S'a=s:irer, c'est jouer à qui perd gagne
117. — Que le travailleur épargne une part de son salaire, soit ; mais que, au moins, il trouve à épargner le môme plaisir qu'à dépenser! Epargner, non pour des risques hypothétiques et pour conserver une vie maussade et sans joie, mais pour tenter quelque effort, quelque entreprise difficile, pour créer quelque chose; éparu;ner pour accomplir un rùve, dans lequel ou aura du moins vécu, si l'on succombe avant de le réaliser, à la bonne heure! En vérité, je crois que ce plaisir-là vaut infiniment mieux qu'une quotidienne monnaie de plaisirs sans espérances ni souvenirs.
118. — L'Etat n'a guère d'action sur le développement de la natalité. C'est affaire surtout de mœurs et d'idéal. On n'a beaucoup d'enfants que si Ion a pour idéal la vie de famille et son intimité jalouse. A cette intimité sont tout à fait opposées nos habitudes, nos besoins de large sociabilité. Ce qui reste de la noblesse et la bourgeoisie (celte phalange d'heureux qu'envie la foule et qu'elle imite) ne xivent que pour donuer des réceptions, des fêtes, et, en retour, être conviés à d'autres réceptions, à d'autres fê'es. Visites, dîners, soirées et bals, sans compter le théâtre, ni l'automobile, ni la couturière, on ne reste plus chez soi, — du moins seuls. Dans une vie si occupée les enfants n'ont pas de place. Comment les femmes prendraient-elles le temps d en avoir? 11 ne faut pas qu'elles en aient; elles les aimeraient, se partageraient. J'ai entendu, dans une mauvaise comédie, un mot amusant et, je crois, profond. Deux amants attendent pour se marier le divorce de l'un d'eux et, en attendant le divorce, voyagent. A se trouver
toujours seuls, ils finissent par haïr ce temps d'épreuve et cux-mô lies : « Quand nous serons mariés, dit l'amant, nous ne nous verrons presque plus, ce sera délicieux. » Voilà, l'idéal du mariage moderne.
Faut-il croître et multiplier? — JXon, dira l'un, il y a trop de mal dans la vie, on n'a pas le droit de procréer une proie pour la misère. — Oui., dira un autre, de génération en génération une race supérieure se crée, qui sera forte et heureuse.
— Erreur! répondra le premier; la survie des races humaines est une sélection à rebours; les raffinés disparaissent, et ce sont les barbares qui se multiplient.
— Si, répliquera-t-on; il faut qu'une nation, pour demeurer nation, croisse en richesse et croisse en nombre. La population est une richesse; le nombre est la garantie du salut national, et nous savons que la patrie est à la fois la source et la gardienne do notre individualité. Notre égoïsme, puisque nous voulons vivre, est donc intéressé au développement de notre race. Pour que, enfin, apparaissent quelques génies bienfai ants il faut que naissent beaucoup d'hommes, des manœuvres, des savants, des artistes, des penfteurs. Les hommes seront d'autant plus riches et heureux qu'ils seront plus nombreux.
Que doit conclure la philosophie?
L'individualisme répondrait d'abord : Procréez, si les êtres qui naîtront de vous doivent devenir de^ individus libres; mais que la race s'éteigne, si elle ne peut produire que des esclaves. — Mais la solution du patriotisme est très nette, et. puisque l'individualisme repose sur le maintien de la patrie, elle sera décisive : Croissez donc et multipliez I
H9. — 11 est un cas dans lequel la loi prescrira l'inscription d'office du majeur à un groupe d'assistance générale, s'il n'est déjà assuré par les soins de son tuteur responsable; c'est le cas de l'interdit, imbécile ou dément.
120. — Le secours en argent est cjlui qui coûte le plus à donner; quand il n'aura presque plus d'emploi, la charité deviendra facile.
121. — Peut-être, si la misère sociale s'aggravait, la loi individualiste pourrait-elle élargir l'obligation morale d'assurance. Avec ses enfants, l'individu serait contraint, ou plutôt invité à assurer sa femme et lui-même. Peut-être aussi, à titre d'essai et d'exemple, l'Etat pourrait-il pour un temps imposer à ses fonctionnaires cette obligation
d'assurance comme l'une des clauses du contrat par lequel il s'associe avec eux.
