‹ Hortense Allart de Méritens dans ses rapportsChapitre 17 sur 28 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

« p. s. — Je vous porterai les romans de M, d'israéli dont je suis enthousiaste. »

Si M™e d'Agoult avait été, entre i84o et i846, la maîtresse de Sainte-Beuve, elle n'aurait pas eu tant de chemin à faire, n'est-il pas vrai ? pour savoir ce (pi'il pensait au juste de son roman, étant donné sur-

(i) Géorgie Sand.

(2) Charles Didier (i8o5-i864)» dont George Saud nous a tracé un si joli portrait dans 17/fs/oj>e de ma vie.

(3) Lettre inédile.

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tout qu'à cette dernière date elle était plutôt en bons termes avec lui (i).

La seconde lettre est plus probante encore : elle a trait, comme la première, au roman de Nélida et était adressée à Sainte-Beuve lui-même :

« Avril 1846.

« Je vous donne complètement raison : une femme ne doit pas attaquer les femmes. Si c'était à refaire, je ne le ferais pas. Il y a en moi deux penchants qui se combattent : l'enthousiasme et l'ironie, la foi et le doute. L'ironie doit être enchaînée et le sera; si jamais dans ce que je publierai vous trouvez une raillerie sur un homme ou une chose allant au progrès, je vous autorise à lacérer, déchirer en mille pièces, et faire brûler, par la main du bourreau Henri (i), mes œuvres complètes.

« Quant au roman, relisez-le imprimé et sans prévention avant de le juger. Ce que j'ai voulu est peutêtre indiqué trop faiblement, mais ce n'est pas une œuvre de préjugé. J'ai voulu peindre une femme possédée du sentiment de l'idéal ; croyant le trouver dans le mariage, puis dans l'amour libre, elle se trompe et devrait mourir, mais elle vit; elle va aimer

(i) J'en Irouve la preuve dans une lettre publiée dans la Correspondance de Sainte-Beuve (t. III.p. 87). Sainte-Beuve écrivait en 1842 à M"« d'AgouIt; « Mille hommages de respect et de cœur, très chère Marie, — et pourquoi pas '? »

(2) Le peintre Henri Lehmann, qui nous a laissé de M""« d'Agoult un si beau portrait.

encore, mais non plus un homme (car aucun ne vaut d'être aimé comme elle a aimé); elle aimera tous ceux qui souffrent, elle va agir, libre et forte désormais ; elle tendra la main aux opprimés. C'est ma péroraison. Je fais entrevoir qu'elle échouera parce que tout échoue dans ces temps-ci, mais je ne la fais pas repentante; elle n'entre pas au cloître, elle ne retourne pas à la famille ni au monde, elle reste dans sa tristesse et dans sa liberté.

« Sij'osais vous faire une prière, ce seraitde ne pas dire votre opinion sur ce livre avant qu'il n'ait paru et que vous ne l'ayez lu, vous influeriez sérieusement sur de bons esprits, dont l'opinion indépendante aurait du prix pour moi.

Sainte-Beuve, après avoir lu cette lettre, fit plus qu'on ne lui demandait. Il ne rendit compte de Nélida ni avant ni après son apparition en librairie, pour plusieurs raisons que nous donne Hortense.

D'abord Gachon-Gachi (comme elle disait, parlant de Molènes) (2) avait grossièrement attaqué Marie dans la revue de Buloz, pensant atteindre Sainte- Beuve par ricochet, et celui-ci, en faisant dans le moment son élog^e, aurait eu l'air de plaider pro domo sua. Quelques mois plus tard, autre inconvénient : il aurait été obligé de prendre parti dans la querelle que la publication de Lucrezia avait suscitée

(i) Lettre inédite.

(2) On sait qu'il s'appelait de son vrai nom Gâchons de Molènes.

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entre les partisans de Georg-e Sand et ceux de jy|me d'Agoult,et il n'aurait pu le faire sans se brouiller avec l'une ou l'autre, peut-être même avec Hortense qui, tout en critiquant le roman de Nélida, le préférait de beaucoup à celui de la Reine. Le 16 mai 1847, ^^^^ écrivait à Sainte-Beuve:

« Je ne vous ai pas dit, comme j'ai été indig-née de Lucre zia. Quoi! allez-vous dire, celle desTarquins? Non pas, celle de la Reine. Voilà des faits très curieux pour les femmes et les amants. Votre Marie livre au public un homme auquel elle avait à faire des reproches, mais dont le plus g-rand tort enfin était d'avoir cessé d'aimer, tort commun, mais la colère, la haine, la fureur du livre disait assez que la femme était encore sensible et blessée. Hé bien! M'"^ Sand, achevant d'immoler les pianistes, nous livre Chopin avec des détails ig-nobles, de cuisine, et avec une froideur qui fait que rien ne la justifie comme son Sosie. Les femmes ne sauraient trop protester contre ces trahisons du lit, qui éloig'ueraient d'elles tous les amants. Nélida était excusable dans son transport, Lucrezia est sans excuse dans sa froide irritation. Et comme un si beau génie se laisse- 1- il si mal inspirer?

