‹ Hortense Allart de Méritens: dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, SainteChapitre 12 sur 26 · DÉRANGER ET CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

DÉRANGER ET CHATEAUBRIAND

des hommes les plus considérables (i). Quant au « peu de chose de plus » qu'il daignait se reconnaître, c'était peut-être un grain de génie. En tout cas, la sûreté de son jugement s'exerçait sur les sujets les plus divers et dans les situations les plus difficiles. On ferait un volume exquis avec les sentences et les aphorismes qui tombaient tout naturellement de ses lè>Tes d'épicurien. Il disait par exemple :

« On ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris 1 — Le chef-d'œuvre de l'humanité, c'est un gouvernement. — On n'abolit pas la royauté, on l'use ! »

Formé à l'école de Ducis et d'Antoine Arnault, qu'il avait rencontrés chez madame Regnault de Saint-Jean d'Angély, belle-sœur de l'auteur de Ger' manicuSy Béranger n'avait que médiocrement goûté les premiers essais de la littérature romantique, les premières MessénienneSj entre autres. Il trouvait que Casimir Delavigne faisait trop bien le vers, qu'il était « trop uniformément élégant », que Waterloo et la Mort de Jeanne (fArc n'étaient que « des déclamations de collège », enfin que Delavigne avait « le reflet grec, mais qu'il manquait du génie (2) ».

Cependant, à la différence de la société qu'il fréquentait alors, le Génie du christianisme l'avait rempli d'un saint enthousiasme. C'est au point que, sous son influence, il avait entrepris, vers i8o4,

(1) « J'ai plas de logique qu'il n'est, dit-on, donne à un poète d'en aroir », ëcrivait-il un jour à Hortense. {Lettres choisies. — Voir à V Appendice.)

(a) Lettre à Napoléon Peyrat. Cf. Béranger et Lamennais,

go R0RTBM8B ALLÀRT DE MÂRITBNS

c'est-à-dire plus de dix ans avant Lamartine, de composer un poème sur Clovis et de faire des Médita" tions (i).

La publication des poésies d'André Chénier et les leçons de versification qu'il avait reçues, peu avant de Henri de Latouche le rendirent plus sévère pour lui-même et plus maître aussi de son instrument. Car il ne faudrait pas croire qu'il arriva du premier coup à la maîtrise. Il avait, au contraire, le travail long et pénible : il raconte que, dans ses meilleures années, il ne fit jamais plus de quinze ou seize chansons (2).

Ce fut Henri de Latouche qui le mit en rapports avec les poètes du premier Cénacle, notamment avec madame Desbordes- Valmore (3), qui, elle aussi, avait été son élève — et même quelque chose de plus. — Mais Déranger ne se lia véritablement avec Hugo, Sainte-Beuve et Musset qu'en 1829, pendant qu'il

(i) Il raconte aussi dans sa Biographie qu'il fréquenta les églises aux heures de solitude et se livra à des lectures ascétiques. Ce qu'il j a de sûr, c'est que, lorsqu'il chanta pour la première fois, chez M. de Jouy, le Dieu des bonnes gens, qui commence par ce vers : Il est un DieUf devant lui je m'incline 1

ce fut un soubresaut général, à peu près comme chez M"»* d'Epi nay, le jour où Jean-Jacques Rousseau, se levant au milieu des sarcasmes fort impies de d'Holbach et de Diderot, dit tout haut : « Eh bien, moi, Messieurs, je crois en Dieu! • (Legouvé, Soixante ans de Souvenirs, t. I, p. ai 6.)

(a) Cf. Ma Biographie, p. 396 (éd. in-3a contenant les Poésies posthumes, i858).

(3) Sur les relations de Latouche avec M°^* Desbordes- Valmore, Cf. notre Sainle-Beuve. — Béranger disait de Marceline qu'une sensibilité exquise distinguait ses productions et se révélait dans toutes ses paroles.

BiaANOIR BT CHATBAUBRIÀND QI

était enfermé à la Force (i). Encore garda-t-il visà-vis d'eux une sage indépendance et tout son franc parler. Nous avons une lettre fort précieuse de lui à Sainte-Beuve, à propos des Consolations . Il lui écrivait au mois de mars ou avril i83o :

«Mon cherDelorme, sachant que j'ai écrit à Hugo au sujet à'Hernanij peut-être, en recevant ma lettre, allez-vous croire que je me veux faire le thuriféraire de toute Técole romantique. Dieu m'en garde ! Et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remerciements pour les doux instants que votre nouveau volume m'a procurés. Il est tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s'est épuré d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je trouverais bien à guerroyer contre quelques mots, quelques phrases! mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vousmême qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C'est ce que je vais faire au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques (2). »

Vers le même temps, il écrivait à Musset, qui lui avait offert ses Contes (T Espagne et d'Italie :

(i) On sait que tout Paris défilait alors dans sa cellule et le comblait de cadeaux de toutes sortes. Je vois dans sa Correspondance que Musset- Palhay, le père d'Alfred, lui envoya son livre sur Jeanr Jaeqaes Rousseau ; Fonlaney, les Etudes françaises et étrangères d*Emile Deschamps; Henri de Latouche, sa Fragoletta; Rouget de Lisle, ses Chants français,

(a) Correspondance de Béranger, t. I, p. 400.

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« Vous avez de bien beaux chevaux dans voire écurie, mais vous ne savez pas les conduire... »

Et il ajoutait, en manière de consolation :

« Vous le saurez un jour. Par malheur, il arrive souvent que, quand on le sait, les chevaux sont morts (i). »

Comment se fâcher contre un homme dont la critique était si franche et si spirituelle (2) ? Hugo, qui pourtant avait Tépiderme extrêmement sensible, en riait tout le premier. 11 est vrai que Béranger, sans lui ménager les vérités, y mettait plus de formes. Quand fut représenté le . Roi s'amuse, il lui écrivit sous le nom de Triboulet :

(( Permettez à votre fou, Sire, de vous tirer respectueusement par le bord de votre manteau, et de vous dire tout bas ce que Ton n'ose pas vous dire tout haut. »

Suivaient quelques observations aussi fines que justes.

— « Je vois bien dans quel but Béranger m'a

(1) Soixante ans de Souvenirs, par Ernest Lcgouvé, 1. 1, p. 328.

(a) Alfred de Musset s*en fâcha si peu que, dans la Fête du Roi, datée du 4 mai i83i, il a écrit :

c Béranger, qui se tait depuis longtemps, nous a montré dans un couplet immortel le triste fantôme de ce prince (Louis XI) jetant des regards mornes sur un soleil de printemps et une ronde de fillettes...» {Mélanges de littérature.) — Musset avait, d'ailleurs, une telle admition pour le chansonnier que, lorsqu'on lui demandait quel était le poète de son temps dont la France devait être le plus fière, il répondait : c'est Béranger.

BinANGER ET GUATBAUBRIAND qS

écrit celle lettre, dit Hugo. Il la trouve certainement fort spirituelle, il ne veut pas qu'elle soit perdue, et il s'est dit : <« Quand Victor Hugo mourra, tous ses papiers seront publiés, et ma lettre ira à la postérité. » Mais je tromperai ce petit calcul, je brûle la lettre. » A quoi Déranger répondit gaiement :

— (( Si jamais l'envie me prend d'adresser quelque chose à la postérité, ce n'est pas Victor Hugo que je prendrai pour facteur (i). »

Parlerai-je à présent des rapports de Déranger avec Lamartine? Tout en admirant son grand talent, le chansonnier avait contre la personne du poète des préventions plus ou moins justifiées dont il ne se défit qu'assez tard, sous l'empire des événements. Il faut dire que, sans le vouloir, Lamartine l'avait blessé dans son manifeste sur l'Avenir de la poésie. Déranger avait même été sur le point de lui répondre, mais, comme il l'écrivait à Saînte-Deuve, le 3 avril i834, il avait reculé devant la peur de retarderpar une polémique inutile la transformation des idées de Lamartine, car, avec son flair habituel, il avait cru remarquer qu'il était en train de « se désaristocraliser ».

Sur ces entrefaites Jocelyn parut. Ce poème rem plit Déranger d'enthousiasme. Lui que les vers n'avaient jamais attendri, il pleura en le lisant. « Chose singulière ! disait-il, c'est chez lui (Lamartine) l'absence d'imagination créatrice qui l'a conduit à ce

(i) Soixante ans de Souvenirs, par Ernest Lcgouvé, 1. 1, p. a)5.

94 U0RTEN8E ÀLLART DE MÉRITENS

résultat, qu'il ne devine peut^tre pas. Forcé de se traîner sur un fonds commun, il est resté vrai, au moinsdans la plus grande partie de son œuvre. Depuis longtemps, dit-on, l'Allemagne, l'Angleterre ontcette poésie-là. Ce n'est pas par imitation qu'il Ta trouvée; il est trop dédaigneux d'autrui pour cela. Vous sentez, mon ami, que je ne parle pas delà construction du roman, sous le rapport raisonnable. Il y a énormément à critiquer quant aux moyens. Quant à l'exécution, il faut convenir aussi qu'il y a dans ce poème une surabondance pleine de fatuité. Cela convenu, Jocelyn est, suivant moi, le plus beau monument de notre poésie actuelle. Il est surtout d'un heureux exemple : il fait entrer la poésie élevée dans le domaine du vrai. La narration en est très souvent parfaite, et je ne croyais pas Lamartine capable de narrer. Que notre ami Quinet lise Jocelyn, On ne sera jamais un grand poète français sans ce don précieux (i). »

Cependant, à cette époque, Déranger refusa encore de se rencontrer chez Lebrun avec Lamartine, « parce qu'il appartenait à un monde faux qui ne lui convenait pas et qu'il trouvait inutile de rechercher un homme éminent dont on ne croit pouvoir aimer que le talent (2) ».

Cette situation se prolongea jusqu'en i84:«. On connaît le discours de Lamartine sur les chemins de fer. Ce fut ce discours admirable qui le mit en

(i) Lettre à Hippolyte Forloul, du 6 avril i836 (9) Lettre au même, du 6 mai i836.

BÉRAHosn BT chatbaubuiand 95

contact avec Béranger, preuve qu'il voyait juste quand il disait au chansonnier, adversaire, comme tant d'autres, des voies ferrées, que « c'était plus qu'une industrie, que c'était un sens qui poussait à l'homme (i) ».

Le 21 mars de cette année, à la suite d'une visite que Béranger lui avait faite quelques jours auparavant, Lamartine le pria à dîner « avec eux seuls (2) ». Et de ce jour mémorable il n'eut pas d'ami plus dévoué. Béranger entra peu à peu dans ses vues politiques, qui consistaient à préparer « le terrain d'un gouvernement qui eût l'unité monarchique et la dilatation républicaine ». Les Girondins achevèrent de le conquérir, et voici en quels termes, le 2 mars 1 848, il appréciait le rôle de Lamartine à l'Hôtel-de-Ville :

« Lamartine a été admirable, et la France ne reconnaîtra jamais assez le service qu'il lui a rendu au mépris de ses jours. Je le répète souvent : Voilà le premier poète qui ait été propre aux grandeschoscs.Qui s'en serait douté, il y a quinze ans (3)?»

(1) Lettre de Lamartine à Béranger, du 6 mars i84a.

(3) Lettre du même au même, du i4 mars i84a.

(3) Lettre à M. le François. — Quand Lamartine tomba du pouvoir. Béran^r fut révolté de l'ingratitude publique. Il écrivait, le 3 février i853, à M. Gilhard : <k Le pauvre Lamartine, dont vous me parlez, est étendu depuis six jours dans son lit, malade de chagrin, me dit-il, Rien de plus affligeant que de voir un pareil homme dans celte triste situation. Comment ne se trouve-t-il pas un riche capitaliste qui se fasse honneur de le tirer de là? Se séparer de ses propriétés a toujours été pour lui le parti devant lequel il a reculé; ce qui a accumulé les intérêts et accru par conséquent son embarras. » [Corresp. de Déranger, l. IV, p. l^9,)

q6 HORTSNSE ALLART de MéRITBNS

Quelque temps avant, une grande dame lui ayant demandé quelques vers pour son album, Béranger s'exécuta de fort bonne grâce. Comme la page qu'on lui tendait contenait ce quatrain de Lamartine :

Dans ce cimcllère de gloire Vous voulez ma cendre. A quoi bon ?

Pendant ({ue j'inscris ma mémoire Le temps pulvérise mon nom .

Béranger écrivit au-dessous :

Si le temps, pour montrer jusqu'où va son empire. Pulvérise, en efFet, le beau nom que voilà.

Qu'il daifçne, sur les vers que j'ose encore écrire. Jeter un peu de celte poudre-là (1) !

Je pourrais multiplier les citations et les anecdotes, mais j'ai hâte de montrer Béranger dans ses relations avec le père môme du romantisme, autrement dit avec Chateaubriand. C'est en i83o que ces deux hommes se lièrent ensemble, et comme, à mon avis, elle n'a rien fait de plus glorieux en ce monde, je sais lieureux de dire tout de suite que c'est Hortense AUarl qui leur servit de trait d'union.

Lors([uc Chateaubriand fut nommé ambassadeur ù Rome, en 1828, il avoue qu'il éprouva une secrète joie en pensant à tous les souvenirs qu'il y avait lais-

(1) Vers publiés par M""» Valenline de Lamartine dans les Poésies inédites de son oncle.

BiRANOBIl BT GBATEAUBRIAND 97

ses. Mais il faut croire que cette joie fut de courte durée, car, le 3 novembre 1828, — vingtr-cinq ans jour par jour après la mort de M™® deBeaumont (i), — il écrivait à M. Villemain :

« Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de Rome, elle a suspendu en moi le mal de pays que j'ai fort. Ce mal n*est autre que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je voyais autrefois : mon débris n'est pas assez grand pour se consoler avec celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous cesdécombre des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer le temps : je remonte dans le passé je vois ce que j'ai perdu et le bout de ce court avenir que j'ai devant moi : je compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce que j'admirais,et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes honneurs, accablé du sirocco ou bercé pai* la tramontane. Voilà toute ma vie, à un tombeau près, que je n'ai pas encore eu le courage de visiter (2). »

Cette tombe était celle qu'il avait fait élever à Pauline, dans l'église Saint-Louis-des-Français.

