‹ Hortense Allart de Méritens: dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, SainteChapitre 6 sur 26 · SA VI · texte numérisé non relu

SA VI

grande vogue. Dans une lettre inédite du 28 vendemaire an VI (18 novembre 1797), qu'elle adressait à un sien cousin habitantAix-les-Bains, après lui avoir parlé des événements « et de la pompe funèbre de Hoche à l'Opéra, dont la musique fait le plus grand honneur à Chérubini j», elle lui demandait s'il avait lu « la traduction de sa façon. Sept volumes — disait-elle — sontrils suffisants pour endormir le lecteur ?» Et elle signait déjà Mary Gay, pour donner une couleur anglaise à son nom.

Quelques années après, le 19 frimaire an VII (i), grâce à ses relations et à ses talents, elle épousait Nicolas-Jean-Gabriel AUart, — fils d'un greffier au parlement de Paris, — qui, par son habileté et son entregent, s'était créé un cabinet d'affaires bien connu de tous ceux qui faisaient la fête (2). Lui-même avait la réputation d'un homme de plaisir. Si nou3 ouvrons les Mémoires d'ArnauIt, nous voyons qu'il aimait passionnément le théâtre et qu'il était lié avec Talma. Arnaultne l'aurait pas dit, que nous l'aurions su par le petit |^biliet que voici. Il n'est pas daté, mais il doit être de 1794 ou de 1795 au plus tard, et il est adressé à M. AUard, citoyen actif (3), rue Chapon, à Paris.

(i) La date de soa mariage nous est donnée par celle lettre d'avis de son frère Sigismond. ■ Le citoyen J. Sigismond Gay a rhocneur de vous faire part du mariage de la citoyenne Mary Gay avec le citoyen G. Allait. Paris, ce 19 frimaire an VII. » (Document inédit.)

(1)11 éUit également très en crédit près des ministres et du Conseil d'ÉUt... (Let Enchantements dBj^rudence, p. 7.)

(3) Etait citoyen actif «{ui était ëlectear.

36 HORTKNSE ALLART DB MéllirENS

« Mon petit, nous avons un faini^ux maria à diaer (M. de Bougainvilie) qui nous a assuré d'après les probabilités les plus fortes que le vent, le vent le plus contrariant que j'aye jamais senti, durerait encore quelques jours et que le vent se ferait bien plus sentir sur les lieux hauts de Montmorenci que dans les lieux bas où nous sommes.

« Gonséquemment, d'après ces raisonnements météorologiques et la théorie des vents, nous avonsconclu que le vent nord-est étant le vent de tous les vents le plus fatal, nous resterions à Paris, et que tu viendrais dîner et souper avec nous, dimanche, lundi et mardi, rue Chantereine(i) à Paris, et non au Cheval Blanc à Montmorenci. C'est dit. Adieu, toutà toi.

(t Mamzel miche t'embrasse.

« TALMA (2). y>

Allart avait rencontré chez TalmaM"^ Desgarcins, qui s'était éprise de lui et était devenue sa maitresse.

« Cette liaison, dit Arnault, se dénoua de la manière la plus douloureuse. M*i® Desgarcins, soupçonnant qu'elle avait une rivale (elle ne se trompait que quant au nombre), arrive un matin chez Allart

(i) Talma, qui, en 1790, habitait rue Molière Saint- Germain, actuellement rue Rotrou, demeura ensuite rue Chantereine, dans Thôtel que Julie Carean, sa femme, lui avait apporté en dot et qu'elle rendit en 1796, après son divorce, à Joséphine de Bcauharnais. C'est là que Joséphine se maria avec Bonaparte. Talma habitait alora rue de la Loi, aujourd'hui rue Richelieu.

(a) Lettre inédile. -

HORTENSe ALLART DB MiRITlIfS

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SA VIE Sg

pour le forcer à s'expliquer. C'était Hermione chez Pyrrhus. N'obtenant pas la satisfaction qu'elle se croyait en droit d'exiger, comme la fille d'Hélène elle se frappa de plusieurs coups de poignard. Allart la soigna jusqu'à parfaite guérison; mais, plus effrayé qu'attendri, il ne put se déterminer à reprendre des chaînes si pesantes; la fierté de sa maîtresse, d'ailleurs, l'en débarrassa. Cette aventure ne lui nuisit pas près des dames.

Qu^un amant mort pour nous nous mettrait en crédit !

