CHAPITRE II HORTENSE, BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND
I. — A propos du cinquantenaire de la mort de Béranger. — Pourquoi son nom ne peut périr. — La chanson dans « révolution des genres », — Béranger comparé à Lamartine et à Casimir Delavigne, de 4825 à 4828. — Caractère de son talent. — Béranger et La Fontaine. — Un mot d'Edmond About. — La chanson jugée par Béranger. — L'ancien Caveau des Panard et des CoUé. — La chanson de Béranger et la Ménippée, — Souvenirs d'enfance et de jeunesse, — Dejazet et la Lisette, — L'homme chez Béranger apprécié par Lamartine. — Son désintéressement. — Quelques mots sur la Lisette. — Qui fut-elle? — Acte de baptême de Judith Frère. — Une erreur de Thaïes Bernard à ce sujet. — La chanson du Grenier, — Lettre de Béranger à Hortense Allart sur un vers de cette chanson. — Le carnet de Lisette au Musée Carnavalet. — La bonhomie de Béranger. — Ce qu'en pensait Sainte-Beuve. — Comment avait été formé le chansonnier. — Ses premiers essais poétiques. — Influence de Henri de Latouche sur lui. — Béranger et le Romantisme. — Une lettre de lui à Sainte-Beuve. — Ce qu'il disait à Alfred de Musset et à Victor Hugo, — Ses relations avec Lamartine.
II. — Chateaubriand à Rome, en 4828. — Une lettre de lui à Villemain. — Le tombeau de M™* de Beaumont. — Promesse mal tenue. — Lettres d'amour de Chateaubriand à Mme de C'*" en 4823. — Ses relations avec Mme Hamelin. — « Rivale de Mme Récamier à sa manière. » — Hortense Allart rend visite à Chateaubriand. — Sa liaison avec lui. — Témoignage du comte d'Hausson ville à ce sujet. — Quand Chateaubriand revient en congé à Paris, Hortense l'accompagne et descend auprès de chez lui.
BÉAANGKR KT CHATEAUBRIAND yg
III. — Bëranger à la prison de la Force. — Hortense va Vy visiter et le met en rapports avec Chateaubriand. — Lettres de Béranger à cet égard. — Chateaubriand et le parti libéral.
— Son amour de la popularité. — Un mot de Benjamin Constant. — Chateaubriand ofifre à Déranger un siège à l'Académie française. — Leur liaison fait le scandale de la presse monarchiste.
IV. — Le roman de René et d'Hortense. — Le restaurant de r Arc-en-ciel, — Leurs promenades au Champ de Mars et au Jardin des Plantes. — Une page des Enchantements de Prudence. — La chanson préférée de Chateaubriand. — Reproche que Sainte-Beuve adresse au grand enchanteur. — Voyage d'Hortense en Angleterre. — Elle y fait la conquête de Bulwer. — Chagrin de Chateaubriand à cette nouvelle. — Il s'en console et pardonne à l'infidèle. — Quelques lettres de lui à elle. — Preuve que leurs relations durèrent jusqu'à la mort de René. — Extraits de la correspondance inédite d'Hortense avec Sainte-Beuve. — Sur la mort de Mmo de Chateaubriand. — Comme quoi Mme Récamier fit bien en refusant de se marier in extremis avec René.
V. — Comment Chateaubriand écrit l'histoire. — Ce qu'il dit dans ses Mémoires de la chanson que lui fit Déranger. — Son départ pour la Suisse en 1831. — Béranger le désapprouve.
— Pensée de derrière la tête de Chateaubriand. — Il voulait une chanson et prie Déranger de la lui faire. — Déranger consulte Henri de Latouche et cède. — Impatience et intrigues de Chateaubriand à ce sujet. — Déranger lui lit quelques couplets lors de son passage à Paris. — La chanson parait enfin dans le National. — EfiFet qu'elle produit. — Chateaubriand y répond et rentre en France. — Son arrestation. — Son internement, sa mise ^en liberté. — Il repart pour la Suisse. — Son Mémoire sar la captivité de la duchesse de Berry . — Il est poursuivi de ce chef. — Craintes de Déranger à cet égard. — Lettres de Chateaubriand à Hortense Allart. — Son roman projeté de Valentine.