Et pourquoi ne l'avait-il pas encore visitée ? C'est peut-être qu'elle lui rappelait des engagements sacrés qu'il avait mal tenus.

(i) On sait qu'elle moarat à Rome dans les bras de Chateaubriand le 3 ooTembre i8o3.

(9) Mémoirei cTOutré-tombe, éd. Biré, t. V, p. 61.

gS HORTBNSX ALLÀRT DE MililTBNS

Quelques instants avant de mourir, Pauline de Beaumont lui ayant fait promettre de reprendre M°*« de Chateaubriand, il l'avait reprise, mais dans des conditions telles que les apparences seules étaient satisfaites. Elle n'avait pas cessé d'être sa « veuve ». Il avait beau maintenant être sexagénaire, Tâge même n'avait pu l'assagir, et, depuis i8o3, sa vie n'avait été qu'une succession d'intrigues et d'enchantements. Naguère encore, pendant qu'il était ministre des Affaires étrangères, en pleine guerre d'Espagne, alors qu'il paraissait absorbé par l'importance des événements, il adressait à une dame inconnue, que je crois avoir démasquée (i), les déclarations d'amour les plus folles qui soient jamais parties de sa tête, je n'ose dire de son cœur :

ce Vendredi matin [12 septembre 1823].

« Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore,

(i) Quand je publiai, dans les Annales romantiqaes (n* d'août 1904). les lettres de Chateaubriand que je reproduis ici» tout le monde chercha la femme, et les plus avertis, voire celui qui m'avait communiqué ces lettres, se perdirent en conjectures. Cependant lonp^temps après, une toute petite phrase de Sainte-Beuve éveilla mes soupçons et me mit sur la trace. Cette phrase disait : « 11 y eut bien aussi pour motif à ce départ de M»* Récamier, en i8a3, une petite pointe de jalousie au sujet d'une fort jolie et très spirituelle dame, M"« de G***, qui était alors très fêtée au ministère des Affaires étrangères. » {Causeries du Lundi, t. XIV, p. 877.) Quelle était cette M»« de G*** ? Je fis une enquête très sérieuse et au bout de quelque temps j'acquis la conviction, pour ne pas dire la certitude, quil s'agissait de la femme d'un futur maréchal de France. — Lire dans les Annales romantiques de juillet-octobre 1907 l'histoire complète et très circonstanciée de cette liaison romanesque de Chateaubriaid.

BénANGSn BT CHATSAUBIUAND QQ

je l'aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d'Amélie ; j'oublie tout depuis que tu m'as permis de tomber à tes pieds.

« Oui, viens au bord de la mer, où tu voudras, bien loin du monde. J'ai enfin saisi le rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'est toi que j'ai adorée longtemps sans te connaître. Tu sauras toute ma vie; tu verras ce qu'on ne saura qu'après moi (les Mémoires). J'en ferai dépositaire celui qui doit nous survivre. Prends ici tout ce que j'y mets pour toi.

« Demain, à deux heures, j'irai te les redemander (les Mémoires).

« Que le ciel ne m'ôte pas mon bonheur. A toi pour la vie.

« 5 octobre 1823.

« On t'a envoyé hier au soir la dépêche télégraphique qu'on est venu prendre chez moi. Tu sais tout; tu vois mon malheur. Je suis forcé de t'obéir et de rester ici pour cet immense événement. J'envoie Hyacinthe (i) te porter cette lettre. Ainsi, je perds cette nuit que j'aurais passée dans tes brasi... Ah! je puis t'écrire sans contrainte, te dire que je donnerais le monde pour une de tes caresses, pour te presser sur mon cœur palpitant, pour m'unir à toi par ces longs baisers qui me font respirer ta vie et te donnent la mienne... Tu m'aurais donné un fils ; tu aurais été la mère de mon unique enfant. Au lieu

(i) Hyacinthe Pilor^, son lecrétaire.

100 UORTENSE ÀLLART DE MÉRITENS

de cela, je suis à attendre un événement qui ne m'apporte aucun bonheur. Que m'importe le monde sans toi? Tu es venue me ravir jusqu'au plaisir du succès de cette guerre que j'avais seul déterminée et dont la gloire me trouvait sensible.

« Aujourd'hui, tout a disparu à mes yeux, hors toi. C'est toi que je vois partout, que je cherche partout. Cette gloire, qui tournerait la tète à tout autre, ne peut même me distraire un seul moment de mon amour .

« Mais reviens vite; mais dis-moi que tu ne me puniras pas de mon malheur. Je vais devenir plus libre; j'irai partout te retrouver. Si tu m'aimes, ne viendras-tu pas à Fécamp, au bord de la mer, je ne sais où?OhI oui, dédommage-moi; viens ; pardonnemoi cette délivrance de ce malheureux roi d'Espagne. Je ne sais si tu pourras me lire. Je t'écris après avoir écrit à tous les rois et à tous les ministres de l'Europe.

« Ma main est fatiguée, mais mon cœur ne l'est pas. Il t'aime avec toute l'ardeur, toute la passion de la jeunesse.

« Reçois un million de baisers sur tes mains, tes lèvres et tes cheveux. Du moins, ceux-ci, ils sont avec moi, et ils vont passer la nuit, pressés sur ma bouche et sur mon cœur, (c A toi. »

Dimanche 5 (1).

(i) La destinataire a écrit sur roriginal de la lettre : € apportée à

B^ANGBH ET CnATBAUBRIAND lOI

Suivait ce post-^criptum daté de minuit :

(( Je rouvre ma lettre pour ajouter cette feuille. —

« Une seconde dépêche télégraphique, en date du 39 [sept.], annonce que les négociations sont rompues et que Ton va se battre leSo. Sur cette seconde dépêche, j'allais, plein de joie, partir pour aller à toi, lorsque le roi m'a fait dire qu'il voulait me voir demain à midi. Crois-moi, il ne faut rien moins que ton ordre pour me retenir. La pensée de gâter une vie qui est à toi, à qui je dois de la gloire pour me faire aimer (i), peut seule m'empêcher de jeter tout là et de t'emmener au bout de la terre.

<c Mais si un jour de patience arrange mieux notre avenir, tu me dédommageras, en arrivant, de mon sacrifice ; alors peut-être auras-tu eu raison de m'arrêter.Mais que j'ai besoin de te voir! Que j'ai besoin de te presser dans mes bras, de voir que tu m'aimes encore! Rends-moi vite cette nuit que tu m'as promise, que tu me dois et pour laquelle je suis prêt à donner ma vie.

« Reçois un million de baisers, de caresses et de serments d'amour.

« J'ai reçu ta lettre de Montgermont. Elle était triste comme celle que je t'ai écrite ce même jour. »

Fontainebleau par Hyacinthe Pilorg^ et reçue lundy, 6 octobre, à quatre heures ». La même main a complété la date (5 octobre i8a3). (i) Sous la plume de Chateaubriand, cette phrase était devenue une sorte de cliché. On la trouve dans le passage des Mémoires cToatretombe, supprimé par lui et cité tout au long^ par Sainte-Beuve, qui a été Tobjet, il y a cinq ou six ans, d'une dispute retentissante.

I04 HORTENSE ALLART DE lliniTENS

8 heures.

« Pars, bonheur, charme de ma vie, mais pour me retrouver, pour m'enivrer de ton amour, pour me rendre le plus glorieux et le plus heureux des hommes. Dans quelques jours, je serai à tes pieds; je te presserai sur mon cœur; tu seras seule et je pourrai te couvrir de mes baisers, respirer Fair que tu respires et vivre de ta vie. Tu as vu comme je t'ai aimée aujourd'hui. Tu verras comme je t'aimerai loin de la foule. Reçois toutes mes caresses et souviens-toi que tu es mdL maîtresse (i) adorée.

« Je baise tes pieds et tes cheveux (2). »

Telles étaient les déclarations d'amour que Chateaubriand adressait, à cinquante-cinq ans, à Mme de C***.

Or voici que, cinq ans plus tard, sans respect pour la noble et chère mémoire de Pauline, à deux pas de son monument funéraire, il allait tomber une fois de plus aux genoux d'une jeune femme de vingt-sept ans t

Hortense Allart était descendue à Rome dans le quartier délie Quatro Fontane, chez sa sœur Sophie, qui s'y était mariée à un négociant français appelé Gabriac.

( 1 ) Fortement souligné par Chateaubriand .

(a) A la suite de « 8 heures », M"* de C*** écriyit tout en haut de la lettre . « du soir, vendredy a4 octobre, veille de mon départ pour Dieppe. »

BiRANGBR ET CHATEAUBUIAND I05

Comme elle était nourrie de l'antiquité païenne, elle passait son temps à se promener parmi les ruines et ne songeait pas plus à Chateaubriand que s'il n'avait pas existé, lorsqu'elle reçut de Paris une lettre de M"® Hamelin, lui recommandant de l'aller voir.

M™« Hamelin, qu'on avait surnommée « la jolie laide », était une petite créole de Saint-Domingue, que son esprit endiablé, ses talents, la position et la fortune de son mari (i) avaient lancée dans la société singulièrement mêlée du Directoire. Elle dansait à ravir, montait à cheval admirablement et possédait, au dire de Chateaubriand, les deux qualités qui caractérisent la France, la grandeur et la légèreté.

Il paraît que le général Bonaparte l'avait distinguée, à son retour d'Italie, et lui avait fait deux doigts de cour, mais finalement il lui avait préféré Joséphine, qui était plus mûre et avait beaucoup plus d'influence en haut lieu. Cela n'avait pas empêché d'ailleurs M"' Hamelin de rester liée avec Joséphine, M"« Tallien etM"»« Récamier, dont elle devint, dit Sainte-Beuve, « une rivale à sa manière (2) ».

Où Chateaubriand l'avait-il connue? Peut-être chez M™® Regnault de Saint-Jean d'Angëly, où il allait quelquefois (3), peut-être chez M°^^ Réca-

(i) M. Hamelin ëUit banquier.

(a) Cf. les Cahiers de Sainte-Beuve^ p. ia6.

(3) Non seulement, en effet, M°>« Regnault s'était employée pour lai à sa renlr<îe en France, mais son mari faisait partie de l'Académie française. II était même de la commission des Cinq qui, lors de Télection de Chateaubriand^ fut chargée d'entendre la lecture de son fameux discours.

I06 HORTENSB ÀLLART DE MàRITBNS

mier. Toujours est-il qu'il apprécia très vite sa conversation, qui était la plus brillante et la plus gracieuse du monde, et qu'en i8a3, pendant qu'il était ministre des Affaires étrangères, il entretenait, s'il faut en croire le Journal du maréchal de Castellane (i), une correspondance journalière avec elle. C'est au point qu'à un moment donné M®« de C*** en devint jalouse à son tour et fit promettre à Chateaubriand de ne plus la recevoir (2). Mais celui-ci n'en continua pas moins de lui écrire « tous les matins sur les affaires publiques (3) », et la preuve qu'il était resté en rapports avec elle, c'est qu'en 1829, dès qu'elle eut appris l'arrivée d'Hortense à Rome, elle lui envoya une lettre de recommandation pour lui.

Hortense n'avait pas lu grand'chose de Chateaubriand. Avant d'affronter le regard de l'aigle, elle eut la curiosité bien naturelle de faire intellectuellement sa connaissance. Elle aurait pu prendre le Génie du christianisme, mais c'est si long et elle était si pressée l Elle prit Atala, par qui René était allé jadis au cœur de Pauline, et, sans le savoir, elle ressentit la même émotion qu'elle. ( « 11 joue du clavecin sur toutes mes fibres », disait M"*« de Beaumont.)

Le lendemain, elle se présentait à l'ambassade, et, le surlendemain (c'était le jour de Pâques) (4), Cha-

(1) T. Il, p. aSa.

(a) Note de M. Pailhès.

(3) Journal du maréchal de Castellane, t. H, p. aSa. — Le dac Pasquier, le général Thiébaait et plasieurs autres mémorialistes aaraieat-ils dit vrai en accusant M^* Ilamelia d'avoir appartenu à la police ?

4) En iSag, Pâques était le 19 ayril.

BénAMOUl ET CHATEAUBRIAND IO7

teaubriand lui rendait sa visite. Pour la vingtième fois de sa vie, il avait reçu le coup de foudre. A cela rien d'étonnant, du reste, car Hortense était vraiment très séduisante I Regardez son médaillon par David d'Angers, qui est daté de i834. Le front est charmant, l'œil éveillé, la bouche souriante, la narine sensuelle, le menton quelque peu volontaire : bref, l'ensemble de la physionomie, en faisant songer à Delphine (i), avait quelque chose de Diane et d'Apollon, et je crois qu'elle en avait conscience, lorsqu'elle prit pour devise le mot : « Souveraine », qu'elle justifiait pleinement (2).

(i) Je présume que la parenté d'Hortense avec Delphine Gay ne fut pas étrangère à l'accueil empressé que lui fît Chateaubriand. N'oublions pas, eneiFet, que l'illustre écrivain avait en quelque sorte donné le baptême de gloire à Delphine en la baisant au front dès le berceau, et qu'après avoir guidé ses premiers pas dans la carrière littéraire il lai témoigna toujours beaucoup de sympathie. J'ouvre les Mémoiret d'Outre-tombe et j'y lis, dans une lettre à M™« Récamier, datée de Genève, 9 juin i83i : «t Delphine mariée » (t. V, p. 435).