Arnault ajoute :

« M"' Desgarcins quitta le théâtre à cette occasion. Ce fut une perle pour l'art. Cette actrice n'était pas belle de figure, mais elle était faite à ravir, et elle avait une de ces voix qui attendrissent les cœurs les moins sensibles. Nescia mansuescere corda.

« Par cette mélodie à laquelle Fontanes ne put pas résister, elle désarma des brigands qui, après l'avoir enfermée pour l'assassiner, lui permirent de ne mourir que de sa frayeur, ce qui arriva quelques mois après (i). »

Est-ce cette aventure galante qui mit Allart « en crédit » auprès de Mary Gay? Admettons-le, pour ne pas contrarier Arnault. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'une fois marié Allart vécut d'une vie relativement

(i) Arnaalt. Souvenirs tTun sexagénaire. -» M** de Méritens, qui reproduit ce pafsage dans ses Enchantements (p. 6), donne à son père le nom d'Herblay, qui était celui d'une petite commune de Seine-et- Oise, ou elle habita lonjortemps.

40 HORTENSB ALLART DB MÂRITENS

sage et rendit sa femme très heureuse ( i ) • II avait alors beaucoup d'influence dans les régions du pouvoir. Cependant une tradition demeurée dans sa famille veut qu'à un moment donné, peu de temps avant la naissance d'Hortense, il ait eu à souffrir de la disgrâce du Premier Consul. Cela résulte d'ailleurs de deux ou trois petits billets de Duroc que j'ai sous les yeux (2). Mais, grâce à l'appui de Duroc, cette défaveur ne fut que passagère. Nous avons vu qu'en 1801 il était à Milan membre d'une commission extraordinaire de liquidation.

(i) Voici ane lettre inédite d'Ailart à ses filles qui prouve ea sa favear : « a hortbicsb bt a sophib. — Je suis bien élonné, mes chères filles, que vous me négligiez ainsi. Voilà trois jours que je n*ai reçu de vos nouvelles. Votre mère, qui ordinairement m'écrit si exactement et si agréablement, m'abandonne ou plutôt elle ne veut pas m*écrire seule, de peur de me montrer qu'elle ne peut pas obtenir que vous m'écriviez. Je serais bien fâché d'arriver, pour être brouillé avec vous. Si vous le craignez, préparez-vous à me montrer beaucoup de besogne faite à mon entrée dans le château de Brécourt. — Adieu, mes enfants, je vous embrasse. Sautez toutes les deux au col de M"* Perigon. Embrassez M™«Dode pour moi. — o. allart. » (a) Dans l'un de ses billets, Duroc disait à Allart : « J'ai reçu, mon cher Allart, la lettre que tu m'as écrite ; on t'a sans doute exagéré, dans les rapports que l'on t'a faits, ce que l'on appelle le mécontentement du Premier Consul.

« Dans le moment auquel je t'écris, le citoyen Dubois doit être arrivé à Tannée, il ne peut donner sur ton compte que des explications qui ne seront jamais désavantageuses. Tu as Marmont qui peut t'ètre d'une grande utilité. Le citoyen Belleville passe ou passera à Milan et peut aussi Remployer agréablement et avantageusement dans le pays où il se rend. Sois sûr que si je puis entendre ou si j'entends parler de loi au Premier Consul, je le ferai bien revenir sur ton compte, ou du moins je ferai mon possible. Je n'ai pas encore vu le citoyen M [illisible], mais il ne partira pas sans que je lui parle. tRappelle-moi au souvenir de M»* Allart.

« Je t'embrasse,

.... ■ DUROC » (a),

a) Lettre inédite. '

SA VIB 4l

Trois ans après, sa position était si prospère que Marie-Joseph Chénier lui demandait d'appuyer son frère auprès du Premier Consul (i). Mais, ruiné, comme tant d'autres, par les événements de i8i4, il mourut, en 1817, avant d'avoir pu se relever, laissant sa femme et ses deux filles dans un état voisin de la misère (2).

