PRÉFACE I
habituelle. Comment donc se fait-il que des critiques clairvoyants comme Armand de Pontmartin et Barbey d* Aurevilly n'aient pas tenu compte de la complexité de sa nature d'artiste? C'est que, avec leur esprit de parti, ils se placèrent à un point de vue d'où il ne pouvait que leur paraître odieux. Son grand crime à leurs yeux fut moins d'avoir couru, à soixante ans, les guinguettes avec Hortense que d'avoir mis sa main, en i83o, dans celle du chansonnier populaire qui avait contribué plus que personne à renverser Charles X, Et comme cette alliance de l'écrivain royaliste et catholique avec le chansonnier républicain et voltairien avait été cimentée par l'amour d'une femme, il est tout naturel que cette femme ait eu sa large part de leurs réprobations.
Ce sera pourtant l'éternel honneur d'Hortense et ce pourquoi elle occupe une si grande place dans ce livre. Encore n'a-t-il pas dépendu de moi qu'elle n€ fût plus grande. J'avais eu l'idée de publier à la suite toutes ses lettres à Sainte-Beuve, mais cela faisait un paquet trop volumineux. J'ai dû me résigner à les publier à part. Quand on les aura lues, on verra quelle femme supérieure était cette « Messaline » et ce a bas-bleu ». — Barbey d'Aurevilly luimême n'en reviendrait pas. Oh! non, celle qui a écrit les Enchantements de Prudence n'était pas une
l6 HORTENSB ALLAHT DE MÉRITENS
gourgandinede lettres. Sainte-Beuve, qui s'y connaissait et la connaissait à fond, l'appelait « femme à la Staël » I C^est, en effet, la seule qualification qu'elle mérite, bien qu'elle n^ait pas fait Corinne (i). Elle résume tout, son talent et ses mœurs. Mais siHortense Allart avait l'esprit mâle de M™« de Staël, elle était tout de même beaucoup plus femme qu'elle : j'entends qu'elle avait plus de grâce, plus de montant, plus de séduction. La nature l'avait véritablement comblée sous tous les rapports. A vingt-cinq ans, ce devait être un morceau de roi. Ille faut bien, du reste, pour qu'elle ait enchanté les derniers jours du grand Enchanteur !
Sainte-Beuve a donc été bien inspiré en nous conservant les lettres d'Hortense. Outre qu'elles justifient pleinement le surnom qu'il lui avait donné, elles le justifient pleinement, lui aussi, de l'accusation injurieuse dont il fut l'objet, lors de la publication de Chateaubriand et son groupe littéraire. Lui, se faire l'éditeur de mémoires apocryphes pour satisfaire ses petites rancunes 1 Allons donc! Je l'ai dit et répété
(i) Le 10 août 1860, Sainte-Beuve écrivait à M»* de Solms, qui lui avait demandé quelques renseignements sur elle : « M">« Hortense Allart est, je crois vous l'avoir dit^ une cousine germaine de M«>e de Girardin et de M™« O'Ponnell... C'est une femme loyale, un honnête homme, très instruite, spirituelle dans ses lettres mais très décousue dans ses livres, dont aucun n*a eu un véritable succès... » (Lettre publiée dans le Correspondant du 10 août 1907.)
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cent fois, Sainte-Beuve était ce qu'il était : méchante langue et jaloux ; on lui portait facilement ombrage, mais il était incapable d'inventer une histoire, de fabriquer une pièce, ou seulement de Taltérer, pour écraser un rival ou un ennemi, et, depuis que je Tétudie, je n'ai jamais pu lui prendre la main dans le sac aux mensonges.
Je suis certain, mon cher Fournel, que cette constatation, faite en toute sincérité par un homme qui se pique d'être impartial, vous causera un vrai plaisir, car vous êtes de longue date un fidèle de Sainte- Beuve, et l'on n'aime pas, en général, entendre dire du mal de ceux qui ont acquis des droits à notre admiration ou à notre estime.
Amitiés bretonnes.