(3)« M** Hortense Allart de Mérilens, m'écrivait une de ses petitesfilles, avait été d'une beauté accomplie : blonde au regard vif et bleu, aux traits fins et réguliers dans un ovale allonge, d*un charme animé et indescriptible. Même âgée, elle paraissait entourée de lumière. Son teint avait été pur et délicat, son cou mince et ses épaules d'une ligne parfaite, tout l'ensemble de sa personne svelte et d'une harmonie incomparable. Elle était de taille moyenne, avec un très grand air, des manières élégantes, simples et riantes, des mouvements très prompts. Elle resta droite, simple et mince jusque dans l'extrême vieillesse. Ses mains fines et longues avaient été d'une remarquable beauté, avec des doigts si délicatement fuselés que, même dans son grand âge, elle ■e servait pour coudre d'un petit dé d'enfant. On avait admiré ses pieds étroits et petits, d'une forme merveilleuse, et son fils s'est toujours souvenu d'un jour de son enfance, pendant les émeutes de Belgique, où elle l'avait enlevé dans ses bras d'une chaise de poste arrêtée et entourée par des paysans. Ce geste rapide avait fait se dérouler jusqu'à terre la masse de ses cheveux...

I08 H0IITBN8E ALLAUT DE MéaiTBN

Quant à Chateaubriand,tout sexagénaire qu'il était, son visage olympien et ses belles manières avaient gardé la séduction de la jeunesse :

« Toujours élégamment mis, d'un soin exquis dans sa personne, une fleur à la boutonnière, son âge s'oubliait. Il avait un sourire charmant, des dents éblouissantes, il était enjoué et semblait heureux. »

Ainsi parle Hortense, mais on pense bien que ce qui la flattait surtout dans les hommages qu'il lui rendait, c'était sa grande illustration : la gloire n'ajoute-t-elle pas à la beauté des dieux?

Elle fut donc conquise, elle aussi, et tel fut l'efl^et de cette conquête réciproque qu'en moins d'une semaine un changement à vue s'opéra dans l'humeur et les idées de Chateaubriand (i). II avait demandé et obtenu un congé pour aller passer quelque temps en France. Au moment de partir, il hésita. Il écrivait à M. de Marcellus, le 29 avril 1829 :

« Si M™» de Chateaubriand veut aller à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été. Je regrette Rome (2). »

Mais « la Chatte » ne se souciait pas de laisser « le Chat » derrière elle : elle avait peur des petites

(i) Sur son intrigue ayec Hortense^ consulter Ma Jeunesse, par le comte d'HaussoDville, et notammeot le chapitre intitulé C Ambassade de Rome. M. d'Haussonrille, que Chateaubriand avait emmené à Rome comme attaché d'ambassade, y raconte tout au lon^ les visites que son chef faisait à « la jolie habitante de la rue délie Quatre Fon^ tane », — ce qui achève d'authentiquer le récit des Enchantements,

(a) Mémoires d'Oulre^tombe, t. V, p. aao.

BiRANOm BT Cn.VTEAUBRIAND lOQ

souris, et puis elle était ambitieuse, et, étant donnée la situation peu solide du ministère, elle se disait que, s'ils étaient là-bas, avec un peu d'habileté, ils pourraient profiter des événements. Dans ces conditions, il était bien difficile à l'ambassadeur d'ajourner son congre. Il partit, mais après avoir décidé Hortense à faire aussi le voyage. Elle arriva, en effet, à Paris au commencement de juin (i), et, pour être plus près de Chateaubriand, elle s'installa rue d'Enfer, à deux pas de l'infirmerie Marie-Thérèse, où il avait élu domicile en quittant la Vallée-aux-Loups.

JII

Naturellement, une des premières visites d'Hortense fut pour Déranger, qui était à la Force. Le chansonnier était un de ses plus vieux amis ; il l'avait connue tout enfant chez madame Regnault et l'avait fait sauter souvent sur ses genoux. Plus tard, il avait été mis au courant de sa liaison avec le comte de Sampayo, et il ne lui avait pas caché, tant il lui portait d'intérêt, que cet amoureux ne lui plaisait qu'à moitié. Le 20 mai 1826, il lui écrivait encore à Florence, où elle venait d'être mère :

«r Vous ne voulez plus élever d'enfants, ce sont des hommes qu'il vous faut. Je vous en souhaite.

(0 Ghateaabriand y ^Uit arrivé le 29 maû

IIO U0RTBN8E ALLAHT OB MÉIUTBNS

Vous savez bien qu'à l'instant où l'on croit en avoir trouvé, lorsqu'on est sur le point d'éteindre sa lanterne, le fantôme vous échappe; il faut chercher encore. Je ne veux pas dire que vous en soyez tout à fait là. Celui dont vous aviez commencé l'éducation ici vous reste ; je le crois, au moins. Mais est-ce bien un homme comme vous Tentendez? Moi, j'en doute, et je vous ai dit pourquoi. Rallumez votre lanterne, si vous l'aviez éteinte ; mais soyez moins difficile dans vos recherches, ne demandez pas tant de vertu, pas tant de gloire. Contentez-vous de beaucoup d'amabilité, de beaucoup de bonté, de beaucoup d'attachement, et surtout de beaucoup de jeunesse. Vous êtes en droit d'exiger tout cela; d'ailleurs, le reste ne vaudrait pas la peine que vous prendriez à courir après (i). »

« Rallumez votre lanterne » ! S'il avait su que bientôt elle découvrirait Chateaubriand, il lui aurait certainement crié : Casse-cou I

Durant les trois années qu'elle avait passées en Italie, il n'avait cessé de lui donner de sages conseils, — qu'elle suivait on sait comme ; mais elle lui en savait beaucoup de gré tout de même et s'appliquait à le faire connaître, aie répandre au delà des monts, où elle aurait voulu l'atttîrer.

Le 25 juillet i856, il lui écrivait :

« Que vous êtes bonne de travailler à me faire une

(i) Lettres choisies de Béranger à Hortense Allart. — Voira VÂppenrfire.

B^ANOBR ET CHATEAUBRIAND I 1 1

réputation dans Florence I Je ne doute pas que la bonne idée qu'on peut avoir de moi ne soit votre ouvrage. Les hommes de mérite qui vous encensent prennent pour vrai tout ce que vous leur dites, et finiront par me faire croire une espèce de génie. En vérité, je n'oserai jamais aller dans ce pays, moi, pauvre diable qui ne sais rien, qui n'ai pu même apprendre l'italien, la langue la plus facile ; moi, dont les vers tout français ne me semblent pouvoir être entendus qu'en France, je vous donnerais un furieux démenti aux yeux des gens qui maintenant ne jurent que par vous. Toutefois une chambre dans votre appartement aurait bien de l'attrait. Je finirais peut-être par croire à l'exécution de ce beau projet de mariage qui nous a tant amusés un soir. En y réfléchissant bien, -je ne sais s'il n'y a pas de votre part un peu d'insolence à pensera me loger aussi près de vous. Vous me trouvez donc bien vieux? C'est me prendre au mot d'une façon un peu cruelle. Je ne vous en veux pourtant pas. Vous avez raison, oui, je suis bien vieux. Une lutte longue et fatigante contre le sort, la nécessité de réfléchir constamment, de premières dispositionsprofondément mélancoliques m'ont vieilli de bonne heure. Je sens encore vivement, mais ma raison se tient toujours au-dessus de mes émotions, pour les amortir, ou pour les faire tourner uniquement au profit de mon faible talent. Parfois cette manière d'être m'inspire du dégoût ; je voudrais m'en choisir une autre; mais les habitudes sont prises. Je me trouve gauche dans mes tentatives et

112 H0RTEN8E ÀLLART DE M^RITENS

je ris de mes inutiles efforts. Le limaçon rentre dans sa coquille. Pourrez-vous le faire voyager? J'en doute, malgré les invitations que vous êtes chargée, ditesvous, de me transmettre, et les fêtes que vous me promettez en Italie. Si, en effet, les philosophes et poètes qui composent votre cour pensent quelque bien de moi, dites-leur que plus j'en suis surpris, plus j'y suis sensible. Leur suffrage ne me plairait pas parce qu'il viendrait de loin, mais parce qu'il viendrait d'une terre vers laquelle j'ai souvent tourné des regards d'amour et à laquelle j'ai toujours souhaité un meilleur destin. Elle a celui du Tasse : le génie et le malheur, la gloire et la captivité. A Florence, vous ne vous en apercevez peut-être pas beaucoup ; mais si vous allez à Rome avec d'autres idées que celles de M"*® de Staël, si vous parcourez ses environs, c'est alors sans doute que le malheur de ritalie vous déchirera le cœur. J'ai lu les récits de quelques voyageurs philanthropes, qui m'ont tellement frappé qu'il m'a paru étrange qu'à l'aspect de tant de misère on pût encore être sensible à toutes les merveilles des arts pompeusement étalées dans la capitale de la chrétienté. Mais que je suis maladroit de vous parler ainsi! Peut-être êtes- vous déjà dans l'ancienne capitale du monde. Là, votre mémoire passe en revue toute l'histoire du peuple-roi. Votre âme se marie à celles des Caton, des Brutus, même des César. Ce n'est pas le cas de vous dire quelle est mon opinion sur les fils de Homulus. Vous en seriez scandalisée : mais si vous la devinez, rappelez-vous

BiRANGER ET CHATEAUBRIAND Il3

que je n'ai jamais été au coUëg'e et que, faute d'avoir appris le latin, je n'ai pas été fait Romain avant l'âge de raison. Vous excuserez alors mon peu de respect pour les oppresseurs du monde.

« En attendant le voyage d'Italie, j'habite Maisons avec Manuel, Tissot et Thiers. Mignet, qui est allé en province, doit venir se joindre à notre petite république. Nous avons eu foule dernièrement. C'était la fête'du pays. J'ai vu là sir Francis Burdett, mais ne lui ai pas parlé, n'ayant point titre pour cela et étant presque aussi mal disposé d'ailleurs pour les Anglais que pour les Romains. Les démocrates de Londres me semblent furieusement aristocrates. Leur orgueil est insupportable et leur hypocrisie religieuse est la plus ridicule du monde.

« Vous me dites que vous travaillez, que votre ouvrage sera superbe^ et que bien des gens seront surpris; tant mieux I Mais quand cette surprise aura-telle lieu? J'ai bien peur que les plaisirs de l'Italie et les occupations que vous avez laissées eu France ne nuisent à la rapidité de l'exécution. Je suis pourtant pressé de connaître cet ouvrage mystérieux. Hâtezvous donc et envoyez-nous cela, que nous le fassions imprimer bien vite. Adieu, séductrice; allez de conquête en conquête, mais n'oubliez pas les anciennes. c( Tout à vous de cœur.

(( BÉRANGER (l ). »

Maisons, ce 25 juillet 1826.

il) Lettres choisies de Déranger, — Voir kV Appendice.

Il4 nORTVNSB ALLART DB idlUTBNS

L'ouTrage auquel travaillait Hortense était Jérôme^ qui parut en i83o, corrigé par Chateaubriand, et où elle a raconté, en la romançant un peu, son histoire avec Sampayo.

Cette lettre de Béranger, que j'ai citée tout entière, témoigne des sentiments qu'il avait pour elle. En allant le visiter à la Force, elle ne faisait donc que le payer de retour. Mais là ne se borna pas sa reconnaissance. A peine était-il sorti de prison qu'elle le miten rapports avecChateaubriand. Voici dans quelles circonstances.

L'illustre écrivain était allé prendre les eaux à Cauterets (i). Soudain la nouvelle se répand que Charles X a chargé M. de Polignac de former un ministère. Cette provocation maladroite met Chateaubriand hors de lui. Il rentre précipitamment à Paris, demande une audience à M. de Polignac et lui jette sa démission au nez.

Les libéraux, cela va sans dire, le portent aux

(i) Se souvenir, à ce propos, de sa renconlre avec c i^OcciUnienne » et de la page qu'elle lui a inspirée :

« Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre, je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n*ai été si honteux : inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision... Je me serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais loin de me dire ce que disait Montaigne : « L'amour me rendrait la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne... » Mon pauvre Michel, tu dis des choses chunnautes, mais, à noire âge, vois-tu, lamour ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à faire : c'est de nous mettre franchement de côté. » [Mémoire» (TOatretombe, t. V, p. 238.)

Et pendant ce Icmps-là, il était l'amant en titre d'une jeune femme de vingt-sept ans 1 G sincérité ! ô contradiction !

BÂHANGCA ET GHATSAUBUIANO Ii5

noes. Il gai^ne du coup en popularité ce qu'il perd en argent. Et comme il a toujours fait plus de cas de Tune que de l'autre, il est content, Ilortense aussi, quoiqu'elle regrette Rome. Tout aristocrate qu'elle soit, elle est avant tout libérale et elle déteste les cai^ts. Seule la Chatte fait la moue, car elle pense au pot-au-feu et à ses pauvres. Cependant elle reconnaît que le Chat ne pouvait décemment s'atteler au char embourbé de M. de Polignac. Tout est donc pour le mieux. Là-dessus, M. Thiers entre en scène. Sachant qu'Hortense a l'oreille de M. de Chateaubriand, il la prie de lui ménager un entretien avec son seigneur et maître. Hortense agit et René accepte. On se voit, on cause, on échange des vues. Mignet se mêle à la conversation. Viennent les événements, Polignac trouvera à qui parler! Mais cela n'est pas suffisant. A présent qu'il a un pied dans le parti libéral de gauche, Chateaubriand brûle d'envie d y mettre lesdeux. La popularité, voyez- vous, c'est comme le galon dont on ne saurait trop prendre. Or, pour le moment l'homme de France le plus populaire, celui qu'on choyait le plus dans l'opposition, c'était Béranger.