122. — Il ne faut point, en réclamant du loisir pour tous, donner à penser au peuple que ]e travail çoit une servitude, une misère, une honte. On parle de réduire à une heure la durée universelle du travail. De telles ])romesses peuvent causer de grands maux. C'est une folie d'humilier le travail. La sagesse consiste, au contraire, à l'aimer, non ueulemcnt parce qu'il est nécessaire, mais parce qu'il contient une grande somme de joies. Est-ce que le mépris du travail n'emporte point le mépris de l'humanité même? Ne doit-elle pas au travail tout ce qu'elle possède, tout ce qu'elle a le droit d'espérer ?
123. — Nous ne sommes pas gais. Pourquoi? La vie est trop dure, trop compliquée. L'émancipation politique du peuple a ranimé la halaille pour la vie avec une acuité inconnue aux temps où l'individu ne songeait point, — ne le pouvant guère, — à s'élever plus haut que ses aïeux. Mais aujourd'hui il faut que chacun, ])Our subsister seulement et n'être point submergé, s'eiïorcj de monter plus haut. Les nerfs sont tellement tendus, l'eflort si douloureux, le succès si incertain que l'homme en reste à jamais anxieux et grave. Nous ne redeviendrons gais qu'en redevenant simples, — je ne dis point d'esprit, — mais de mœurs et de goûts.
124. — On peut prévoir en régime individualiste des ententes inlernationales ])Our la réglementation de certaines industries; mais ce ne sont point les gouvernements qui concluront des traités, ce seront les associations ])rofessionnelles qui échangeront entre elles des engagements impératifs.
125. — L'association animale aussi est une association de défens3 individuelle.
126. — C'est bien le principe d'équivalence de la faute et de la peine que symbolise l'image de la Déesse, tenant en main des balances, la tête serrée d'un bandeau pour fermer les oreilles et les yeux aux sollicitations.
127. — Si les juges appliquaient avec une parfaite logique la doctrine de l'équivalence de la faute et du châtiment, ils frapperaient bien plus sévèrement pour un même délit l'honnête homme une fois coupable (car la culture aggrave la responsabilité) que le malheureux récidiviste, dont la conscience s'est obscurcie dans les milieux oii il a
vécu, et endurcie par l'habitude du crime et de la répression. Pour le premier ils montrent, au contraire, de l'indulgence; pour le second une excessive rigueur (et c'est l'esprit môme de la loi). Pourquoi? C'est que, en définitive, la crainte est le principe de la justice; on redoute moias l'homme éclairé que l'ignorant, parce qu'il apportera moins de brutalité dans ses actes, et qu'il sera moins prompt à frapper.
128. — Que fera l'Etat à l'égard de ces deux ennemis publics, l'alcoolique et la prostituée? (celle-ci moins coupable, d'ailleurs, que victime du désordre social?) L'alcoolisme et la prostitution dégradent la personne; dans Tivresse la volonté abdique, et il n'est pas de plus triste servage que la prostitution, même quand il se borne à la servitude du mépris. Droit de la personne, autonomie de la conscience morale, l'alcoolique et la prostituée ne peuvent invoquer ni l'un ni l'autre ; ce sont deux incapables de plus à ajouter à la liste du Code. L'Etat n'aura-t-il point le droit, puisque les raisons d'exercer leurs droits se sont éteintes, de prendre à leur égard des mesures d'isolement et de protection, aussi nécessaires pour eux que ])0ur le corps social? L'alcoolique et la prostituée sont des malades qu'il faut hospitaliser, des malades contagieux qu'il faut isoler. L'alcoolique est en quelque mesure un malfaiteur; c'est un premier méfait que donner un honteux exemple. Puis le dégénéré est prêt pour tous les crimes ; en nous défendant de son contact la sociéîé défendrait notre droit contre un indigne qui ne peut plus invoquer le sien. Transformer en servage légal le servage réel de ces incapables, 1 ivrogne et la fdle publique, serait-ce attenter au principe du droit? Mais vivre esclave, ce n'est pas vivre; la vie sans la liberté n'est que la forme douloureuse du néant. Enfin il y a dans l'association des citoyens une volonté de perpétuiSé; la société vit dans l'avenir; les générations vivantes travaillent