M™® Allart, qui ne manquait pas de courage et qui se souvenait de ses débuts à Paris, fit face encore une fois à la mauvaise fortune. Elle avait à peu près cessé d'écrire. Elle reprit la plume et lui demanda le

(1) «Je Toos remercie infinimeot, mon cher ami, de la bonne intention, lui écrivait Chénier, le 27 vendémiaire an XII, mais votre lettre ne peut être envoyée à M. Pelict {a) dans les termes où elle est conçue. Vous lui dites que le Premier Consul m*a promis de placer mon frère. Cela n*est point exact; et si j'avais celte promesse, toute démarche auprès d'un tiers serait inutile et lui déplairait. Voici le fait. Mon frère a formé une demande auprès du Premier Consul, j'ai fortement appuyé cette demande ; mais, encore une fois, il n*a rien promis. Dans cet état de choses, une démarche de bienveillance de la part de M. Petiet chargé d'une vaste administration pourrait être fort utile. Mon frère lui a ité recommandé déjà par mon ancien collègue, l'ex-tribun Goulard. La lettre est partie. Veuilles (sic), je vous prie, mon ami, prendre en considération ce que je vous écris, et supprimer de la lettre que vous avés [sic) bfen voulu écrire, une phrase qui compromettrait à la fois mon frère et M. Petiet lui-même, s'il ajp^issait ou faisait quelque démarche en s'appuyant d'un fait qui a beaucoup d'importance et qui, s'il était vrai, donnerait une certitude, tandis que nous n'avons que de l'espérance. Mille pardons, mon cher ami, de la peine que je vous donne, j'aurais été vous voir ce matin, sans un gros rhume qui m'a pris hier au sortir de l'Institut. « Mille respectueux hommages à M"* Allart.

« M.-J. CnBZfIBR. »

(Lettre inédite.) (3) J'ai sous les yeux une lettre d'Allart, en date du 16 mars 1817, où il fait ses adieux aux siens.

{a) Ce Petiet était, en 1801, ministre extraordinaire du goovemement français dan* la Cisalpine et fut témoin h l'acte de naissance d'Hortense. Voir plus haut.

42 B0RTEN8E AJLLART DC nélUTBNS

pain quotidien. En i8i8,on vit paraître, signé d'elle et sous le titre d' Albert ine de SainUAlbe^ un roman qu'elle dédiait à son frère et qui fut bien accueilli du public. Sigismond n'avait pas eu beaucoup plus de chance qu'elle. Nommé receveur général du département de la Roer, peu de temps après son mariage, il ne put empêcher que l'esprit frondeur et sarcastique de sa femme ne lui fît beaucoup d'ennemis à Aix-la-Chapelle. Il n'est pas jusqu'à l'Empereur qu'elle n'eût indisposé en lui parlant, comme on sait, à son passage dans cette ville :

— II paraît que vous écrivez, madame 1 Vous a-ton dit que je n'aimais pas les femmes de lettres?

— Oui, sire, mais je ne l'ai pas cru, — répondit Sophie.

— Et qu'avez-vous fait depuis que vous êtes ici?

— Trois enfants, sire 1

C'était évidemment très spirituel, mais l'Empereur ne goûtait pas cet esprit-là. Sigismond Gay fut destitué brutalement, en i8ii, sans avoir rien fait pour mériter cette disgrâce (i). Onze ans après, le 19 décembre 1822, il expirait à Âix-Ia-Chapelle, au moment où Hortense, sa pupille, aurait eu le plus besoin de lui, puisqu'elle avait perdu sa mère l'année d'avant.

(i) n fut remplacé par le père de d'Alton-Shée, compafi^non de plaisirs d'Alfred de Musset.

SA VIB

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44 HORTENSK ALLART DE M^ITENS

Voilà donc notre orpheline livrée pour ainsi dire à elle-même, à l'âge de vingt ans! Que va t-elle faire de la vie ? — Très réfléchie et très studieuse dès l'enfance, elle avait eu, aux approches de la première communion, sa petite crise de dévotion et de mysticisme, grâce à la lecture d'une Bible de Sacy, qui lui était tombée, je ne sais comment, sous la main. Son père y mit un terme en lui donnant à lire les œuvres de Jean-Jacques et la correspondance de Voltaire avec le grand Frédéric. Mais ce changement de direction, cette contrariété, n'eut d'autre résultat que de jeter le trouble dans son esprit en développant outre mesure sa curiosité naturelle. C'est au point que Bourdais, son médecin, conseilla, un jour, à son père, de brûler tous ses cahiers. Elle était alors si frêle et de santé si délicate qu'il lui arrivait de s'évanouir dans les rues. Quelques années plus tard, le même médecin se crut obligé de la pousser à l'étude pour calmer l'ardeur de ses sens (i). Son père songeait à la marier quand il mourut. Il est fâcheux qu'il n'y ait pas réussi : avec son tempérament et l'éducation qu'elle avait reçue, le mariage lui aurait été plutôt sain, surtout si on lui avait donné un mari à son goût. Malheureusement, les filles sans