« Vous êtes, quand vous jugez à vous seul, le juge que je choisirais avant tout autre », lui écrivait Benjamin Constant, au mois de janvier 1819. Et il ajoutait : « Quant à la popularité, je l'aime, je la recherche, j'en jouis avec délices, mais je la dois aussi à la manière dont j'ai toujours dit toute ma pensée (i). » Chateaubriand aurait pu contresigner

(i) Cf. la Biographie de Déranger^ p. 867 .

ii6 boutensb àllart de méritens

ces paroles. Peut-être n'aurait-il pas, à cette date, pris Déranger pour juge, mais il avait déjà beaucoup d'admiration pour lui, et Hortense rapporte que, lorsqu'il l'emmenait dîner à VArc-en-ciel {i)j il lui chantait au dessert le Dieu des bonnes gens. Dès lors pourquoi, redevenu simple journaliste, n'auraît^il pas recherché l'amitié de Béranger? Hortense se chargea de sonder le terrain et de faire les premières démarches. On va voir qu'elle ne perdit point sa peine. Le 26 janvier i83o, Béranger lui écrivait :

« Je vous remercie de votre dernière lettre. Vous avez voulu faire quelque chose d'aimable, et vous avez prêté à une bouche éloquente ce que vous avez la bonté de penser de moi, au moins en partie. Comment avez-vous pu croire que je serais votre dupe? L'intention, au reste, est si aimable, et d'ailleurs j'ai si bien reconnu là votre façon de penser sur mon compte, que je ne puis que vous en savoir un gré inJBni.

« J'ai eu beau être élevé à l'école de M. de Chateaubriand et lui avoir les plus grandes obligations littérairement parlant, j'ai fait de mon talent un usage si opposé à cette éducation qu'il n'est pas possible que le maître puisse en faire un grand cas. Il y a bien

( I ) Je trouve le nom de ce restaurant dans ane lettre inédite d*Hortensc à George Sand :

K C'est à l' Arc-en-ciel que j'allais dtner avec M. de Chateaubriand, au retour de nos promenades. »

VArc-en-ciel existe encore; il est situé à l'angle du boulevard de l'Hôpital et de la rue de Buffon.

BéRANOBn ET CHATEAUBRIAND 17

par-ci par-là quelque trace de son influence, mais c'est trop peu pour obtenir une couronne. Pour lui, je ressemble un peu, sans doute, à ces hommes qui, après avoir hanté la bonne compagnie, sont conduits par la débauche à rire dans les cabarets. Ils n'y boivent que du vin à 6 sols, mais il leur faut encore une nappe sur la table. Il y a un peu de cette nappe dans mes chansons, mais elle ne doit pas paraître toujours bien blanche ni bien fine aux hommes du monde comme il faut ; ce monde, vous le savez, n'a été et ne sera jamais le mien. Je n'aurais pas voulu le dire tant qu'il m'eût été impossible d'y être admis ; aujourd'hui je le dis sans gêne, parce qu'on ne peut pas supposer qu'il entre dans ma pensée aucune amertume personnelle. Cela ne m'empêche pas de juger avec toute l'impartialité dont je suis susceptible les talents que l'aristocratie a vu éclore, et si je me suis plu à vous tourmenter quand vous vous livriez à la fougue de votre admiration pour l'auteur des Martyrs j vous ne devez pas oublier que, malgré mon scepticisme en fait de gloires contemporaines, je vous ai dit que, selon moi, c'était incontestablement le premier écrivain du siècle. C'est d'ailleurs une impression de jeunesse : vous savez combien peu celleslà s'effacent. Sans tout le respect que j'ai pour un si haut talent, croyez que le rôle politique de M. de Chateaubriand m'eût fourni matière à plus d'un trait caractéristique. C'est une délicatesse que les messieurs de ce parti sont loin d'avoir eue pour ceux du nôtre, qui ont aussi montré des talents et même des

Il8 H0RTEN8E ALLART DE MÉRITBMS

vertus. Vous sentez qu'ici je ne veux pas parler de moi (i). »

Cette lettre d'un accent si sincère ne pouvait manquer de toucher au bon endroit celui auquel elle était destinée. Seul le passage sur les cabarets aurait pu froisser le noble client de VArc^en-ciely mais les grands seigneurs ont cette grâce d'état qu'ils 'peuvent fréquenter les mauvais lieux sans pour cela s'encanailler.

Trois semaines après, Déranger écrivait de nouveau à Hortense :

« Savez-vous que je commence à vous croire? Ne poussez pas trop loin les preuves, car j'en perdrais la tête de vanité. Quoi! l'humble chansonnier obtiendrait le suffrage de l'auteur des Martyrs! Chateaubriand saurait par cœur quelques-uns de mes refrains! Quelle gloire pour la chanson! N'allez pas penser que je veuille le dire à tout le monde. J'aurais trop peur de rencontrer des incrédules, ou, si je parvenais à convaincre les gens, de nuire à votre illustre ami. Et Dieu m'en garde, quoique sa politique ne soit nullement la mienne, à moi, homme des basses classes, qui regarde avec mépris tout ce qui est là-hautj parce que je porte un cœur français qui n'admet rien de ce qui ne sympathise pas avec la nation, telle que la Révolution l'a faite.

« En lui répondant bien du secret, quant à moi,

(i) Lettres choisies de Béranger, — Voir à V Appendice,

BÉRANGEfi ET COATEAUBRIAND IIQ

remerciez, je vous prie, celui qui vous a chargé de me transmettre de si douces louanges. Vous prétendez que je prends les suffrages à la quantité et point à la qualité. Si, en effet, il pense de moi le bien que vous dites, il en doit juger autrement. Car, poar peu qu'il se soit donné la peine d'examiner quelques-unes de mes meilleures chansons, il doit voir le faire que j'y ai mis, et le long travail qu'elles ont dû exiger. Or, à ce signe, il verra bien que je ne travaille pour la multitude que lorsque la nature des sujets ou Tintérét politique m'en font une loi. 11 lui suffira de cri examen pour juger la reconnaissance que m'inspirent ces éloges... (i). »

Décidément, Déranger se faisait une fausse idée du caractère de Chateaubriand. Celui-ci craignait sipeu de se compromettre en s'acoquinant avec lui qu'un beau matin il frappait à sa porte et que, par lui ou par Ilortense, tout Paris l'apprit aussiUH (2).

Visite exclusivement politique I s'écrièrent les journaux royalistes. — Exclusivement, non. La preuve en est que l'auteur du Génie du Christian nisme avait offert au chansonnier de l'introduire à l'Académie française. On juge de la surprise de Béranger en recevant ce bouquet en pleine figure. Un

(i) Lettres choisies de Béranger. — Voir à V Appendice. (a) Chateaubriand écrivait à Bt'ranger, le 27 avril i83o : « J'avais la coaime vous les articles des journaux ; loin de me trouver offensé que Ton croie que j*ai cherche le premier un homme de votre talent, je le tiens à ^rand honneur .. » (Corresp. de Déranger, t. I, p. 406.)

j ri? ti ih'i 1-1 *

HOflTENSE ALLART DE MEHITENS

moment, il se demanda si Chateaubriand ne se moquait pas de lui ; mais il fut bien obligé de convenir que cette admiration était sincère, quand Tex-ambassadeur Teut prié de chanter le Juif errant ^ sa chanson favorite. Le jour même, il.écrivait à Hortense :

« M. de Chateaubriand sort de chez moi. En vérité, c'est plus que je ne mérite, dussiez-vous me trouver trop humble 1 Je ne sais comment reconnaître tant de bonté. Chargez-vous un peu d'être mon interprète, car je suis si bête que je crains qu'il n'ait pas bien compris les sentiments qu'il m'a inspirés. Mais, en même temps, aidez-moi à le détourner de l'idée qu'il a de faire de moi un académicien. Rien que le mot, qui jusque-là ne m'avait produit aucun effet, me cause aujourd'hui une horrible frayeur. Non, je ne dois pas être de l'Académie, quoique M. de Chateaubriand en puisse dire.

« Je lui ai chanté le Juif errant ^ il a voulu que je le lui répétasse. Il m'a paru en être très content. J'en suis bien aise, car j'aime cette chanson. »

Il ajoutait :

« Croiriez-vous que je n'ai pas osé lui parler de vous ? J'en avais bonne envie pourtant. L'occasion s'en offrait d'elle-même, lorsqu'il a cru devoir me remercier d'avoir dit à mon portier de le laisser monter.

« J'aurais dû au moins lui répondre que, si vous ne m'aviez pas prédit sa visite, je n'aurais osé croire qu'il me fit cet honneur. Je tenais d'autant plus à lui parler de vous que, seul,je pouvais lui dire peut-

BÉRANQER ET CHATEAUBRIAND 123

être tout ce qu'on doit penser de bien de vous. Il est vrai que vous vous souciez peu de la sorte d'éloges que je vous aurais donnés ; d'autant que j'y aurais mêlé quelque correctif.

« J'aurais bien voulu vous aller voir ce soir, mais je me rappelle que vous êtes presque dans mon quartier. D'ailleurs, j'ai encore de la fièvre de rhume. Je vous envoie donc la cinquième livraison de mes chansons, et vous souhaite bon voyage, si, en effet, vous partez lundi, comme vous me l'avez assuré. Vous reviendrez bientôt, je l'espère, et n'oublierez pas de me faire savoir votre retour.

« Adieu, porlez-vous bien, vous et votre fils, et croyez à tout mon attachement.

(c Croyez-vous que ce soit retourner trop tôt rue d'Enfer, que d'y aller dans une dizaine de jours ? Je serais tenté d'y retourner plus tôt, tant je suis sous le charme, mais je crains d'être importun, et puis j'ai peur qu'on insiste encore sur l'Académie (i). »

A dater de cette visite, si grosse de conséquences, le sentiment de respect et d'estime que ces deux hommes nourrissaient l'un pour l'autre se changea

(i) Lettres choisies de Déranger, — Voir à V Appendice.

124 HORTENSB ALLART DE lliRlTBNS

insensiblement en une amitié qui dura autant qu'eux et dont j'enregistrerai tout à l'heure d'éclatants témoignages.

Chateaubriand a dit dsins ses Mémoires que « cette année fut la plus heureuse de sa vie ». Je le crois sans peine, puisqu'il y savoura, grâce à Hortense Allart et à M. de Polignac, les douceurs de l'amour et de la popularité.

Laissons, pour un moment, la politique et occupons-nous de la liaison de Chateaubriand avec Hortense.

Etant donnés l'âge de l'un et le tempérament de l'autre, cette liaison ne pouvait pas durer indéfiniment. Il en plaisantait le premier à Rome, en lisant sur les murs de l'escalier de son amie cette sentence bien faite pour l'efiFrayer à tous les points de vue : Pens* ail* Eternità I Mais, quoique sachant par expérience que les amours terrestres sont essentiellement fragiles, il se faisait un peu plus d'illusions à cet égard depuis qu'il avait passé l'âge des passions . « Ah ! si j'avais encore cinquante ans I... » disait-il souvent à Hortense (i). Mais il en avait soixante: si ce n'était pas l'hiver, c'était du moins l'automne de la vie, quelque chose pour lui comme l'été de la Saint-Martin. Cependant il s'était attaché à cette jeune femme avec une ardeur qui l'étonna tout d'abord et qu'elle eut peine à satisfaire. Cette première ardeur apaisée, il n'en fut que plus tendre. Il

(i) Lettre inédite d'IIortense Allart à Sainte-Beuve.

BénANGBR BT GBATBAUBRIAND 125

restait des heures entières assis à ses pieds, le r^ard plongé dans ses yeux, la couvrant de baisers et de caresses voluptueuses. Il l'appelait de tous les noms qu'il avait prodigués à toutes ses sylphides, « mon ange, ma vie, mon dernier amour». Il lui reprochait sa froideur, il lui disait qu'il mettrait la France, comme lui-même, à ses pieds, que sais-je? toutes les folies qu'il trouvait dans son imagination, quand il était amoureux.

Et puis, c'étaient, à certains jours, à certaines heures de la journée, des promenades solitaires en des quartiers éloignés, au Champ-de-Mars, par exemple, ou bien encore au Jardin des Plantes qu'on appelait alors le Jardin du Roi. J'ai là, sur ma table, deux ou trois petits billets d'elle où elle lui donne rendez-vous chez elle, rue de l'Université.

— «A demain, deux heures, mon illustre ami, j'espère que vous pourrez me consacrer toute votre soirée. »

— « Je me ferai belle pour vous plaire, ô René! »

Il y avait, en ce temps-là, du côté du Champ-de- Mars, des espaces remplis de sable et de terre inculte que Chateaubriand comparait aux champs romains. Celait le but ordinaire de leurs promenades. Un peu plus loin, une vieille femme qui faisait paître sa vache leur vendait du lait. Mais, lorsque René était plus libre, ils allaient de préférence au Jardin des Plantes, à cause de la proximité du restaurant de

126 H0RTBN8B ALLART DB MlCftlTENS

VAroen-ciel. Leur rendez-vousétait sur le pont d' Austerlitz. Ils faisaient quelques pas sur le pontet, après avoir erré comme des amoureux, dans les allées désertes du jardin du Roi, ils allaient dîner au restaurant, où ilsavaient, au premier étage, une petite salle à eux qui s'ouvrait sur la campagne.

Je me reprocherais de ne pas citerici le texte même des Enchantements^ car Hortense raconte d'une manière exquise, et l'on a impression qu'elle ne dit que la vérité :

«On nous servait vite et bien. Notre dîner (Hait gai et très aimable ; Chateaubriand, heureux comme un enfant, doux et tendre. Il m'excitait à dîner, me reprochait de ne pas manger; il avait de l'appétit et tout l'amusait. Nous parlions des lettres, des événements; moi, je disais toujours beaucoup de folies. Nous parlions souvent de Rome etde l'Italie que nous regrettions; il disait que c'était une contrée, un peuple, une race supérieurs aux autres.