et combattent pour les générations prochaines; aujourd'hui existe à peine dans l'effort social; demain, la chaîne des lendemains futurs, voilà son but. Demain, c'est le progrès, le mieux-être; c'est l'espérance. La vie est faite de cela. Si la société a le droit de lever des armées, de réquisitionner des impôts pour défendre aujourd'hui son indépendance contre les attaques de l'étranger, comment n'aurait-elle pas le droit de défendre son avenir, sa vie, contre la maladie, l'immoralité et le crime? En consentant à l'alcoolisme et à la prostitution, la société consent à mourir, mais d'une mort infâme et douloureuse; ni
la nature Immains ni la conscience morale ne s'y résou- (Iroal. Ces raisons sont graves; mais la cause de la liberté ne lest pas moins. C'est par l'acLion individuelle et par celle des associations que doivent être d'abord librement combattus l'alcoolisme et la prostitution. L'Etat n'y doit concourir qu'en facilitant le mariage, en prenant non contre les individus, mais contre l'alcool môme et la prostitution des mesures prévealivcs et cocrcitivcs à la l'ois. C'est seulement en cas de péril urgent, alors qu'auraient échoué les libres eiï'orts des sociétés de moralisation et les mesures légales contre la prostitution et l'alcool que l'Etat aurait, ])0ur remplir sa mission de salut public, le droit d'isoler et d'interner jusqu'à complot am3ndemeat physique et moral l'alcoolique et la prostituée.
129. — La justice a retourné en préjugé de culpahilité contre les prévenus le préjugé légal d'innocence, dont ils ont droit jusqu'à l'heure du jugement de réclamer le hénéfice. Il faut que ce préjugé légal, que la loi môme contredit souvent, devienne le principe réel de l'instruction criminelle; il faut que la loi s'y conforme exactement et qu'il s'inscrive dans l'esprit du juge, interprète scrupuleux de la loi. La présomption d'innocence ne doit faire place à la présomption de culpahilité qu'après la condamnation, ou hien encore au moment où par la fuite l'accusé se déroberait à ses juges. La fuite sera tenue pour un aveu, et entraînera toutes les conséquences de la condamnation. Celle-ci peut alors s'accompagner d'une aggravation de pénalité, par exemple, de la confiscation des biens. L'accusé en fuite, étant déclaré coupable, peut élre arrêté comme tel sur tout le territoire, saisi à la frontière, et, à l'étranger, extradé. A aucun moment la justice ne perd ses droits sur lui et la répression n'est abandonnée. Contre la fuite des mesures préventives seront prises : surveillance discrète de la police, autorisations d'absence et de déplacement, cautions, entraînant en cas de fuite présomption de complicité... Les jurisconsultes multiplieront les garanties; la philosophie ne pourra qu'y souscrire, tant ([ue demeurera intacte la liberté de tous les citoyens non convaincus d'indignité.
130. — Il faut, pour intimider les méchants et aussi pour amender les condamnés, que la peine soit dure. La peine de mort est, en principe, incompatible avec un système pénal fondé sur l'aptitude de tous les êtres à la moralité; mais je n'ose dire qu'en telles circonstances excep-
tionnelles elle ne puisse être toléréi, si les pénalités ordinaires restent inefticaces.
131. — Le meilleur moyen de moraliser les criminels serait peut-être de les abandonner à eux-mêmes dans des îles ou des contrées peu accessibles. Réunis en société. pour survivre ils seraient bien obligés d'accepter et de pratiquer une morale.
132. — Ce qu'on appelle couramment « ordre ». c'est la servitude d'un arrang^ement réglé par la force, ou par la loi (c'est-à-dire encore par la force). Or, cet ordre forcé provoque la révolte, d'où la désharmonie socia'e. La véritable harmonie, résultat de la logique naturelle des besoins et des instincts, c'est donc ce que l'on nomme « désordre. » — Quand on parle d'ordre social, il semble que l'édifice social se compare exactement à un temple, dont l'harmonie architecturale dépend de l'immobililé des matériaux. Les matériaux de l'édifice social, les hommes, avec leurs passions, leurs idées changeantes, sont essentiellement mobiles, actifs, ennemis des immuables structures.