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Il y a eu cinquante ans le 17 juillet (i) que, « dans des funérailles aussi grandioses et plus unanimes que celles de Mirabeau, la France ensevelit son poète favori dans la personne de Béranger (2) »*
Cinquante ans 1 c'est une lourde pelletée de terre sur la tête et surToeuvrede ceux qui, à un titre quelconque, occupèrent de leur vivant l'opinion publique. Comptez les écrivains en vogue qui, durant ce laps detemps, sont tombés dans Toubli!... J'entends dire qu'on ne lit plus Béranger. Il est certain qu'on ne le chante plus guère. Néanmoins, il est du petit nombre des élus dont le nom ne peut périr, d'abord parce qu'il incarne un genre qui, malgré tout, a sa place marquée dans la littérature, ensuite parce qu'il représente mieux que personne l'esprit frondeur et libéral qui détermina la Révolution de Juillet.
Ferdinand Brunetière, en dépit de sa théorie de l'évolution des genres, — car je ne vois pas pourquoi la chanson n'aurait pas évolué comme le reste, — ne comprenait pas plus Béranger qu'il n'estimait Baudelaire. Il rougissait, il s'enflammait à la pensée que le chansonnier de la Mère Gré ffoire daiTsiipn être de l'Académie, s'il l'avait voulu, et je l'aurais proba-
(i) Béranger était mort la veille, rue Vendôme, n© 5. (2) Lamartine : Souvenirs et portraits, t. II, p. 279.
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blement scandalisé en lui disant que je donnerais tout le bagage poétique des Campenon, des Legouvé et des Baour, — qui barrèrent en 1824 le pont des Arts à Lamartine, — pour sept ou huit chansons de Béranger, dont le Roi d'Vvetoty le Dieu des bonnes gens j le Vieux drapeau et le Juif errant t
C'est pourtant vrai. Sous la Restauration, de 1826 à 1828, entre le cénacle de la Muse française et celui de Joseph Delorme^ la critique était unanime à mettre Béranger sur le même rang que Fauteur des Méditations et celui des Messéniennes» Dieu me garde d'en faire Témule de Lamartine, mais j'estime qu'il vaut bien Casimir Delavigne, et c'est un fait reconnu de tous qu'il a élevé la chanson à la hauteur de l'ode. Chateaubriand disait qu'il l'avait élevée jusqu'à la gloire (i). On a discuté longtemps le point de savoir s'il connaissait le latin. La chose n'a pas grande importance à mes yeux, tant de gens l'ont appris qui n'en ont rien retenu ! mais on ne saurait contester que ses chansons soient très latines, j'entends qu'elles sont essentiellement françaises de tournure et d'accent. Je trouve même que, pour la langue et l'esprit, elles ont un grand air de parenté avec les fables du Bonhomme.
— Faites-moi donc une fable de La Fontaine 1 — disait un jour Edmond About à un jeune poète qui se moquait devant lui de notre fabuliste.
Faites-moi donc, dirai-je à mon tour aux jeunes
(i) Lettre de Chateaubriand à Déranger, du 27 avril i83o. Corresp, de Béranger, t. I, p. 4o6.
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aèdes qui n*ont que du mépris pour notre chansonnier, faites-moi donc une chanson de Déranger, ou seulement une chanson d'Hégésippe Moreau, son meilleur élève !
La chanson est un genre beaucoup plus difficile à traiter qu'on ne croit :
(( Sans doute, la pensée acquiert de la vigueur, grâce au refrain; mais cette obligation de l'asservira ce même refrain en gêne le développement et l'étendue. Cette obligation d'enfermer une pensée élevée dans un petit espace ôte de la clarté à l'expression. Il est très difficile de rester simple et naturel sans sortir de son sujet. Il faut amener le refrain sans que cela paraisse forcé, et on n'y arrive que par le travail le plus assidu et le plus persévérant (i)... »
Tel était l'avis de Béranger, qui en vaut bien un autre.
