XI
9 juin i83o.
Mille bons jours. Vous voilà revenue et \ous me retrouvez encore malade. Je ne puis me tirer d'a£Paire : le temps variable que nous avons contribue bien sans doute à mon indisposition.
M. de Chateaubriand s'est donné la peine de me venir voir il y a trois jours, et mon portier, qui est nouveau dans la maison, Ta empêché de monter: il est vrai que j'étais ce jour-là peu en état de le recevoir. Je n'en ai pas moins été désolé. Je ne tarderai pas à sortir, je l'espère, et j'irai m'excuser auprès de lui. Sans doute il vous dira que j'ai été le déranger plusieurs fois ; ce qu'il ne vous dira pas c'est que je l'aurais été voir plus souvent, si je n'avais
APPENDICE a83
craint d'être importun. II ne vous dira peut-être pas non plus que j'ai été pour lui une occasion d'injures de la part des journaux absolutistes. Vous devez croire que j'en ai été désolé. Je voudrais bien qu'il n'en doutât pas.
Je suis bien fâché d'apprendre que vous avez retrouvé votre fils malade. Heureusement que la saison, toute singulière qu'elle se présente, rend son mal moins dangereux. Allons, bonne et tendre mère, voilà encore de ces soins que vous devez prendre avec toute l'intellig'ence d'un cœur de femme. Quant à un amant ou un mari, je suis persuadé que vous ne vous y entendriez pas du tout.
Avez-vous fait un agréable voyag-e ? Avez-vous rencontré quelqu'un là-bas? Voilà des questions auxquelles vous répondrez bientôt, si, comme je l'espère, je puis vous aller voir avant peu de jours.
A vous de cœur.
39 août ]83o.
Vous finissez votre lettre par les mots que m'adressa M. de Chateaubriand lorsque j'allai le voir après nos grands événements. Que de belles chansons à faire 1 me dit-il. Vous vous trompez tous les deux. Mon rôle est fini; pour faire de la politique en couplets, il me faut, moi, des persécutions à craindre, de l'oppression à subir. Je ne suis pas né pour être du parti vainqueur. Aussi me suis-je empressé d'aller visiter votre ami, aussitôt qu'il eut pris
a84 H0ATEN8E ALLART DE MilRITENS
position; jusque-là je crus devoir m'en abstenir, parce que rien ne doit influer sur ces sortes de déterminations qui décident de la vie d'un homme illustre. Beaucoup de personnes ont blâmé son discours ; je ne suis pas du nombre; il lui sied bien, selon moi. Aussi nous sommes-nous bien entendus. Un seul point nous a fait différer : il veut quitter la France et je me suis permis deux fois de combattre cette idée de tout mon pouvoir. Mes raisons ont paru faire de l'effet sur son esprit. Je retournerai le voir incessamment^ aussitôt qu'une nouvelle indisposition, fruit des fatigues que tout ceci m'a causées, me permettra de reprendre mes courses. Je vous avoue que son sort m'attriste beaucoup ; le premier jour que je le revis, je tombai dans une mélancolie profonde. La France n'aura-t-elle pas à rougir de laisser un pareil homme en proie au besoin? Non, je ne suis pas né pour être du parti vainqueur, et pourtant j'ai versé des larmes de bonheur quand la tyrannie a expiré sous les coups des Parisiens. Une chose met ma conscience à l'aise, c'est qu'ainsi que Chateaubriand moi aussi j'ai refusé tout ce qu'on a voulu faire pour moi. On a prétendu que, dans notre grande semaine, j'avais rendu bien des services ; on aurait voulu m'en donner le prix; j'ai prié qu'on me laissât ce que je suis; et je suis Gros-Jean comme devant, ce qui doit vous faire pitié. Cette pitié augmentera quand vous saurez que, sous ce règne comme sous le précédent, Béranger ne se laissera pas porter à l'Académie et qu'il a de nouveau signifié à ses amis de ne plus lui en parler. Le seul changement que mon sort va subir, c'est que mes chansons, cessant d'être fruit défendu, vont perdre les trois quarts de leur valeur
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pour les libraires, ce qui diminuera sensiblement mes petits revenus déjà presque insuffisants. Mais qu'y faire? Mon règne a fini avec celui de Charles X. La fin de l'un doit me consoler amplement de la fin de Tautre.
Une des choses qui doivent attrister dans ce beau résultat de nos efforts, c*est que tous les amis ou se dispersent ou vont s'engloutir dans le pouvoir. Je ne suis pas homme à faire antichambre; d'ailleurs, ils en seraient affligés. Pourtant, il en faut passer par là ou ne plus se voir; et ne plus se voir, à Paris, c'est ne plus se connaître.
Mais vous, pendant toutes nos mitraillades, où étiezvous fourrée? Est-ce la peur qui vous a fait fuir jusqu'à Saint-Valery? Y avez-vousvu votre enfant? J'ai été un soir chez***, pour avoir de vos nouvelles.
J'ai dîné avec M. Librî, chez M™e Regnaud, peu de jours après la grande semaine, il s'est battu comme un déterminé. Il me paraît avoir une bonne tête et des pensées généreuses. Il pense beaucoup à sa patrie; cela me fait bien penser de lui.
Je vais peut-être partir pour la Picardie, afin d'éviter le flot des solliciteurs qui s'acharnent après moi ; tous me supposent un immense crédit, par la raison peut-être que je n'en veux pas faire usage pour moi.
Voilà une bien longue lettre pour un malade qu'on a saigné avant-hier, et qui souffre encore beaucoup de la tête et de la poitrine.
Adieu, travaillez, écrivez-moi entre deux chapitres. Tout à vous de cœur.
a8Ô HORTENSB ALLAIiT DM mArITENS
Avez-vous pleuré ce pauvre M. Farcy, qui s'est fait tuer si héroïquement?
Passy, i6 décembre i83a.
Au risque de me faire reprocher encore ce que vous appelez ma fausse modestie, je vous dirai que votre article me semble trop parfumé d'encens. Mais je me hâte de vous remercier même des éloges exagérés, parce qu'ils partent d'une manière de me juger qui me semble la plus honorable et la plus vraie. Je vous assure que jamais article ne m'a fait tant de plaisir à lire. Je le trouve aussi complet qu'il doit Tètre, étant pris de haut, comme vous l'avez fait. Vous auriez peut-être dû indiquer que les commencements de ma carrière chantante portaient encore les signes d'une grande incertitude de vues et d'un mélange d'âges divers. C'est le seul détail qui soit nécessaire à ce morceau.