133. — Jetez à l'eau un enfant qui n'a jamais nagé; il n'a pas une chance sur mille de se sauver. C'est ce qu'on fait en donnant sans préparation à un peuple des institutions absolument libres. Ce qui fait et fit la grandeur durable de l'Angleterre et de l'ancienne Rome, c'est leur caractère de républiques aristocratiques. L'aristocratie anglaise, en habituant la nation aux supériorités de droit, lui évite, sans doute, les jalousies qui font se décapiter les démocraties.
134. — Les sociétés évoluent-elles, ou leurs transformalions s'accomplissent-elles par violentes et rapides révolutions? (Il s'agit, bien entendu, de transformations durables."; Toutes les révolutions d'idées sont définitives ; pour être durables, au coniraire, les changements introduits dans les institutions doivent s'effectuer lentement. Pourquoi ? Une brusque évolution des institutions n'est pas tolérée, parce qu'elle trouble des habitudes, l'ordre de la vie. (C'est la résistance des traditions et des mœurs qui explique la lenteur de l'éducation politique). Au coniraire, la pensée de la plupart des hommes demeure inerte; qu'on lui donne le branle, en y jetant une idée, cel!e-ci ne dérangera ni une habitude, ni une idée; mais elle ne peut guère manquer d'éveiller la curiosité de l'esprit, le plaisir de penser, et voilà un nouvel homm3! Au lieu d'un homme
dites un peuple : la révélation de l'idée enfaate une révolution morale; mais les habitudes tiennent à la vie organique, et ce n'est pas d'un coup que les organismes se transforment. Ainsi c'est la révolution qui, dans l'ordre humain, précède et annonce l'évolution, et ce n'est point par évolution, comme on l'aflirme en général que se préparent les explosions révolutionnaires.
133. — On pourrait donner au droit une base esthétique : la vie est belle; respecter la vie, c'est respecter la beauté; attenter à la vie, c'est attenter à la beauté, commettre un acte laid. Or, l'on attente à la vie, quand on attente au droit.
136. — Après Racine, le drame languit jusqu'à Beaumarchais; la tragique satire de Figaro ranime un moment la scène; elle contenait en eiïet, la Révolution, et la com.mença. Louis XIV pensait, en créant une académie d'art, soutenir et propager la grande peinture ; celle-ci finit avec Le Rfun, le premier directeur de l'Académie et le chef de l'école. Poussin s'était exilé à Rome; Watteau, Lancret, furent des échappés de collège; la peinture ne se releva qu'avec David, Prud'hon et la liberté.
137. — L'animal, le paysan, bien des gens ne voient dans la vie d'autre intérêt que k vie. Le paysan recommence chaque année ce qu'il a fait la précédente : labourer, semer, récolter, rentrer son blé, ses foins, dresser sa meule. Pourquoi toujours ces mômes gestes éternels? Pour vivre. Et pourquoi vivre?
L'être vivant ne peut pas renoncer à vivre, ou plutôt à s'accroître. Mais l'homme conscient doit se soustraire à cette loi de la vie. Il consent bien à mourir pour son pays, pour une idée, pour la gloire. Si l'humanité persiste à vivre une vie pire en elle-même que la mort, ce ne peut être que parce qu'elle espère rendre meilleure cette vie, ou parce qu'elle rêve d'atteindre quelque but sublime.
Les êtres d'élite seuls regardent la vie comme un moyen. Le paj^san, l'ouvrier, le bourgeois sont moins des individus que des agents de l'espèce, et l'espèce éternellement se répéterait, si quelques individus ne la modifiaient.
138. — L'excès n'est pas seulement une condition de la moralité, mais du bonheur. L'homme n'est malheureux que parce qu'il se réserve. Oubliez-vous dans la poursuite d'un but absolu, vous ne saurez plus si vous êtes heureux ou malheureux, et, n'y songeant pas, vous serez heureux.
139. — La beauté est un devoir envers autrui, dont il n'est permis de froisser ni l'idéal, ni le sens esthétique. Elle sera quelque jour Tunique devoir, embrassant à la fois le respect en autrui d'un idéal esthétique et le développement esthétique de notre individualité.
