BERANGER, CHATEAUBRIAND ET LAMENNAIS
sa cause, s'il eût adhéré aux libertés gallicanes, tout on vénérant le successeur de saint Pierre et en défendant l'unité. En France, la jeunesse eût entouré le missionnaire, en qui elle trouvait les idées qu'elle aime et les progrès auxquels elle aspire ; en Europe, les dissidents attentifs n'auraient point fait obstacle ; de grands peuples catholiques, les Polonais, les Irlandais, les Espagnols, auraient béni le prédicateur suscité. Rome même eût fini par s'apercevoir que le nouvel évangéliste faisait renaître la domination de l'Eglise et fournissait au pontife opprimé le moyen de résister à l'influence des rois absolus. Quelle puissance de vie ! l'intelligence, la religion, la liberté représentées dans un prêtre (i) ! »
Malheureusement, Lamennais était absolu comme un moine (2) et têtu comme un Breton. Incapable de transiger sur le terrain des principes, ne voyant en tout que' la ligne droite et poussant la logique jusqu'aux extrêmes, il était, de plus, humilié — et il y avait de quoi — de voir le peu de cas qu'on faisait à Rome des services qu'il avait rendus à la papauté, et l'encyclique Singiilari nos{i^ juillet i834), qui condamna les Paroles d'un Croyant, n'était pas encore lancée qu'il pensait à rompre avec l'Eglise. Cela résulte de la lettre qu'il écrivait, le 16 juillet, à son neveu Elie de Kertanguy :
(i) Mémoires d'Ouire-tombe, t. VI, p. 465.
(2) Le mot est de Mgr Darboy et fut dit au Père Hyacinthe le lendemain de sa sortie du couvent.
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« J'avoue, mon Elie, qu'après toutes les circonstances que tu connais, je ne m'attendais nullement à ce qui est arrivé. 11 faut qu'il y ait eu de nouvelles et vives instances de la diplomatie (i) pour qu'un ouvrag-e qui était, relig-ieusement parlant, innocent la veille, fût si coupable le lendemain. Au reste tout cela ne m'ébranle point. Je l'avais prévu originairement, et si je m'en afflige, ce n'est pas pour moi, que l'avenir ne justifiera que trop peut-être, mais pour la religion et pour ceux mêmes qui se font si gratuitement mes persécuteurs. On m'écrit de Rome : « Vos amis tremblent à cause des funestes conséquences qu'ils prévoient. Ils me chargent de vous engager à un silence absolu et à laisser le temps agir. » C'est ce que je ferai, si cela m'est possible, si l'on ne me force point à parler. Je veux dire qu'en ce qui me concerne je tiendrai cette encyclique pour non avenue, et je continuerai de défendre, quand je le croirai nécessaire, la cause de l'humanité, cause des peuples à laquelle j'ai dévoué le reste de ma vie.
(i) Huit jours après (le 26 juillet), il écrivait de la Chênaie à Déranger :
a ... Les intrigues diplomatiques et jésuitiques viennent encore une fois de l'emporter. Peu importe la religion à ces gens-là, pourvu qu'ils parviennent à leurs fins. A force d'odieuses et sourdes menées, ils ont obtenu contre moi, non pas une condamnation, mais une diffamation. On m'a mandé là-dessus des détails curieux de Rome, où les théologiens disent hautement que l'Encyclique n'est que l'opinion personnelle de Mauro Capellari, et rien de plus. On ne peut, en aucun sens, y reconnaître le caractère d'un jugement doctrinal. Elle sera pourtant représentée et acceptée en France par l'opinion religieuse que forment et dirigent les hommes qui l'ont sollicitée... » (Gorresp. de Bcranger, t. II, p. 177.)