Depuis i5 ans surtout^ la carrière s'est agrandie pour moi. C'est vraiment depuis cette époque que j'ai fait l'application de mon principe : l'utilité de l'art. L'art sans application me paraît un enfantillage. Vous sentez toutefois qu'il n'y a rien de complètement absolu dans cette idée, mais je la regarde comme la base essentielle. Si je voulais faire l'histoire de tous les grands poètes, de tous les grands artistes, je vous prouverais que tous ont été occupés de satisfaire à la pensée de leur époque, qu'ils semblaient chargés de féconder.
Vous Yoyez par là pourqaoi votre article m'a fait tant de plaisir et pourquoi le point de vue d'où vous l'avez écrit me semble si honorable, La jeune école repousse mon système, qui n'est pour moi qa*un besoin de ma propre nature. Nous verrons si elle a mieux jugé.
Grand merci donc de votre prose qpie je n*ai jamais trouvée plus belle, moi, qui la trouve si belle, que je suis encore à désirer pour vous un sujet qui en soit digne. Pour que j'en méritasse quelques pages, vous avez été obligée de me mettre sur des échasses, et de me couronner d*Une auréole. Il est un mot qui me fait frisonner d'effroi quand on me l'applique, c'est celui de grand homme. Il est vrai que rarement on s'en est avisé, et il faut être vous, pour avoir pensé à l'imprimer. Pour Chateaubriand, on est habitué à le lui entendre donner et il va à sa taille. Mais il ne faut pas abuser de ce mot. Si vous faites imprimer cet article, ôtez, je vous prie, cette phrase: elle me fait peur. J'aurais tant voulu mériter cette épithète I J'ai quelquefois eu l'idée que la nature m'avait destiné à Tobtenir, Mais Téducation m'a manqué et mon caractère s'est usé à lutter contre la fortune, ou, pour mieux dire, il s'est laissé effrayer par elle ; car il était trop paresseux pour soutenir une lutte ouverte.
Mais en voilà bien long pour une personne qui garde mes chiffons et les livre au public sans m'en demander la permission. Je ne vous croyais pas dévote à ce point de faire reliques ainsi des rognures d'un saint de mon acabit. Il faut vous pardonner vos indiscrétions : vous êtes si bonne pour moi que je vous passerais même d'avoir fait imprimer dans votre article quelques-unes de ces chansons dont
s 88 houtense àllart bi uéritens
vous dites un mot en passant. N^dst-ce pas qu'elles sont jolies ? Oh I çà I faut-il que je garde votre manuscrit ? Qu'en ferez-vous ? Il me semble que le comble de la gloire pour moi eût été de le voir rendre public (i). Songez-vous combien l'amant de Lisette a dû désirer de voir son éloge fait par une femme, et par une femme d'un beau talent !
Adieu. Je suis à ma préface, qui va bien m' ennuyer. Après quoi^ je lancerai ma barque au ri sque de tous les mauvais vents.
Tout à vous et de cœur.
P. S. — Je suis bien fâché d'apprendre l'indisposition de M. de Chateaubriand. Je redoute aussi sa brochure, même pour lui. Il vise trop à se faire persécuter ; il passera les bornes. Malgré tout son génie, il ne peut se rendre compte de notre époque. On me trouvera peut-être le même tort, mais, moi, au moins, je marche avec mon temps : et Chateaubriand, au contraire, veut lui barrer le chemin, et cela, peut-être, sans s'en douter.
P«8S7, as février.
Me voici un peu moins souflFrantde la tête, et j'en profite pour répondre plus clairement à tout ce que vous avez eu la bonté de m'écrire relativement à votre article, que vous devez bien maudire.
(i) Béranger obtint satisfaction, nous le verrons tout à l'heure.
Je ne Tai pas relu, mais vous me dites que vous y ajoutez quelques critiques. Tant mieux, vraiment. La peur d'en faire qui me déplaisent est fort aimable de votre part, bien que peu raisonnable. Parce que vous avez la bonté de vous occuper de moi et d'en occuper le gublic, pensez-vous que je puisse vouloir vous ôter la liberté de le faire à votre fantaisie, et vous imposer une admiration sans bornes pour ma petite poésie et pour ma prose écolière? Les critiques de mauvaise foi et vraiment malveillantes, je les hais, parce qu'on se sent peu disposé à en profiter, même quand elles tombent juste. Il n'en est pas de même des autres. D'ailleurs, je sais que votre amitié pour moi vous empêchera de dire toute la vérité. Vous prétendez qu'on croit que nous avons été bien ensemble, jugez de ce qu'on penserait de nous, si vous alliez vous montrer trop sévère. Oh ! diraiton, on voit bien qu'il l'a quittée. Ce sont là de ces choses qu'elles ne pardonnent jamais, etc., etc., etc., et mille autres propos semblables. Oui, si vous ne mettez du miel dans votre encre, voilà ce qui vous attend. Je n'ai donc pas de raison de m'inquiéter de la prétendue sévérité dont vous avez peur vous-même.
Mais dites-moi donc quels sont les braves gens qui prétendent m'enrichir de vos faveurs. Si je les connaissais, je les baiserais sur les deux joues pour l'honneur qu'ils veulent bien me faire . Vous avez bien cherché, coquette (car vous l'avez été avec moi et peut-être avec moi seul), à me faire tomber à vos genoux, mais j'ai si bien deviné que c'était pour voir conmient je m'en relèverais que je n'ai fait que sourire de vos agaceries. Bien m'en a pris, ma foi I Gonoone vous vous seriez amusée à bouleverser ma pauvre
agO H0RTKN8B ALLART DB MERITENS
tète 1 Quand on est sujet aux migraines, on évite avec grand soin les voitures qui cahotent leur monde, surtout quand il n'y a que des cahots à attendre. Les bonnes places n^auraient pas été pour moi, qui n'aurais servi (ju'à compléter Téquip^ge, en singe ou en lapin. Oh! je ne m^embarque pas ainsi. Dite&4e de ma part à ceux qui vous calomnient. Je n'en suis pas moins reconnaissant de la bonne idée qu'ils ont de moi, car, à vous en croire, ce n'est pas le mauvais râle qu'ils me font jouer.
