‹ Hortense Allart de Méritens: dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, SainteChapitre 11 sur 26 · BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND

gens de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pour 5oo.ooo francs? Un demimillion, quelle auLaine pour un pauvre diable ! Selon ces calculateurs et un peu selon moi, les notabilités se seraient empressées de concourir à cette bonne œuvre: ministres, pairs de France, préfets, etc. Que sais-je ? Des princes même seraient venus se réunir aux braves gens de la classe ouvrière pour m'cnrichir à tout jamais. Ehl c'est justement cela qui m'a dû faire peur, plus peut-être que toutes les raisons que je vous ai données (i). »

Dans ses rapports avec les femmes il n'était guère plus compliqué.

Quoiqu'il ne fût pas beau, loin de là, il eut toujours beaucoup de succès auprès d'elles. Jeune, elles le recherchaient pour son esprit et ses talents; vieux, pour sa bonhomie, sa popularité, la sagesse de ses conseils. Mais en dehors de ses amours avec Lisette et de quelques passades avec des femmes plus ou moins faciles, il n'eut pas, ;^à proprement parler, d'aventurer galantes. Il aimait la femme pour elle-même, pour ses qualités et ses charmants défauts, mais il s'en méfiait comme de la peste (2). Il écrivait une fois à Hortense Allart :

(1) Leltres choisiet de Déranger h Hortense Allart. Voir à VAp' pendice.

[9) Quelques mots sur la Lisette. — Qui fut-elle au juste? Bien malin qui pourrait le dire, Bérang^cr en ayant garde le secret. Je crois qu'il a célébré sous ce nom les diversesamours de sa jeunesse, comme Lamartine a célébré les siennes sous le nom d'Ëlvire. Cependant, c'est

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« Vous avez bien cherché, coquette (car vous Tavez été avec moi et peut-être avec moi seul), à me faire tomber à vos genoux^ mais j'ai si bien deviné

M"* Judith Frère, son amie d*eDfaDce,qai a fini par incarner la Lisette aux jeux da public, comme M>n« Charles le personnage d'Elvire.

Thaïes Bernard, son biographe, raconte qu'elle était fille d'un maître d'armes et qu'elle naquit, en 1777, rue Montorgueil, dans un ancien hôtel qui portait alors l'enseigne du Boi d'Yvetot, C'est une double erreur : elle était fille d'un maître pâtissier et vint au monde rue Sainte-Marguerite, proche Saint-Germain-des-Prés, comme il appert de son acte de baptême, inédit jusqu'à présent :

Paroisse Saint -Sulpice. — Le 10 du mois de septembre de l'année 1778 a été baptisée Françoise-Nicole-Judith, née d'hier, fille de Louis Frère, maître pâtissier, et de Magdeleine-Judith Bourgeois, son épouse, demeurant rue Saiate-Mariçueritc. Le parrain, Nicolas Bourgeois, de Paris, la marraine Françoise Joubert, épouse de Charles Frère, grand-père de l'enfant; le père présent et ont signé...

(Communiqué par Edmond Beaurepaire, conservateur adjoint de de la Bibl. Saint-Fargeau.)

El le Grenier t dira-t-on, le fameux grenier popularisé par la chanson? Il existe toujours; il est situé rue de Bondy et boulevard Saint-Martin, 78, et certainement mademoiselle Judith en fit l'ascension plus d'une fois; mais, en ce temps-là, ce n'était pas elle qui était Lisette, c'était plutôt cette folle de petite cousine, nommée Adélaïde Paron, qui, un jour de nivôse 1801, donna un fils à Béranger. EUle était jolie, dit l'histoire, et dame 1 . . .

J'ai su depuis qui payait sa toilette.

Quand parut la chanson du Grenier, ce vers effaroucha plus d'une lectrice, et Béranger dut s'expliquer. J'ai sous les yeux la réponse qu'il fit à HortCDse Allart — qui pourtant n*étaitpas bégueule. — Elle est datée d'un autre grenier, celui de la Force, aa mars iSag :

« Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous avait choquée dans le Grenier^ je vous l'aurais dit. Ah ! ma chère amie, que nous entendons l'amour différemment 1 A vingt ans, j'étais à cet égard comme je suis aujourd'hui. Vous avez donc une très mauvaise idée de cette pauvre Lisette? Elle était cependant si bonne fille 1 si folle 1 si jolie! Je dois même dire si tendre ! Eh quoi I parce qu'elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe, vous vous fâchez contre elle. Vous n'en auriez pas eu le courage, si vous l'aviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien 1 D'ailleurs, elle n'eût pas mieux demandé de tenir de moi ce qu'elle était obligée d'acheter d'un autre. Mais comment faire? Moi j'étais si pauvre ! La plus

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que c'était pour voir comme je m'en relèverais que je n'ai fait que sourire de vos agaceries. Bien m'en a pris, ma foi! Comme vous vous seriez amusée à bouleverser ma pauvre tète I Quand on est sujet aux mi/s^raines, on évite avec grand soin les voilures qui cahotent leur monde, surtout quand il n'y a que des cahots à attendre. Les bonnes places n'auraient pas

petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade pendant huit jours, panade que je faisais moi-même, en entassant rime sar rime, et tout plein de l'espoir d'une gloire future.

ff Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assure, sans instruction, je me ré vais un avenir» tans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de lar^ mes involontaires I Oh 1 que la jeunesse est une belle chose, puisquelle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Employez bien ce qu'il vous en reste, ma chère amie. Aimez et laissez-vous aimer ; j'ai bien connu ce bonheur ; c'est le plus grand de la vie. Mais n'aimez pas avec votre tête; arrivée à mon âge, vous n'oseriez pas regarder en arrière, car vous ne seriez suivie que par les squelettes de vos illusions. Matérialisez un peu plus Tamour que vous ne Tavez fait jusqu'à présent. Il me semble que cela est aussi nécessaire aux femmes qu'à nous. »

Après cela, qui pourrait en vouloir à Lisette?... Mais l'autre, la dernière, la vraie, avait-elle été toujours sage? Hum 1 huml... II y a à Carnavalet un petit carnet d'elle qui la trahit sans en avoir l'air. Ce carnet est daté de 1822 par le calendrier sur lequel il s'ouvre. Or, sur un feuillet je lis cette respectueuse formule d'amour signée d'un nom qui ne courait pas les rues :

// /oi;0 from ail my heart, niy stoeet darling Judith^ my dear sweel heart.

Lord Sidney Ramsay.

Admettons que cet Anglais de marque ait précédé Déranger dans le cœur de Judith, le piquant de l'affaire, c'est que vingt ans plus tard, en 1840, pendant que notre chansonnier vivait retiré à Tours, il s'en fallut d'un cheveu qu'il ne délaissât Judith pour une dame anglaise . Il avait alors soixante ans. II eut peur et alla se cacher comme un voleur chez un ami, à Fontenay-sous-Bois. Quand il revint auprès de lisette, il avait triomphé de l'amour et je ne serais pas surpris que, dans le pardon de Judith, ne se fût glissé le souvenir ... de lord Sidney Ramsay.

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été pour moi, qui n'aurais servi qu'à compléter l'équipage, en singe ou en lapin. Oh I je ne m'embarque pas ainsi... (i). »

On voit que Déranger ne se faisait aucune illusion sur les hommages que lui rendait le sexe aimable. Il est vrai qu'en aucune matière il ne s'en faisait accroire. Je serais même tenté de lui reprocher sa trop grande modestie, et, quand Sainte-Beuve le traitait de faux bonhomme, sans nous dire en quoi il l'était, j'ai idée que c'était précisément son excès d'humilité qui lui portait sur les nerfs. Le comble de la modestie ne consiste-t-il pas à dire assez de mal de soi pour en ôter l'envie aux autres ?

Le i3 mars 1842, il écrivait à Louise Colet :

« Appelez-moi Déranger tout court, comme le font tous mes amis et bien d'autres encore, même parmi les femmes, sans que cela tire à conséquence : j'ai soixante-quatre ans. Ce dont je vous prie aussi, c'est de ne plus m'admirer. Aimez-moi assez pour renoncer à cette petitesse. Vous avez tout ce qu'il faut pour prendre la mesure de vos contemporains, et surtout d'un homme comme moi, qui n'ai qu'un talent limité, du sens commun et peu de chose de plus (2). »

Le « sens commun » fut, en effet, la grande force de Déranger et ce qui, toute sa vie, le fit rechercher

(i) Lettres choises de Béranffer k Horiense Allarl. Voir à V Appendice.

(a) Quarante-cinq lettres de Déranger à Louise ColeU

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