« Il revenait tendrement sur son âge, la mort, la fin de tout ici -bas, et ces joies imprudentes où il s'abandonnait. Je lui parlais de mes lectures. Je me rappelle lui avoir rapporté les idées de Creutzer sur les religions et surcelle des Indes. Ce récit l'intéressait; il connaissait ces choses, parlait avec lumière sur les cultes, montrait sa philosophie, ses vues perçantes, cet esprit vaste et indépendant que rien ne pouvait borner. Je lui disais qu'il était savant, je m'amusais à le louer sous ce rapport qui n'était pas

BJ&RANGER ET GHATBAUBUIAND 1 27

celui où on le connaissait le mieux. Il riait, heureux de plaire.

« ... Il demandait du vin de Champagne pour animer, disait il, ma froideur : je lui chantais alors quelques chansons de Déranger: Mon âme ^ la Bonne vieille^ le Dieu des bonnes gens, etc. II les écoutait ravi, et cette belle poésie et cette voix de sa maîtresse Tatlendrissaient. Touché, exalté, il revenait sur luimême, disait qu'il eût aimé d'être poète. Il revenait sur la chanson que j'avaischantée, me la faisait chanter encore, en relevait quelques beaux vers, quelque belle expression.

a ... Plaisirs de mon jeune âge.

Que d'un coup d'aile a fustigés le temps ! »

« Il répétait : que d'un coup d'aile a fustigés le temps. Dans la chanson de F A me, il admirait tout, comme dans celle du Dieu des bonnes gens. Ces chansons le sortaient de lui-même, éveillaient son génie, le jetaient dans un état exalté, triste et doux. Je les vis toujours produire sur lui cet eflFet puissant.

« Dans cet état, il était plus amoureux, plus vif ; il me disait que je lui donnais les plaisirs les plus charmants, m'appelait séductrice, etc., et, dans cet endroit solitaire, il faisait ce qu'il voulait. Enfin, il donnait, à mon grand regret, le signal du départ ; nous partions ensemble, en voiture; nous atteignions, dans des tendresses sans fin, la place Maul)ert, où nous nous séparions. Je l'aimais, certes, et parfaitement. J'en étais amoureuse, doucement, heureu-

128 HORTENSE ALLART DE MéRITEMS

sèment, sans crainte, sans trouble, et c'était lui qui modérait mon cœur (i). »

Voilà le récit de Prudence qui scandalisa si fort Barbey d'Aurevilly et Armand de Pontmartin. Gageons que, s'il avait été signé d'une duchesse, il aurait passé comme une lettre à la poste. Sainte-Beuve, après l'avoir lu et publié, s'indignait de ce que Chateaubriand n'eût pas même nommé Prudence en ses Mémoires :

« C'est à mes yeux un de ses crimes, c'est aussi l'un de ses châtiments, puisque cela le juge, et par un côté des plus faibles de sonéminente nature. Il avait du fat en lui, dès qu'il se voyait des témoins; il posait vite, et, dans vos loyales simplicités, vous n'étiez pas de celles que l'on faisait posera côté de soi... Vous êtes bonne enfant, et ne lui en voulez pas. Rendez à sa mémoire le service de publier un jour etsans l'altérer, sans le masquer de faux noms (ce qui déroute etdésintéresse le lecteur), le chapitre que vous me faites lire en ce moment : au milieu de vos admirations et de vos tendresses fidèles, vous lui infligerez cependant, sans le vouloir, une mauvaise note, la seule que vous ne puissiez pas lui épargner, — d'avoir consenti à paraître ingrat pour un pareil lien, si léger, si vrai pourtant, si conforme à sa nature, et de n'en avoir nulle part consacré, ne fût-ce que par un mot, le sincère souvenir (2). »

(i) Les Enchantements t pp. i64-i66.

(n) « C'est vous, Hortense, lui écrivait-il encore en 1847, V^ ^"^<^

BéR\NaBR ET CHATEAUBRIAND 1 29

Sainte-Beuve doit être content : c'est fait.

Cependant Chateaubriand se lassa vite de ces escapades hors de saison, car avec lui le plaisir ne durait guère, et il était alors sollicité de tant de côtés par les événements! Un jour, pour se distraire d'Hortense, il lui conseilla d'aller faire un petit voyage en Angleterre. Elle le prit au mot; mais quand elle revint, le charme était rompu, elle avait trouvé une nouvelle chaussure à son pied. Sur le moment, René se fâcha, c'était peut-être la première fois qu'une femme aimée lui était infidèle. Il en fut d'abord très humilié et très chagrin; mais, à la réflexion, il se rendit compte que cette jeune muse ne pouvait décemment a embarquer sa vie », comme il disait, « sur un vieux vaisseau naufragé », et il lui pardonna sa trahison. Bien plus, après l'avoir boudée pendant quelque temps, il consentit à la recevoir, à dîner de nouveau avec elle, en tète à tête, avant de

doDDc à M. de Chateaubriand ses dernières joies, ses derniers ressouvenirs de René, car M^* Hécamier le prend avec lui sur un ton plus bas ; ce n*est plus notre Chateaubriand, elle en a fait un autre ; mais pour vous il se retrouve des restes de souffle et des bruits lointains de Germanie et de Gaule sauvag^e. Gardez bien ses derniers petits billets; ce seront des choses vraies de la part d'un génie illustre, mais qui a eu trop peu de ces éclairs de vérité. Vous lui ferez honneur un jour de ces gagnes imprévus. Sa mémoire aura fort à faire, car il est comme ceux qui ont trop longtemps vécu. » (Chateaubriand et son groupe littéraire, t. Il, pp. 45a et 397.)

Chateaubriand a pourtant rendu hommage au talent d'Hortense vers la fin de ses Mémoires :

« La nouvelle école a jeté ses pensées dans un autre moule : M^* Tasta marche au milieu du chœur moderne des femmes poètes, en prose oa en vers, les AUart, les Waldor, les Valmore, les Ségalas, les Revoil, les Mercosur, etc., etc. » (t. VI, p. 4o5).

l30 HORTBNIS ALLART DB lliRlTENS

s'expatrier en Suisse,et il s'établit entre eux un commerce de lettres, coupé de visites, qui dura jusqu'à la mort de René.

Voici quelques extraits de leur correspondance. Hortense a publié dans ses Enchantements une partie des lettres de Chateaubriand, mais tronquées et sans le moindre souci de l'ordre chronologique. On en trouvera plusieurs ici dans leur texte intégral.

Paris, mai 1831.

a Je pars demain à la première heure. Oh !

merci encore une fois de la bonne soirée que j'ai passée avec vous mardi. Je ne suis point ce que vous croyez ni ce que vous dites ; vous pouvez m'enchatner, me retenir à toujours. Je pars presque heureux de je ne sais quel charme qui s'attache à votre singulier génie, et de je ne sais quel espoir que vous m'avez laissé. Oui, nous nous reverrons et nous n'aurons plus peur l'un de l'autre (i). N'avez-vous pas accepté les deux années qui sont tombées sur ma tète et qui vous ont embellie ? Ah I jeunesse de mon cœur, est-ce un songe que ce jour ? Non, c'est une réalité qui m'a rendu, par votre repentir, le plus heureux des hommes. Je vous reconnais pour la muse de Rome et la dame d'Étampes (2). Souvenez-

(i) Elle lui avait demaDdé sa parole de cheyalier de Saint-Louis que, lorsqu'il la reverrait, il n'essaierait pas d'attenter à sa vertu, et, bien que cet eng^af^ment rendît « la partie inëf^ale », il avait promis.

(1) Quand il était allé prendre les eaux de Gauterets, il lui avait donné rendez-vous à Étampes. Voir le$ Enchantements, p. i56.

BàRANGEA ET CHATBAUBKIAND l3l

VOUS, Ne détruisez plus cette chimère, si c'est une chimère. Nous travaillerons. Je veux aimer votre talent comme votre personne. Vous serez ma dernière muse, mon dernier enchantement, mon dernier rayon de soleil. Donc point d'adieu. Je mets mon âme à vos pieds. »

« Nogent, mai 1831.

« Je viens de sortir de Paris par ce boulevard que je n'avais pas revu et que j'aurais voulu ne plus jamais revoir. Si vous saviez combien je suis triste ! Vous souvient-il que je vous écrivis du haut des montagnes, et que ma lettre alla vous chercher sur votre passage? Je vous écris encore sur les chemins du monde ; toujours errant, toujours vous me retrouverez. Si je puis quelque chose pour votre bonheur ; si vous voulez me reprendre pour rendre à vos sentiments leur vraie nature, et à votre talent son langage ; si vous me mettez à part des autres hommes, et me placez hors la loi vulgaire, vous m'annoncerez votre visite comme une fée : les tempêtes, les neiges, la solitude, l'inconnu des Alpes iront bien à vos mystères et à votre magie. Ma vie n'est qu'un accident ; je sens que je ne devais pas naître : acceptez de cet accident la passion, la rapidité et le malheur. Surtout répondez-moi. Ecrivez-moi de ces lettres qui réchauffent, comme vous m'en avez tant écrit, aux premiers temps de notre amour. Que je me sente encore aimé, j'en ai si grand besoin I Je vous donnerai plus

l32 nORTENSS ALLART DE HÉRITINS

dans un jour qu'un autre dans de longues années. A bientôt, je baise vos pieds et vos mains. »

« Paris, 1er décembre 1831.

« Depuis le jour où je vous ai écrit, j'ai pensé mourir d'une fièvre de nerfs, occasionnée par l'excès du travail, aujourd'hui je suis sorti pour la première fois par ordre du médecin ; mon travail est achevé et envoyé d'aujourd'hui même à la presse (i). Je n'attaque personne individuellement, j'ai même supprimé de mon propre mouvement des choses qu'on aurait pu prendre pour un acte indirect. Il restera pourtant des choses dures, mais générales^ et dans le combat je ne puis les éviter. Je ne sais ce qui arrivera, je suis parmi les vaincus et un ennemi franc et découvert ; il serait peu généreux de me battre à terre, d'arrêter mon ouvrage. Au surplus, comme ils voudront. J'espère pouvoir me traîner un peu pendant cinq ou six jours ; après cela, si vous voulez me voir, vous le direz ; je n'ai pas encore lu votre Indienne (2). J'en meurs d'envie. — Je ne sais si vous pourrez me lire. La main me tremble, j'ai la fièvre. Au revoir, et à bientôt, j'espère; ne me faites pas trop attendre. »

Voilà le ton général des lettres de l'enchanteur. Quant à celles d'Hortense à Chateaubriand, nous

( I ) Il s'agissait de sa brochure sur le bannissement de la famille royale, dont il est parlé plus loin.

(a) Nouvelle d'Hortense, pour laquelle il lui ayait donné des conseils.

BÉRANOER ET CHATEAUBAIAND l33

n'en possédons qu'une seule, tirée des papiers du grand écrivain, — car je ne compte pas comme telles les trois ou quatre petits billets de rendez-vous dont j"ai fait état plus haut. — Cette lettre est de 1842; elle prouve qu'à cette époque les relations d'Hortense avec Chateaubriand étaient toujours aussi tendres. Du reste sa correspondance avec Sainte- Beuve suffirait à le prouver. J'y puiserai tout à Theurc à pleines mains. Voyons d'abord la lettre :

et Herblay, 8 août [1842].

« On a dit à Paris qu'il vous est arrivé un accident sans danger ni suite, à Néris. Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles. N'écrivez pas vous-même, puisque vous me dites que cela vous gêne. Vous dictez très bien, dictez donc. Vous m'aviez promis de m'écrire ; mais il faut toujours aller chercher les grands hommes.

« Hé bien! ma Régence (i), y avez- vous pensé? Mon Espartero, le voilà. Je ne la cède qu'à vous. Mais vous n'en voudrez pas. Soyez son maître; enseignez-lui comment il pourrait s'emparer de la Régence et de tout, délivrer l'Italie, soulever l'univers, gagner à jamais la cause de la liberté. Jamais homme^ ne vit le sort lui préparer un si beau rôle, s'il veut le saisir. C'est moi qui l'ai jadis envoyé à vos pieds. Il y reviendrait dans sa gloire. Ceci serait très amu-

(1) Cette lettre se rapporte aux ëvéncmeats qui suirirent la mort tragique du duc d'Orléans (i3 juillet 1843).

l34 H0RTBN8B ALLART DB MiRITENS

sant. En êtes-vous inquiété ? Et votre profond dédain confond-il hommes, femmes, régents, régentes?

« Je voudrais bien soigner votre santé aux eaux. Êtes-vous content? Vous portez-vous mieux? Si Dieu nous rendait à tous deux la jeunesse, voudriezvous disputer la Régence à Thiers ou m'entratner en Italie ?

« Il y a ici, dans la Seine, une lie assez grande, abandonnée à la nature, couverte de hautes herbes, d'arbres en liberté et d'animaux sauvages. C'est là que je vais penser à vous : on y entend le bruit des colibris, le frémiss ment des saules, les doux murmures de vos déserts d'Amérique : il y a une odeur de plantes marines, et les mauves bleues dont vous orniez le front d'Atala.

J'y dis vos vers :

Que de ces prés l'émail plait^à mon cœur (1) !

« Quand revenez-vous ? Faites-moi écrire un mot. Je vous suis fidèle à outrance dans ma solitude.

« Adieu I vive le Régent I vive l'Italie I vive la liberté I vive Chateaubriand ! vive l'Europe! vive la grande Régence universelle (2) ! »

Dépouillons, à présent, les lettres d'Hortense à Sainte-Beuve où il est parlé de René :

« 16 mars 1842 [d'Herblay].

« J'ai reçu ce matin le billet le plus adorable de

(i) L'Amour à la Campagne,

(a) Lettre inédite, communiquée par M. Pailhès.

