‹ Hortense Allart de Méritens: dans ses rapports avec Chateaubriand, BérangerChapitre 27 sur 42 · LETTRE INÉDITE DE LIBRI · texte numérisé non relu

LETTRE INÉDITE DE LIBRI

Nous avons publié plus haut (page 68) une lettre de Libri relative à son procès. En voici une autre du même temps^ adressée également à Hortense et sur le même sujet.

Londres. Vendredi, Septembre.

Veuillez, de grâce, excuser mon silence. J ai reçu toutes vos lettres et je vous remercie vivement de votre intérêt amical. J'ai été de nouveau atteint par mes douleurs d'estomac et dans ce moment-ci j'ai toutes les peines du monde à vous écrire, car en me pliant un peu sur mon pupitre, je sens mes douleurs augmenter. J'ai écrit à M™« Hamelin. La lettre a été remise à M. P..., qui la lui a adressée à la campagne. L*a-t-elle reçue? Veuillez lui dire dix mille choses de ma part.

Vivent les nigauds qui,après avoir vu comment on m'a traité et qui, sachant comment on me traite encore, s'imaginent que je devrai? aller me jeter entre les mains de M. HattonI Ce juge a été choisi avec les experts pour me perdre : on le comprend, on se le dit au fond de Pâme, mais comme on en a peur (les méchants font toujours peur aux braves gens) on gémit et on se laisse faire. Quand

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VOUS écrirez à M. de M..., veuillez lui demander s'il trouve, lui magistrat ^ que les règles de la justice aient été observées à mon égard et s*il croit que les articles 35, 36, 37, 38, 39, 8g du Code d instruction criminelle permettent de saisir les papiers, les livres, les meubles, tous les biens enfin d'un accusé, sans inventaire^ sans témoins, sans la présence d'un fondé de pouvoir^ sans que rien fût cacheté, rien paraphé, sans inventaire descriptif, etc.

Demandez-lui si ces articles et les articles i84, etc., du Code pénal permettent que, pendant descaois entiers,des étrangers (je ne parle pas des experts ici) puissent entrer (malgré Topposition et les réclamations les plus vives) dans le domicile d'un individu, y rester des journées entières, à leur gré, apporter et emporter ce qui leur plaît, sans aucune formalité ; si enfin les magistrats avertis directement par des protestations, par des lettres, de ces énormités, remplissent leur devoir en les tolérant et en protégeant ceux qui les ont commises et qui ne cessent pas de les commettre !

Vendredi dernier (3i aodt), les 3 experts sont entrés chez moi et ont emporté une charretée pleine de livres, de papiers, de manuscrits, sans inventaire, sans aucune personne chargée de me représenter, sans qu'il fût pris aucune précaution pour s'assurer de Y identité des objets enlevés, en un mot sans aucune garantie ni pour la justice ni pour moi I

En s'en allant les trois experts ont déclaré à mon domestique qu'ils avaient emporté Xoni ce qu'ils devaient prendre et qu'ils ne reviendraient plus jamais chez moi ; et cependant, le lundi 3 septembre, M. Lalanne (celui qui a

déclaré vouloir me faire pendre) est revenu seul chez moi et a emporté encore des paquets sans aucune formalité et sans témoins, Qu'est-il allé faire chez moi? A-t-il enlevé (comme on me Técrit) des choses qu'il avait trouvées à sa convenance chez moi? A-t-il détruit des factures de libraires ou d'autres papiers utiles à ma défense ? Demandez, s'il vous plaît, à M. de M... ce qu'il pense de ces procédés tolérés, protégés même par ses amis. J'ai entre les mains une lettre d'un célèbre jurisconsulte étranger qui m'écrit que, s'il y avait Vombre de la justice en France, le Juge d'instruction et le procureur de la République qui ont présidé à l'instruction dirigée contre moi ne seraient pas condamnés à une amende, mais seraient envoyés aux galères. Le signal le plus certain de la décadence de la France, c'est que de telles énormités puissent s'y commettre pendant i8 mois, et qu'ils soient connus du public sans exciter aucune émotion. Le premier besoin d'un grand peuple c'est que les lois soient respectées. Quand il devient indifférent à la justice, un peuple est bien malade.

Il a paru, dans le Statuto de Florence du i6 août, un excellent article sur mon affaire. On m'assure que Gapponi y a travaillé. L'article est excellent et j'en ai été très touché. Je lui écrirai, mais je suis écrasé par une corres pondance qui embrasse tous les points de l'Europe. A part le besoin de diriger tout ce qui se fait à Paris, notes, mémoires, lettres, polémique. Je fais tout et souvent on me gâte tout.

Voici un petit mot pour M. le curé d'Herblay, J'espère que vous avez reçu une lettre dans laquelle je vous parlais

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plus OU si peu ! à Liège, quand il professa son cours sur lui et sur « son groupe littéraire ». Et cependant — chose remarquable — Une douta jamais de la sincérité religieuse de René. Tout en prenant plaisir à mettre à nu son épicurisme catholique, il n'osa pas dire que sa religion avait été pour lui « comme le Cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles ». Pourtant il aurait pu lui appliquer ce mot aussi justement qu'à lui-même I... Non, ce qui fait la force de la critique de Sainte-Beuve, ce par quoi il demeurera en quelque sorte supérieur à son œuvre, c'est qu'à travers toutes ses transformations il ne chercha jamais que la vérité.

Hortense, qui le connaissait à fond et regretta plus d'une fois de le voir descendre la pente qui mène au matérialisme, lui rendait sous ce rapport pleine et entière justice.

J'ouvre ses Enchantements et j'y lis, sous la date de i849 '

«Je dîne à Paris chez M"«Hamelin avec Didier très aimable. Sainte-Beuve, que je pressentais là, vient le soir. Je ne l'avais pas vu depuis deux ans ; il est violent, emporté, amusant. Il dit que les lettres de Chateaubriand que je lui ai prêtées sont admirables... C'est la dernière fois que je l'ai vu, car nous n'avons plus fait que nous écrire plus ou moins souvent, ne nous trouvant plus dans les mêmes lieux. Il voulait venir me voir à Bezons, mais il attendait l'inspiration pour ses visites, comme pour la poésie, afin de savoir plaire. Il ne vint pas et resta pour moi tou-

SAINTE-BEUVE ET M™« d'aGOULT

jours le Sainte-Beuve frêle, maigre, et un peu ma^ que j'avais connu, mais il garda plus réellement, ». à jamais, ces deux traits de son haut caractère : le désintéressement et la sincérité. » ^

Restons sur cette équitable et forte parole. Je pourrais citer encore mainte lettre de cette incomparable amie, car c'est à peine si j'ai écrémé sa correspondance, et elle vaut qu'on la publie toute (i). Mais en de pareilles études il faut savoir se borner. A mon commentaire je n'ajouterai donc, en terminant, que l'expression d'un regret profond — celui qu'Hortense ait jugé à propos de détruire les lettres de Sainte- Beuve. C'est une perte irréparable.

