BÉAANGER, CHATEAUBRIAND ET LAMENNAIS
Quelque temps avant, ayant appris que Déranger allait être obligé de quitter sa retraite de la GrenadièrCj il lui avait offert de lui venir en aide. Et cela dans le moment où lui-même était contraint d'abandonner sa maison de la rue d'Enfer. « Quel noble cœur ! » s'écriait Lamennais. Oui, mais aussi comme il était payé de retoiur I L'année suivante, il écrivait à Déranger :
« Il me semble que nous veillons l'un sur l'autre. J'ai eu peur de votre pauvreté, voilà que vous avez peur de la mienne ; mais la vôtre est toute ronde, d'une marche uniforme et d'un bon caractère; la mienne est quinteuse, elle a quelquefois l'air de dégringoler par mon escalier et de me laisser avec des écus ; puis elle rentre soudain par la fenêtre ; j'aimerais bien -mieux un lit assuré dans quelque grenier d'un hôpital... Pourtant je vous remercie de grand cœur; soyez tranquille, cette fois :1a banqueroute (i) me cause bien quelque embarras, mais elle ne m'atteint pas réellement... »
Et il ajoutait :
« Je suis allé plusieurs fois chercher l'abbé de Lamennais. Je l'ai rencontré par hasard, car les trois quarts du jour il ferme sa porte, ou il se retire chez des amis aux environs de Paris. Il m'a dit qu'il travaillait toujours à son grand ouvrage (2). »
Ce grand ouvrage était V Esquisse d'une Philoso-
(i) Celle de son éditeur. .
(s) Corresp. de Bércmger^ t. III,'p. i6a.
HORTENSB ALUkRT DE lléRITKNS
phie que Lamennais publia à la fin de Tannée i84o, la veille de sa condamnation pour sa brochure intitulée : le Pays et le Gouvernement* Car il passait de la philosophie à la politique et de sa mansarde à Sainte-Pélagie avec une aisance qui n'avait d'égal que son courage, ou la sottise du gouvernement. Naturellement, pendant qu'il était en prison, les visites de Chateaubriand et de Béranger ne lui firent point défaut. C'était une trop belle occasion pour le premier de se rappeler au bon souvenir du public, et depuis que notre chansonnier avait quitté définitivement la Touraine, il n'était pas fâché, lui non plus, de montrer que petit bonhomme vivait encore I
Le 5 août i844j Sainte-Beuve écrivait à Juste Olivier :
<( Béranger, Chateaubriand et Lamennais se voient volontiers et avec plaisir chez Béranger, à Passy ; le malin chansonnier fait son métier de diable^ comme il dit, en les conviant chez lui sur son terrain. Ils s'y plaisent et s'y sentent à l'aise : le chevalier et le prêtre rendent les armes au siècle. On fera un jour un curieux livre avec le titre A' Entretien de ces trois hommes]; un futur philosophe y fera entrer tout ce qu'il voudra (i). »
(i) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^* Juste Olivier*