Mais parlons de choses plus sérieuses. Concevez-vous le procès fait à M. de Chateaubriand ? Quoi ! la brochure paraît et elle passe sans poursuites, et à propos de je ne sais quelle visite qu'on lui £dt, le voilà en jugement pour cette même brochure 1 Je suis sûr qu'il est loin de s*ea affliger. A sa place, je m'en réjouirais. Pourtant, une chose m'inquiète. Selon moi, une fois sur les bancs, il sera condamné. Or, la prison ne lui va pas du tout. Il lui faut la liberté matérielle ; la vue d'un verrou doit lui agacer les n^fs. Comment fera-4-il pour passer trois mois (il ne peut être condamné à moins) entre quatre murailles? Je crains pour sa santé. Il ne tient pas assez aux témoignages d'attachement et d'intérêt, pour qu'ils lui soient une compensation suffisante. Vraiment, ces réflexions m'affligent, et vous ne m'en dites pas un mot ! Je voudrais qu'on pût se donner un remplaçant en prison, je serais son homme. Moi, cela me va. Dites-lui que, si on veut faire cet arrangement, mon paquet sera bientôt fait. Certes, j*aimerais mieux me voir encore là que lui. Je vous assure qull j sera malade. La captivité aura bien vite dissipé tout ce qu'il aura eu de plaisir à glorifier Henri V devant le tribunal. Mais, encore
une fois, concevez-vous des stupides comme les g'ens qui nous gouvernent I Chateaubriand en prison I quelle victoire !
Je suis bien aise que vous Tayez consulté pour votre article. Vous voyez qu'il n'aime pas le mot de grand homme, lui à qui ce mot va pourtant. Mais, dites-vous, Sainte- Beuve l'a employé. Jamais directement, si j'ai bonne mémoire. Et puis, il ne m'a pas consulté pour son article, sauf pour les passages biographiques.
Puisque vous êtes si bien avec M. Pichot, vous devriez le prier de m'envoyer le n» de la Revue où sera votre article (i). Vous devez croire que je serai très empressé de le lire, surtout sachant que vous y avez fait des changements et que vous vous permettez de me critiquer.
Adieu. A vous de cœur,
Rue Basse, aa.
Passy, a juillet i83a.
Votre lettre, qui ne fait que de me parvenir, est bien
(i) Cet article d'Hortense sur Béranger parut dans la Revue de Paris le 17 mars i833. Il était si dithyrambique, que la directioa crut devoir le faire suivre de la note suivante :
« En acceptant l'article qu'on vient de lire, nous l'avons moins considéré comme une appréciation critique du beau talent de M. de Béranger que comme une réponse à ceux qui voudraient que cette muse populaire fût exclusivement la muse du peuple. M. de Béranger jugé avec amour par une femme, M. de Béranger réclamé par elle comme ]e poète des esprits aristocratiques, Toilà ce qui nous a frappé dans cette espèce d'apothéose de notre grand chansonnier, qui nous permettra de le juger à notre tour plus froidement. »
392 HORTKNSE AIXART DE MÉRITBNS
vieille de date. Elle ne m'en fait pas moins de plaisir . Après avoir reçu Sextus^ j'avais été pour vous en remercier et en causer avec vous. Malheureusement vous veniez de nous quitter. Je n'ai pu savoir le motif d'une fuite si prompte : je crois pourtant que Jouffroy m'en a dit la raison, mais je ne me la rappelle pas.
Vous voulez savoir mon avis sur votre ouvrage ; cela vous est-il bien nécessaire ? Vous ne tenez pas beaucoup plus compte des élogpes que des critiques. D'ailleurs, les critiques, comme vous le dites fort bien, vous les devinez. Oui, vous avez raison, car elles seraient celles que je vous ai déjà faites pour Gertrude et Jérôme. Quant aux éloges je n'ai qu'à ajouter à ceux que je vous ai adressés sur ces deux romans. Votre style me paraît avoir acquis encore, Il y a à la fois plus de flexibilité et plus de fermeté. Il est vraiment de main de maître. Plusieurs de vos amis et des personnes que vous ne connaissez pas en jugent ainsi. Il m'a surtout charmé dans vos fragments sur l'Italie* Là, dégagée des obligations du roman, il m'a quelquefois étonné. Je ne veux pas dire toutefois qu'il n'y ait pas souvent le même mérite dans les pages du roman ; il y en a certes de fort belles, ce qui n'empêche pas votre madame de Longueville de porter malheur au pauvre Sextus, qui ne me semble plus être qu'un idiot dès qu'il s'amourache de cette pédante vaniteuse.
Tout ce qu'il y a de justes réflexions, de faits résumés, de peintures heureuses et concises dans vos fragments, doit vous consoler d'échouer dans la peinture de cet amour aristocratique. Ne vous obstinez pas au moins, vous pouvez le plus.
APPBNDIGB 29S
Bien des choses ici se sont passées depuis que vous m'avez écrit. Je ne sais ce que vous en pensez là-bas. Le parti républicain, avec lequel vous savez que je sympathise, a commis une faute énorme qui a eu d'affreux résultats . Le gouvernement n'a pas voulu être en reste ; on venait de lui procurer un triomphe facile, il Ta sur-le-champ compromis par sa mise en état de siège.
Je vis loin du monde, au fur et mesure je romps toutes mes anciennes relations et me prépare une vie d'ermite. Malgré les perturbations présentes, malgré toutes celles qui doivent avoir lieu encore, je sais où nous arriverons. La révolution de Juillet m'en a donné la ferme assurance. Je ne suis donc pas inquiet de l'avenir. Aussi ne me codtet-il pas de ne me point mêler des affaires présentes. Elles sont dirigées par des hommes incapables et souvent aveugles. Les antagonistes de ces honmies sont, comme eux, aveugles et incapables. Il en est toujours ainsi à des époques de transition. Ce qui me fâche, c'est de voir toujours les sales petites passions personnelles mêler leur boue infecte à la vase du grand fleuve troublé par tant de tempêtes.
• Vous avez raison, je m'applaudis de ce qui arrive en 'Angleterre, non comme un ennemi des Anglais, loin de cela, mais comme un ami de l'humanité, qui a toujours vu qu'en Angleterre était le plus grand obstacle à la révolution sociale que j'ai rêvée, cette révolution sainte, celle de l'égalité, complément de la révolution faite par le christianisme.