140. — Trois principes successifs de morale : 1° le respect de l'idéal; 2" le développement de l'individualité; 3° la beauté.
141. — Il ne suffît pas de simplifier la vie sociale; il faut que chacun de nous simplifie sa vie, son cœur, son âme. C est un sot orgueil de se dire compliqué. L'être compliqué est celui dont la peneée reste toute mêlée de la pensée d'autrui; à peine existe-t-il. La complication sentimentale n'est permise qu'à la jeunesse, lorsque, libérée de la tradition elle cherche encore sa voie. C'est la simplicité qui atteste l'individualité achevée.
142. — Pourquoi les hommes se haïssent? C'est qu'ils se trouvent laids. Embellissez les hommes, et voici le règne de l'amour; la question sociale est résolue.
143. — Le particularisme est d'ordre esthétique, comme le patriotisme est d'ordre sentimental.
144. — Nous l'avons montré, une double aristocratie s'établira dans la société future: tout d'abord une royauté de grands penseurs, de grands savants, de grands poètes, de grands artistes, — les guides réels de la vie humaine ; puis une aristocratie de professeurs, de vulgarisateurs, de législateurs, d'hommes d'Etat, de magistrats, gouvernés par les rois, et qui à leur tour gouverneront la foule.
Ajoutons ceci : c'est l'aristocratie des artistes qui sauvera celle des savants, car, l'amour ôté, l'inégalité devient intolérable à l'homme. La foule, n'aimant pas la science, rejettera l'autorité des savants. Mais elle acceptera l'ascendant des artistes, parce que toujours elle aimera l'art.
14o. — Pour tenter la réforme morale, les efforts individuels ne suffiront pas, parce qu'ils se heurteron!; à trop d'obstacles (le ridicule, etc..) et qu'il faut à un homme une volonté surhumaine pour braver seul l'opinion. On formera donc des sociétés, dont les membres s'appuieront les uns sur les autres pour réaliser telle ou telle réforme des mœurs, telle ou telle idée morale.
146. — Savoir? En définitive, à quoi bon? Une seule chose est nécessaire : vouloir.
147. — En résumé, il n'y a qu'un souverain, la conscience, et c'est par contrat que S3 forme l'association des consciences, — la société ou l'Etat. Les fonctions sociales sont exercées par des corps ou des agents, — improprement appelés pouvoirs, désignés par le peuple, mais dont la délégation ne peut dériver que de Tunique souverain, la conscience individuelle.
148. — Le droit est absolu par essence, comme les lois de la nature. 11 est, et nul artifice de raisonnement ne l'abolira. Mais ni un individu ni une société ne réaliseraientrien de grand, si leur existence s'absorbait dans des définitions et des discussions juridiques, dans la guerre éternelle de l'injustice et du droit. Nous obéissons aux lois de la pesanteur; nous ne pouvons faire un pas, un geste qui ne consacre notre sujétion; mais nous n'y pensons pas plus que nous ne pensons à respirer. Si nous }' songions trop, nous n'agirions plus. Ainsi otéira-t-on au droit dans la société individualiste. Il faut que l'habitude de respecter le droit devienne aussi naturelle à l'homme que l'habitude de l'équilibre et l'habitude de respirer. Quand nous pourrons ne plus penser à nos droits, la société humaine sera devenue une société individualiste.
149. — Il y a deux natures en tout homme : sa nature initiale, et, si je puis dire, personnelle, et une nature sociale; l'une, que gouverne le désir et le plaisir, qui tend à la liberté et à la beauté, et l'autre qui combat la première (par la religion est condamné le plaisir, par la morale sociale le désir, par l'Etat la liberté individuelle); nous revenons, en luttant contre la nature sociale, à la liberté de la nature primitive.
150. — Le scepticisme est pessimiste, quand il dévoile et l'impuissance de l'esprit et la misère du monde. Mais l'individualisme est optimiste, quand il libère la volonté, autorise l'égoïsme, légitime le droit de préférer ici-bas ou soi-même ou les autres. Et l'idéal esthétique atteint le plus haut degré d'optimisme par l'interprétation esthétique du monde et la volonté d'universelle beauté.
131. — La beau!é supplée aux satisfactions de la bonne chère, du luxe, de la vanité, de l'amour môme, et jusqu'à la santé.