prescriptions, la mesquinerie d'une mo-

• raie qui n'admet ni la liberté, ni les élans du cœur. Nous

sommes serfs de conventions plus étroites encore, plus mesquines, plus déprimantes. Mais en retour nous admettons sans contrôle tels aphorismes scientifiques, comme la lutte pour l'existence, contradictoires avec la morale officielle, mais fort complaisants à nos instincts de guerre et de domination. Liés par l'intérêt, autant que par la coutume, aux formes anciennes de la hiérarchie sociale et de la propriété individuelle, nous répétons l'axiome de la justice ég-alitaire, sans reconnaître qu'en formulant un ordre nouveau il prescrit la destruction préalable de Tordre présont. Nous ne reconnaissons qu'un régime honorable d'existence, la famille issue du mariage légal, et dans nos grandes villes la moitié des femmes vivent en concubinage si elles ne vivent pas de la prostitution; un tiers des enfants viennent au monde illégitimes, mis hors la loi comme autrefois les esclaves, fils d'esclaves, aux entrailles même de leur mère. Nous sommes charitables, philanthropes par coutume chrétienne, par sentimentalisme démocratique, et plus encore par obligation mondaine, mais à condition que nous soient épargnés la vue et le contact des misérables. Nous croyons aimer la liberté, nous voulons être libéraux, et, sous prétexte d'unité nationale nous subissons l'unité de législation, qui n'assure pas même l'égaHté. et qui arrête tant d'initiatives. Nous sommes humanitaires, nous rêvons une fédération de républiques unifiées, qui ne différerait guère de l'unité universelle des races humaines, et la plupart des patriotes ne voient dans la patrie qu'un lion d'honneur national, comme si l'idée de patrie, — idée évolutive comme toutes les idées, — pouvait, quelles que soient ses transformations, cesser d'être le sens de la fraternité héréditaire, comme si elle ne demeurait point contre l'oppression unitaire la suprême gardienne do ce que notre individualité emprunte à la race, mœurs et idées; comme si dans l'indépendance de notre patrie nous ne trouvions pas la garantie fondamentale de nos plus précieuses libertés. Nous n'avons point d'idéal commun, et nous ne permettons point que l'individu choisisse lui-même son idéal, nous ne voulons ni croire ni admettre qu'il existe plusieurs sortes de bonheurs possibles et légitimes. Car on ne peut donner le nom d'idéal à cette préoccupation exclusive et brutale du bien-être, qui domine et divise l'univers civilisé.

153. — Je ne confonds point avec le parti du progrès celui qui s'intitule aujourd'hui progressiste, et où se rassemblent, en réalité, les gens qui admettent le moins de progrès.

153 (bis). — Une double révolution morale (retour au droit, — avènement d'un idéal nouveau) amènera par une évolution progressive la société humaine au stade défînitit de la vie esthétique et de la liberté.

15i. — L'art est la vocation propre de l'humanité entre toutes les espèces vivantes.

155. — Les civilisations immuables possèdent sur les sociétés en évolution plusieurs avantages incomparables. Quelle durée ne fallait-il pas se promettre pour bâtir les Pyramides, le temple de Baalbeck, Saint-Pierre, Notre-Dame? — Moins d'ambitions, moins d'angoisses. La lutte pour la vie apaisée, l'homme alors jouit vraiment de la vie. — La stabilité n'est pas la mort. — Ce n'est que par hypothèse que nous admettons des harmonies mathématiquement parfaites ; l'harmonie universelle n'est qu'une structure de sons, dans laquelle nous ne percevons pas les dissonnances trop faibles ou trop rapides. Une société stable est un état si fortement équilibré que les actions dissolutrices ne l'ébranlent pas sensiblement; Tharmonie n'en est pas encore altérée par les dissonnances grandissantes qui finiront par la détruire.

156. — La religion ne subsistera au milieu d'un monde sceptique qu'autant qu'elle sollicitera le sens esthétique de l'homme, — le sentiment par une morale mystique, — et le goût du beau par la résurrection de l'art chrétien, hélas! tombé si bas!

157. — Dans l'ordre économique, tout ce qui se fait à l'avantage de l'un s'accomplit au détriment de quelque autre. C'est seulement dans l'ordre mental, moral, — esthétique, — que tous profilent des avantages et des progrès de chacun. D'où suit que, en définitive, le bien dans l'ordre matériel est à peu près illusoire et n'a de réalité que dans l'ordre moral.

158. — S'il est vrai que l'idéalisme esthétique et l'individualisme soient liés l'un à Pautre par des rapports nécessaires, l'humanisme, par l'idéal esthétique, reviendra à l'individualisme.

• 159. — Tous nos gestes s'impriment en caractères éternels sur la face des choses. Voilà comment nous sommes immortels. Voilà pourquoi il faut que nous soyons toujours purs et beaux.

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