‹ Hortense Allart de Méritens: dans ses rapports avec Chateaubriand, BérangerChapitre 14 sur 42 · BÉRANGER ST CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

BÉRANGER ST CHATEAUBRIAND

ses. Mais il faut croire que cette joie fut de courte durée, car, le 3 novembre 1828, — vingt-cinq ans jour par jour après la mort de M^^ deBeaumont (i), — il écfrivait à M. Villemain :

« Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de Rome, elle a suspendu en moi le mal de pays que j'ai fort. Ce mal n'est autre que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je voyais autrefois : mon débris n'est pas assez grand pour se consoler avec celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces décombre des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer le temps : je remonte dans le passé je vois ce que j'ai perdu et le bout de ce court avenir que j'ai devant moi : je compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce que j'admirais,et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes honneurs, accablé du sirocco ou bercé par la tramontane. Voilà toute ma vie, à un tombeau près, que je n'ai pas encore eu le courage de visiter (2). »

Cette tombe était celle qu'il avait fait élever à Pauline, dans l'église Saint-Louis-des-Français.

Et pourquoi ne l'avait-il pas encore visitée ? C'est peut-être qu'elle lui rappelait des engagements sacrés qu'il avait mai tenus.

(i) On sait qu'elle moarut à Rome dans les bras de Chateaubriand, le 3 novembre i8o3.

(2) Mémoire$ d* Outré-tombe f éd. Biré, t. V, p. 61.

Quelques înstants avant de mourir, Pauline de Beaumont lui ayant fait promettre de reprendre M"*' de Chateaubriand, il l'avait reprise, mais dans des conditions telles que les apparences seules étaient satisfaites. Elle n'avait pas cessé d'être sa « veuve ». Ilavait beau maintenant être sexagénaire, Tâge même n'avait pu Fassagir, et, depuis i8o3, sa vie n'avait été qu'une succession d'intrigues et d'enchantements. Naguère encore, pendant qu'il était ministre des Affaires étrangères,en pleine guerre d'Espagne, alors qu'il paraissait absorbé par l'importance des événements, il adressait à une dame inconnue, que je crois avoir démasquée (i), les déclarations d'amour les plus folles qui soient jamais parties de sa tête, je n'ose dire de son cœur :

a Vendredi matin [12 septembre 1823], « Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore,

(i) Quand je publiai, dans les Annales romantiques (n** d'août 1904), es lettres de Chateaubriand que je reproduis ici, tout le monde chercha la femme, et les plus avertis, voire celui qui m'avait communiqué ces lettres, se perdirent en conjectures. Cependant longtemps après, une toute petite phrase de Sainte-Beuve éveilla mes soupçons et me mit sur la trace. Cette phrase disait : « Il y eut bien aussi pour motif à ce départ de M>°* Récamier, en i8a3, une petite pointe de jalousie au sujet d'une fort jolie et très spirituelle dame, M"* de C***, qui était alors très fêtée au ministère des Affaires étrangères. » {Causeries du Lundi, t. XIV, p. 877.) Quelle était cette M«« de G*** ? Je fis une enquête très sérieuse et au bout de quelque temps j'acquis la conviction, pour ne pas dire la certitude, qu'il s'ag;issait de la femme d'un futur maréchal de France. — Lire dans les Annales romantiques de juillet-octobre 1907 l'histoire complète et 1res circonstanciée de cette liaison romanesque de Chateaubriand.

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je l'aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d'Amélie; j'oublie tout depuis que tu m'as permis de tomber à tes pieds.

« Oui, viens au bord de la mer, où tu voudras, bien loin du monde. J'ai enfin saisi le rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'est toi que j'aiadorée longtemps sans te connaître. Tu sauras toute ma vie; tu verras ce qu'on ne saura qu'après moi (les Mémoires). J'en ferai dépositaire celui qui doit nous survivre. Prends ici tout ce que j'y mets pour toi.

« Demain, à deux heures, j'irai te les redemander (les Mémoires).

« Que le ciel ne m'ôte pas mon bonheur. A toi pour la vie.

« 5 octobre 1823.