(i) Je renvoie le lecteur au volume de ses Lettres à Sainte-Beuve^ qui paraît en même temps que celui-ci .

iSO HORTBNSB ALLÀIIT DB IcArITENS

Du reste, vous en penserez ce que vous voudrez, ^insi que de mes chansons.

Je voudrais bien avoir vos lettres (i). Si mon commissionnaire vous trouve chez vous^ et qu'enfin vous ayez un exemplaire, envoyez-le-moi. Je voulais aussi vous voir, mais une contrariété que j'ai éprouvée hier m'a rendu malade, et je suis même enfluxionné. Gela vous paraîtra assez sing'ulier, mais pour que vous n'en riiez pas, il faut que je vous dise que cette contrariété m'a été causée par MM. les Libraires, qui se sont permis de faire cartonner une partie de mon édition, sans m'en instruire, et sans mêmeque je sache encore jusqu'où a été lamutilation, vous sentez que ce n'est pas ma vanité d'auteur qui est blessée mais ma conscience politique. Vous concevrez donc la mauvaise humeur que j'ai dû ressentir. L'exemplaire que je vous envoie n'est pas de ceux sur lesquels leur censure s'est exercée.

Croyez à toute mon amitié, et permettez-moi de compter sur la vôtre.

Tout à vous de cœur et d'estime.

(Adressée à Milan.)

23 janvier i8a6.

Avec combien de plaisir j'ai reçu vos deux lettres, mais

(i) Les Lettres d'Hortense sur iï/"» de Staël^ dont le Globe menait de faire un compte-rendtt.

APPEND1G1S aôy

surtout la dernière, quoique vous ayez né^lig^é de m'indiquer le moyen de vous répondre. Vraiment, vous avez pensé à moi, au milieu des merveilles qui frappaient vos regards, et parmi les fêtes dont vous étiez Tobjet ! Quoi ! c'est sur mes chansons que vous arrêtez vos yeux, et que vos yeux laissent couler des larmes. Heureuses chansons! vous avez enfin trouvé le moyen de me convaincre de leur mérite. Cette fois, nous ne disputerons pas ensemble. Vous pouvez dorénavant me parler de mon génie . J'y crois à tout jamais. Que je suis heureux de vous occuper quelques instants! Vous avez bien raison; l'admiration, même celle qu'inspirent les grands talents aux juges éclairés, était bien peu de chose pour moi auprès de Taffection que les lecteurs de mes chansons peuvent porter à leur auteur. C^est là quelque chose de réel, qui doit plaire plus que tout à un homme qui n'a pas mis son bonheur en vanité. Vous savez à quoi tient la faible idée que j'ai de mes productions. Mon esprit a vu bien au-delà ; aussi ma réputation, que je ne puis pas contester, ne m'éblouitelle pas. Mais si mon petit livre peut me faire aimer, je serai trop heureux ; il deviendra ce quHl pourra : je le bénirai toujours, en pensant qu'il a adouci quelques peines, consolé quelques exilés, et plu à des femmes aimables et spirituelles. Vous souriez peut-être de pitié en lisant ces derniers mots. Que voulez-vous? je suis fait ainsi, et j'aime à vous l'apprendre. Oui, c'est surtout à votre sexe que je suis jaloux de plaire. Aussi, combien ai-je été sensible à tout ce que vous me dites de bienveillant. Quoi I vous avez de l'amour pour moi quand vous me lisez I Si vous pouviez en effet confondre le livre et l'auteur, dans

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de pareils moments, je crois que j'en deviendrais fou. Mais ne le suis-je pas, de penser quecela se puisse jamais? Ah! j*ai vieilli trop vite! et puis, et puis, etc., etc. On vous a donc appréciée là-bas tout ce que vous valez ; tant mieux I II paraît que vous êtes devenue prophète dans votre pays, puisque vous me dites que Milan est votre ville natale. N'y prenez pas trop de plaisir, toutefois, vous ne voudriez plus nous revenir. Mais ne voilà-t-il pas que j'apprends que vous partez pour Florence? Vous oublierez vos pauvres Français, que vous avez raison de trouver injustes. Tous ne sont pourtant pas coupables, bien que vous m'accusiez de ne jamais vous comprendre. Peut-être apprendrez-vous un jour par vos amis que je vous ai mieux comprise que vous ne le pensez. Quant à moi, il y a, dans mon org-anisation, quelque chose de singulier que je voudrais pouvoir vous expliquer. J'ai une existence inférieure, qui se refuse souvent à se répandre au dehors. Il y a de Tours au fond de tout cela. Quand on veut forcer ma tanière, je m'épouvante ou je pousse des hurlements. Et vous^ vous, curieuse de tout voir, de tout connaître, vous y allez avec un long bâton, et de ci ! et de là! et puis allons! et puis encore I Mon ours se met en défense, donne des coups de museau, crie; et vous ne vous informez même pas si la pauvre bête est blessée. U est vrai que vous y attrapez des égratignures, mais vous êtes heureuse d'en être quitte à si bon marché. Bien d'autrès que vous ne s'en tireraient pas ainsi . Tout en me blâmant, convenez du moins que si je n'étais pas ainse fabriqué, il me serait impossible d'aller dans le monde, où je me laisse entraîner, sans y perdre de ma forme

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naturelle, de mon instinct, de mes mœurs particulières, à qui je dois peut-être ce talent, qui vous plaît encore sous un autre ciel, et auprès des tombeaux de tant de ^ands hommes!

Mais je me laisse trop aller au plaisir de vous parler de moi.