BÉRANGEn, CHATEAUBRIAND ET LAMENNAIS lG3
L'article que je t'ai envoyé pour la Revue (i) est la meilleure réponse que je puisse faire à la plupart des accusations dont j'ai été l'objet. Je désire donc beaucoup qu'il paraisse dans le numéro qui suivra le prochain. C'est le moyen le plus simple de g^arder ma position que je ne veux point chang'er. Je ne sais rien de plus quant à présent et ne m'inquiète point de ce qui suivra, comptant sur l'aide de la Providence à mesure que j'en aurai besoin. Ne vous hâtez pas trop pour l'exécution de votre projet (2). Il demande, sous tous les rapports, à être bien mûri. Il serait fâcheux de commencer sans avoir au moins de g-randes probabilités de succès. Je voudrais que nous puissions en causer ensemble, avant que vous ne prissiez un parti définitif. Ne comptez que peu ou point sur les promesses que l'on vous fera. Si vous réussissez, on viendra à vous. Vous verrez, dans le cas contraire, se retirer tous ceux qui vous auront donné les plusbelles paroles du monde. Il faut donc, pour ne pas échouer, qu'au moins pendant quelque temps vous puissiez marcher sans le secours d'autrui. Ne doute point de ce que je te dis là.
« Je serais fâché que M. Gerbet (3) pensât que
(i) Il s'agit de l'article intitulé De l'absolutisme et de la liberté, qui parut le i" août i834 dans la Revue des Deux Mondes.
{9.) Il s'agissait de fonder un journal qui aurait soutenu les idées de V Avenir.
(3) L'abbé Gerbet était peut-être de tons les disciples de Lamennais celui qu'il affectionnait le plus. Il ne se sépara de son maître qu'après l'encyclique Singulari nos (i5 juillet i834), qui condamna les Paroles d'un croyant. Mais il s'était éloigné de lui peu de temps après lui avoir fait signera la Chênaie, le ii décembre i833, la fameuse décla-
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j'ai changé de sentiment àson'égard. II n'en est rien. Seulement, notre position respective a changé. II s'est éloigné de moi, je ne me suis point éloigné de lui. Les convenances ou, si l'on veut, les nécessités de sa position ont exigé de lui ce mouvement rétrograde : à la bonne heure, je ne m'en plains pas, mais il n'enrésulte pas moins qu'il existe entre nous maintenant une séparation à mes yeux incompatible avec tout ce que renferme pour moi le doux et saint nom d'ami, quoique non pas, grâce à Dieu, avec un autre degré d'attachement très sincère. Je n'ai jamais rompu aucuns liens ; beaucoup de liens rompus ont cependant laissé de profondes cicatrices dans mon âme. A mesure qu^cn avance dans la vie, on remercie Dieu de ces amères épreuves qui nous en adoucissent la fin.
« Lorsque l'Encyclique sera connue, envoie-moi les journaux qui en parleront, s'il en est qui disent quelque chose de remarquable. Je ne xeux point de l'Univers, ni de l'Ami de la Religion. Je ne te ferai plus d'excuses de mes commissions quelles qu'elles soient. Quant à ma tendresse pour toi, tu sais bien, mon enfant chéri, qu'elle sera toujours la même. J'ai une extrême en viedete revoir, ainsi qu'Eugène.
ration écrite en latin par laquelle Lamennais protestait « dans les termes mêmes de la formule contenue dans le Bref du Souverain pontife Grégoire XVI, du 5 octobre i833, suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans l'Encyclique du même pape, et s'engager à ne rien écrire qui ne soit conforme à cette doctrine ». L'abbé Gerbet s'était lié avec Sainte-Beuve, quand celui-ci débuta au Globe (1824), et, malgré la divergence de leurs opinions, Sainte-Beuve lui conserva toujours un tendre souvenir.
BÉa.VNGER, CHATEAUBRIAND ET LAMENNAIS l65
Si ce n'est pas ce mois-ci que vous venez, j'espère au moins que ce sera au commencement du prochain.
« Mille choses à tous nos amis. Je t'embrasse de cœur (i). »
« L'avenir me justifiera !» — Il l'a justifié efFectivement plus tôt qu'on ne pensait, et nous avons vu un grand pape — Léon XIII — ne pas craindre de mettre ses pieds dans les sandales de Lamennais. Mais, en attendant, la vie de l'illustre apologiste fut brisée, un peu par sa faute, et devint un sujet de scandale pour tous ceux qu'il avait catéchisés, et de difficultés de toutes sortes pour lui-même.
