BÉRANGBK ET CHATEAUBRIAND QI
était enfermé à la Force (i). Encore garda-t-il visà-vis d'eux une sage indépendance et tout son franc parler. Nous avons une lettre fort précieuse de lui à Sainte-Beuve, à propos des Consolations . Il lui écrivait au mois de mars ou avril i83o :
«Mon cherDelorme, sachant que j'ai écrit à Hugo au sujet à'Hernaniy peut-être, en recevant ma lettre, allez-vous croire que je me veux faire le thuriféraire de toute Técole romantique. Dieu m'en garde I Et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remerciements pour les doux instants que votre nouveau volume m^a procurés. Il est tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s'est épuré d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je trouverais bien à guerroyer contre quelques mots, quelques phrasesl mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vousmême qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C'est ce que je vais faire au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques {2). »
Vers le même temps, il écrivait à Musset, qui lui avait offert ses Contes d'Espagne et d'Italie :
(i) Od sait que tout Paris défilait alors dans sa cellule et le comblait de cadeaux de toutes sortes. Je vois dans sa Correspondance que Musset-Pathay, le père d'Alfred, lui envoya son livre sur Jean- Jaegnes Rousseau ; Fontaney, les Etudes françaises et étrangères d'Emile Deschamps; Henri de Latouche, sa Fragoletta; Rouget de Lisle, ses Chants français.
(a) Correspondance de Béranger, t. I, p. 4oo.
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résultat, qu'il ne devine peut-être pas. Forcé de se traîner sur un fonds commun, il est resté vrai, au moins dans la plus grande partie de son œuvre. Depuis longtemps, dit-on, T Allemagne, l'Angleterre ont cette poésie-là. Ce n'est pas par imitation qu'il l'a trouvée; il est trop dédaigneux d'autrui pour cela. Vous sentez, mon ami, que je ne parle pas delà construction du roman, sous le rapport raisonnable. Il y a énormément à critiquer quant aux moyens. Quant à l'exécution, il faut convenir aussi qu'il y a dans ce poème une surabondance pleine de fatuité. Cela convenu, Jocelyn est, suivant moi, le plus beau monument de notre poésie actuelle. Il est surtout d'un heureux exemple : il fait entrer la poésie élevée dans le domaine du vrai. La narration en est très souvent parfaite, et je ne croyais pas Lamartine capable de narrer. Que notre ami Quinet lise Jocelyn. On ne sera jamais un grand poète français sans ce don précieux (i). »
Cependant, à cette époque, Déranger refusa encore de se rencontrer chez Lebrun avec Lamartine, « parce qu'il appartenait à un monde faux qui ne lui convenait pas et qu'il trouvait inutile de rechercher un homme éminent dont on ne croit pouvoir aimer que le talent (2) ».
Cette situation se prolongea jusqu'en 1842. On connaît le discours de Lamartine sur les chemins de fer. Ce fut ce discours admirable qui le mit en
(i) Lettre à Hippolyte Fortoul, du 6 avril i836. (3) Lettre au même, du 6 mai i836.
BÉRANGBK BT CHATEAUBRIAND gS
contact avec Béranger, preuve qu'il voyait juste quand il disait au chansonnier, adversaire, comme tant d'autres, des voies ferrées, que « c'était plus qu'une industrie, que c'était un sens qui poussait à l'homme (i) ».
Le 2 1 mars de cette année, à la suite d'une visite que Béranger lui avait faite quelques jours auparavant, Lamartine le pria à dîner « avec eux seuls (2) ». Et de ce jour mémorable il n'eut pas d'ami plus dévoué. Béranger entra peu à peu dans ses vues politiques, qui consistaient à préparer « le terrain d'un gouvernement qui eût l'unité monarchique et la dilatation républicaine ». Les Girondins achevèrent de le conquérir, et voici en quels termes, le 2 mars 1 848, il appréciait le rôle de Lamartine à l'Hôtel-de-Ville :
« Lamartine a été admirable, et la France ne reconnaîtra jamais assez le service qu'il lui a rendu au mépris de ses jours. Je le répète souvent : Voilà le premier poète qui ait été propre aux grandes choses. Qui s'en serait douté, il y a quinze ans (3) ? »
(i) Lettre de Lamartine à Béranger^ du 6 mars i84a.
(a) Lettre du même au même, du i4 mars i84a.
(3) Lettre à M. le François. — Quand Lamartine tomba du pouvoir, Béranger fut révolté de l'ingratitude publique. Il écrivait, le 3 février x853, à M. Gilhard : <( Le pauvre Lamartine, dont vous me parlez, est étendu depuis six jours dans son lit, malade de chagrin, me dit-il. Rien de plus affligeant que de voir un pareil homme dans cette triste situation. Gomment ne se trouve-t-il pas un riche capitaliste qui se fasse honneur de le tirer de là? Se séparer de ses propriétés a toujours été pour lui le parti devant lequel il a reculé; ce qui a accumulé les intérêts et accru par conséquent son embarras. » [Corresp. de Béranger, t. IV, p. 179.)
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Quelque temps aviant, une grande dame demandait à Béranger quelques vers pour son album. Comme la page qu'on lui tendait contenait ce quatrain de Lamartine :
Dans ce cimetière de gloire Vous voulez ma cendre. A quoi bon ?
Pendant que j'inscris ma mémoire Le temps pulvérise mon nom.
il écrivit au-dessous ;
Si le temps, pour montrer jusqu'où va son empire. Pulvérise, en e£Fet, le beau nom que voilà.
Qu'il daigne, sur les vers que j'ose encore écrire, Jeter un peu de cette poudre-là (1) î
Je pourrais multiplier les citations et les anecdotes, mais j'ai hâte de montrer Béranger dans ses relations avec le père même du romantisme, autrement dit avec Chateaubriand. C'est en i83o que ces deux hommes se lièrent ensemble, et comme, à mon avis, elle n'a rien fait de plus glorieux en ce monde, je SUIS heureux de dire tout de suite que c'est Hortense AUart qui leur servit de trait d'union.
Lorsque Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Rome, en 1828, il avoue qu'il éprouva une secrète joie en pensant à tous les souvenirs qu'il y avait lais-
(i) Vers publiés par M»« Valentinc de Lamartine dans les Poésies inédites de son oncle.