Pour apprécier tout le mérite de ses chansons on n'a qu'à les comparer à celles de l'ancien Caveau. Quelle différence! Dans l'ancien Caveau des Collé, des Panard, des Désaugiers, on ne chantait que la gaudriole, l'amour et le bon vin. Du jour où la politique s'empara de Déranger, car il avait commencé, lui aussi, par s'exercer sur les mêmes thèmes, il ajouta deux cordes graves à son instrument, — qu'il appelait modestement une vielle, — la corde satirique et la corde patriotique, et sa chanson devint la sœur de la Ménippée. Seulement, la Ménippée n'avait
(i) Lettre à M"« de Solms. Corresp. de Béranger, t. IV.
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pas dépassé les cercles littéraires et fut Tarme en quelque sorte d'une élite, tandis que les chansons de Béranger pénétrèrent, grâce aux colporteurs, dans les couches profondes du peuple et jusque dans les provinces les plus éloignées. Mon enfance et ma jeunesse ont été bercées par elles ; c'est pour cela, sans doute, que j'en ai gardé si bon souvenir. Ma mère savait par cœur le Roi d* Yvetot, le Vilain, la Bonne vieille, la Lettre à PAcadémiey etc. Et il fallait l'entendre, l'hiver, à la veillée, chantonner ces couplets spirituels en filant sa quenouille de lin. Souvent mon père lui donnait la réplique ; mais, comme il avait été soldat, — il avait fait le siège d'Anvers, — il chantait de préférence les chansons patriotiques : les Gaulois et les Francs, le Bon Dieu, le Vieux drapeau.
A dix ans,j'emboitais le pas dans la rue aux conscrits qui tiraient au sort et je disais avec eux :
Conscrits, aupas^
Ne pleurez pas.
Marchez au pas.
Au paS; au pas, au pas, au pas...
Quand j'en eus vingt-cinq, celle qui avait créé la Lisette acheva de ce côté mon éducation . Elle était alors presque octogénaire, mais elle avait encore toute sa jeunesse d'esprit, et je n'oublierai jamais les huit jours qu'elle passa sous mon toit. C'était à Nantes, en 1874. Ah! la Lisette, la Lisette t qui n'a pas entendu Déjazet la chanter de sa voix grésillante
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et nasillarde ne peut imaginer le charme qu^elle y mettait. C'était vraiment le comble de Fart !
Voilà pour le chansonnier. — Et Thomme? dirat-on. — « L'homme chez Déranger, répond Lamartine, était immensément au-dessus du poète (i). » Quel plus bel éloge?
Sainte-Beuve aimait à répéter que pour bien juger quelqu'un, il était indispensable d'être renseigné sur la façon dont il se comportait avec les femmes et dans les affaires d'argent. Voyons comment Béranger se comportait sur ces deux points.
Nous savons déjà qu'il était d'un désintéressement absolu, qu'il refusa toute sa vie d'accepter quoi que ce soit du pouvoir et qu'il mourut, comme il avait vécu, dans une condition plutôt médiocre.
En i834,il faillit se brouiller avec Hortense AUart parce qu'elle s'était permis d'ouvrir à son insu une souscription publique afin de lui venir en aide :
« En vérité, ma chère Hortense, ce n'est pas de vous que je me serais attendu à avoir jamais pareil désagrément I Sans comprendre les gens, on doit pouvoir les connaître. Or, vous deviez assez m'avoir vu de bizarreries pour vous figurer qu'il ne me conviendrait pas d'être ainsi mis à la merci du public ; qu'il y avait une portion de moi que je ne voulais pas livrer aux regards de tout le monde, et qu'on peut être chansonnier et avoir pourtant une certaine pudeur... Savez-vous qu'en province j'ai trouvé des
(i) Souvenirs et Portraits , t. II, p. 3oo.