J'ai revu madame ♦**. Bon Dieu ! qu'elle est changpée ; on la dit bien soufiFrante. Je lui ai parlé de vous. Celle*là ne doit guère vous comprendre. A la bonne heure, madame Regnaud, quelle excellente femme ! Madame Davilliers m'a chargé de vous dire qu'elle vous portait le plus vif intérêt. Je ne vois que des gens qui en font autant. Depuis que vous n'êtes plus ici les éloges pleuvent. Monti a-t-il fait un sonnet sur vos beaux yeux ou sur votre sourire ? A propos, entendez-vous l'italien? J'ai voulu l'étudier autrefois : il ne m'en est pas resté un mot. Les sonnets de Pétrarque, que mon mattre m'aidait à traduire, me paraissaient la chose la plus ennuyeuse du monde. N'en dites rien où vous êtes, puisqu'on y parle un peu de moi.

Je viens de recevoir un billet de vous, qui m'annonce un duc de Valombrosa. On m'apprend qu'il n'ose venir me voir, je n'y comprends rien. Je n'ai pas les premiers volumes de mes chansons, et ne sais où les trouver. On vient de publier une mauvaise édition des 3 vol. ; les chansons condamnées n'en font pas partie, mais, par compensation, on y a mis mon portrait, pour lequel je n'ai jamais posé^ et qui m'a beaucoup fait rire. Il a encore les lunettes que je portais il y a 4 ans ; mes amis prétendent que je devrais enfin faire faire mon portrait, mais je trouve cela

si niais que j'aurai bien de la peine à m'y décider, d'autant plus que ceux que j'ai vus jusqu'à présent m'ont beaucoup fait rire. Vous m'aviez promis le vôtre, où est-il ?

Tous nos amis se portent bien. Il y a force bals, force dîners. On a l'air de s'amuser, c'est toujours ça. Ma santé a bravé jusqu'à présent la mauvaise saison : j'ai encore deux mois difficiles à passer. Manuel, qui se porte un peu mieux, est toujours en Lorraine. Il doit nous revenir bientôt. Mignet vous remercie de connaître par vous l'opinion de Sismondi sur son ouvrage.

Vous me dites qu'on m'admire en Italie ; j'en suis fier : c'est un pays qui me tient au cœur. Mais il possède en ce moment des poètes français qui lui conviennent mieux que moi. Lavigne et Lamartine ont plus ce qui convient aux Italiens que votre chansonnier. Je viens de voir pourtant que l'accueil qu'on leur fait n'est pas le même. L'un est festoyé, et l'autre obligé de se battre (i).Si j'allais là, que me resterait-il ? En tout cas, vous pouvez y préparer ma réception. Je vois que vous y avez du crédit ; usez-en en faveur de votre ami, car il se pourrait bien qu'un jour le pauvre barde gaulois allât chanter sur les ruines de Rome.

Adieu, pensez à moi aussi souvent que je pense à vous, et écrivez-moi, mais directement et sans me ménager les ports de lettres ; il faut attendre trop longtemps. Adieu encore une fois.

Tout à vous de cœur.

(i) Allusion au duel de Lamartine avec le colonel Pépé.

m (Adressée à Florence.)

ao mai i8a6.

Vous avez raison, n'attendons plus les occasions et profitons de la célérité de la poste. Quoi! vous n*avez pas encore reçu ma lettre adressée à M. Tréqui ! Vous n'auriez pas trouvé celle-là trop peu tendre. J'avais môme peur qu'elle ne vous le parût trop. Aussi, dans la suivante, m'étais-je tenu en j^arde contre Tefifet que vos déclarations avaient produit sur moi. Vous êtes bien femme à me donner de l'amour, malgré mes 46 ans qui vont s'accomplir incessamment. Heureusement pour moi je sais où vous avez le cœur pris, et j'y songe toutes les fois que le mien éprouve l'envie de passer les Alpes et d'aller jouir, sous un beau ciel, de vos triomphes et de votre amabilité. Quand je vous parle de votre insensibilité, ne voyez-vous pas que je me moque de vous ? C'est pour persifler ma jolie Spartiate que je parais incrédule sur ce point. Je sais si bien jusqu'où va votre puissance d'aimer (comme on dit dans l'école de madame de Staël) que je gémis tout bas en pensant que l'éloignement et les distractions de l'Italie ne suffiront pas pour vous guérir complètement Cependant, si les nouvelles que nous avons de vous, par voie indirecte, sont exactes, vous avez fait merveille à Milan. Tous les hommes ont raffolé de vous, et les dames vous ont vue partir avec grand plaisir. Il en est de même,

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sans doute, à Florence ; cela ira peut-être de mieux en mieux, et là les femmes pourront bien vous chasser. Quelle gloire ! Il faut dire, pour être vrai, que si nos poupées de salon l'avaient osé, elles eussent donné l'exemple. Vous leur déplaisiez furieusement. Elles vous aiment maintenant. Je vous le répète : on n'entend plus que votre éloge, je le crie sur les toits. Revenez donc pour faire finir ce concert; mais c'est ce dont vous ne parlez pas. Vos lettres sont bien aimables, mais à peine me parlez-vous de vous. Vous pensez donc que vous n'avez en moi qu'un de ces hommes du monde, indifférents à tout ce qui peut arriver d'heureux ou de malheureux à leurs amis. Vous êtes femme à le penser, puisque vous m'accusez de m'étre laissé corrompre par la société. Quand me connaîtrez-vous mieux ?

Vous le prenez sur un ton bien haut . Vous ne voulez plus élever d'enfants, ce sont des hommes qu'il vous faut. Je vous en souhaite. Vous savez bien qu'à Tinstant où l'on croit en avoir trouvé un, lorsqu'on est sur le point d'éteindre sa lanterne, le fantôme vous échappe ; il faut chercher encore. Je ne veux pas dire que vous en soyez tout à fait là. Celui dont vous aviez commencé l'éducation ici, vous reste; je le crois au moins. Mais est-ce bien un homme comme vous l'entendez? moi, j'en doute, et je vous ai dit pourquoi. Rallumez votre lanterne, si vous l'aviez éteinte ; mais soyez moins difficile dans vos recherches, ne demandez pas tant de vertu, pas tant de gloire. Contentez- vous de beaucoup d'amabilité, de beaucoup de bonté, de beaucoup d'attachement, et surtout de beaucoup de jeunesse. Vous êtes en droit d'exiger tout cela ; d'aii-

leurs, le reste ne vaudrait pas la peine que vous prendriez à courir après.

Je relis votre lettre et je m'aperçois que vous me demandez mes chansons. Je vais m'occuper de vous les faire passer par ***, je reprendrai ma lettre plus tard.