« Pour moi, je trouve mon pianiste (i), c'est-àdire mon ambassadeur, le plus grand des ministres plénipotentiaires (2). »

(i) Il s'agit encore ici de Buhver qui, de i843, à 1848 fut ministre plénipotentiaire d'Angleterre à ?.Iadrid.

(3) Lettre inédite.

« Le critique se résig-iia donc à garder le silence, quoique la plume lui démangeât, mais je vois que George Sand l'interpréta d'une façon défavorable et que la neutralité de son ami donna lieu à toutes sortes de commérages (i), — tant il est vrai qu'on ne peut contenter trois femmes à la fois. N'importe. La grande affaire pour Sainte-Beuve, en 1847, ^^^'*^ de conserver l'amitié de Marie qu'il avait recouvrée, en 1845, grâce à l'intervention d'Hortense, après l'avoir perdue, trois ans durant, un peu beaucoup par sa faute. Car, s'il papillonnait, comme pas un à cette époque, il n'admettait pas que Marie — qui l'aimait, disait-elle, à la folie — lui préférât ou parût lui préférer des gens qui ne le valaient pas, un Lchmann, un Didier, un de Ronchaud, pour ne citer que les plus en vue de ses adorateurs. Je laisse de côté Lamartine qui, celui-là, siégeait au plafond de Marie, comme au plafond de la Chambre des députés! — Et Sainte-Beuve, tout aimé qu'il était, avait un jour tiré sa révérence à Marie et ne cessait de lui lancer des flèches de Parthe.

(i) Le 22 juin 1847, Hortense lui mandait encore:

« J'ai reçu une aimable lettre de vous hier, mais je n'y réponds pas ce matin, je vous envoie pour vous ainuser une lettre qui me fait tomber des nues. Lisez ! et dites-moi si Chopin et moi, on vous trompe. Je lui dirai (à George Sand) que j'accepte sa justification, mais ditesmoi avant si ce n'était pas l'opinion de tout le monde que la mienne. C'est bien vrai que c'est madame d'A^çoult] qui m'a dit tout cela, mais madame d'A[t;oult] ne m'aurait rien dit, que j'aurais reconnu Lucrezia et son amant, même un autre! Vous n'aurez pas lu ce roman, mais qu'en avez-vous su, qu'en a dit ce monsieur dans le journal d'hier? Enfin qu'en savez-vous? Moi, je me trouve simplette et perdue entre ces femmes profondes. » (Lettre inédite.)

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Mais Horlense était là qui ne demandait qu'à faire le raccord. J'ai dit qu'elle était jalouse de Marie. Et qui ne l'aurait été à sa place? On n'est jalouse, après tout, que de ce que l'on aime. Heureusement qu'elle était philosophe : elle finissait toujours par accepter les situations qu'il ne dépendait pas d'elle de dénouer à son avantage. Sa jalousie lui passa, le jour où elle se décida à prendre un mari. Et, même séparée de M. de Méritens,il faut lui rendre cette justice qu'elle ne chercha plus d'autre amant (i). Le mariage lui fut sain de ce côté. Dès lors, il était tout naturel qu'étant l'amie de l'une et de l'autre elle s'employât à rapprocher Marie et Sainte-Beuve.

Le 3i mars i845, elle écrivait à celui-ci :

« Ne parlez pas d'une femme que vous avez si longtemps adorée (ce n'est pas moi cjui n'ai fait que passer comme un songe) en termes si légers que ceux de votre billet. Pour moi, je crois ce que vous dites d'elle, elle a le goût faux, mais je l'estime, elle a su aimer et n'a jamais pu, infidèle ou blessée, se détacher de cette tendresse et de cette volupté de sa jeunesse. J'ai mes raisons pour tant sympathiser avec elle. Elle a été maltraitée par la Reine, et elle l'ad-

(i) « ...Sans amant, car il n'y en a pas, écrivait-elle à Sainte- Beuve, mais s'il y était venu un exilé d'Espagne ou de Pologne, logé près de moi, triste, aimable, quel mal eussé-je fait de le consoler, et en causant, en se promenant, de l'aimer! Comme mon mari est mon mari, je n'ai pas dû chercher des occasions de faire des choses qui lui seraient odieuses s'il les savait, mais si le sort les eût préparées, si un hasard un jour les eût amenées, je ne lui devais pas plus de fidélité qu'il ne m'en garde sans doute, et mon âge serait la plus vraie raison pour me retenir. » (Lettre du 3i mars i845.)

mire encore, et elle lui pardonne tout. Le fond de son âme est meilleur et plus beau que vous ne pensez. Je ne sais pas seulement pourquoi vous discutez d'aucun point littéraire ou politique avec elle, mais les autres femmes en discutent-elles mieux ?