(i) J'emprunte ces détails à une lettre de M<°« de Méritens à Sainte-Beuve, datée du lo novembre i845.

fortune qui ont été élevées dans le luxe trouvent plus facilement un amant qu'un mari, quand elles restent seules... Elle a raconté, dans ses Enchante^ mentSy(\\xt ce fut une femme qui éveilla sa sensibilité. Je le veux bien, mais le terrain chez elle était merveilleusement préparé : son âme vibrait aux moindres émotions. Et quelle était cette femme qu'elle a appelée Laure, comtesse du Vallon? Ni plus ni moins que M"*® Regnault de Saint-Jean d'Angély, veuve de Tancien ministre d'État, celle-là même qui, lors de la rentrée de Chateaubriand en France (1800), « invita le duc de Rovigo à le laisser à l'écart (i) », preuve qu'elle savait, suivant l'expression de René, « interposer sa beauté entre la puissance et l'infortune ».

Inutile de dire que M°*® Re^naull de Saint-Jean d'Angély était restée fidèle au souvenir de l'Empereur. Hortense avait encore cela de commun avec elle.

Dès i8i5, durant un court séjour qu'elle avait fait chez son oncle, à Aix-la-Chapelle, la jeune fille avait eu l'audace d'écrire au tsar Alexandre pour le supplier d'adoucir la captivité de Napoléon. Un peu plus tard, ayant appris que l'auguste prisonnier était malade, elle avait offert au général Bertrand d'aller le soigner à Sainte-Hélène. Ces détails ne furent pas étrangers, sans doute, à son entrée chez M"^ Bertrand, qui lui confia l'éducation de sa fille. Elle y resta environ deux ans, pendant lesquels elle écrivit ses Lettres sur M^^ de Staël et rencontra pour son malheur le jeune <( prélat romain » dont elle parle

|i) Mémoires dC outre- tombe ^ id. Biré, t. m, p. &o.

46 UORTBNSB ALLART DE IliRITKNS

en ses Enchantements. — Disons tout de suite que ce c( Jérôme » n'appartenait pas à la cléricature. M™® de Méritens en a fait un homme d'Église pour rendre le personnage un peu plus odieux et TÉglise aussi, car, lorsqu'elle rédigea son livre, elle était depuis longtemps brouillée avec elle. Jérôme était issu d'une très ancienne et très illustre famille portugaise dont il est fait mention dans les Lusiades. Il s'appelait le comte de Sampayo(i). Sa mère était une Irlandaise du nom d'Osborne. Hortense, en 1847, écrivait à Sainte-Beuve :

«r Ma jeunesse a été formée par Sampayo, un grand esprit, au dire de ceux qui l'ont connu, mais un esprit dédaigneux qui, à part la politique et le sublime, ne voyait rien (2). »

Parmi ceux qui l'ont connu, je peux citer M.Thiers et M. Mignet. Tous les deux, en effet, l'avaient en haute estime.

Il était alors âgé de vingt-quatre ans, avait une jolie figure et l'âme religieuse. Il n'en fallait pas davantage pour qu'Hortense fût séduite et conquise. Longtemps après elle était encore sous le charme de sa conversation. En juin i846, elle disait à Sainte- Beuve :

« J'ai souvent pensé, à propos de vous, que ce

(i) Un des frères de c Jérôme ■ fut lord Otborne, lequel s'intéressait tout particulièrement à Marcus Allart.

(a) Lettre inédile. — c Au Vallon, dit-elle dans ses Enchantements (p. 935), Jérôme me fit lire Adam Smith en causant de tout avec moi, en élevant beaucoup mon esprit. »

Christ, celle croix, ces chants du temple, ces douleurs du vendredi-saint à Rome, ce Vatican lugubre et poétique, toute cette fable de douleur et de dévouement valait mieux que ces petits mesquins penseurs qui vous éloignent de Dieu et vous déroulent. Oh ! que Sampayo était ferme là-dessus I comme il tournait en ridicule tous ces pauvres gens! et comme son fils (i) là-dessus a tous les mêmes propos, sans savoir même que son père les avait 1 Et comment autre chose qu'une race religieuse aurait-elle pu naitre de gens si amoureux (2) ? x>

Voilà qui nous renseigne exactement sur la religion du comte de Sampayo. Ce jeune homme, qui tenait de sa mère, était un catholique fervent, mais ses croyances religieuses ne Tempéchaient pas d'aimer les plaisirs et, dans son mysticisme, il trouvait aussi naturel de s'agenouiller devant une jolie femme que devant la madone.