BiKANGBA ET CHATEAUBRIAND l35

M. de Chateaubriand, et je me plais à tous unir quand vous avez tant de rapports ; il n'a pas lu encore, car il ne m'en parle pas I On ne voudrait jamais avouer nos faiblesses catholiques, mais, à part le xviii* siècle, que vous êtes des gens admirables ! »

ce 15 février J843.

« J 'irai à Paris vendredi prochain 1 7 • Je vous attendrai de 3 à 6 heures, rue Saint-Nicaise . Apportezmoi des nouvelles de M. de Chateaubriand. Il est malade, au lit, et dicte ses lettres. Est-ce sérieux ? il ne m'en dit rien, mais tout est sérieux à son âge. Vous seul, vous serez un jour tout ce qui me restera de la race et du génie de René. »

« Suivez-vous le régime que je vous ai indiqué, allez-vous suivant les quais jusqu'au Champ-de- Mars, promenade que j'ai faite souvent avec René I Le voyez-vous chez M™^ Récamier? Il dit qu'il est toujours souffrant. »

«28 mai 1843 [de Montauban].

a J'ai eu une lettre de René, mais pas encore de la Reine (i), à laquelle j'ai écrit une lettre assez mélancolique. »

(i) Elle appelait ainsi Geor^ Sand, depuis que Bëran^r Tarait sarnommëe « la Reine de notre nouvelle génération littéraire ». (Lettre k Napoléon Pejrat, du 20 novembre i834.)

l36 BORTENSB AUJLKT DE MilUTBNS

« 2 mars 1844 [d'HerblayJ.

« Ayez la bonté de faire porter ce billet chez M. de Chateaubriand. »

cl845.

a Dites-moi si vous voyez René; il m*écrit bien tristement, et son état me touche et m'afflige. »

« 2 novembre 1845.

« Si on est sévère pour René, il n'aura que l'inconvénient de la mode qu'il a trop cherchée, mais qui lui reviendra, car tout tourne en ce monde, et les écrivains de cette trempe ont leur temps comme les couleurs. Toute sa vie est expliquée par le mot de Platon, léffer, ailé et sacré ; c'est ce qu'il a été, ce que vous êtes tous, poètes, ce qui vous fait pardonner un vol parfois capricieux, le départ, le retour sur un fond saint et adorable. »

a 12 novembre 1845, lundi soir.

ff Je reprends. Je vous ai quitté pour mes hommes d'État, mais j'étais triste et rêveuse et sombre comme l'automne, de sorte que je vous ai fait ce soir une infidélité. J'ai été chercher l'automne et la tendresse et la tempête où je savais la trouver ; j'ai pris ces 6* et 7* livres des Martyrs où sont les images, les horizons, les passions des Gaules et de la Germanie, et

BÉAANGER ET CHATEAUBRIAND iSy

certes, quand vous traitez Chateaubriand si sévèrerement, et je dirai si durement pour son âge, vous oubliez des beautés qui, dans leur genre, n'ont rien d'égal dans notre langue. C'est le sentiment de la nature bien autrement que ne l'a eu Rousseau, avec une impression de l'infini, avec quelque chose de fier et de sublime qui laisse loin le rustique amant de Julie. Mais tout cela et des souvenirs très vifs (car autrefois, en lui lisant tout haut ces beaux passages, je l'ai fait fondre en pleurs) ne m'ont pas fait verser de larmes, et je n'ai pu en répandre enfin, et beaucoup, que quand Socrate passe sa main dans les cheveux de Phédon et lui dit : « Demain, ôPhédon! tu feras couper ces beaux cheveux ! » Hé bien, monsieur, quand je vous appelais René, Pitt et Platon, je ne disais qu'une même chose, qu'un même nom ; voici ce que j'ai vu ce soir en lisant la mort de Socrate. Laissez-moi donc rappeler le poète en vous, car le poète est sacré. Le sacré et le sainte voilà ce qu'il faut sauver. »

a 4 janvier 1846.

«Déranger m'écrit: « Votre poète est mort, sa cage est muette. » Il dit qu'il n'en est pas ainsi de Chateaubriand, qui vient d'ajouter quelques pages à ses Mémoires. Il se plaint de vous qui abandonnez sa vieillesse. Allez donc le voir, il est malade et ennuyé. »

l38 HORTBNIB ALLART DE lliRITBNS

« J'ai consacré ce dimanche à René dont j'ai reçu l'autre jour une vive et charmante lettre. »

« Est-il vrai que madame de Chateaubriand est morte ? Vous me la représentiez comme un tyran, il y a un mois (i) ; ce tyran était-t-il si malade? Estelle morte subitement? Comment René prend-il la mort de Céluta? A-t-il pu aller à l'enterrement? En est-il étonné, frappé? Cette mort si près est bien désagréable. Enfin il est libre, et, tel que je le connais, il peut encore oublier son âge autant qu'on l'oublie à vingt ans, au moins pour les idées et les enchantements. Dites-moi tout ce que vous savez. Vous ne demandez qu'à me parler de ces gens-là... Répondez-moi vite sur René. Quand vous voulez Tattaquer par-ci, par-là, vous me faites rire. Qui doit avoir des reproches, de lui, âgé et d'un autre bord, ou de vous autres, son école, jeunes et de ce

(i) Sainte-Beuve écrivait alors à Hortense :

a Un mort bien illustre, et qui mcr«te de s'appeler mort, en effet, paisquMl ne vit plus de la seule vie qu'il avait rêvée. Chateaubriand est bien malheureux ; il ne peut plus sortir de sa chambre. M'°« Récamier Vy va voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards de M°^« de Chateaubriand, qui se venge ainsi de cinquante années ds délaissement. Elle a le dernier mot sur le sublime volage et sur tant de beautés qui Tout tour à tour ravi. Cette femme est spirituelle, dévote et ironique ; moyennant toutes ses vertus, elle se passe tous ses défauts. Ah! que vous valez mieux, vous autres!... » {Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 897.)

BéllANGBR ET CHATEAUBRIAND iSq

sîècle, qui vous êtes rejetés aux vieilleries et qui commencez des romans, en disant : T avais fait une bonne première communion ? Ce n'est pas ainsi que commencent Zadig et t Ingénu. On peut aimer un homme sans prendre ses opinions, mais on ne peut les blâmer quand on est de son école. O Amaury, prêtre et repentant (i) 1 »

« 16 mai 1947.

« Je n'ai pas été voir René; il m'écrit qu'il ne se mariera plus, mais il va, je crois, à Passy (2) avec sa belle (3). »

Arrêtons là nos citations. Cette dernière phrase surtout vaut la peine qu'on la commente. Si tout ce qui précède justifie les Enchantements d'Hortense et témoigne de la gratitude qu'elle avait gardée à Chateaubriand, le mot relatif à son mariage dénote

(i) A propos de la mort de M*"* de Chateaubriand, Hortense écrit daos ses Enchantements (p. 319) : '< En février i847f j'apprends la mort de ^^* de Chateaubriand. Je vais à Paris, j^ccris, le lendemain on m'avertit qu'une personne qui ne peut monter (il marchait mal) m'attend en voiture. Je mets un chapeau, je descends, je trouve M. de Chateaubriand qui me demande si je veux faire une promenade avec lui. Je monte dans sa voiture. Il est aimable et tendre. Quand la voiture commence à marcher, il se tourne tout entier de mon côté pour me regarder. Il était enveloppé dans un élégant manteau. Il me dit qu'il s'ennuie Nous parlons de Rome. Je l'ai vu plusieurs fois chez lui et en nous promenant. Il m'a charmée et touchée. Il ne peut marcher, il est mélancolique, il a ses anciennes grâces, cette distinction» cette élévation qui en font on homme si attrayant. L'âgt, au lieu de changer la beauté de son visage, la rend plus remarquable. »

(a) « A Passy », c'était chez Déranger.

(3) « Sa belle », c'était M"» Récamier, — Tous ces fragments sont tirés de la Correspondance inédite d'Hortense AUart avec Sainte- Beuve.

l40 HORTBNSB ALLART DB MéniTENS

assez qu'il portait légèrement le deuil de sa femme. A vrai dire, on s'en doutait déjà ; cependant il n'est pas mauvais que ce doute devienne une certitude. Il a écrit dans ses Mémoires que madame de Chateaubriand avait contribué à rendre sa vie plus digne. Entendez qu'elle avait couvert ses dérèglements. Néanmoins, s'il avait eu à choisir entre la dignité et l'éclat, je ne crois pas qu'il eût hésité. Il savait effectivement beaucoup plus de gré à madame Récamier de l'éclat qu'elle avait répandu sur sa vie qu'à sa femme de la dignité qu'elle y avait mise. La preuve en est qu'après avoir écrit « qu'il ne se marierait plus », il offrit d'épouser madame Récamier en secondes noces. Mais Juliette eut le bon esprit et le bon goût de refuser. Quelsavantages lui aurait rapportés ce mariage in extremis ? Aurait-elle changé de rôle et de figure aux yeux de l'histoire ? Non ; dès lors il était plus décent et plus naturel qu'elle demeurât jusqu'au bout madame Récamier. Le nom de Chateaubriand, se substituant au sien si tard, n'aurait rien ajouté à sa gloire.

Revenons à Béranger. Chateaubriand écrit parfois l'histoire d'une manière qui n'est pas tout à fait conforme à la vérité : non qu'il la trahisse, il ne va pas jusque-là, mais il n'en dit qu'une partie, quand il y est intéressé, à seule fin de garder le beau rôle.

BÂRANGER RT GHATKAUBRIAND l4l

Parlant des événements de i83o, qui mirent fin à sa carrière politique, il fait cette déclaration dans ses Mémoires d'Outre^tombe.

« Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu'on appelait mon parti. Un vieux chevalier de Saint Louis, qui m'est inconnu, m'écrivait, du fond de sa tourelle : « Réjouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu. » Très bien, mon brave gentilhomme, vous êtes poêle aussi.

« A la fin d'un dîner au Café de Paris, dîner que je donnais à MM. Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger nous chanta Tadmirable chanson imprimée :

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie.

Fuir son amour, notre encens et nos soins ?

« On y remarquait cette strophe sur les Bourbons :

Et tu voudrais l'attacher à leur chute !

Connais donc mieux leur folie vanité :

Au rang des maux qu'au ciel même elle impute, Leur cœur ingrat met ta fidélité.

(( A cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de la Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur la proposition Brique vil le (i). »

Tout cela, à un mot près que j'ai souligné, est rigoureusement exact; mais, si le ton fait la chanson,

(x) Mémoires d'Oatre-tombûti, I, p. 449-

l4a H0RTBN8B ALLART DE MÉlilTENS

les circonstances où celle-là fut composée lui donnent toute sa valeur. Je vais les raconter, puisque Chateaubriand a jugé à propos de les taire.

Lorsqu'au mois d'avril i83o, il allait offrir à Béranger un fauteuil académique, il avait sa pensée de derrière la tète : il rêvait d'être chanté par le chansonnier. Il lui écrivait :

(( Je suis aussi vieux que votre admirable Juif errant; malheureusement, je ne puis plus courir comme lui et je ne serai pas chanté par vous (i). »

Trois mois après, au lendemain des barricades, il disait encore : « Que de belles chansons à faire I » Mais Béranger, qui le voyait venir, feignait de ne pas comprendre. Il écrivait, le 20 août i83o, à Hortense AUart :

« Mon rôle est fini; pour faire de la politique en couplets, il me faut, à moi, des persécutions à craindre, de l'oppression à subir. Je ne suis pas né pour être du parti vainqueur. Aussi me suîs-je empressé d'aller visiter votre ami, aussitôt qu'il eut pris position; jusque-là, je crus devoir m'en abstenir, parce que rien ne doit influer sur ces sortes de déterminations qui décident de la vie d'un homme illustre. Beaucoup de personnes ont blâmé son discours (2) ; je ne suis pas du nombre; il lui sied bien, selon moi. Aussi nous sommes-nous bien entendus. Un seul

(i) Lettre de Chateaubriand à Béranger, datée du 2^ avril (83o Corresp.de Béranger, t. I, p. 4o6 (1) Son discours prononcé, à la Chambre des pairs, le 7 août i83o.

BÉRANGER ET CUATEAUBRIAND l4^

point nous a fait différer : il veut quitter la France, et je me suis permis deux fois de combattre cette idée de tout mon pouvoir. Mes raisons ont paru faire de l'effet sur son esprit. Je retournerai le voir incessamment, aussitôt qu'une nouvelle indisposition, fruit des fatigues que tout ceci m'a causées, me permettra de reprendre mes courses. Je vous avoue que son sort m'attriste beaucoup ; le premier jour que je le revis, je tombai dans une mélancolie profonde. La France n'aura-t-elle pas à rougir de laisser un pareil homme en proie au besoin (i)? »

Cependant Chateaubriand partit pour la Suisse, le i6 mai i83i, en secouant sur la France la poussière de ses souliers. Etait-ce sans esprit de retour ? Oh ! que non. Il y avait dans cette fuite, qui affectait l'apparence d'une émigration nouvelle, un peu de comédie et beaucoup de mise en scène. Chateaubriand voulait se faire regretter et qu'on le rappelât à l'occasion. Mais qui avait assez d'autorité ou de popularité pour élever la voix avec quelque chance d'être compris? Un seul homme : c'était justementcelui dont les couplets chargés de salpêtre avaient fait sauter le trône de Charles X. Chateaubriand lui donna à entendre qu'une chanson dans les circonstances présentes lui serait très agréable. Comment refuser ce plaisir à quelqu'un dont on se croit l'obligé?... Oui, mais cette chanson était singulièrement difficile à faire. A tort ou à raison, Chateaubriand passait pour

(i) Lettres choisies de Béranger^ — Voir V Appendice,

l44 UORTENSE ALLAIXT DE MÉRITBNS

être mêlé aux manœuvres carlistes. Si la chose se vérifiait, quelle situation serait la sienne, à lui, Béranger? Il ne pouvait décemment louer l'illustre écrivain sans mentir à ses propres opinions et sans courir le risque de trahir son propre parti. Il s'en ouvrit à Henri de La touche, à qui l'estime de Chateaubriand donnait en l'espèce une particulière compétence. Henri de Latouche avait été longtemps, dans la Vallée-aux-Loups, le voisin de l'auteur àAtûla, Il y habitait même encore et se vantait d'en être le paysan (i).