Quelques mois après l'encyclique Singulari nos, Déranger écrivait à Napoléon Peyrat :
« Je voudrais bien retirer Lamennais du bourbier où d'autres semblent vouloir l'enfoncer. N'en dites mot : il veut se mettre à la tête d'un journal, et je crains d'arriver trop tard pour lui éviter cette folie . Il m'a compris relativement à ses rapports avec Liszt et G. Sand. Mais je crains bien que, facile et bon comme il l'est, il ne tombe de Charybde en Scylla. C'est la meilleure . pâte de petit homme qui soit au monde ; mais le voilà sans carte et sans boussole, et rien ne garantit qu'il n'échouera pas au premier écueil. Cet homme avait besoin d'une route toute tracée d'avance. Hors du catholicisme (car il en est sorti), il n'a pas ce qu'il faut pour s'orienter. J'ai fait
(i) Lettre inédite communiquée par M. Macqueron.
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œuvre de charité, moi philosophe, d'essayer de lui indiquer son chemin, mais je crains bien qu'il ne m'en sache pas très bon gré. C'est pourtant par l'attachement qu'il m'inspire que je me suis laissé entraîner à le morigéner.
« Vous avez bien jug"é la nature de son esprit. Mais savez-vous que, avec ce petit corps, il a étéjadis un vert galant ? que c'est pour s'arracher aux plaisirs sensuels qu'il a endossé la soutane ? Savez-vous que cet extrait d'homme était un ferrailleur redoutable (i)?»
« Extrait d'homme » est joli et combien vrai ! La pauvre carcasse de Lamennais ballait dans sa soutane; il parut plus maig-re encore après qu'il l'eut quittée. Mais quelle tête ! jamais Béranger n'en avait vu de pareille : il eut beau s'y prendre de toutes les manières pour lui faire entendre qu'il allait manger au journal le Monde ^ et en pure perte, les quatre sous qui lui restaient, il ne réussit qu'à l'indisposer contre lui. Heureusement que Béranger était bon cheval de trompette. Quand la colère de Lamennais était passée, il revenait frapper à sa porte, comme si de rien n'était, et l'on parlait de tout et du reste, car les sujets de conversation ne manquaient point.
Béranger souffrait beaucoup de l'isolement quasi sauvage dans lequel vivait son ami. Il craignait toujours qu'il ne tombât malade. Que deviendrait-il dans ce cas-là ? Oui prendrait soin de lui ? — « Moi ! »
(i) Bérançfer et Lamennais, lettre du S février i835.
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répondait Hortense avec son âme d'infirmière. Mais elle était trop compromettante, elle n'avait pas l'âge canoni([iie, Lamennais n'aurait pas voulu d'elle. Ce qu'il lui fallait, c'était une amitié de femme, de sens rassis, une gouvernante qui fûtun peu mieux qu'une domestique, — une seconde Lisette, enfin. — Mais Lamennais n'en éprouvait pas le besoin. Il aimait mieux la solitude. Pourtant, en 1837, pendant que Béranger habitait la Grenadière, près Tours, il parut se résigner à vivre sous le même toit qu'une famille amie. Le chansonnier lui écrivait alors :
« J'ai appris que madame Clément vous proposait de vous louer un appartenant dans l'hôtel qu'elle va prendre. Je me réjouirais que cet arrangement eût lieu, si votre petite fortune vous le permet, car alors vous auriez auprès de vous des personnes qui pourraient veiller à votre santé que je crois que vous gouvernez fort mal, et que pourtant vous devriez ménager pour vos amis et pour tout le monde. Madame Clément est une dame excellente, d'un noble caractère et pour qui c'est un besoin de s'occuper du bonheur de ceux qui l'entourent ; tout cela sans caprices et sans insistance (i). »
(1) Sur M™" Clément, voici ce que Béranger écrivait à M™'> Lemaire, le 29 juillet 1837 :
« Avez-vous lu que Lamennais étaità la Trappe ou à Rome! Il vient de m écrire de Sézanne (a), où il est retiré chez une dame Clément, chez qui j'ai contribué à faire entrer, il y a cinq ans, le jeune P[eyrat, Napoléon]. Je connais un peu cette dame qui vient de m'écrire pour m'engager à aller voir Lamennais chez elle. C'est nue excellente
(a) Sézanne est dans la Marne.