J'ai eu beaucoup de peine à me procurer ces maudits volumes. Vous croyez peut-être que je dis cela pour me vanter. La bonne édition est rare, et Ton ne trouve plus de 3® vol. sans points. Pourvu que tout cela ne soit pas saisi à la frontière : car on me saisit à la sortie comme à la rentrée. J*en préviens ***, pour qu'il prenne des précautions. J'ai déjà fait beaucoup d'autres chansons, mais je n'en donne pas copie; n'y comptez donc pas. Je viens d'en faire une sur Napoléon, qu'on dit être ce que j'ai fait de mieux. Elle a fait pleurer des gens qui n'aiment guère ce con« quérant. Elle ne vous plairait pas, car elle est d'une telle simplicité que j'ose dire qu'il n'y a pas un vers, dans cinq couplets.

lY

{Adressée à Florence.)

10 décembre 1827.

Je vous dois bien des excuses pour tout le temps que j'ai laissé passer sans répondre. Au reste, je pense que vous aurez deviné pourquoi les deux premières lettres sont restées sans réponse. Elles me sont arrivées, l'une, lors de la maladie de Manuel, et l'autre, quelques jours après sa

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mort. Dans votre dernière, vous me parlez de ce triste événement, mais sans avoir bien calculé le vide affreux qu'il laisse autour de moi. A votre âge, on pleure beaucoup sur la perte de ceux qu'on aime, mais on s'en console assez promptement ; au mien, on ne pleure pas, mais les regrets n'ont point de terme. Une seule chose en peut diminuer Famertume, c'est l'état de souffrance où eût langui celui qu'on regrette, si la mort ne fût venue mettre fin à ses maux. Les consolations ne m'ont cependant pas manqué: le spectacle des funérailles de Manuel m'a prouvé que la France se repentaitde son ingratitude. Aujourd'hui, que l'opinion publique se réveille, le besoin d'un si noble et si ferme caractère se fait sentir généralement et ceux même qui l'ont combattu évoqueraient volontiers cette âme courageuse qu'aucun péril ne pouvait ébranler, qu'aucune situation ne pouvait surprendre: on sent qu'il n'y a jusqu'à présent personne pour le remplacer. Qu'ils sont tous faibles comparés à lui! Il reste des talents, peut-être plus beaux que le sien ; mais un homme, où le trouver? Il faut vous parler de quelque chose de moins triste. Votre roman va donc paraître. J'en ai entendu dire quelques mots ; je me suis même mêlé de vous chercher un libraire, mais j'aspire à connaître l'ouvrage. Je crains toujours qu'avec des idées bien autrement élevées, avec un talent bien supérieur, vous n'ayez fait comme Madame ***, qui n'a peint que les siens et les leurs, c'est-à-dire que les individus dont elle est entourée; rarement les femmes devinent le monde qu'elles n'ont pas touché du bout du doigt ; et le public, qui est tout le monde, ne voit souvent que des particularités insignifiantes où elles ont cru trouver des

généralités sans bornes. N'imitez pas *". Ecrire ainsi, c'est ouvrir la fenêtre, pour laisser voir jusqu'au fond de sa chambre. Quelques curieux s'en arrangent; mais la foule passe indifférente. Mais c'est vous prêcher à faux; vous vous serez garantie de cet inconvénient. Quoique jeune, vous avez déjà beaucoup vu, vous savez beaucoup, et vous possédez une raison élevée, que le soleil de l'amour et de l'Italie ont dû mûrir.

Vous m'envoyez une pièce que je suis incapable de lire. Vous connaissez mon ignorance des langues et mon incapacité à les apprendre. Je me la ferai expliquer, mais vous conviendrez que, lorsqu'on en est réduit à cela, on est peu digne d'aller jouir de la conversation des hommes disting'ués de l'Italie et même de leur beau ciel.

Tout à vous de cœur et pour la vie,

BËRANG£R.

p. s, — Je vous dirai, si cela peut vous intéresser, qu'on regarde ici comme certaine la chute de Villèle, tout semble le prouver; j'y croirai peut-être demain.

(Adressée à Florence.)

La Force.

Votre lettre m'a fait un grand plaisir; je craignais que vous ne m'en voulussiez pour ma franchise un peu rustique. Mais point ; vous êtes toujours la même ; c'est-à-dire tellement pleine de fierté que la vanité n'a pas de prise sur

VOUS. Oh! que je suis bien loin de croire que ce soit pour vous raccommoder avec moi que vous m'écrivez tant de douceurs! Je vous connais trop bien pour avoir une pareille idée. Je penserais plutôt que, prévoyant pour moi de nouvelles persécutions, votre cœur en a été ému et a cru devoir m'offrir d'avance une aimable consolation. Savez- Tous que si tout ce que vous dites de mon talent et de ma réputation était vrai, j'aiirais là une belle compensation à toutes les tribulations qu'on me fait essujer? Qu'est-ce que c'est qu'une condamnation de neuf mois de prison et de 10.000 fr. d'amende, auprès d'une gloire comme celle que vous me promettez? Si ma conviction à cet égard est moins forte que la vôtre, il faut que vous me le pardonniez, quand ce ne serait que pour la rareté du fait. Oh I que je connais de gens qui vous prendraient au mot! Je ne vous en suis pas moins reconnaissant d'avoir une si bonne idée de mon mérite et de la propager où vous êtes. J'ai dîné chez M«»« Régnaud avec un Italien, dont je n'ai pu retenir le nom, mais qui m'a dit des choses sur mon compte qui me paraissent lui avoir été inspirées par vous. J'ai eu un grand plaisir, c'est de l'entendre dire de vous tout le bien que j'en pense. Jamais éloge ne m'a paru le résultat d'observations plus justes. Je m'en veux de n'avoir pas retenu le nom de ce monsieur, vous savez sans doute déjà de qui je veux parler, car il doit être rendu à Florence avant ma lettre. J'étais déjà condamné lors du dîner que nous avons fait chez la comtesse. Maintenant, je suis sous les verrous de la Force, où je suis entré depuis six jours, m'y voilà pour neuf mois. C'est bien long; qu'y faire ? La lâcheté de quelques amis politiques qui m'ont