Ce mot me fait pensera M, de Chateaubriand. Je l'ai été voir deux fois dans sa prétendue prison, il me paraît
294 H0ATEN6E ALLAAT DE MERITENS
bien enfant. Bon Dieu! qu'il a besoin de gloire ^ de bruit! Du reste, il est toujours fort spirituel et fort aimable. Mais il ne devrait pas écrire si souvent dans les journaux. Sa première lettre, datée de la prison, le met dans la nécessité, pour être conséquent, de sortir de France à présent que le voilà libre. Heureusement les inconséquences ne lui coûtent pas. Je voudrais bien qu'il nous restât. Il fait semblant de m'aimer ; moi, je lui suis vraiment attaché, mais je ne puis prendre sur moi de le lui prouver autantque je le voudrais. Me voici à bout de papier. Adieu, portez-vous bien et écrivez-moi,
A vous de cœur,
Paris, 6 décembre i833.
Grand merci de V Indienne, Vous voici en Angleterre. Je pars pour Passy et j'emporte le volume que j'ai déjà parcouru.
Ce n'est pas tout que bien écrire, faites-vous donc louer « Vous devez avoir un monde autour de vous. A quoi l'employez-vous, s'il ne vous sert è répandre votre réputation ?
Sainte-Beuve, qui a travaillé à tant de réputations qu i sont bien heureuses de la sienne, à laquelle elles .se sont peu dévouées, devrait se charger de vous faire rendre justice. Il a tout ce qu'il faut pour cela, surtout Topiniâtreté* Voyez comme il m'a séduit, moi qui tranchais du Caton ; qui ne voulais pas entendre parler de connivence avec la
APP£NDIGB 295
critique ; qui me faisais fier de n'être pour rien dans les articles faits sur moi ! je n*ai pu lui résister. La souris a fait un trou dans mon Renier. Souvenirs et vieilles paperasses, tout est devenu sa proie. Et vous, traîtresse, qui allez lui livrer le secret de notre correspondance, que vont dire les prudes du fragment qu'il vous a emprunté? J'ai bien envie de me venger en livrant au public toutes les déclarations d'amour que vous m'avez adressées; ouî> toutes, jusqu'à la proposition de voyage que vous m'avez faite en dernier lieu> et à laquelle je crois n'avoir pas même répondu. Arrangez-vous donc pour que je prenne toutes ces belles choses au sérieux, comme certain grand homme qui a trop de disposition vraiment à prendre ainsi les choses les plus ridicules. Qu'en dites-vous?
Je suis venu passer un jour à Paris ; je retourne tâcher de travailler à Passy. Dans six semaines, j'espère avoir vendu mon fonds et être enfin hors des affaires. Alors, j'irai vous voir et bavarder avec vous. Nous nous querellerons. En attendant, je vais vous lire. Julien Warv^ch est41 à Paris? A quel nom attachez-vous vos idées? Oh I dans six semaines, je saurai tout cela, si vous ne me l'écrivez avant.
Adieu . Je vous baise les mains bien respectueusement et bien tendrement.
HÉIUNGER.
Celle-ci, vous ne la laisserez pas imprimer.
HORTtNSE ALLART DE BI^RITENS
Paris, jeudi 7, i833.
Je suis à Paris depuis deux jours pour afiFaire. Je voulais vous aller voir hier et n'en ai pas eu le temps. Tâchez d'arriver assez tôt pour empêcher MM. Didier et Lherminier de m*aller chercher à Passy. S'ils veulent remettre leur visite à la semaine prochaine, j'en serai charmé. Je désire beaucoup faire la connaissance de M. Lherminier.
Je fais chercher à Passy un appartement. Vous ne me faites pas peur pour voisine. Pour toute autre chose, il n'en serait pas de même»
Quant à la lettre de M. de Chateaubriand, je ne puis être trop reconnaissant de l'autorisation qu'il veut bien accorder à son impression. Mais l'intérêt de mes amis passe avant le mien ; or, malgré ce qu'il y a de glorieux pour moi dans ce nouveau témoignage d'estime et d'intérêt, je pense que pour M. de Chateaubriand il est inutile au moins que cette lettre soit publiée. Au reste, je ne l'ai pas là sous les yeux ; je l'examinerai de nouveau. Mais je crois ne pas me tromper, car je la sais par cœur.
Avant de retourner dans mon ermitage, je tâcherai de vous aller remercier de toutes vos bontés.
A vous de cœur.
BÉKANGEH.
Votre admiration pour madame Sand est un nouveau trait de votre bon et noble caractère. Ce n'est pas vous qui
jamais serez envieuse ou jalouse du mérite d'une autre femme. Je vous dirai à ma honte que je ne connais les romans de cette dame que par les journaux.
Paris, 16 avril i835.
J'ai passé hier chez vous, pour savoir si on vous faisait parvenir les lettres qui vous y étaient adressées. Votre portier m'en a donné l'assurance. Je vous écris donc pour vous remercier de tout ce que vous me transmettez de choses flatteuses. Vos Anglais sont bien bons pour moi, et vous finirez par me faire croire que je jouis de quelque considération au-delà du détroit, ce qui, je vous l'avoue, me semble un peu singulier, étant aussi éminemment poète français de fond et de forme que je le suis, dans mon petit genre tout familier. Au reste, je ne puis mieux faire que de m'en rapporter à vous. Ce n'est pas seulement avec les Anglais que je suis dans le doute à cet égard. Un professeur d'Iéna m'étant venu rendre visite il y a peu de jours, j'opposai la même incrédulité aux louanges qu'il avait la bonté de m'apporter d'Allemagne. Il souffla tant et si bien dans ma vanité d'auteur, comme vous le faites vous-même, qu'il parvint à ébranler ma raison. Malheureusement, j'ai une vanité qui se désenfle bien vite. Vous m'avez envoyé un article que Martin, qui est encore ici, m'a analysé, et qui m'a fait beaucoup de plaisir. Mais il m'en eût causé davantage, si je n'avais vu que son auteur, sur la foi de je ne sais quelle autre feuille, m'attribuait une chanson
2^ houtbnse allart de méritens
intitulée le Lion muselé^ qui finit par des vœux pour le triomphe de Henri V. Je ne connais pas l'original français de cette chanson : elle peut être meilleure que les miennes; mais ceux qui ont lu avec quelque attention mes chansons et mes préfaces peuvent-ils se laisser prendre à me croire l'auteur de vers écrits dans un pareil esprit? Ce sont toutes les erreurs de ce genre que je remarque dans ce que les étrangers écrivent sur les autres Français, qui me font douter de ma réputation hors des frontières de notre langue. Je me suis quelquefois demandé si j'étais bien compris, même, hors de Paris.