« On t'a envoyé hier au soir la dépêche télégraphique qu'on est venu prendre chez moi. Tu sais tout; tu vois mon malheur. Je suis forcé de t'obéir et de rester ici pour cet immense événement. J'envoie Hyacinthe (i) te porter cette lettre. Ainsi, je perds cette nuit que j'aurais passée dans tes brasl... Ah! je puis t'écrire sans contrainte, te dire que je donnerais le monde pour une de tes caresses, pour te presser sur mon cœur palpitant, pour m'unîr à toi par ces longs baisers qui me font respirer ta vie et te donnent la mienne... Tu m'aurais donné un fils ; tu aurais été la mère de mon unique enfant. Au lieu

(i) Hyacinthe Pilorgc, ion secrétaire.

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de cela, je suis à attendre un événement qui ne m'apporte aucun bonheur. Que m'importe le monde sans toi? Tu es venue me ravir jusqu'au plaisir du succès de cette guerre que j'avais seul déterminée et dont la gloire me trouvait sensible.

« Aujourd'hui, tout a disparu à mes yeux, hors toi. C'est toi que je vois partout, que je cherche partout. Cette gloire, qui tournerait la tête à tout autre, ne peut même me distraire un seul moment de mon amour.

« Mais reviens vite; mais dis-moi que tu ne me puniras pas de mon malheur. Je vais devenir plus libre; j^irai partout te retrouver. Si tu m'aimes, ne viendras-tu pas à Fécamp, au bord de la mer, je ne sais où?OhI oui, dédommage-moi ; viens ; pardonnemoi cette délivrance de ce malheureux roi d'Espagne. Je ne sais si tu pourras me lire. Je t'écris après avoir écrit à tous les rois et à tous les ministres de l'Europe.

« Ma main est fatiguée, mais mon cœur ne l'est pas. Il t'aime avec toute l'ardeur, toute la passion de la jeunesse.

« Reçois un million de baisers sur tes mains, tes lèvres et tes cheveux. Du moins, ceux-ci, ils sont avec moi, et ils vont passer la nuit, pressés sur ma bouche et sur mon cœur.

« A toi. »

Dimanches (4).

(i) La destinataire a écrit sur l'original de la lettre ; « apportée à

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Suivait ce post-scriptum daté de minuit :

« Je rouvre ma lettre pour ajouter cette feuille. —

« Une seconde dépêche télégraphique, en date du 29 [sept.], annonce que les négociations sont rompues et que Ton va se battre le 3o. Sur cette seconde dépêche, j'allais, plein de joie, partir pour aller à toi, lorsque le roi m'a fait dire qu'il voulait me voir demain à midi. Crois-moi, il ne faut rien moins que ton ordre pour me retenir. La pensée de gâter une vie qui est à toi, à qui je dois de la gloire pour me faire aimer (i), peut seule m'empêcher de jeter tout là et de t'emmener au bout de la terre.

« Mais si un jour de patience arrange mieux notre avenir, tu me dédommageras, en arrivant, de mon sacrifice ; alors peut-être auras-tu eu raison de m'arrêter. Mais que j'ai besoin de te voir! Que j'ai besoin de te presser dans mes bras, de voir que tu m'aimes encore! Rends-moi vite cette nuit que tu m'as promise, que tu me dois et pour laquelle je suis prêt à donner ma vie.

« Reçois un million de baisers, de caresses et de serments d'amour.

« J'ai reçu ta lettre de Montgermont. Elle était triste comme celle que je t'ai écrite ce même jour. »

Fontainebleau par Hyacinthe Pilorge et reçue lundy, 6 octobre, à quatre heures ». La même main a complété la date (5 octobre i8a3). (i) Sous la plume de Chateaubriand, cette phrase était devenue une sorte de cliché. On la trouve dans le passage des Mémoires d* outretombe, supprimé par lui et cité tout au long par Sainte-Beuve, qui a été Tobjet, il y a cinq ou six ans, d'une dispute retentissante.

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8 heures.

« Pars, bonheur, charme de ma vie, mais pour me retrouver, pour m'enivrer de ton amour, pour me rendre le plus glorieux et le plus heureux des hommes. Dans quelques jours, je serai à tes pieds; je te presserai sur mon cœur; tu seras seule et je pourrai te couvrir de mes baisers, respirer Tair que tu respires et vivre de ta vie. Tu as vu comme je t'ai aimée aujourd'hui. Tu verras comme je t'aimerai loin de la foule. Reçois toutes mes caresses et souviens-toi que tu es ma maîtresse (i) adorée.