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abandonné a fait prendre courage au pouvoir et une haine toute puissante a triomphé. Je dois le dire, pourtant, l'effet de ma condamnation a été de me ramener beaucoup de gens qui ont rougi de délaisser un pauvre athlète, pour qui le peuple faisait tant de vœux. La popularité est une bonne chose. Sans celle dont je jouis, comme me le disait un cocher de cabriolet, on m*eût fait plus de mal encore, et beaucoup plus de gens m'auraient tourné le dos. Je n'ai pas voulu appeler du jugement, d'abord parce que la cour royale ne vaut pas mieux que les tribunaux inférieurs, et puis parce que ce jugement est d'une si belle absurdité qu'il eût été fâcheux de le faire réformer dans quelque partie. Vous le lirez et verrez que moi, plein de certaines croyances dont nos spiritualistes tireraient vanité, je suis condamné pour avoir attaqué le dogme de l'immortalité de l'âme, dans des couplets qui prouvent le contraire, mais qui sont une attaque contre l'insuffisance de la religion comme consolation dernière. Il est bon que vous sachiez que, voulant me condamner pour outrage à la personne du roi et à la dynastie, on a cru nécessaire d'y mêler d'autres chefs d'accusation. Voilà le mot de cette énigme. Il y avait bien dans le recueil quelques autres chansons irréligieuses, mais elles attaquent les jésuites et on n'a pas osé s'en servir contre moi. D'où vous êtes, vous ne pourriez pas deviner tout cela. Vous ne pourriez pas non plus vous peindre tout le trouble que ces 3o chansons ont apporté ici. A leur apparition, je voyageais en Normandie, pressentant quelque mésaventure et faisant provision de grand air. Il y a eu embarras extrême au conseil des ministres, grande colère un peu plus haut, grande

2ÙS U0RTEN8E ALLAliT DB BliRITBNS

hésitation un peu plus bas ; crîaillerie d'ultras ; criaillerie de semi-libéraux et même de libéraux purs. Je ne me suis effrayé de rien. Je n*ai voulu entendre à aucune négociation, déclarant, à la jo^rande surprise de nos politiques, que je voulais être défendu par le droit, c'est-à-dire que je soutenais qu'il j a deux personnes dans un roi constitutionnel, dont l'une, placée dans [e cercle de l'inviolabilité, est nécessairement inattaquable, mais dont Tautre peut être atteinte par la critique, dans l'intérêt même de la première; que cela se pratique ainsi en Angleterre et qu'il était temps de le connaître enTrance. Parler ainsi, c'était se mettre en guerre avec tous ceux qui voudraient recréer un prestige rojal, qui nous rendrait une nation de laquais. Les bons esprits m'ont enfin approuvé et Barthe a plaidé dans ce sens ; mais il lui eût fallu peut-être appuyer davantage sur les raisonnements qui servaient de base à sa défense. C'est plutôt de la faute de mes amis que de la sienne s'il ne l'a pas fait davantage. Au moins m'a-t-il montré un dévouement sans borne et qui a contrasté avec la faiblesse de Dupin, aujourd'hui bien honteux sans doute du rôle qu'il a joué dans cette affaire, rôle qui l'a exposé aux turlupinades de tous les partis. Personne ne l'a ménagé et il doit bien m'en vouloir.

Mais c'est trop vous entretenir de ce diable de procès. Pour vous parler toujours de moi, je vous dirai que je ne suis pas trop mal dans ma prison, et que je m'y porte bien jusqu'à présent. Les visites commencent à y abonder. J'ai cependant encore besoin de repos ; j'ai eu beaucoup de fatigues à essuyer depuis deux mois et ma poitrine en avait souffert. Je compte la rétablir ici. J'étais redevenu à la

mode ; maïs bientôt on m'oubliera et je pourrai goûter le repos dont j'ai tant besoin. Peut-être bientôt aussi trouverai-je ce repos trop grand. Alors, ma foi, il faudra appeler toute ma philosophie à mon aide ; c'est surtout au printemps que j'en aurai besoin. Que je suis heureux de n'avoir point vu ritalie I Si j'avais joui de la belle nature, qui vous enivre tant, je regretterais peut-être encore plus le grand air et Taspect du ciel. Dans ce moment, celui que je vois à travers les barreaux de ma fenêtre me donne peu d'envie de courir pour en voir davantage. L'aspect des gros verrous ne me cause pas beaucoup d'horreur ; mais le printemps reviendra. Ce sera le cas de dire : maudit printemSj etc.

Ecrivez-moi souvent; que les 10.000 fr. que j'ai à payer ne vous épouvantent pas : le port de vos lettres ne me semble pas cher, quoique je n'aie pas vendu 4o chansons pour 4o.ooo fr. On m'a donné So.ooo fr. de lettres de change payables en 4 ans, pour la jouissance de cinq années de toutes mes chansons, les nouvelles comprises. Il ne faut qu'une banqueroute pour réduire cela à bien peu de chose, et tous nos libraires sont en train de manquer, à commencer par Ladvocat. Mais la gloire reste toujours, n'est-il pas vrai ? Pourvu qu'il n'y ait pas banqueroute aussi de ce côté.

{Adressée à Florence.)

La Force, as mars 1899.

Voilà bien longtemps que je veux vous remercier de la

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prompte réponse que vous avez faite à ma lettre. Mais depuis mon entrée à la Force j'ai été sou£Erant (et j*ai été près d'un mois sans pouvoir ni lire ni écrire plus d'un quart d'heure de suite). 11 a fallu recourir aux sjnapismes, à la saignée, à la diète, enfin à tous les in§^dients de la science médicale. Ma pauvre tète était tellement embarrassée qu'il n'y a que quelques jours que j'éprouve un mieux sensible. Je le laissais croire jusque-là, quoi qu'il n'en fût rien, pour n'être pas tourmenté par mes amis, qui voulaient à toute force que je demandasse une maison de santés ce qui ne me convenait d'aucune façon, parce qu'en effet, à la liberté près, je suis aussi bien ici qu'on puisse être en prison. J'ai quelqu'un pour me soigner, et, sous ce rapport, je serais certes moins bien chez moi. Il est vrai que tout cela coûte fort cher et que je suis diablement pauvre ; mais je dépenserais plus encore dans une maison de santé. Mais à quoi bon vous parler de ces détails de ménage trop au-dessous de vous, d'autant plus que vous prétendez que j'ai vendu mes 4o cbansons 40.000 fr. J'aime mieux répondre à votre lettre de point en point.