Je vois que vous êtes mieux disposée pour TAngleterre cette année que dans vos précédents voyages. J'en augure bien pour votre avenir, qui, m'assure-t-on, pourrait devenir tout anglais — qu'en dites-vous? Nous sommes toujours maintenant en attendant des nouvelles de Londres. Les arrangements ministériels de ce côté de la Manche peuvent avoir beaucoup d'influence ici: du moins on le croit, je pense un peu différemment .
Vous aurez peut-être entendu dire que j'étais ruiné, ou vous l'entendrez peut-être dire. N'en croyez rien, quelque journal qui vous en porte la nouvelle. Il est vrai que mes petits revenus peuvent aller en s'amoindrissant beaucoup, pendant que ceux de mes libraires vont en croissant outre mesure. Mais je ne suis pas ruiné. Seulement, je pense à me retirer à Fontainebleau pour y vivre avec plus d'économie. Cela est un peu triste sans doute ; mais il le faudra. Dans cette circonstance, grand nombre d'offres obligeantes m'ont été faites. J'aurais voulu pouvoir en accepter quelques-unes; mais, tout bien pesé, j'ai trouvé dans
toutes plus d'inconvénients que ne m'en fait redouter ma retraite loin de Paris ; retraite qui ne sera pas telle que je ne puisse venir de temps à autre voir les bons amis que je laisserai ici. Je ne regretterai qu'eux, car le monde, qui ne m'a jamais beaucoup charmé, commence à m'inspirer bien du dégoût.
Adieu, ma chère Hortense. Soyez heureuse^ à Paris ou à Londres, et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, que je recevrai toujours avec un vif plaisir, à Paris comme à Fontainebleau.
Votre tout dévoué,
Avant-hier, en vous parlant d'une souscription que je repoussais, je ne savais pas m'adresser si bien. Hier, à Sainte-Pélagie, j'ai appris avec peine et surprise qu'un volume de listes écrites courait tous les coins de Paris, et que vous étiez, contre moi, à la tête de cette souscription. Nous avons eu déjà bien des sujets de querelle ; mais celui-ci serait bien autrement grave que tous les autres. Je vous l'ai dît l'autre jour : je ne permettrai jamais que, même avec la meilleure intention, on me traîne en public, et Ton me fasse contracter des obligations qui me répug'nent. Je vous prie donc de vous hâter de mettre fin à cette tentative à la fois blessante et inutile. Votre amitié pour moi s'est complètement égarée dans cette circonstance. Vous auriez au moins dû faire comme Carrel, qui a pris la précaution de me consulter pour une démarche
30O HORTSNSB ALLAAT DE MÉRITEN8
de même g^enre. Quand on sait qu'on a affaire à un homme dont le caractère n'est pas tout à fait celui des autres (et Ton peut, sans supériorité aucune, différer de tout le monde), on doit se (garder de toucher à sa vie sans sa permission. Vous savez que nous n'avons jamais pu nous comprendre : c'eût été une raison de plus de ne rien entreprendre sans m'en parler. Encore un coup, votre amitié pour moi, votre bon cœur, vous ont égarée. Réparez le mal qui peut être fait, et évitez surtout que rien de cela ne s'ébruite, car vous me placeriez dans une situation très douloureuse.
Retenez bien que si j'avais besoin du public, j'y recourrais moi-même. Je l'ai déjà dit.
6 juillet i834.
Je conçois bien que vous disiez que vous vous attendiez à une lettre plus dure de ma part. Peut-être l'eût-elle été en effet si j'avais su que ce que je croyais des listes manuscrites étaient des listes imprimées ; si j'avais su qu'on en avait fait envoi en province. J'ai appris tout cela hier et aujourd'hui. Un ami tout scandalisé m'a apporté un de ces prospectus, et sur-le-champ j'ai écrit à M. Guyet (i), qui vient de me faire exprimer par un de mes amis, son client, tout le regret qu'il avait eu de cette avanie qui m'est faite, et toutes les objections qu'il vous avait opposées.
(i) M. Guyet-Desfontaines, notaire, chez qui Félix Arvers fut clerc pendant quelque temps.
APPENDICE Soi
C'est par lui que j*ai su qu'un envoi avait été fait dans les départements. Je vais donc me voir oblig-é d'entretenir ou de faire entretenir le public de moi, pour mettre un terme à ce beau charivari. En vérité, ma chère Hortense, ce n'est pas de vous que je me serais attendu à avoir jamais pareil désagrément I Sans comprendre les gens, on doit pouvoir les connaître. Or, vous deviez assez m'avoir vu de bizarreries, pour vous figurer qu'il ne me conviendrait pas d'être à la merci du public ; qu'il y avait une portion de moi que je ne voulais pas livrer aux regards de tout le monde, et qu'on peut être chansonnier et avoir pourtant une certaine pudeur. On me semble peu mon ami si on ne s'est aperçu de ces ridicules, dont je m'accuse, mais que je prie de respecter. Si, en eflFet, vous n'avez pu retirer vos maudites listes, ayez la bonté et la franchise de me le faire savoir, pour que je fasse réclamer dans les journaux, ou que même j'y mette quelques lignes, si, malgré l'aversion que j'ai pour ces sortes de moyens, je juge nécessaire d'user de cette dernière ressource, qui me répugne tant. Que diable aviez-vous besoin de revenir de Londres pour cette équipée ! Soyez sûre que vous ne connaîtrez plus l'état de mes affaires .
Tout à vous du reste.
Fontainebleau, la janvier i836. A mon retour de la Picardie, j'ai trouvé vos deux lettres,
3oa HORTSNIB ALUkRT DE MéaiTXNS
celle que vous aviez perdue et œlle où vous m'annonciez que votre colère commençait à se calmer. Comme j'ai mis du temps à j répondre, j'espère que maintenant vous êtes tout à fait radoucie, et ne m'en voulez plus qu'un peu de ne vous avoir pas laissée me faire une fortune. Savezvous qu'en province j'ai trouvé des ^ens de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pourSoo.ooo francs. Un demi-million, quelle aubaine pour un pauvre diable I Selon ces calculateurs et un peu selon moi, les notabilités se seraient empressées de concourir à cette bonne œuvre; ministres, pairs de France, préfets, etc., etc. Que sais-je ? Des princes même seraient venus se réunir aux braves g^ns de la classe ouvrière pour m'enrichir à tout jamais. Eh I c'est justement cela qui m'a dû ftiire peur, plus peutrétre que toutes les raisons que je vous ai données. Si je ne vous en ai rien dit, c'est par la crainte de votre indiscrétion. Aujourd'hui que cette afiEaire est loin de nous^ vous devez sentir que si cette malheureuse souscription eût tourné comme il était à craindre, je me trouvais Toblig-é, non seulement du peuple, mais des riches et des g'rands peut-être, dont le nom eût éclipsé ceux des pauvres et bons artisans, pour qui j'ai de la reconnaissance autant que s'ils étaient venus prendre part à cette cotisation. C'était là ma grande cause de répug-nance, et celle que je ne voulais pas exprimer alors.