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gens de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pour 5oo.ooo francs? Un demimillion, quelle aubaine pour un pauvre diable 1 Selon ces calculateurs et un peu selon moi, les notabilités se seraient empressées de concourir à cette bonne œuvre: ministres, pairs de France, préfets, etc. Que sais-je ? Des princes même seraient venus se réunir aux braves gens de la classe ouvrière pour m'enrichir à tout jamais. Ehl c^est justement cela qui m'a dû faire peur, plus peut-être que toutes les raisons que je vous ai données (i). »
Dans ses rapports avec les femmes il n'était guère plus compliqué.
Quoiqu'il ne fût pas beau, loin de là, il eut toujours beaucoup de succès auprès d'elles. Jeune, elles le recherchaient pour son esprit et ses talents; vieux, pour sa bonhomie, sa popularité, la sagesse de ses conseils. Mais en dehors de ses amours avec Lisette et de quelques passades avec des femmes plus ou moins faciles, il n'eut pas, à proprement parler, d'aventurer galantes. Il aimait la femme pour elle-même, pour ses qualités et ses charmants défauts, mais il s'en méfiait comme de la peste (2). Il écrivait une fois à Hortense AUart :
(1) Lettres choisies de Béranger à Hortense AUart. Voir à YAp' pendice.
(2) Quelques mots sur la Lisette. — Qui fut-elle an juste? Bien malin qui pourrait le dire, Béranger en ayant gardé le secret. Je crois qu'il a célébré sous ce nom les diverses amours de sa jeunesse, comme Lamarlir c a célébré les siennes sous le nom d'Elvire. Cependant, c'est
« Vous avez bien cherché, coquette (car vous l'avez été avec moi et peutrêtre avec moi seul), à me faire tomber à vos genoux, mais j'ai si bien deviné
M}^* Judith Frère, son amie d'enfance^qui a fini par incarner la Lisette aux yeux du public, comme M^^* Charles le personnage d'Elvire.
Thaïes Bernard, son biographe, raconte qu'elle était fille d'un maître d'armes et qu'elle naquit, en 1777, rue Montorgueil, dans un ancien hôtel qui portait alors l'enseigne du Roi cT Yvetot, C'est une double erreur : elle était fille d'un maître pâtissier et vint au monde rue Sainte-Marguerite, proche Saint-Germain-des-Prés, comme il appert de son acte de baptême, inédit jusqu'à présent :
Paroisse Saint -Sulpicb. — Le i5 du mois de septembre de l'année 1778 a été baptisée Fraoçoise-Nicole-Judith, née d'hier, fille de Louis Frère, maître pâtissier, et de Magdeleine^udith Bourgeois, son épouse, demeurant rue Sainte-Marguerite. Le parrain, Nicolas Bourgeois, de Paris, la marraine Françoise Joubert, épouse de Charles Frère, grand-père de l'enfant; le père présent et ont signé...
(Communiqué par Edmond Beaurepaire, conservateur adjoint de de la Bibl. Saint-Farffeaa,)
Et le Grenier, dira-t-on, le fameux grenier popularisé par la chanson? Il existe toujours; il est situé rue de Bondy et boulevard Saint-Martin, 78, et certainement mademoiselle Judith en fit l'ascension plus d'une fois; mais, en ce temps-là, ce n'était pas elle qui était Lisette, c'était plutôt cette folle de petite cousine, nommée Adélaïde Paron, qui, un jour de nivôse 1801, donna un fils à Béranger. Elle était jolie, dit l'histoire, et dame 1 . . •
J'ai su depuis qui payait sa toilette.