Je suis toujours charmé lorsque vous me dites qu'on pense quelque bien de moi où vous êtes. J'aime les Italiens, et j'ai pour eux plus d'estime qu'on n'est dans l'usage de leur en accorder en France, et peut-être dans toute l'Europe. Votre poète Nicolini est vraiment bien bon d'avoir une si haute idée d'un faiseur de ponts-neufs. Plus d'un de nos tragiques, sans le valoir, se garderait bien d'avoir pareille indulgence.

Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous avait

choquée dans le Grenier, je vous l'aurais dit. Ah 1 ma chère amie, que nous entendons Tamour différemment; à vingt ans, j'étais, à cet égard, comme je suis aujourd'hui. Vous avez donc une biea mauvaise idée de cette pauvre Lisette ? Elle était cependant si bonne fille ! si folle ! si jolie I Je dois même dire si tendre i £h quoi ! parce qu elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa g^rde-robe, vous vous fâchez contre elle. Vous n'en auriez pas eu le courage, si vous l'aviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien t D'ailleurs, elle n'eût pas mieux demandé de tenir de moi ce qu'elle était oWigée d'acheter d'un autre. Mais comment faire? Moi j'étais si pauvre, La plus petite partie de plaiûr me forçait à vivre de panade pendant huit jours, panade que je faisais moimême, en entassant rime sur rime, et tout plein de l'espoir d'une gloire future. Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir, sans négliger les plaisirs du présent, mes jeux se mouillent de larmes involontaires. Oh ! que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, ^et âge si déshérité et si pauvre. Employez bien ce qu'il vous en reste, ma chère amie. Aimez et laissez-vous aimer ; j'ai bien connu ce bonheur : c'est le plus grand de la vie. Mais n'aimez pas avec votre tête ; arrivée à mon âge, vous n'oseriez pas regarder en arrière, car vous ne seriez suivie que par les squelettes de vos illusions. Matérialisez un peu plus l'amour que vous ne l'avez fait jusqu'à présent. II me semble que cela est aussi nécessaire aux femmes qu'à nous. Vous êtes dans un pays qui doit vous en dire plus

372 BORTENSK AIXAAT DB HiaiTENa

que mes paroles. Vous devez rougir, à Taspect d'un si beau ciel, d*oser vous vanter d'avoir été seulement occupée par des hommes qui auraient pu vous procurer chacun quelques jours de bonheur. Un seul me déplaît dans la liste que vous me donnez. C'est l'abbé, allez-vous croire ? Non pas ; c'est votre homme supérieur. Je déteste les hommes supérieurs en herbe, qui ne tiennent jamais rien de ce qu'ils promettent. Presque tous ces jeunes prodiges avortent, et ce sont souvent ceux dont on n'attend rien qui portent les fruits qu'on semblait n'attendre que des autres. Au contraire, votre abbé me platt fort, malgré ses pâmoisons. La famille de Boniface, vaincue par une Française, m'aurait paru une chose charmante. C'eût été un nouveau soufflet dont lombre du vieux pape ne se fût pas plus consolée que de celui qu'il reçut jadis. Quanta votre M.***, je suis bien aise que vous ne vous soyez pas arrêtée là. Dieu vous préserve des poètes I Ne croyez pas que je plai. santé. Non, ces hommes-là ont généralement un égoïsme de pensée qui les rend des amoureux peu séduisants. Aussi, voyez comme ils réussissent peu. Leurs meilleurs vers attestent leurs mésaventures. C'est leur valoir des lauriers que de ne pas les couronner de fleurs, pour m'exprimer comme parlent ces messieurs. Seulement, après cette sortie, je vous prie de ne jamais les confondre avec les chansonniers. Ceux-ci sont d'autres gens. Pour eux, vivre c'est travailler. Il faut qu'ils mettent toute la vie dans leurs ouvrages : ils ne sauraient donc trop Tembellir. Aussi traitez-vous avec mépris ces êtres grossiers, qui sont hommes avant tout. Ah ! devenez femme tout à fait, et vous leur accorderez quelque estime.

Me voici à un passage de votre lettre qui pique furieusementma curiosité. Ne parlons pas encore d* aujourd'hui, me dites-vous. Il y a dans cette réticence tout un avenir d'amour, pour parler le beau langage. Hélas! quand ma lettre vous parviendra, de nouvelles illusions se seront peutêtre dissipées. Déjà peut-être ne saurez-vousplus ce que ce mot a voulu dire. Je ne le souhaite pas. Je voudrais, au contraire, que vous eussiez une longue histoire à me raconter, mais une de ces histoires qui finissent bien et qui n'intéressent pas du tout les gens étrangers au héros et à rhéroïne.

Vous trouverez peut-être que je vous parle trop de vous, c'est que je n'ai rien à vous dire de moi. Je suis dans un meilleur état de santé ; mes jours passent vite ; je suis beaucoup visité ; on a grand soin de renouveler mes provisions, et comme jusqu'à ce jour je ne suis pas sorti de ma chambre, j'ai en réserve les jouissances que doit me procurer la promenade dans les cours de la prison. Je travaille un peu. Vous sentez que j'ai des comptes à régler avec ceux qui m'ont fait emprisonner. Je commence par là.

P. S. — Vous pouvez m'écrire: Béranger à la Force. On ne décacheté pas les lettres.

Je ne vous parle pas de l'ouvrage que vous venez de terminer, parce que vous faites toujours la mystérieuse sur cette matière . Je me hasarde pourtant à vous demander quand vous le ferez imprimer ?

Tout à vous,

B]ftRANGER.

s 74 HORTENSE ALLAAT DE MÉRITENS

{Adressée à Paris ^à mon retour d'Italie. Juin j8:ig.)

La Force.

Quoi ! vous, femme intrépide, il vous faut des renseiguemenls pour arriver jusqu'à moi. Allez à la police, où ou prendra votre signalement, puis arrivez à dix heures à la Force, puisque cette heure vous convient. Peut-être ne me trouverez-vous pas encore seul, car j'ai d'humbles amis qui la choisissent pour éviter la rencontre des grandes visites, quoique je ne reçoive pas tout Paris, comme il vous plaît de le dire. Depuis quelque temps, les visites s'éclaircissent beaucoup, je vous assure ; ne vous effrayez donc pas trop, ma chère voyageuse, et soyez donc bien persuadée au moins de tout le plaisir que me fera votre présence.

En vous attendant, tout à vous.

BERÀNGER.

8 janyier i8do.