Mais comment vivez-vous? m*alIez-vous dire. Très bien. Je suis à Fontainebleau depuis le 20 août, avec mes deux vieilles et une Cendrillon pour domestique ; j'habite une petite masure très commode, dont le jardin est bien suffisant dans un pays où les promenades sont si vastes et si
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magnifiques. Je ne manque de rien et me plais dans cette solitude, incomplète encore, parce que plusieurs amis ont voulu s'assurer par eux-mêmes que Fontainebleau n'était pas tout à fait un cimetière, bon tout au plus pour des ombres. Incessamment je vais y avoir pour voisin S. M. Louis- Philippe, ce qui ne m'arrange que fort peu, parce que les vivres vont renchérir ; ces rois sont si gros mangeurs ! Heureux ceux qui ne sont leurs voisins que pour i5 jours î
Etc., etc.
Toars, a mars 1887 .
On ne vous a pas trompée en vous disant que je travaillais. Ce qu'il faut ajouter, c'est que je ne travaille pas vite. Je suis pourtant soutenu par l'idée d'être utile, la seule qui aujourd'hui puisse me remettre à écrire.
Je me plais beaucoup dans mon nouvel ermitage, mais j'ai eu de la peine à m'acclimater sur les bords de la Loire, bords trop vantés, selon moi. Un de mes amusements, c'est l'arrangement de mon petit jardin : croiriez-vous que je fais planter, moi, déjà si vieux ! Ma maison n'est qu'une bicoque, mais j'y suis à ravir, ma seule peine est de penser qu'il faudra peut-être m'en éloigner. J'ai l'idée d'aller à Paris vers le printemps. Vous n'y serez sans doute plus. Je ne vous remercie pas moins du logement que vous me proposiez.
Ayez donc la bonté de ne plus afiFranchir quand vous m'écrivez, sinon je continuerai, moi, à affranchir aussi.
3o4 HORTENSE AIXART OK IfiRITENS
Adien. Rappelez-moi au soayenirdenos amis communs, et surtout à celui de votre sœur.
A vous de cœur,
bbra:(ger .
{Adressée à Florence.)
Saint-Cyr, près Toon, 9 décembre 1837.
Votre aimable lettre m'a trouvé au milieu des plantations que je fais faire et que je fais moi-même, car j'ai pris un goût très vif au jardinage : ces occupations, qui ont duré près d'un mois, m^ont empêché de vous répondre plus tôt. Oui, certes, ce serait un beau voyage à faire pour moi que d'aller visiter la Toscane I Non que je croie fe moins du monde qu'on m'y adore, comme il vous plaît de le dire, mais j'ai toujours eu le désir de voir cette Italie, car si j'y étais une fois, ne croyez pas que je m'en tienne à Florence; il me faudrait un peu de Rome, de Naples, de Venise, etc., etc. ; sauf à venir compléter mon année auprès de vous dans les belles campagnes florentines. Tout cela serait charmant, mais je suis trop vieux maintenant pour faire de si longues courses. Plus que jamais je redoute de me déranger. Croiriez-vous que le voyage de Paris m'épouvante, et qu'il y aura bientôt deux ans que je n'y ai mis le pied ? Il est vrai que le nombre des connaissances à voir, des dîners à faire, des soirées à passer est pour beaucoup dans mon eflProi. En Italie, je
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serais à Fabri de ces inconvénients. Mais, je vous le répète, tout le plaisir que je me promettais de la belle nature, des arts, de la fréquentation des hommes disting^ués du pays où vous êtes ne suffit pas pour vaincre mon antipathie de mouvement qui ne fait que croître chaque jour. Ainsi, à moins d'événements majeurs, n'espérez pas être jamais mon cicérone à l'étranger, malgré tout l'honneur que cela pourrait me faire. Mon Italie à moi c'est le coin que j'habite en Touraine, et je prie Dieu de m'y laisser vieillir et mourir, non en égoïste, maïs en ermite qui rêve pour le monde un avenir consolant vers lequel les folies <ie ce temps, comme un cocher ivre, nous mènent plus droit et plus vite, peut-être, que ne le pourrait faire la raison avec toutes ses brides et tous ses fouets.
J'aurais bien voulu pourtant me plonger dans le passé avec vous ; mais Didier a oublié de faire votre commission et j'attends encore le i " vol. de votre Histoire de Florence, Je vais tenter d'en avoir des nouvelles, car je suis nonseulement très curieux de connaître votre nouvelle tentative, mais il m'est nécessaire, dans ce moment, de savoir mieux que je ne la sais l'histoire de cette république. Avec ma manière de voir, les derniers historiens sont toujours les meilleurs, sans compter que je vous crois bien capable d'effacer ceux de nos Français qui se sont déjà emparés de ce sujet fécond et brillant.
Mais l'histoire ancienne vous fait-elle oublier ce que vous devez à la grande affaire de notre époque. Je veux parler de l'émancipation de la femme. Avez-vous rompu avec la célèbre madame ***. J'ai eu des nouvelles de vos assemblées et j'aurais fait volontiers 60 lieues pour y assis-
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ter. Quoi I vous étiez présidente? Quoi ! vous et vos aco- Ijtes portiez de largues rubans rougpes 1 Mais, vraiment, cela devait être d'une magnificence et d'une grandeur à désespérer Dupin avec son crachat et M. Pasquier avec sa fameuse robe puce. Et que de beaux et d'éloquents discours on prononçait là, m'a assuré la dame qui les a entendus et qui m'a prédit qu'il en résulterait infailliblem^ent l'asservissement de notre sexe ; heureux encore qu'on nous laisse la vie, par simple intérêt de propag-ation, chose reconnue indispensable jusqu'à l'invention de quelque machine à vapeur ou autre qui fasse enfin disparaître cet inconvénient trop bourgeois. Tout cela est>il vrai, ditesmoi ? Je n'ose croire le siècle en si beau chemin. Vous avez fait bien des progrès, s'il faut en croire mon historien.