Quand parut la chanson du Grenier^ ce vers effaroucha plus d'une lectrice, et Béranger dut s'expliquer. J'ai sous les yeux la réponse qu'il fit à Hortense Allart — qui pourtant n'était pas bégueule. — Elle est datée d'un autre grenier, celui de la Force, a a mars 1829 :
« Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous avait choquée dans le Grenier^ je vous l'aurais dit. Ah 1 ma chère amie, que nous entendons l'amour différemment ! A vingt ans, j'étais à cet égard comme je suis aujourd'hui. Vous avez donc une très mauvaise idée de cette pauvre Lisette? Elle était cependant si bonne fille! si folle! si jolie I Je dois même dire si tendre ! Eh quoi I parce qu'elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe, vous vous fâchez contre elle. Vous n'en auriez pas eu le courage, si vous l'aviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien ! D'ailleurs, elle n'eût pas mieux demandé de tenir de moi ce qu'elle était obligée d'acheter d'un autre. Mais comment faire? Moi j'étais si pauvre 1 La plus
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que c'était pour voir comme je m'en relèverais que je n'ai fait que sourire de vos ag-aceries. Bien m'en a pris, ma foil Comme vous vous seriez amusée à bouleverser ma pauvre tête I Quand on est sujet aux mi/^raines, on évite avec grand soin les voitures qui cahotent leur monde, surtout quand il n'y a que des cahots à attendre. Les bonnes places n'auraient pas
petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade pendant huit jours, panade que je faisais moi-méme> en entassant rime sur rime, et tout plein de l'espoir d'une gloire future.
a Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir, sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires ! Oh I que la jeunesse est une belle chose, puisquelle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Employez bien ce qu'il vous en reste, ma chère amie. Aimez et laissez- vouç aimer ; j'ai bien connu ce bonheur ; c'est le plus grand de la vie. Mais n'aimez pas avec votre tête ; arrivée à mon âge, vous n'oseriez pas regarder en arrière, car vous ne seriez suivie que par les squelettes de vos illusions. Matérialisez un peu plus l'amour que vous ne l'avez fait jusqu'à présent. Il me semble que cela est aussi nécessaire aux femmes qu'à nous. »
Après cela, qui pourrait en vouloir à Lisette?... Mais l'autre, la dernière, la vraie, avait-elle été toujours sage? Hum I huml... Il y a à Carnavalet un petit carnet d'elle qui la trahit sans en avoir l'air. Ce carnet est daté de iSaa par le calendrier sur lequel il s'ouvre. Or, sur un feuillet je lis cette respectueuse formule d'amour signée d'un nom qui ne courait pas les rues :
// love from ail my heari, my sweet darling Judith, my dear sweet heart.
Lord Sidney Ramsay.
Admettons que cet Anglais de marque ait précédé Béranger dans le cœur de Judith, le piquant de l'affaire, c'est que vingt ans plus tard, en 1840, pendant que notre chansonnier vivait retiré à Tours, il s'en . fallut d'un cheveu qu'il ne délaissât Judith pour une dame anglaise. Il avait alors soixante ans. II eut peur et alla se cacher comme un voleur chez un ami, à Fontenay-sous-Bois. Quand il revint auprès de Lisette, il avait triomphé, de l'amour et je ne serais pas surpris que, dans le pardon de Judith, ne se fût glissé le souvenir ;.. de lord Sidney Ramsay.
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été pour moi, qui n'aurais servi qu'à compléter l'équipage, en single ou en lapin. Oh 1 je ne m'embarque pas ainsi... (i). »
On voit que Déranger ne se faisait aucune illusion sur les hommages que lui rendait le sexe aimable. Il est vrai qu'en aucune matière il ne s'en faisait accroire. Je serais même tenté de lui reprocher sa trop grande modestie, et, quand Sainte-Beuve le traitait de faux bonhomme, sans nous dire en quoi il l'était, j'ai idée que c'était précisément son excès d'humilité qui lui portait sur les nerfs. Le comble de la modestie ne consiste-t-il pas à dire assez de mal de soi pour en ôter l'envie aux autres ?
Le i3 mars 1842, il écrivait à Louise Colet :
« Appelez-moi Béranger tout court, comme le font tous mes^amis et bien d'autres encore, même parmi les femmes, sans que cela tire à conséquence : j'ai soixante-quatre ans. Ce dont je vous prie aussi, c'est de ne plus m'admirer. Aimez-moi assez pour renoncer à cette petitesse. Vous avez tout ce qu'il faut pour prendre la mesure de vos contemporains, et surtout d'un homme comme moi, qui n'ai qu'un talent limité, du sens commun et peu de chose de plus (2). »
Le <( sens commun » fut, en effet, la grande force de Béranger et ce qui, toute sa vie, le fit rechercher
(1} Lettres choisies de Béranger kHortenae AUart.Voir à V Appendice (a) Quarante-cinq lettres de Béranger à Louise Colet.