Vous devez plus que jamais m'accuser d'ingratitude. Voilà plus de deux mois que je ne vous ai vue, et vous n'êtes certainement point habituée à un pareil abandon de la part de ceux qui vous aiment.Aussi ne veux-je point

APPKNDtGE 275

VOUS laîsser ig-norer la cause qui m'empôche de vous aller voir. Je suis indisposé, et le médecin me défend de sortir. J'ai pensé d'abord qu'avec du régime et de la retraite j'en serais bientôt quitte ; mais point ; et chaque tentative de sortie que je fais me convainc plus vivement de la nécessité d'obéir au docteur. Depuis huit jours, j'allais mieux ; hier, l'irritation s'est de nouveau emparée de la poitrine, et un accès de fièvre violente me tient encore aujourd'hui. Tout cela passera, il faut l'espérer. Et vous, comment avez-vous supporté ce froid rigoureux ? Il a dû vous faire regretter bien vivement votre doux ciel de l'Italie. Votre plume ne s'est-elle pas gelée dans vos jolis doigts ? On prétend que non : quelqu'un m'assure que vous êtes sur le point de publier un nouvel ouvrage. Celui auquel vous travailliez est-il déjà terminé ? Je ne reçois plus le Temps ; mais je le recevais encore lorsque parut un article sur Jérôme, Quelle est la personne de votre connaissance qui s'est avisée de vous juger ainsi, et de parler de votre héros d'une si singulière manière ? Cet article ne m'a pas satisfait. Qu'en pensez-vous ? Je vous ai répondu à la hâte le jour où vous avez envoyé chercher mes chansons. Savez-vous que vous m'aviez écrit la lettre la plus aimable possible? Vous êtes bien heureuse que je ne sois pas tant soit peu fat. C'est une lettre à montrer à tout le monde, comme preuve de bonne fortune. Une autre qui se connaîtrait moins, et vous connaîtrait moins aussi, se croirait en beau chemin avec vous. Ce qu'il y a de vrai dans tout cela, c'est que je crois que vous commencez à me juger mieux; que vous voyez qu'il y a en moi un être qui ne se montre que rarement, et dont

2^6 BORTENSS AIXART DE MERITENS

j'ai fait quelquefois ressource pour varier le genre borné à qui je dois ma réputation. Cette portion de moi-même a besoin de solitude, et c'est pourquoi je me félicite presque de la prison et de la maladie quand elles me procurent cette jouissance. C'est à cet autre moi que je dois le bonheur dont j'ai joui, et ce bonheur s'accroît de l'attachement que je puis inspirer aux êtres bons et intelligents qui me devinent, môme àceux qui ne le fontquepar un instinct du cœur. Avec cette clef de mon caractère, vous pourrez vous expliquer des choses qui vous ont paru, ou de TindifiFérence affectée, ou de la fausse modestie. Si aujourd'hui j'ai l'air d'attacher plus de prix à la réputation qu'à de plus doux sentiments, c'est qu'à mon âge cette disposition est plus sage, quand on est assez sûr de soi-même pour ne pas trop regretter cette réputation, à l'instant où elle déchoira. Ah ! si j'étais jeune ! Mais vous, qui Têtes encore, que faitesvous de votre temps? Serait-il possible que votre tête n'eût pas encore trouvé l'occasion de se monter, au moins pour quelques jours.

Ce qui démonterait la mienne^ si j'avais moins de philosophie, c'est la banqueroute de mon libraire. Figurezvous que j'allais prendre quelqu'un pour me servir, car je suis bien seul. Mais je vous avais déjà fait part de ce projet : eh bien I le voilà flambé I Longtemps encore il me faudra allumer mon feu, et,'par un pareil froid, c'est bien ennuyeux, surtout lorsqu'on est malade.

Voilà, je l'espère, une lettre qui me réconciliera avec vous, si vous étiez fâchée. Comptez sur ma sincère amitié.

BEHANGER.

8 février i83o.

Savez-vous que je commence à vous croire? Ne poussez pas trop loin les preuves, car j'en perdrais la tète de vanité. Quoi I rhumble chansonnier obtiendrait le suffrage de Tauteur des ifcfar/yrs /Chateaubriand saurait par cœur quelques-uns de mes refrains ! Quelle gloire pour la .^anson! N'allez pas penser que je veuille le dire à to^sîe monde. J'aurais trop peur de rencontrer des^ incrédules,^ ou, si je parvenais à convaincre les gens, de^ nuire à votre illustre ami. Et Dieu m'en garde, quoique sa politique ne soit nullement la mienne, à moi, homme des basses classes, qui regarde avec mépris tout ce qui est là-haut, parce que je porte un cœur français qui n'admet rien de ce qui ne sympathise pas avec la nation, telle que la Révolution l'a faite.

En lui répondant bien du secret, quant à moi, remerciez, je vous prie, celui qui Vous a chargée de me transmettre de si douces louanges. Vous prétendez que je prends les suffrages à la quantité et pointa la qualité. Si, en effet, il pense de moi le bien que vous dites, il en doit juger autrement. Car, pour le peu qu'il se soit donné la peine d'examiner quelques-unes de mes meilleures chansons, il doit voir le faire que j'y ai mis, et le long travail qu'elles ont dû exiger. Or, à ce signe, il verra bien que je ne travaille pour la multitude que lorsque la nature des sujets ou l'intérêt politique m'en font une loi. Il lui suffira de

a^B HOaTENSB ALLAIT DB MéaiTENS

cet examen pour jugper la reconnaissance que m'inspirent ses éloges.

Venons à vous. Pourquoi dites-vous que vous êtes piquée contre moi ? Est-ce parce que je ne vous ai pas priée de me venir voir ? En vérité, il y a si loin de chez vous chez moi que je n'aurais osé le faire. Vous ne devez pas douter du plaisir que j'aurais eu à recevoir votre visite, eussions-nous dû nous quereller encore. Ma porte n'est jamiais fermée pour les dames, il n'en est pas de môme pour ces messieurs. Je suis bien touché du conseil que vous donnait M. de Chateaubriand, vous auriez dû le suivre au lieu de me quereller injustement.

