‹ Hortense Allart de Méritens dans ses rapportsChapitre 11 sur 28 · DÉRANGER, CHATEAUBRIAND ET LAMENNAIS · texte numérisé non relu

DÉRANGER, CHATEAUBRIAND ET LAMENNAIS

(( Monsieur, si vous voulez entendre Rachel, ce soir, je me suis précaulionnée de la petite loge de Buloz (i). Il vient de me l'envoyer passée au nom et à l'ordre de Chopin. Vous pourrez y aller avec lui et avec Marliani (2) ; l'un ou l'autre irait vous prendre un peu après le lever du rideau, vous pouvez entrer sans rencontrer d'autres visages que ceux des ouvreuses qui certainement ne vous connaissent pas, quoiqu'elles vous lisent peut-être. Je ne répondrais pas du contraire.

« Je désirerais bien que vous fussiez libre ce soir et assez bien portant pour ne pas manquer cette bonne occasion. La loge est à vous seul. Peut-être Buloz y fera-t-il cependant une courte apparition pour jeter un coup d'œil de maître et d'aristarque sur son public et sur son théâtre. Mais il ne fera pas de cancan, je vous réponds de lui. Je sais que vous ne vous préoccupez guère de toutes les sottises qu'on peut dire. Mais soyez bien sûr que loin de trouver que vous y songez trop, je veux mettre mes soins à empêcher que vos innocentes et légitimes distractions soient troublées par des jugements grossiers

(i) François Buloz était alors commissaire du gouvernement près la Comédie-Française,

(2) Consul général d'Espagne à Paris, italien d'origine, dont la femme tenait un salon très fréquenté. Je trouve son nom plusieurs fois dans la correspondance de M™^ de Méritens, notamment dans une lettre d'elle à Sainte-Beuve, datée de 1846 :

« A propos, il fut question de vous hier devant moi chez Mi"= X... On a dit que vous étiez un homme singulièrement désintéressé et honorable, et M. Marliani a ajouté que vous honoriez encore plus cette Bibliothèque (la Mazarine) qu'elle ne vous honorait. C'était bien dit ; il ne sait pas que je vous connais. » (Lettre inédite.)

OU hostiles. Vous seriez bien bon de venir dîner aujourd'hui chez moi en famille; nous aussi, nous avons une log-e pour les Français, nous partirions tous ensemble.

« A vous de cœur et de dévouement respectueux.

(( GEORGE (i). »

Cette lettre n'est pas datée, mais elle doit être de 1889 ou i84o, années où tout Paris défilait à la Comédie devant Rachel, et où la liaison de George Sand avec Chopin battait son plein.

A cette époque, Déranger et Lamennais étaient au mieux ensemble. Ils s'étaient rencontrés en visite chez Hortense AUart, et même le premier en avait éprouvé quelque surprise, étant donné que les idées religieuses d'Hortense ne cadraient guère avec celles du second. Mais Hortense était surtout de la religion de Cousin, — laquelle était une religion d'amour, comme chacun sait ; — elle était éclectique et recherchait la société des grands hommes, moins pour leurs idées que pour eux-mêmes. J'ajoute qu'elle prenait plaisir à les mettre en contact quand ils s'ignoraient,et c'est elle qui avait dit un jour à Lamennais : « Vous devriez faire connaissance avec Déranger ! »

Lamennais n'aurait pas connuChateaubriand,qu'elle l'aurait également jeté dans ses bras. Mais ces deuxa colonnes de l'ordre politique et social se connaissaient depuis longtemps. Chateaubriand avait eu Lamennais comme collaborateur, avec M. de Donald, au Con-

(i) Lettre inédite, communiquée par M. Macqueron. j

BÉRANGER, CHATEAUBRIAND ET LAMENNAIS iSq

servateiip de 1818, et paraissait très fier de son compatriote, quoique, au fond, il en fût un tantinet jaloux. «Nous avons été bercés par les mêmes flots, » disait-il. Seulement, depuis 1818, les événements avaient sing-ulièrement marché. Le coup de vent des 27-29 Juillet avait jeté nos deux Malouins sur deux îlots assez distants l'un de l'autre, et la campagne de Chateaubriand pour la duchesse de Berry avait achevé de les séparer.

Mais la persécution supprime les distances et rapproche les vaincus. Quand Chateaubriand vit Lamennais en butte aux tracasseries du pouvoir civil et aux anathèmes du pou^ oir reîig-ieux, son vieux sangbreton s'alluma de nouveau, et le petit billet suivant, écrit par René à Féli au mois de mai i834, fit fondre la glace qui restait entre eux :

« Mon illustre compatriote, votre talent aurait donné l'immortalité à cet ouvrage ; moi, je le reçois de mon sujet. Combien je regrette de ne vous voir jamais ! Mille tendres amitiés et admiration sincère.

« CHATEAUBRIAND (l). )) « 11 mai. »

L'ouvrage en question n'était autre que les Paroles d'un Croyant, publiées le i«^ mai dans la Revue des Deux Mondes. A partir de ce moment, les deux Malouins se virent souvent et ne se quittèrent plus.

Ce fut également le pamphlet de Lamennais qui cimenta son amitié avec Déranger.

(i) Lettre inédite, communiqtiée par M. Macqueron.

l6o HORTENSE ALLART DE MERITENS

Quelques jours auparavant (22 avril i83/î), le chansonnier écrivait à Napoléon Peyrat :

... ('J'ai un nouvel ami. Vous ne devineriez pas son nom : l'abbé de Lamennais. Vous ne sauriez croire combien il m'a recherché et combien il me plaît. Nous avions ébauché la connaissance il y a deux ans. Elle semble complète maintenant et je m'en félicite. Cet homme a vraiment le cœur évangélique, et sa philosophie est tout humaine (i). »

Mais l'amitié chez Béranger ne fut jamais aveu.gle; elle était, au contraire, très avisée, très clairvoyante. Quand il vit que Lamennais se cabrait sous les foudres de Rome, il prit peur et le mit en garde contre les coups de tête irréfléchis, a Ne sortez pas de l'Eglise, — lui disait-il, — autrement, vous êtes perdu. Vous n'aurez plus d'autorité sur les âmes qui vous suivent ! » C'était aussi l'opinion de Chateaubriand, qui l'a résumée dans cette page des Mémoires cVOutre-tombe :

« Fidèle professant l'hérésie, l'auteur de VEssai sur U indifférence parle ma langue avec des idées qui ne sont plus mes idées. Si, après avoir embrassé l'enseignement populaire, il fût resté attaché au sacerdoce, il aurait conservé l'autorité qu'ont détruite ses variations. Les curés, les membres nouveaux du clergé (et les distingués d'entre les lévites) allaient à lui ; les évêques se seraient trouvés engagés dans

(i) Bérariffer et Lamennais, p. 78. •

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