Il aima donc et fut aimé. Hortense se donna à lui tout entière et n'en eut jamais de regret, quoiqu'il l'eût fait beaucoup souffrir. Elle était de ces âmes foncièrement bonnes qui ne connaissent pas la rancune et se consolent avec le souvenir. Le bonheur qu'elle avait goûté dans les bras d'un amant le sacrait en quelque sorte pour toujours à ses yeux. 11 le faut bien pour qu'à la mort de Sampayo, en 1844^ elle ait encore trouvé ce mot touchant sur lui :

(i) Marcas.

(9) Lettre inédite.

48 H0RTEN8B ALLART DE I|£rITKN8

« La mort de Sampayom'a fait croire qu'il serait mieux où il allait qu'ici-bas, mon chagrin en est compensé (i)l »

Or il y avait près de vingt ans qu'elle l'avait quitté, et dans quelles conditions, grands dieux t Elle était enceinte de ses œuvres. Plutôt que de subir l'affront de son dédain, elle était allée cacher sa honte à Florence, où Capponi Tavait reçue à bras ouverts et l'avait engagée, sur la foi de la Conjuration dAm^ boise^ qui fui son début dans les lettres, à cultiver spécialement l'histoire.

Cela se passait en 1826. Il semble que ce premier amour malheureux eût dû lui servir de leçon et la préserver de toute rechute. Mais, en digne fille de Montaigne et de Jean-Jacques, Hortense n'écouta jamais que la voix de la nature, et la nature lui disait : « Si ton esprit recherche le commerce des grands hommes, que ton cœur ne craigne pas de se donner à eux : en ce monde, il n'y a de vrai, il n'y a de bon que l'amour! »

Elle écrivait, un jour, à Sainte-Beuve :

(( Je pense que les moralistes s'égarent qui appellent poignée de main bien donnée pour les unes ce qui serait un crime pour des filles, à l'âge où cette poignée de main serait la plus douce. Si je rencontrais sur mon chemin une fille délicate, spirituelle et forte, je lui dirais de faire comme j'ai fait, de suivre noblement la nature. Il vaut mieux combattre

(i) Lettre iocdite à Sainte-B«uve, du amtrs i844.

au sein des passions que de combattre les passions, car la fille qui a un amant, même inférieur, vit, existe, respire, est dans la vérité, verse des larmes, en jouit, cède à la loi divine. Mais la fille qui combat la nature ne connaît que des tourments. Affreuse, ténébreuse, toute sa machine se détraque, c'est un ébranlement universel, et il vaut mieux mourir (i).»

Quand elle s'exprimait ainsi (i846), elle avait été, de 1829 à i83i, la maîtresse de Chateaubriand; de i83i à i836, celle de Bulwer-Lytton (le Warwick des Enchantements) (2); de 1887 à 1 83g, celle de

(x) Lettre ioëdite.

(a) Balwer-Lytton (sir Henry-Lylton-Earle), un des fils da général Balwer et le frère du grand romancier de ce nom, s'illustra dans la diplomatie et la littérature.Né en i8o4, il fut d'abord attaché à la légation de Berlin, puis il reçut une mission confidentielle pour la Belgique qui revendiquait son autonomie (i83o). Nommé successivement secréuire d'ambassade à Bruxelles (i835), à Gonstantinople (1837) et à Paris {1839) il devint, en 1843» ministre plénipotentiaire à Madrid. En mars 1848, à la suite de démêlés avec Narvaez, qui prétendait avoir trouvé sa main dans certains complots ourdis contre le gouvernement espagnol, il fut expulsé d'Espagne, mais le Parlement et le ministre approuvèrent sa conduite, et l'Espagne fut obligée de faire amende honorable. En 1849, Bulwer fut nommé miaistre résident à Washington, d'où il fut envoyé, en la même qualité, à la cour de Toscane, en i85a. En i856, il fut chargé par lord Palmcrston d'aller examiner rétat des provinces danubiennes. Enfin, lors du rappel de lord Radcliffe, ambassadeur près la Porte ottomane, en i858, il alla le remplacer À Gonstantinople. Membre à plusieurs reprises du Parlement, où d'ailleurs il ne joua aucun rôle, il épousa la sœur du comte Cowley» ambassadeur à Paris.