Latouche engagea Déranger à satisfaire Chateaubriand. Et, au commencement de septembre i83i, quand celui-ci vint à Paris pour essayer de vendre sa maison de la rue d'Enfer, la chanson était assez avancée pour que Béranger se risquât à lui en dire quelques couplets. Chateaubriand la trouva tout à fait à son goût et aurait voulu que le poète la terminât sur l'heure. Mais Béranger, ayant le travail fort lent, refusait de la livrer à la publicité avant de l'avoir soumise à Henri de Latouche, « juge sévère etdélicat ». Impatienté, Chateaubriand lui écrivit, le i4 septembre :

«Eh bien, monsieur, ma chanson? Je pars; si vous voulez que je revienne, il faut que j'emporte vos ordres. Il faut aussi que je vous réponde, et j'ai besoin d'avoir sous les yeux mon acte d'accusation.

(i) Il signait alors : «c Le paysan de la Vallée-aux- Loups. »

séRANGER ET GIIATKAUBRIAND l^b

« Hyacinthe (i) est chargé de vous faire mes sommations respectueuses et de réclamer mon trésor.

« Si je ne vous revois pas, monsieur, recevez jusqu'à mon retour mes remerciements et mes admirations aussi vives que sincères (2). »

Cette chanson n'était donc pas impriméey quand Chateaubriand repartit pour la Suisse. Elle ne le fut que quelques jours plus tard, parles soins du libraire Ladvocat, qui en fit faire des placards pour les journaux (3), à l'insu de Bérançer, comme il appert de sa correspondance avec Henri de Latouche.

Mais que Chateaubriand Tait emportée manuscrite ou imprimée (4), la chose en elle-même est sans importance. Ce qui en a beaucoup, au contraire, c'est l'intrigue amusante qu'il noua, entre son départ et son retour, pour avoir le droit de dire qu'en rentrant en France il cédait à la pression de l'opinion publique,

(i) Hyacinthe Pilorge, son secrétaire, (a) Corresp. de Déranger, t. VV.

(3) Elle parut dans le Nalional du aj septembre i83i, avec la note que voici :

c M. Ladyocat, éditeur ànNonveau Diable boiteux^ nous communique une chanson de Béranger destinée à faire partie des premières livraisons de son recueil. Cette chanson, adressée à M. de Chateaubriand, est un hommage rendu aux nobles sentiments de ce grand ccrivain,qui rêva longtemps l'alliance impossible de la liberté et de la légitimité. Le poète, dont de tristes mécomptes avaient, depuis un an, refroidi la verve, a retrouvé ses patriotiques inspirations pour convier Tillustre exilé à se vouer désormais sans partage au service d'une patrie qui n'est jamais ingrate envers l'homme de génie, i»

(4) Et il est évident qu'il Tavait emportée manuscrite, mais, par une attention délicate, Béranger l'avait datée du jour même où Chateaubriand quittait de nouveau la France (i4 septembre i83i). C'est, en efiFet, la date qu'elle porte dans le National,

l46 HORTENSB ALLART DR M^ITBNS

Voici la chanson :

A M. DE CHATEAUBRIAND Air d'Oetavie

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie.

Fuir notre amour (i), notre encens et nos soins ?

N*entends-tu pas la France qui s'écrie :

a Mon beau ciel pleure une étoile de moins ? »

Où donc est-il ? se dit la tendre mère.

Battu des vents que Dieu seul fait changer, Pauvre aujourd'hui comme le vieil Homère, Il frappe, hélas I au seuil de Tétranger.

Proscrit jadis, la naissante Amérique Nous le rendit après nos long^ discords.

Riche de gloire et, Colomb poétique, D'un nouveau monde étalant les trésors.

Le pèlerin de Grèce et d'ionie, Chantant plus tard le cirque et TAlhambra, Nous revit tous dévots à son génie, Devant le Dieu que sa voix célébra.

De son pays qui lui doit tant de lyres.

Lorsque la sienne en pleurant s'exila, Il s'enquérait aux débris des empires Si des Français n'avaient point passé là.

C'était l'époque où, fécondant l'histoire, La grande épée, effroi des nations, Resplendissante au soleil de la gloire.

En fit sur nous rejaillir les rayons.

Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse Brille à tes chants d'une noble rougeur.

(i) Déranger avait écrit « son amour » ; Henri de Latouche mit « notre » cl Béranger lui dit que c^était mieux, mais, par la suite, il rétablit le mot primitif.

BiliANGSR IT GHATBAUBillAND l^'J

J*o£Pre aujourd'hui, pour prix de mon ivresse, Un peu d'eau pure au pauvre voyageur.

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie.

Fuir son amour, notre encens et nos soins ?

N'en tends- tu pas la France qui s'écrie :

Mon beau ciel pleure une étoile de moins ?

Des anciens rois quand revient la famille.

Lui, de leur sceptre appui religieux, Veut aux Bourbons faire adopter pour lille La Liberté qui se passe d'aïeux.

Son éloquence à ces rois fit Taumône ; Prodigue fée, en ses enchantements, Plus elle voit de rouille à leur vieux trône. Plus elle y sème et fleurs et diamants.

Mais de nos droits il gardait la mémoire ; Les insensés dirent : oc Le ciel est beau, Chassons cet homme, et soufflons sur sa gloire. Comme au grand jour on éteint un flambeau. »

Et tu voudrais t'attacher à leur chute !

Connais donc mieux leur folle vanité :

Au rang des maux qu'au ciel même elle impute, Leur cœur ingrat met ta fidélité.

Va ; sers le peuple en butte à leurs bravades, Ce peuple humain, des grands talents épris.

Qui t'emportait, vainqueur aux barricades.

Comme un trophée, entre ses bras meurtris.

Ne sers que lui. Pour lui ma voix te somme D*un prompt retour après un triste adieu.

Sa cause est sainte : il souffre, et tout grand homme Auprès du peuple est l'envoyé de Dieu.

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins ?

N'entends-tu pas la France qui s'écrie :

a Mon beau ciel pleure une étoile de moins ? »

l48 HORTENSE ÀLLART DE MéniTENS

On connaît la réponse de Chateaubriand Ti Déranger. Datée de Genève, 24 septembre i83i, elle parut dans le National du 26 octobre et, cinq jours après, à la librairie Le Normant, en tête de sa brochure intitulée : De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille . En voici la conclusion :

(( Enfin, monsieur, les organes de Topinion, presque tous les journaux ont témoigné de mon absence des regrets dont je me trouve singulièrement honoré. Votre éloquence, prodigue fée^ vient à son tour orner de Jleurs de diamants non pas mon vieux trône^ je n'en ai point, mais mon vieux bâton de pèlerin; comment serais-je invulnérable à la flatterie d'une muse qui a dédaigné de flatter les rois ? Quand cette muse me somme d'un prompt retour, je me sens très disposé à la suivre dans son temple,

c'est-à-dire dans ma patrie. »

Et, en effet. Chateaubriand était si pressé de mettre fin à son exil volontaire qu'il rentra à Paris avant même que sa lettre eût vu le jour.

Ce ne fut pas pour longtemps, du reste. Depuis l'avènement du roi Louis-Philippe, c'était à qui, parmi les légitimistes et les républicains, aurait dit au nouveau souverain les choses les plus dures. Usurpateur pour les premiers, il n'était qu'un escamoteur pour les seconds. Et le National Je Carrel lui faisait une guerre sans merci. Mais rien n'égalait la morgue hautaine du vicomte de Chateaubriand.

BéRANGER ET CHATEAUBRIAND 149

Quant fut publiée sa brochure, on crut que le ministère lui mettrait la main au collet. C'était trop tôt. M. Thiers avait encore certains égards pour lui et se réservait pour une occasion meilleure — ou pire. Tout à coup on apprend que la duchesse de Berry a fait son apparition en Vendée. L'occasion cherchée semble venue. Un matin, M. de Chateaubriand est arrêté avec MM. Hyde de Neuville, de Fitz-James et Berryer, réputés ses complices. C'était le i6 juin i832. Béranger fut navré, Hortense aussi; ils n'étaient pas au bout de leurs peines.

Après quatorze jours de prison préventive, — très douce d'ailleurs, — Chateaubriand fut remis en liberté. Qu'allait-il faire? Écoutons Béranger. Il écrivait, le 2 juillet, à Hortense :

« J'ai été voir notre ami deux fois dans sa prétendue prison, il me paraît bien enfant. Bon Dieul qu'il a besoin de gloire et de bruit ! Du reste, il est fort spirituel et fort aimable. Mais il ne devrait pas écrire si souvent dans les journaux. Sa première lettre, datée de la prison, le met dans la nécessité, pour être conséquent, de sortir de France, à présent que le voilà libre. Heureusement, les inconséquences ne lui coûtent pas. Je voudrais bien qu'il nous restât. Il fait semblant de m'aimer; moi, je lui suis vraiment attaché, mais je ne puis prendre sur moi de le lui prouver autant que je le voudrais (i).»

Béranger commençait à regretter sa chanson.Cha-

(1} Lettres choisies de Béranger. — Voir V Appendice,

l50 aORTlNSE ALLART DE mArITENS

teaubriand, « pour être conséquent », fit donc de nouveau ses malles. Le choléra sévissait à Paris : c'était le moment de voyager. René alla dîner avec Hortense à VArc^en-ciel et repartit pour la Suisse, où sa femme et puis M"« Récamier le rejoignirent. On l'y croyait installé définitivement, quand le voilà qui débarque à Paris sans tambour ni trompette,. • Qu'est-ce que je dis là? C'est au milieu d'un bruit énorme, provoqué par une lettre de lui aux directeurs de journaux, qu'il fit sa rentrée dans la capitale. Et quelle en était la cause ?^Un fait très grave, il faut en convenir. La duchesse de Berry avait été arrêtée à Nantes, et Berryer était allé à Genève en instruire Chateaubriand. En présence de cette situation, il n'y avait pas à hésiter. Du moment que Chateaubriand s'était constitué l'avocat de Henri V, sa place n'était plus à Genève, mais à Paris.

Cela se passait au mois de novembre i832. Le mois suivant, paraissait le Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry, qui contenait l'apostrophe fameuse : « Madame, votre fils est mon roi 1 » Quelques journaux, l'ayant imprimée, furent traduits devant les tribunaux. Chateaubriand fut enveloppé dans la poursuite. D'où grande colère de Béranger. Le 22 février i833, il écrivait à Hortense Allart :

« Concevez-vous le procès fait à M. de Chateaubriand I Quoi 1 la brochure paraît et elle passe sans poursuites, et à propos de je ne sais quelle nsite qu'on lui fait, le voilà en jugement pour cette même

BéRAMQER BT CHATEAUBRIAND l5l

brochure I Je suis sûr qu'il est loin de s'en affliger. A sa place, je m'en réjouirais. Pourtant une chose m'inqijdète. Selon moi, une fois sur les bancs, il sera condamné. Or, la prison ne lui va pas du tout. Il lui faut la liberté matérielle ; la vue d'un verrou doit lui agacer les nerfs. Comment fera-t-il pour passer trois mois (il ne peut être condamné à moins) entre quatre murailles? Je crains pour sa santé. Une tient pas assez aux témoignages d'attachement et d'intérêt pour qu'ils lui soient une compensation suffisante. Vraiment ces réflexions m'affligent, et vous ne m'en dites pas un mot ! Je voudrais qu'on pût se donner un remplaçant en prison, je serais son homme. Moi, cela me va. Dites-lui que, si on veut faire cet arrangement, mon paquet sera bientôt fait. Certes, j'aimerais mieux me voir encore là que lui. Je vous assure qu'il y sera malade. La captivité aura bien vite dissipé tout ce qu'il aura eu de plaisir à glorifier Henri V devant le tribunal. Mais, encore une fois, concevez-vous des stupides comme les gens qui nous gouvernent ! Chateaubriand en prison 1 Quelle victoire (i) 1 »

Il n'y était pas encore, et Déranger se tourmentait bien mal à propos. En tout cas. Chateaubriand envisageaitcette éventualité d'une façon plusjoyeuse. Il avait t^crit à Hortcnse, le 28 janvier :

t( Mon amie, ne comptez pas sur ma visite au-

{i) Lettres choisies de Béranger, -^ Voir à V Appendice.

l52 UOATJLNSE ALLAAT D£ MÉA1T£NS

jourd'hui : je suis cloué chez moi dans rattente de rhuissier ; les uns disent qu'il viendra me signifier les ordres de la cour royale, les autres qu'il ne viendra pas, et qu'on veut me tenir sous le coup de la menace pour me laisser le temps de la fuite. C'est bien mal me connaître. Il faut que je sache un peu où j'en suis pour fixer le jour de notre dîner. Si je dois finir mes jours en prison, je veux vous dire adieu avant. Je pense que vendredi, sauf accident, serait un jour possible parce qu'alors, si je n'ai entendu parler de rien, il est probable que les choses en seront restées là. Votre infidélité veut-elle bien me permettre de baiser ses pieds (i) ? »

Comment donc!... Cependant, n'ayant rien reçu de Chateaubriand le lendemain, « Son Infidélité » fut dans l'inquiétude. Elle en fut tirée, le 3o au soir, par ce petit mot :

c( Je viens de recevoir V assignation pour demain^ presque avec votre billet. Vous voyez que j'ai plusieurs rendez-vous. N'allez pas me traiter d'infidèle. Je vous écrirai demain après Tentrevue, pour vous dire où nous en sommes et si je serai libre vendredi. Donc à bientôt (2). »

Mais l'événement ne leur permît pas de dîner ensemble. Le 3i janvier. Chateaubriand écrivait : « J'ai été interrogé, j'ai refusé de répondre en ce

(i) Le$ Enchantements j p. ia6.