« Je baise tes pieds et tes cheveux (2). »

Telles étaient les déclarations d'amour que Chateaubriand adressait, à cinquante-cinq ans, à M°»e de G***.

Or voici que, cinq ans plus tard, sans respect pour la noble et chère mémoire de Pauline, à deux pas de son monument funéraire, il allait tomber une fois de plus aux genoux d'une jeune femme de vingt-sept ans !

Hortense AUart était [descendue à Rome dans le quartier délie Quatre Fontane, chez sa sœur Sophie, qui s'y était mariée à un négociant français appelé Gabriac.

(1) Fortement souligné par Chateaubriand.

(2) A la suite de « 8 heures », M"»« de G*** écrivit tout en haut de la lettre : « du soir, vendredy a4 octobre, veille de mon départ pour Dieppe. »

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Comme elle était nourrie de l'antiquité païenne, elle passait son temps à se promener parmi les ruines et ne songeait pas plus à Chateaubriand que s'il n'avait pas existé, lorsqu'elle reçut de Paris une lettre de M™® Hamelin, lui recommandant de l'aller voir.

Mm« Hamelin, qu'on avait surnommée « la jolie laide », était une petite créole de Saint-Domingue, que son esprit endiablé, ses talents, la position et la fortune de son mari (i) avaient lancée dans la société singulièrement mêlée du Directoire, Elle dansait à ravir, montait à cheval admirablement et possédait, au dire de Chateaubriand, les deux qualités qui caractérisent la France, la grandeur et la légèreté.

Il paraît que le général Bonaparte l'avait distinguée, à son retour d'Italie, et lui avait fait deux doigts de cour, mais finalement il lui avait préféré Joséphine, qui était plus mûre et avait beaucoup plus d'influence en haut lieu. Cela n'avait pas empêché d'ailleurs M""® Hamelin de rester liée avec Joséphine, M""* Tallien etM™« Récamier, dont elle devint, dit Sainte-Beuve, « une rivale à sa manière (a) ».

Où Chateaubriand l'avait-îl connue? Peut-être chez M™*' Regnault de Saint-Jean d'Angély, où il allait quelquefois (3), peut-être chez M""« Réca-

(i) M. Hamelin était banquier.

(a) Cf. les Cahiers de Sainte-Beuve^ p. 126.

(3) Non seulement, en effet, M^» Regnault s'était employée pour lui à sa rentrée en France, mais son mari faisait partie de l'Académie française. 11 était même de la commission des Cinq qui, lors de l'élection de Chateaubriand, fut chargée d'entendre la lecture de son fameux discours.

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mier. Toujours est-il qu'il apprécia très vite sa conversation, qui était la plus brillante et la plus gracieuse du monde, et qu'en 1828, pendant qu'il était ministre des Affaires étrangères, il entretenait, s'il faut en croire le Journal du maréchal de Castellane (i), une correspondance journalière avec elle. C'est au point qu'à un moment donné M"® de G*** en devint jalouse à son tour et fit promettre à Chateaubriand de ne plus la recevoir (2). Mais celui-ci n'en continua pas moins de lui écrire « tous les matins sur les affaires publiques (3) », et la preuve qu'il était resté en rapports avec elle, c'est qu'en 1829, dès qu'elle eut appris l'arrivée d'Hortense à Rome, elle lui envoya une lettre de recommandation pour lui.

Hortense n'avait pas lu grand'chose de Chateaubriand. Avant d'affronter le regard de l'aigle, elle eut la curiosité bien naturelle de faire intellectuellement sa connaissance. Elle aurait pu prendre le Génie du christianisme j mais c'est si long et elle était si pressée I Elle prit Atala, par qui René était allé jadis au cœur de Pauline, et, sans le savoir, elle ressentit la même émotion qu'elle. (« Il joue du clavecin sur toutes mes fibres », disait M"^« de Beaumont.)

Le lendemain, elle se présentait à l'ambassade, et, le surlendemain (c'était le jour de Pâques) (4), Cha-

(a) Note de M. Paîlhès.

(3) Journal da maréchal de Castellane, t. H, p. aSa. — Le duc Pasquier, le général Thiëbault et plusieurs autres mémorialistes auraient-ils dit yrai en accusant M™* Hamelin d'avoir appartenu à la police?

(4) En 1829, Pâques était le 19 avril. j^

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