Au milieu de ses travaux diplomatiques, sir Henry Bulwer-Lytton (Lytton était le nom de sa mère; publia divers ouvrages dont quelques-uns firent assez de bruit: Un automne en Grèce (1836); /a France sociale, littéraire et politique (i834) ; la Monarchie des clas» Mes moyennes (i836); la Vie de Lord Byron (Paris, 1839); le Lord, le gouvernement et le pays (Londres, i836) et un Essai sur Talleyrand

5o HORTBNBE ALLART DE IfiRITBNS

Jacopo Mazzei (i), père de son second fils, né, comme le premier, à Florence(2); en 1841? pendant quelques jours, celle de Sainte-Beuve, qui resta son ami préféré; enfin, de i843 à i845, la femme pour rire de M. de Méritens. — Et ce qui prouve son honnêteté, c'est qu'elle avait passé de l'un à l'autre sans ruse et sans détour et qu'elle garda leur amitié.

Cette singularité faisait, non pas le scandale, mais l'étonnement de George Sand qui, elle, avait l'habitude de rompre avec ceux qu'elle lâchait.

Dans la préface des Enchantements ^ Lélia nous dit:

(1868)1 dont Sainte-Beaye prit texte pour «écrire ses remarquables articles sur M. de Talieyrand. Il mourut à Naples le 33 mai 187a.

(1) Son nom nous est donné par M"^* de Méritens elle-même dans ane lettre à Sainte-Beuve, qui avait écrit en tète : A garder, — En 1848, elle lui mandait ;

« M"* Hamelin n'est pas très contente de Gapponi, mais il est premier ministre à un mauvais moment, quand l'Italie veut s*unir. Le père de mon enfant est ministre avec lui (des Cultes) et le domine fort. » — (Lettre inédite.)

(3) Voici son acte de bapléme :

Extrait des registres de TEglise évangéliqne de Florence.

Henri-Marcus-Diodati, fils de Hortensc-Thérèse-Sigismonde-Alexandrine-Sophie Allart, de Paris.

Né à Florence, le vingt-un mars mil huit cent trente-neuf, a été baptisé par moi soussigné dans la chapelle de Téglise évangélique de Florence, le vingt-neuf avril de la même année.

Présenté au saint baptême par sa mère.

Témoins : André Vieusseux, domicilié à Florence; Jean-Jacques Kubly, domicilié à Florence.

En foi de quoi, j'ai signé ce certificat de ma propre main et l'ai revêtu du sceau de TEglise Evangélique de Florence.

Signé : Moïse Droin, chapelain de ladite Eglise et de la légation de Sa Majesté le roi de Prusse auprès de la Cour Impériale et Royale de Toscane.

« Elle ne veut pas éteindre les foyers qu'elle a allumés, elle les respecte et elle les entretient comme des autels, avec une coquetterie pieuse et charmante. Qu'on ne se scandalise pas ! elle se défend et se réserve pour l'homme dont elle partage la passion, elle confie ce nouvel amour à ceux qui lui redemandent le passé, elle échappe aux périls de ces entrevues, tout en avouant qu'elle en a senti le charme et l'émotion. Elle a pour principe de cœur qu'on ne cesse pas d'aimer ce qu'on a aimé, que ceux qu'elle a quittés par lassitude ou par crainte du joug étaient dignes de son éternelle tendresse, et elle laisse volontiers à ces amitiés le nom d'amour qui sied encore à leur délicatesse. Elle suit les travaux de ces esprits éminents, elle s'intéresse à leurs succès dans les lettres, dans la politique ou dans le monde, elle garde leur confiance intime qu'elle provoque par la sienne. Elle s'est emparée de leur estime, elle la conserve, et un peu de leur amour lui revient encore, par chaudes bouffées, bien qu'elle n'y prétende plus. Il y a dans tout cela une facilité de relations qui rappelle les amours philosophiques du siècle dernier, moins ce qui les gâtait, la galanterie libertine. »

On ne saurait mieux dire. Et, puisque nous sommes sur ce chapitre, épuisons le sujet. Un jour que Sainte-Beuve discutait avec M™° de Méritens le nombre d'amants que pouvait avoir décemment une femme, elle s'emporta et lui fit cette déclaration :