Vous me parlez de votre sœur et de sa position heureuse de manière à me faire plaisir»
Adieu. Ecrivez-moi plus souvent et je serai plus exact à vous répondre.
A vous de cœur.
{Adressée à Herblay.)
Passy, 6 décembre.
Je vous ai attendue avant-hier jusqu'à deux heures. Estce que vous et votre Plutarque vous auriez fait naufrage
en route ? Je ne regretterais pas votre vieux chéronéen, l'un des oracles de l'antiquité auxquels j'accorde le moins de croyance et d'admiration; l'homme des biographies et des parallèles, c'est-à-dire le moins historien des historiens ; rempli d'ailleurs de contradictions, ainsi qu'on peut le voir en lisant ses œuvres diverses.
Sainte-Beuve est venu hier ici, mais je n'y étais pas. Je recevais la pluie dans les Champs-Elysées, le bois de Boulogne étant devenu impraticable de notre côté, grâce aux fortifications que je voudrais voir à tous les diables ainsi que ceux qui nous embastillent.
On assure que *** espère peu de la Revue : je crains qu'il ne voie juste sur ce point, car le pauvre Leroux a bien besoin que cette entreprise se soutienne; ***, que j'ai rencontré chez Lamennais, a aussi fort mauvaise opinion du succès. Quant à moi, je trouve qu'il y a plus de bon sens dans le petit journal V Atelier, que de braves ouvriers font paraître tous les mois et rédigent entre eux. Mais vous savez comme je suis terre à terre, sens commun et bêle, pour tout dire en un mot. Toutefois, la seconde lettre de Leroux m'a beaucoup plu, malheureusement la conclusion à tirer c'est qu'il faut se taire si on n'a une relig'ion toute faite à nous donner. Or, vous savez que la sienne est loin d'être complète encore. Dieu et l'âme sont les deux petits articles qui restent à faire ; mais c'est bien peu de chose pour un philosophe. J'attends donc avec patience.
Adieu : ne me donnez plus de rendez-vous, ou n'y manquez pas.
Tout à vous.
BERAJïGER.
3o8 HORTBNSB AJLLART DK IféaiTENS
Ah ! que vous faites sagement de vous occuper des poules et des canards. Voilà des individus avec lesquels on peut faire de la politique^ même en leur accordant le vote universel. Les Guizot de ces espèces ne vous accablent pas de sots livres et de plats discours, et s'il y a là des présidents et des princes, ils sont toujours bons à rôtir ou à bouillir. Philosophez donc avec votre basse-cour et apprenez la langue des canards.
Est-ce que vous ne riez pas lorsque votre plume me donne du grand homme? Je ne vous le pardonne que parce que je m'imagine vous voir en gaîté lorsque vous prodiguez ce mot. Il n'est pas moins plaisant de vous entendre parier de la volée sortie de dessous mes ailes. Si vous disiez pareille chose à ces grands esprits, ils rougiraient de honte.
Etc., etc.
{Adressée à Herblay.)
Passy, 3o mai 1849.
Votre historiette est charmante (i), sans être beaucoup
(i) Ma jeune servante de i5 ans, Désirée» avait enlevé une cbanson de Béranger d'un exemplaire de mon fils afné. Mon fils la menaça, pour faire rendre la chanson, de brûler une jolie robe rose que je venais de lui donner. Désirée rendit la chanson en pleurant ; je contai cela à Béranger, qui envoya deux exemplaires, un pour Désirée» un pour mon fils. J'ai donné le plus beau à Désirée. (Note d'Hortense.)
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plus vraie peut-être que tant d'autres histoires qu'on nous fait tous les jours. Vos grands poètes dédaigneraient ce tribut d*en bas. Un chansonnier s'en glorifie.
Vous recevrez un de ces jours deux exemplaires de mes chansons^que vous distribuerez comme vous l'entendrez. J'espère que M. Marcus voudra bien en agréer un en échange de celui qui a été mutilé. Quant à l'autre, oflFrezle de ma part, je vous prie, à la bonne Désirée, puisse-t-il efiPacer les larmes que l'autre a fait couler. Tout à vous.
J'aurais voulu vous éviter le port du petit paquet, mais on m'a fait observer qu'affranchir c'était courir le risque qu'il n'arrivât pas.
(Adressée à Herblay.)
La Celle-Saint'GIoad, lo octobre 1849.
Quoi, vous qui correspondez avec les ambassadeurs, avec des ministres, vous daignez écrire à un pauvre ermite, qui ose à peine levw les yeux sur de tels personnages ! Non seulement vous correspondez avec eux, mais vous leur dictez^ pour ainsi dire, des lois. Voulez-vous ravoir la Belgique, même aussi les provinces rhénanes, je le suppose, on vous le promet. Peste ! quel train vous allez ! Que
3lO HORTENSE ALLART DE MERITENS
va devenir ce malheureux Léopold ? lui que bien des républiques pourraient désirer pour président. Ce que je regrette au rôle que vous prenez, c'est le titre de philosophe que j'aimais tant à vous donner.
J'étais en Normandie quand j'ai reçu votre lettre, et j'y réponds d'un village à quelques lieues de Paris. Je me suis mis tard en route» cette année, et je pense que l'année prochaine je renoncerai complètement aux voyages, qui sont choses contrariantes pour moi, et dont ma santé ne s'arrange pas. Vous avez la bonté de m'en demander des nouvelles. Je vous dirai que j'ai mal débuté dans ma 70^ année. Mais les petites indispositions ont cessé et je me porte bien maintenant. Qui, à me voir, il y a 4o &iis, eût prédit que je vivrais si longtemps. Cela conunence à me faire peur, car presque tous ceux de mes amis que j'ai vus dépasser les 70 ans ont fini assez sottement. Il est vrai qu'il n'est pas toujours nécessaire d'arriver là, pour faire et dire des sottises. Aussi ne parlé-je que de ceux à qui j'aurais souhaité de mourir tout entiers d'intelligence. 11 me semble que, sous ce rapport, je commence à décliner furieusement. Je crains même d'arriver à la folie. Cette crainte, je la puise dans l'idée qui me poursuit, que tous ceux qui s'agitent aujourd'hui sont fous et sots. Que mes semblables sont bêtes I m'écrié-je sans cesse. Or, pour se croire seul sage, il faut être fou. N'êtes-vous pas de cet avis ? Peut-être ôtes-vous aussi atteinte de mon mal ?