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Hélas ! il était dit que Lamennais ne connaîtrait jamais le repos. Au moment où il s'apprêtait à entrer chez M^"^ Clément, son libraire fit faillite, et il en résulta pour lui une si grande perte d'argent que, faute de pouvoir prendre sa part des dépenses communes, il déclina l'offre gracieuse de cette dame (i). En même temps ses démêlés avec la police recommencèrent. On perquisitionna dans sa mansarde, on procéda à l'examen de ses papiers, fouillant partout et lisant tout, même les cartes de visite. On ne respecta rien, ni les lettres de famille, ni les actes relatifs à ses affaires privées. On interrogea sa domestique sur les personnes qu'il voyait, sur ses habitudes, voire sur la façon dont il s'habillait. Brel'. cette descente de police fut si brutale et si scandaleuse que Chateaubriand, qui pourtant y était habitué, en fut révolté et offrit à Lamennais un asile chez lui :
« Si la pensée n'est plus en sécurité dans votre grenier, mon illustre ami, ma maison vous est ouverte. Acceptez mon hospitalité, tout l'honneur sera pour moi (2). »
Chateaubriand était alors en veine de générosité.
femme, encore un peu jeune, mais maladive et d'une grande exaltation.Je voudrais que Lamennais pût rester longtemps là, et ne plus se rejeter dans le journalisme. IMais il fait la sourde oreille à mes conseils. » (Corresp. de Bèranger, t. III, p. 4i-) Lire aussi les lettres de ! Lamennais à M">° Clément publiées par M. Christian Maréchal dans la Reuae d'Histoire littéraire de la France, n° d'avril-juin igob,
(i) Lettre de Lamennais à M"» Clément, en date du 3o décembre ' 1837, publiée par M. Christian Maréchal,
(2) Lettre inédite du G août i838.
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Ouelque temps avant, ayant appris que Déranger allait être obligé de quitter sa retraite de la Grenadière, il lui avait offert de lui venir en aide. Et cela dans le moment où lui-même était contraint d'abandonner sa maison de la rue d'Enfer, « Quel noble cœur ! » s'écriait Lamennais. Oui, mais aussi comme il était payé de retour ! L'année suivante, il écrivait à Bérang-er :
« lime semble que nous veillons l'un sur l'autre. J'ai eu peur de votre pauvreté, voilà que vous avez peur de la mienne ; mais la vôtre est toute ronde, d'une marche uniforme et d'un bon caractère; la mienne est quinteuse, elle a quelquefois l'air de dégringoler par mon escalier et de me laisser avec des écus ; puis elle rentre soudain par la fenêtre ; j'aimerais bien mieux un lit assuré dans quelque grenier d'un hôpital... Pourtant je vous remercie de grand cœur; soyez tranquille, cette fois : la banqueroute (i) me cause bien quelque embarras, mais elle ne m'atteint pas réellement... »
Et il ajoutait :
« Je suis allé plusieurs fois chercher l'abbé de Lamennais. Je l'ai rencontré par hasard, car les trois quarts du jour il ferme sa porte, ou il se retire chez des amis aux environs de Paris. Il m'a dit qu'il travaillait toujours à son grand ouvrage (2). »
Ce grand ouvrage était V Esquisse d'une Philoso-
(i) Celle de son éditeur.
(2) Covresp. de Béranjer, t. III, ïp, 162.
HORTKNSE ALLART DE MERITENS
phie que Lamennais publia à la fin de l'année i84o, la veille de sa condamnation pour sa brochure intitulée : le Pays et le Gouvernement. Car il passait de la philosophie à la politique et de sa mansarde à Sainte-Pélag-ie avec une aisance qui n'avait d'ég-al que son courag^e, ou la sottise du g-ouvernement. Naturellement, pendant qu'il était en prison, les visites de Chateaubriand et de Bérang-er ne lui firent point défaut. C'était une trop belle occasion pour le premier de se rappeler au bon souvenir du public, et depuis que notre chansonnier avait quitté définitivement la Touraine, il n'était pas fâché, lui non plus, de montrer que petit bonhomme vivait encore !
Le 5 août i844) Sainte-Beuve écrivait à Juste Olivier :
<( Bérang-er, Chateaubriand et Lamennais se voient volontiers et avec plaisir chez Béranger, à Passy ; le malin chansonnier fait son métier de diable, comme il dit, en les conviant chez lui sur son terrain. Ils s'y plaisent et s'y sentent à l'aise : le chevalier et le prêtre rendent les armes au siècle. On fera un jour un curieux livre avec le titre d'Entretien de ces trois hommes,; un futur philosophe y fera entrer tout ce qu'il voudra (r). w
(i) Correspondance inédile de Sainle-Beuue avec M. et M^' Juste Olivier.