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des hommes les plus considérables (i). Quant au « peu de chose de plus » qu'il daignait se reconnaître, c'était peut-être un grain de génie. En tout cas, la sûreté de son jugement s'exerçait sur les sujets les plus divers et dans les situations les plus difficiles. On ferait un volume exquis avec les sentences et les aphorismes qui tombaient tout naturellement de ses lèvres d'épicurien. Il disait par exemple :
« On ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris ! — Le chef-d'œuvre de l'humanité, c'est un gouvernement. — On n'abolit pas la royauté, on l'use I »
Formé à l'école de Ducis et d'Antoine Arnault, qu'il avait rencontrés chez madame Regnauit de Saint-Jean d'Angély, belle-sœur de l'auteur de Germanicusy Déranger n'avait que médiocrement goûté les premiers essais de la littérature romantique, les premières MessënienneSy entre autres. Il trouvait que Casimir Delavigne faisait trop bien le vers, qu'il était « trop uniformément élégant » , que Waterloo et la Mort de Jeanne d'Arc n'étaient que « des déclamations de collège », enfin que Delavigne avait « le reflet grec, mais qu'il manquait du génie (2) ».
Cependant, à la différence de la société qu'il fréquentait alors, le Génie du christianisme l'avait rempli d'un saint enthousiasme. C'est au point que, sous son influence, il avait entrepris, vers i8o4,
(1) « J'ai plus de logique qu'il n'est, dit-on, donné à un poète d'en aroir », écrivait-il un jour à Hortense. [Lettres choisies, — Voir à V Appendice.)
(2) Lettre à Napoléon Peyrat. Cf. Béranger et Lamennais.
go HORTBNSI ALLAKT DE MERITBNS
c'est-à-dire plus de dix ans avant Lamartine, de composer un poème sur Clovis et de faire des Méditations (i).
La publication des poésies d'André Chénier et les leçons de versification qu'il avait reçues, peu avant de Henri de Latouche le rendirent plus sévère pour lui-même et plus maître aussi de son instrument. Car il ne faudrait pas croire qu'il arriva du premier coup à la maîtrise. Il avait, au contraire, le travail long" et pénible : il raconte que, dans ses meilleures années, il ne fit jamais plus de quinze ou seize chansons (2).
Ce fut Henri de Latouche qui le mit en rapports avec les poètes du premier Cénacle, notamment avec madame Desbordes- Valmore (3), qui, elle aussi, avait été son élève — et même quelque chose de plus. — Mais Béranger ne se lia véritablement avec Hug-o, Sainte-Beuve et Musset qu'en 1829, pendant qu'il
(i) Il raconte aussi dans sa Biographie qu*il fréquenta les églises aux heures de solitude et se livra à des lectures ascétiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, lorsqu'il chanta pour la première fois, chez M. de Jouy, le Dieu des bonnes gens, qui pommence par ce vers : Il est un Dieu, devant lui je m'incline 1
ce fut un soubresaut général, à peu près comme chez M^e d'Epinay, le jour où Jean-Jacques Rousseau, se levant au milieu des sarcasmes fort impies de d'Holbach et de Diderot, dit tout haut : « Eh bien, moi, Messieurs, je crois en Dieu! » (Legouvé, Soixante ans de Souvenirs, t. I, p. a 16.)
(a) Cf. Ma Biographie, p. 896 (éd. in-3a contenant les Poésies posthumes, i858).
(3) Sur les relations de Latouche avec M«« Desbordes- Valmore, Cf. notre Sainte-Beuve, — Béranger disait de Marceline qu'une sensibilité exquise distinguait ses productions et se révélait dans toutes ses paroles.