(1) Les Enchantements, p. aa7.

BÉRANGBB ET GBATIAUBRIAND l53

qui me regarde, j'ai répondu en ce qui touche les jeunes gens inculpés : je crois qu'il y aura procès. J'irai vous voir aussitôt que la tempête sera un peu apaisée. Je vous écrirai. De votre côté, écrivez-moi avec toute la douceur de vos trompeuses paroles. Le procès, s'il y a lieu, ne pourra être plaidé avant un mois ou six semaines; ainsi je verrai naître avec vous les premières fleurs du printemps. M. Béranger m'a envoyé son petit volume (i), je l'ai dévoré; jamais il n'a rencontré tant de talent et de charme. Je vais commencer Valentine,

Vous vieillirez, ô ma jeune maîtresse, Vous vieillirez et je ne serai plus !

« Voilà ce qui me vengera de votre trahison. »

Valentine était un roman dont Chateaubriand avait entretenu plus d'une fois Hortense; — je crois même qu'il lui destinait le principal rôle. — Mais les affaires de la duchesse de Berry ne lui laissèrent pas le temps de l'écrire. Acquitté en Cour d'assises, le 27 février i833, il partit presque aussitôt pour Prague, où il plaida près de Charles X la cause de la

(i) Lire à ce sujet, dans la Gorresp. de Béranger^ t. H, p. ii5, la très belle lettre que Chateaubriand adressa au chansonnier, le !•* février i833 :

... « J'ai couru vite à ce que je connaissais. Le Vieux caporal^ r Alchimiste, le Juif errant sont des chefs-d'œuvre de goût, de sentiment et de philosophie. Je ne sais que vous dire du reste, tout me plaît également... Dans le son de votre joyeuse lyre il y a quelque chose qui m'attendrit; voire talent a conservé toute sa jeunesse.mais une jeunesse qui a traversé le temps en apprenant la vie. Vous chantez mieux que jamais du fond de vos années. »

l56 HORTENSE ALLAHT DE BliRlTENS

Lamennais a fréquente beaucoup de femmes dans sa vie, et de fort jeunes et de très belles; mais quelles qu'aient été leur séduction ou la facilité de leurs mœurs, aucune d'elles n'eut de prise sur sa vertu. Il ressemblait à la cigale d'Anacréon qui n'a ni chair ni sang et chante au haut des arbres. Vivant de l'idée et pour ridée, il imposait le respect à tous, et, de même que les Messieurs de Port-Royal bravaient impunément la médisance dans leurs rapports avec les belles pécheresses du grand monde, de même Lamennais eut cette fortune qu'il ne vint jamais à l'esprit de personne de suspecter ses mœurs. Il faut dire aussi qu'il était d'une grande circonspection à cet égard : il évitait soigneusement de se produire en public avec les femmes de bonne ou mauvaise vie qu'il connaissait.

Au plus fort de ses relations avec George Sand, — et Dieu sait si Bérangcr les désapprouvait (i) I — nous le voyons hésiter à aller entendre Rachel à la Comédie-Française, de peur que sa présence en cet endroit ne donne lieu à des suppositions malséantes. George Sand lui écrit :

(i) Il écrivait à M"» Lcmairc, le a6 février 1837, à propos de la collaboration de Lamennais au Monde :

« ... Je crains qu'on n ait spéculé sur ce brave Lamennais, qui finira par être la dupe de plus d'une façon. Quelle raf^e a-t-on de l'associer dans une feuille publique à George Sand ! Oh! amour du bruit!...» (Corresp. de Béranger^ t. III, p. 6.)

BÉRÀNGER, GHATEAUBniAND ET LAMENNAIS lb^

« Monsieur, si vous voulez entendre Rachel, ce soir, je me suis précaulionnée de la petite loge de Buloz (i). Il vient de me l'envoyer passée au nom et à Tordre de Chopin. Vous pourrez y aller avec lui et avec Marliani (2) ; Tun ou l'autre irait vous prendre un peu après le lever du rideau, vous pouvez entrer sans rencontrer d'autres visages que ceux des ouvreuses qui certainement ne vous connaissent pas, quoiqu'elles vous lisent peut-être. Je ne répondrais pas du contraire.

« Je désirerais bien que vous fussiez libre ce soir et assez bien portant pour ne pas manquer cette bonne occasion. La loge est à vous seul. Peut-être Buloz y fera-t-il cependant une courte apparition pour jeter un coup d'œil de maître et d'aristarque sur son public et sur son théâtre. Mais il ne fera pas de cancan, je vous réponds de lui. Je sais que vous ne vous préoccupez guère de toutes les sottises qu'on peut dire. Mais soyez bien sûr que loin de trouver que vous y songez trop, je veux mettre mes soins à empêcher que vos innocentes et légitimes distractions soient troublées par des jugements grossiers

(1) François Buloz était alors commissaire da gouvernement près la Comëdie- Française,

(a) Consul (général d'Espagne à Paris, italien d'origine, dont la femme tenait un salon très fréquenté. Je trouve son nom plusieurs fois dans la correspondance de M<»« de Méritens, notamment dans une lettre d'elle à Sainte-Beuve, datée de 1846 :

c A propos, il fut question de vous hier devant moi chez M™* X... On a dit que vous étiez un homme singulièrement désintéressé et honorable, et M. Marliani a ajouté que vous honoriez encore plus cette Bibliothèque (la Mazarine) qu'elle ne vous honorait. C'était bien dit ; il ne sait pas que je vous connais. • (Lettre inédite.)

l58 HORTBNSE ALLART DB MilUTBll8

OU hostiles. Vous seriez bien bon de venir dîner aujourd'hui chez moi en famille; nous aussi, nous ayons une loge pour les Français, nous partirions tous ensemble.

« A vous de cœur et de dévouement respectueux.

« GEORGE (l). »

Cette lettre n'est pas datée, mais elle doit être de 1889 ^^ i84o,annéesoù tout Paris défilait à la Comédie devant Rachel, et où la liaison de George Sand avec Chopin battait son plein.

A cette époque, Béranger et Lamennais étaient au mieux ensemble. Ils s'étaient rencontrés en visite chez Hortense Allart, et même le premier en avait éprouvé quelque surprise, étant donné que les idées religieuses d'Hortense ne cadraient guère avec celles du second. Mais Hortense était surtout de la religion de Cousin, — laquelle était une religion d'amour, comme chacun sait; — elle était éclectique et recherchait la société des grands hommes, moins pour leurs idées que pour eux-mêmes. J'ajoute qu'elle prenait plaisir à les mettre en contact quand ils s'ignoraient,et c'est elle qui avait dit un jour à Lamennais : « Vous devriez faire connaissance avec Béranger I »

Lamennais n'aurait pas connu Chateaubriand qu'elle l'aurait également jeté dans ses bras. Mais ces deux colonnes de l'ordre politique et social se connaissaient depuis longtemps. Chateaubriand avait eu Lamennais comme collaborateur, avec M. de Bonald, au Co/i-

(i) Lettre inédite, commaniquée par M. Macqueron.

BÂRANQBR, CHATEAUBRIAND ET LAMENNAIS iSq

servateur de 1818, et paraissait très fier de son compatriote, quoique, au fond, il en fût un tantinet jaloux. «Nous avons été bercés par les mêmes flots, » disait-il. Seulement, depuis 1818, les événements avaient singulièrement marché. Le coup de vent des 27-29 Juillet avait jeté nos deux Malouins sur deux îlots assez distants Tun de l'autre, et la campagne de Chateaubriand pour la duchesse de Berry avait achevé de les séparer.

Mais la persécution supprime les distances et rapproche les vaincus. Quand Chateaubriand vit Lamennais en butte aux tracasseries du pouvoir civil et aux anathèmes du pouvoir religieux, son vieux sang breton s'alluma de nouveau, et le petit billet suivant, écrit par René à Féli au mois de mai i834, fit fondre la glace qui restait entre eux :

« Mon illustre compatriote, votre talent aurait donné l'immortalité à cet ouvrage ; moi, je la reçois de mon sujet. Combien je regrette de ne vous voir jamais I Mille tendres amitiés et admiration sincère.

« CHATEAUBRIAND (l). »

« il mai. »

L'ouvrage en question n'était autre que les Paro^ les (Tun Croyant^ publiées le i«' mai dans la Revue des Deux Mondes. A partir de ce moment, les deux Malouins se virent souvent et ne se quittèrent plus.

Ce fut également le pamphlet de Lamennais qui cimenta son amitié avec Béranger.

(i) Lettre inéditei communiquée par M. Macqueron.

l60 HORTENSB ALLART DE IléRITENS

Quelques jours auparavaiil(22 avril i834), le chansonnier écrivait à Napoléon Peyrat :

... c' J'ai un nouvel ami. Vous ne devineriez pas son nom : Tabbé de Lamennais. Vous ne sauriez croire combien il m'a recherché et combienil meplait. Nous avions ébauché la connaissance il y a deux ans. Elle semble complète maintenant et je m'en félicite. Cet homme a vraiment le cœur évangélique, et sa philosophie est tout humaine (i). »

Mais l'amitié chez Déranger ne fut jamais aveugle; elle était, au contraire, très avisée, très clairvoyante. Quand il vit que Lamennais se cabrait sous les foudres de Rome, il prit peur et le mit en garde contre les coups de tête irréfléchis, d Ne sortez pas de TEglise, — lui disait-il, — autrement, vous êtes perdu. Vous n'aurez plus d'autorité sur les âmes qui vous suivent ! » C'était aussi l'opinion de Chateaubriand, qui Ta résumée dans cette page des Mémoires d'Outre-tombe :

« Fidèle professant l'hérésie, l'auleur de VEssai sur rindifférence parle ma langue avec des idées qui ne sont plus mes idées. Si, après avoir embrassé l'enseignement populaire, il fût resté attaché au sacerdoce, il aurait conservé l'autorité qu'ont détruite ses variations. Les curés, les membres nouveaux du clergé (et les distingués d'entre les lévites) allaient à lui ; les évêques se seraient trouvés engagés dans

(i) Déranger et Lamennais^ p. 78.

BKRANGER, CHATEAUBMIAND ET LAMENNAIS l6l

sa cause, s'il eût adhéré aux libertés gallicanes, tout en vénérant le successeur de saint Pierre et en défendant l'unité. En France, la jeunesse eût entouré le missionnaire, en qui elle trouvait les idées qu'elle aime et les progrès auxquels elle aspire ; en Europe, les dissidents attentifs n'auraient point fait obstacle ; de grands peuples catholiques, les Polonais, les Irlandais, les Espagnols, auraient béni le prédicateur suscité. Rome même eût fini par s'apercevoir que le nouvel évangéliste faisait renaître la domination de l'Église et fournissait au pontife opprimé le moyen de résister à l'influence des rois absolus. Quelle puissance de vie I l'intelligence, la religion, la liberté représentées dans un prêtre (i) I »

Malheureusement, Lamennais était absolu comme un moine (2) et têtu comme un Breton. Incapable de transiger sur le terrain des principes, ne voyant en tout que la ligne droite et poussant la logique jusqu'aux extrêmes, il était, de plus, humilié — et il y avait de quoi — de voir le peu de cas qu'on faisait à Rome des services qu'il avait rendus à la papauté, et l'encyclique Singulari nos{i^ juillet i834), qui condamna les Paroles d'un Croyanty n'était pas encore lancée qu'il pensait à rompre avec l'Eglise. Cela résulte de la lettre qu'il écrivait, le 16 juillet, à son neveu Élie de Kertanguy :

(i) Mémoires d'Oalre-tombe, t. VI, p. 4^5.

(a) Le mot est de Mgr Darboy et fut dit au Père Hyacinthe le lendemain de sa sortie du couvent.

l62 nORTENSE ÀLLART Dft MÉRITENS

« J'avoue, mon Élie, qu'après toutes les circonstances que tu connais, je ne m'attendais nullement à ce qui est arrivé. Il faut qu'il y ait eu de nouvelles et vives instances de la diplomatie (i) pour qu'un ouvrage qui était, religieusement parlant, innocent la veille, fût si coupable le lendemain. Au reste tout cela ne m'ébranle point. Je l'avais prévu originairement, et si je m'en afflige, ce n'est pas pour moi, que l'avenir ne justifiera que trop peut-être, mais pour la religion et pour ceux mêmes qui se font si gratuitement mes persécuteurs. On m'écrit de Rome : « Vos amis tremblent à cause des funestes conséquences qu'ils prévoient. Ils me chargent de vous engager à un silence absolu et à laisser le temps agir. » C'est ce que je ferai, si cela m'est possible, si Ton ne me force point à parler. Je veux dire qu'en ce qui me concerne je tiendrai cette encyclique pour non avenue, et je continuerai de défendre, quand je le croirai nécessaire, la cause de l'humanité, cause des peuples à laquelle j'ai dévoué le reste de ma vie.

(i) Huit jours après (U 26 juillet), il écrivait de la Chênaie à Déranger :

«... Les intrigues diplomatiques et jésuitiques viennent encore une fois de l'emporter. Peu importe la religion à ces gens-là, pourvu qu'ils parviennent à leurs fins. A force d'odieuses et sourdes menées, ils ont obtenu contre moi, non pas une condamnation, mais une diffamation. On m'a mandé là-dessus des détails curieux de Rome, où les théologiens disent hautement que TEncyclique n'est que Topinion personnelle de Mauro Capellari, et rien de plus. On ne peut, en aucun sens, y reconnaître le caractère d'un jugement doclrinal. Elle sera pourtant représentée et acceptée en France par l'opinion religieuse que forment et dirigent les hommes qui l'ont sollicitée... » (Corresp, de Béranger, t. H, p. 177.)

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