« Suis-je blâmable pour être moins prudente ou

52 HORTENSE ALLAI\T DE uéniTENS

plus jeune? Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas aimer comme vous autres? Amaury (i) voulait, pour être heureux, trois femmes à la fois. Souvenezvous-en, ou je chercherai la page. Ne dites donc pas qu'il ne faut pas dépasser trois amants dans toute sa vie. Ne mettez pas des nombres. Dites seulement qu'il faut garder l'honnêteté, l'estime, ne faire que ces choses qui ne sont pas toujours la passion, mais que Dieu voit et accepte, car c'est sa loi entraînante et invincible qu'il impose. »

Et, comme Sainte-Beuve ne voulait pas se laisser convaincre, Horlense revenait à la charge dans la lettre que voici :

« Il y a une question sur laquelle, monsieur de Port- Royal, vous étiez bien sûr que je vous reprendrais plus tard. Je vous ai dit : « Je porte ces choses devant Dieu I » Vous répondez : « Porte-t-on les besoins de la vie devant Dieu? » — On a pourtant inventé le jeûne, on y a attaché une idée religieuse, et, inventé peut-être pour se dompter, on a dépassé le but.

« Mais il est un besoin qui est tout mêlé de sainteté. Il est si doux et si entraînant, il renferme tant de dangers et il est si bien le père de la pudeur, qu'on a cherché tous les moyens de le dompter, et, comme il peut devenir grossier ou sortir même des lois naturelles, les chrétiens l'ont flétrijusque dans le mariage. Il en a été comme pour le jeûne. Mais, de même que vous dites que Montaigne est pure nature, il s'est

(i) DaDs Volupté»

trouvé bien des gens qui ont été aussi sur cela pure nature.

« C'est beau en soi et selon les gens. Votre amour, à vous, a été le plus beau et le plus saint du monde. Et telles ont été, je crois, les deux passions qui ont rempli ma vie (i). Mais si les gens aimés, organisés pour aimer, sont privés de ceux qu'ils aiment, ne peuvent-ils pas porter devant Dieu leur trouble et leur force et lui demander ce qu'ils en doivent faire ? Dieu les va-t-il mépriser pour ce trouble et cette force qu'il leur a donnés ? Il leur dit : « Allez, calmez-vous, vivez! » Sous cette inspiration on agit toujours le plus honnêtement et le plus loyalement du monde, on ne méprise, ni ne joue ses amants; si, au moment d'une rupture affreuse, on en a pris peut-être sans les aimer, et même avec horreur, on les a estimés comme des frères, on s'est intéressé à leur sort et on les a avertis, on a préservé leur repos et leur dignité. Ce premier désespoir passé et la nature calmée, on s'est laissé aimer, on a choisi par exemple le pcrc de mon deuxième enfant, le plus honnête homme du monde, qui, après la naissance de l'enfant, est venu m'offrir de m'épouser, ce que

(i) Elle voulait parler de Sampnyo et de Balwer. Longtemps après, le 36 septembre i8G3, elle s'exprimait ainsi sur eux dans ses Notes inédites: « Ce que j'aurais voulu, mais je n'en ai pas le talent, c'est établir les deux caractères de Jérôme et d'Henry, de façon qu'on les connût dans les lettres : l'un sublime, l'autre délicieux. M°>« de (Varens, Jalie, Corinne sont des personnages familiers. Chacun les connaît en France, on les nomme souvent. Quand on aurait dit Jérômef on aurait dit un grand amour, un héros de la pensée et du sentiment. Quand on aurait dit Henry ^ on aurait nommé ce qu'il y a de plus aimable, de plus léger, de plus doux, de plus voluptueux. »