J'ai lu les articles sur l'Italie, et j'en tiens un nouveau que je trouve très bien. Celui que j'ai lu sur Milan m'avait également plu, et alors je n'en connaissais pas l'auteur. Je ne suis pas très bon juge de la matière, mais la forme en est excellente, les aperçus fermes et étendus, et tout cela sent un auteur qui est là sur son terrain. Courage! Il y a dans le dernier une contradiction apparente : les Italiens ne vont pas au cabinet de lecture, et plus loin tout ce qui se passe chez nous les occupe. Je sais que dans le i®' passage on parle de la multitude, et dans l'autre des hommes d'élite. Mais il y avait, selon moi, nécessité de peser sur la distinction. Il faut qu'à tort ou à droit je critique toujours, n'est-ce pas ? Malgré cette observation pédantesque, courage encore une fois I

Adieu. Vous ave» vu H. Passy. J'ai eu aussi bien du plaisir à le revoir. Quel savoir et que de bon sens 1 Adieu. Tout à vous de cœur.

Mardi matin, s. d.

Votre lettre, datée de dimanche soir, ne m'arrive qu'à Tinstant : je me hâte d'y répondre parce que je crains de ne pouvoir aller chez vous demain, quelque désirque j'aie de vous voir ou de vous revoir pour mieux dire.

Assurez M. de Chateaubriand de toute ma reconnaissance pour la preuve de bienveillance qu'il vous charge de me transmettre. Dites-lui, je vous prie, que j'en conserverai, un éternel souvenir ; que j'estime plus le suffrage qu'il veut bien m'accorder que ma nomination même, si je me mettais sur les rangs ; mais qu'il ne m'est pas possible de profiter de cette ofFre dont je sens tout le prix et qui va enfin me donner de l'orgueil, ce dont j'ai trop manqué, bien que vous disiez, vous qui vous vantez de me connaître.

Non, je n'ai et n'aurai vraisemblablement jamais de prétention à l'Académie. Je l'ai écrit, il y a peu de temps encore, à Andrieux, qui me prêche en vain depuis trois ou quatre ans. Ne croyez pas au moins que je dédaigne ce corps : depuis plusieurs années, il s'est relevé à mes yeux ; je serais fier d'être le collègue de beaucoup de personnes qui en font partie. D'ailleurs, j'y ai déjà beaucoup d'amis. J'ai, il est vrai, l'idée que l'Académie française a été plus nuisible qu'utile à la poésie, mais le mal est fait et peut-être il serait possible d'en modifier aujourd'hui l'influence. Vous voyez que je ne suis pas positive-

aSo HORTBNSE ALLART D£ MERiTENS

ment anti-académique. La question pour moi n'est donc pas dans TAcadémie : elle m'est toute personnelle.

Ce que j'ai cherché toute ma vie c'est une position conforme, autant que possible ici-bas, à mes goûts et à mon caractère ; la Providence (car j'y crois), après bien des tourmentes, m'a poussé vers un petit coin de terre que tout le monde dédaignait, je veux dire la chanson ; ce genre est devenu ma vie et ma position. Il m'a procuré de quoi vivoter et me faire connaître. J'en suis heureux, et voilà plus de i5 ans que cela dure. Personne ne me porte envie et je suis à Tabri de l'envie que les succès des autres pourraient m 'inspirer dans une plus haute carrière. J'ai dépensé à ce métier une partie du petit magasin d'idées que je m'étais fait. Je n'y suis forcé à rien de grand, à rien de solennel, je fais ce que je peux, je fais ce que je veux, parce que je suis, homme et bagage, en dehors de tout. En politique même, jen'en fais qu'à ma tète, me moquant du mot d'ordre des partis, et ne m'inspirant que de l'amour de la patrie, ma grande et durable passion.

Et vous voudriez que j'allasse me perdre dans un corps illustre, moi à qui tout esprit de corps est insupportable. Laissez>mon petit ruisseau serpenter à l'ombre, dans sa verte prairie, au milieu des fleurs, et, voisin de la mer, s'y précipiter, sans se perdre avant dans quelques fleuves qu'il ne grossirait pas. Il faut que je sois poète comme je suis homme. Je déteste ces gens qui sont autres dans leur vie que dans leurs ouvrages ; songez à mes goûts. Songez à mes opinions. Me voyez-vous dans la tribune académique, débitant un beau discours comme le mélancolique Lamartine ? Pensez à ce chansonnier condamné deux fois

à la prison pour injures à la dynastie, et qur, ayant obtenu du roi l'approbation des suffrag^es académiques, proclame au nez de toute la France la gloire de Charles X! Non, ma chère Hortense ! J'ai plus de logique qu'il n'est, dit-on, donné à un poète d'en avoir. Je veux ^étre conséquent, et je vous assure que cela ne me coûtera pas. J'ai bien étudié mon caractère : il ne veut pas que je sois autre chose que ce que je suis. N'être rien, voilà ma vocation. J'ai entendu quelquefois traiter cette abnégation de vertu. On avait tort ; ce serait plutôt de l'égoïsme. La preuve c'est qu'on a voulu me faire le cens d'éligibilité pour que je fusse de la Chambre, et que les mêmes motifs m'ont fait refuser cet honneur qui m'eût pourtant mieux convenu que les titres académiques.

Si je voulais ajouter des raisons purement littéraires à celles que je viens de vous donner, elles ne me manqueraient pas ; mais elles seraient plus faciles à combattre, je m'en tiens donc à ce qui me regarde personnellement. Je vous ferais rire et votre ami aussi, si je vous disais que ce que je regrette le plus de l'Académie c'est le traitement qui eût pu me servir à avoir, comme vous le dites, une bonne pour me faire servir. Oui, certes, i .5oo francs me feraient un grand bien. J'apprends chaque jour à mieux connaître le prix de l'argent, mais je ne suis pas plus disposé à Tacheter trop cher. D'ailleurs je ne meurs pas de faim, et mes espérances de fortune n'ont jamais été au-delà.

Vous me direz peut-être, vous qui m'aimez, qu'un jour je regretterai le refus que je fais aujourd'hui. Vous pouvez avoir raison. Quand la réputation s'en ira, il est possible que je voie les choses d'un autre œil ; mais alors l'âge aura

fait son travail, je ne serai plus qu'un sot et j'ag'irai conséquemment à ce que je serai. Qui sait aussi si, à Farticle de la mort, je ne demanderai pas un confesseur? Mais alors le Déranger que vous aimez et que veut bien estimer un peu votre illustre ami, ne sera plus : ce sera un autre Déranger dont vous vous moquerez avec grande raison et dont l'Académie ne se souciera guères, non plus que le curé de sa paroisse.

Celui qui a encore bonne tête et bon cœur vous assure de toute sa tendresse et vous prie de ne pas Toublier. Adieu et à bientôt,

BÉRAN6ER.

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