Adieu, chère philosophe: je porte envie à la solitude où vous avez su vous confiner. Moi je suis resté le chargé d'afiFaires de tout le monde. Mais j'ai déclaré que si j'accomplissais mes 70 ans je me croirais en droit de donner
APPENDICE 3ll
nia démission et m'en irais vivre dans quelque coin, à porte bien fermée.
Tout à vous.
{Adressée dans la vallée de Talouan.)
i5 janvier i85o.
Il me semble que vous devez avoir plus froid dans votre vallée que nous n'avons ici, où j'ai passablement grelotté. Je deviens frileux, moi qui ai été sans feu, dans un logement humide, jusqu'à 4^ ans. Il y en a8 de cela, car j'ai déjà émietté plus du tiers de ma 70^» et je sens que je vieillis beaucoup. Je ris encore assez bien, mais je ne peux plus rimailler, ce qui était mon unique plaisir.
Je vais vous prouver combien je suis vieux. Je n'ai plus de curiosité pour les belles choses qui se font ou disent à Paris.
Quant aux articles de Sainte-Beuve, comme je ne reçois pas le Constitutionnel^ je ne les lis point. Je leur préférerais son Port-Royal; aussi Tai-je demandé à un de mes amis.
Il me semble que vous avez découvert bien tard que l'association était le principe mis en avant par les socialistes. La difficulté est de savoir comment ils nous associeront. Là, commence la division des camps. Et Dieu sait quel tas de boue les chefs se jettent à la figure. On peut
3ia HORTENSE ALLART DE MERITENS
ju^er, d'après cela, comment ils se traiteront quand la victoire leur arrivera. Et elle peut leur arriver. Quand j y pense, je me trouve beaucoup trop jeune, moi qui pourtant ne suis pas réac.
Il y a bien longtemps que je n'ai vu madame***. Elle m'a fait demander si je voulais faire partie d'une société qu'elle veut fonder, dit-on. Êtes-vous de cette société-là? On prétend que c'est une espèce de club. J'y courrai, si vous devez y parler.
En attendant, je vous baise les mains et suis tout à vous.
BÉRÀNGER.
Ma chère philosophe,
Vous êtes bien sûre que j'ai lu sur-le-champ le premier chapitre de votre œuvre nouvelle et j'en suis charmé autant par le ton que vous y prenez que par la plupart des idées qui en sont la matière. Tout ce que vous dites de la nature, de la lenteur desvillag-eois, me semble parfait. Vous parlez admirablement sur la justice. S'il y a, selon moi, à reprendre sur l'échelle des qualités, sur la valeur que vous donnez à Pascal^ par exemple, le reste me plaît infiniment, et votre cœur ne vous a jamais mieux inspi' rée.
Tout à vous.
BÉRANOER.
APPXNDIGE 3l3
7 janvier i853.
Qyuoi I vous faites des vers et vous ne me les envoyez pas. Vous savez pourtant que je suis un critique moins sévère que Sainte-Beuve.
Je ne vous oublie pas, mais tant de choses me rappellent que j*ai 78 ans, que je crains toujours de ne parler que de cela. Et puis la paresse! D'ailleurs puisque vous paraissez avoir de mes nouvelles, peu exactes il est vrai, vous devez savoir que je suis toujours accablé des affaires de tout le monde, ce qui use tout mon temps en courses et en sollicitations. Je n*ai jamais été plus occupé que depuis que je ne fais plus rien. Quand j'ai dit adieu aux rimes, j'ai cru que j'allais n'avoir plus qu'à dormir, lire et rêvasser. Oh ! bien oui ! il n'y a pas de commissionnaire dans Paris pour faire plus de courses que moi. Dernièrement, malg^ré ce que vous dites de mes forces, les jambes m'ont manqué à la suite de grippes successives ; il m'a fallu garder la chambre quelques jours. On en a profité pour me dire mort; et il y a encore des gens qui s'obstinent à me croire enterré.
Au reste, en effet, je ne suis plus de ce monde. Je vis plus retiré que jamais. Je me contente des rencontres que je fais dans la rue. Cette façon d'être m'est assez heureuse.
Quand vous serez plus près de Paris, j'espère bien me trouver quelquefois sur votre route. Seulement, je vous pré-
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viens qu'il vous faudra m'arrèter si vous vouiez que nous causions, car ma vue n'est pas des meilleures. Vous allez donc cesser d'être ermite. Il me semblait que vous deviez finir par là, surtout d'après l'éloge que vous me faisiez de vos campagnes.
Je ne devine pas quel est le ministre qui vous dit qu'il a reçu des leçons qui Tont rendu sage. D'après tout ce que j'ai vu et vois encore depuis i848, je suis loin de croire qu'aucun de nos anciens hommes d'État, s'applaudisse beaucoup d'avoir laissé tomber son fromage. Je suis tenté même de croire qu'ils ne pardonnent pas au Renard, qui l'a croqué.
Quant à moi, qui n'mme guère les renards, je n'en suis pas moins disposé à les regarder comme les exécuteurs des hautes-œuvres, chargés de temps à autre de châtier les sottises de nos prétendus grands honmies.
Adieu^ chère muse, puisque vous voilà devenue de philosophe^ femme poète, faites-moi part de vos essais, dussent-ils ressembler aux vers de Malebranche :
Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde, Pour aller à cheval sur la terre et sur Tonde,
Vous savez que le philosophe s'en est tenu à ce distique, Ne faites pas conmie lui, en dépit des censeurs. Tout à vous.
APPENDICE 3l5
27 janvier i855.
Je suis maintenant au Marais, rue de Vendôme, n<* 5 ; j'habite les combles d'un vieux château royal, où sont venus souvent Voltaire, Chaulieu, Lafare, etc. , etc. Tout près du grand jardin où ces messieurs se sont sans doute promenés souvent. Un chansonnier n'a pas droit à de si grands honneurs, bien que ce soit un ancien épicier qui possède ce reste des propriétés des enfants de Gabrielle.
J'achève ici ma vie, moins tranquillement toutefois que je le désirerais. Tant de gens me croient du crédit qu'on me relance ici pour tirer parti de ma faveur prétendue : je n'ai qu'un peu celle des libraires, rois qui sont fort chiches.
Et vous, chère amie ? N'allez-vous pas recommencer à courtiser ces rois-là? Votre histoire estr-elle enfin terminée? dépêchez-vous. L'ancien monde s'en va. Il en naît un tout nouveau qui rira bien de celui qui l'a précédé. Voyez quel chemin il a fait depuis 89.
Adieu. Tout à vous de cœur.
BÉaAJNGER.