54 houtensb allart de mâritens

j*ai refusé, parce qu'ayant voulu l'aimer je ne Tai pas pu, et que jamais mon ancienne amitié ne s'est changée pour lui en amour. J'avais porlé cet attachement devant Dieu, mais jamais Dieu n'est descendu entre nous. Entre Bulwer et moi, il est sans cesse présent, mais il m'en sépare pour certaines raisons. Et si, en arrivant d'Italie, je n'ai pas cédé à Bulwer, si je n'ai pas accepté l'appartement qu'il avait préparé pour nous deux, c'est parce que j'avais fait des serments devant Dieu, qui m'étaient plus chers que Bulwer et moi-même. Quand j'ai été occupée de vous, et libre pourtant par vos aveux, j'ai moins craint de le voir, et vous savez ce qui est arrivé, mais de nouveaux serments m'ont sauvée. Il y a une église rustique à Herblay, où, depuis des années, je vais me calmer et rêver, et là, au printemps. Dieu m'a donné de nouvelles espérances et a appuyé un homme qui demande sans cesse à m'épouser tout de suite. Il est d'une famille noble, et je crains sa famille, je crains sa jeunesse, je crains tout. Si vous m'aviez aimée, l'autre année, j'aurais voulu vivre libre pour vous, moins exigeante, moins violente que vous ne pensez. Mais qui sait? Laissons, selon votre tranquillité, les choses et les familles se déclarer... Si les passions nous étaient données faciles, si l'ambition, les lois, la pauvreté, la convention, les préjugés ne les gênaient pas sans cesse, il faudrait rester jeune, mais on est très heureux quand on garde le souvenir, la douceur des passions dans le repos de l'âme et l'enchantement de l'étude.

« Voilà ma morale, voilà ma morale, voilà ma morale! Daignez-vous l'approuver, monsieur? J'en dirais plus si je n'avais pas une plume qui n'est pas la mienne et me trahit. — Bonsoir donc (i) ! »

On voit qu'Hortense avait le courage de son opinion.

Et quel était donc cet homme de famille noble qui demandait alors sa main? — C'était M. de Méritens. D'après leur acte de mariage, que j'ai sous les yeux, il se nommait Napoléon-Louis-Frédéric-Corneille de Méritens de Malvézie, — ce qui n'était déjà pas mal; — mais Hortense nous apprend qu'il avait d'autres titres, sinon à sa considération, du moins à celle de d'Hozier. Il était de Malvézie de Marcignac l'Asclaves de Saman et l'Esbatx (d'où le pseudonyme qu'elle prit pour ses Enchantements). « Je date de Charlemagne, — disait-elle à Sainte-Beuve, — et nous avons fait les Croisades ! » Elle n'en était pas plus fière, d'ailleurs, et ce qui la ravissait surtout en M. de Méritens, c'est que, tf comme Richard Cœur de Lion, il était à la fois un héros et chantait admirablement A>. Il paraît qu'il avait eu a une conduite héroïque à l'armée dans les affaires de Lyon ». — Quelle occasion pour une Madeleine de racheter sa vie et de

(i) Uttre inédite.

56 HORTBNSE ALLART DE MERITENS

faire une fin I Oui, mais Horlense n'avait aucun goût pour le mariage, et tous ceux qui la connaissaient se demandaient si elle devenait folle (i).

En tout cas elle n'était pas pressée. Quand son « troubadour », comme elle l'appelait, venait lui faire la cour, elle lui parlait de Hume, dans lequel elle était plongée pour le moment, ou bien encore de Machiavel. N'ai-je pas dit que Capponi l'avait engagée à s'occuper d'histoire? Elle avait si bien suivi son conseil qu'elle venait de publier Y Histoire de la République de Florence (2). — Epouser Apollon, disait-elle à Sainte-Beuve, est la seule noce qui n'effarouche pas. Pour moi, je me fierais aux femmes qui ont ces craintes; quelle légèreté de se marier! Il faut au moins deux ans d'intimité avant cela (3). »

Cependant^ à force de l'ennuyer, M. de Méritens finit par obtenir gain de cause. Le 3o mars i843, il la conduisait à l'autel, dans la petite église d'Herblay (4), et, le lendemain, il partait avec elle pour

(1) En décembre 1843, elle dcrirait à Sainte-Beuve : « Vous ne médites pas un mot démon mariage, vous ne me dites pas en ami : « Achevez donc I » ou comme Bëraoçcr : « Arrêtez 1 » J'ai voulu amuser celui-ci en lui racontant comment les choses se sont passées. Tout est remis en février, la saison des amours, chez les Romains, du mariage. Ou vous dites : « Que m'importe cette perfide avec tous ses amants, ses adieux, sfs incertitudes, et l'Anglais, et le Languedocien, quelle femme légère et irrésolue I » Ou vous dites : « Pour Dieu, qu'elle ne revienne pas tendre et enchantée des poètes 1 Je suis tout ailleurs et elle doit le comprendre. » (lettre inédite.) (a) I vol. in-i8, chez Delloye, i843.

(3) Lettre inédite du mois de décembre 1843.

(4) Extrait des registres du mariage de la paroisse Saint-Martin, d'Herblay :

« L'an i843| le 3o mars, après les publications des 3 bans faites en

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