(I J'ai revu la Reine avec enchantement. Elle a été charmée de votre discours (i) et du ton, mais Victor Hug-o l'a endormie. Elle ne sait rien de vous et du monde et vit dans son château rue Saint-Lazare. Elle a toutes les passions de la vie et les dédaig-ne. C'est Cléopàtre, moins le trône de César. Je me suis amusée au delà de l'expression. Sachant que vous étiez le plus heureux des hommes, je n'ai pas désiré de vous voir seul. Je pensais que vous n'aA"iez rien à dire d'intime et que peut-être d'ailleurs, puisqu'on (2) vous avait séparé de Marie (à ce qu'on m'a dit) on vous tenait très serré (3). »

Pas si serré que cela, vraiment ! c'est plutôt Sainte- Beuve qui serrait de près, alors, M™^ d'Arbouville.

Quoi qu'il en soit, l'occasion qu'attendait Hortense pour relâcher un peu ces liens au profit de Marie se présenta au mois de mai i845, quand ]\jme d'Ag"oult vint habiter Herblay.Le 24 de ce mois, elle écrivait à Sainte-Beuve :

(1) Son discours de réception à l'Académie.

(a) Ce on visait madame d'Arbouville. — Deux jours après, le 2 avril 1845, Hortense écrivait encore à Sainte-Beuve :

x 11 n'y a qu'une seule chose que je voudrais savoir, c'est qui vous a remplacé de moi ou de I\Iarie, car nous avons disparu toutes les deux, et on n'en nomme qu'une aujourd'hui. » (Lettre inédite.)

^3) Lettre inédite.

SAINTE-BEUVE ET .m'"* d'aGOLLT 211

« Vous VOUS réfugiez dans l'étude, vous feriez mieux de penser à nous et à nos forêts, à deux femmes un moment suivies qui vous gardent un tendre souvenir et vous ont plusieurs fois rappelé. C'est là qu'il faut vous réfug-ier. Vous savez cette petite maison poétique au sommet de la colline, battue de tous les vents de la forêt et du rivage? C'est là que j'habitais autrefois et que j'étais revenue ce printemps. Je n'en occupais qu'une partie, mais j'ai cédé le tout à cette belle que vous disiez faite pour tous les vents. Elle vient ici à ce prix et moi, charmée de sa venue, j'ai trouvé une autre cabane et lui cède ma chaumière qui déjà retentit du bruit des ouvriers qui lui bâtissent un cabinet de toilette et suspendent ses miroirs dans ces déserts. Cette Gaule glacée, ces bois de Velléda, comme vous dites, sont un peu sévères pour Marie, mais nous voulons toutes devenir graves et détachées. Elle me demande le secret, mais déjà ses amis savent qu'elle vient ici, et c'est à vous de lui donner la gloire. Nous rions beaucoup, le village est enchanté, vous viendrez voir cet établissement (i). »

Mais elle mettait cette condition aux visites de Sainte-Beuve, qu'elle ne serait associée dans aucune de ses affaires avec Marie. Elle ignorait ce qui s'était passé entre eux et ne voulait pas la questionner sur ce point. Tout ce qu'elle pouvait lui dire, à lui, c'est que Marie avait tout oublié. Quant à elle (je parle d'Hortense), ses sentiments pour Sainte-Beuve

(i) Lettre inédite.

étaient toujours les mêmes, et voici la lettre où elle les exprimait pour la vingtième fois:

« Mon amour, ce n'est point parce que je suis détachée de vous et de toute chose que je ne pense plus qu'à la sagesse, c'est parce qu'il faut plier ses voiles à propos et entrer dans le port sans s'y briser. Hélas! si vous l'aviez voulu, nous aurions pu encore descendre doucement cette pente qui mène au rivage, mais vous chérissez votre mélancolie et la voulez garder. Marie m'apporte ici tous ses adorateurs avec un si grand soin de sa gloire (comme on disait jadis) qu'on peut les lui enlever tous et qu'elle y consent.

« Et vous qu'on a depuis si longtemps trouvé le plus aimable de tous, le plus fait pour plaire, et pour toucher, vous dont on se détourne parce qu'on le craint un peu, vous qui rempliriez de longs jours de rêverie, de bonheur, d'étude, de toutes les séductions pour lesquelles le ciel m'a faite, vous serez dans cette bande d'amoureux, le plus fidèle aux fées et aux imaginations. Ma solitude pouvait parfois m'ennuyer, mais cette vie du monde qui m'arrive à ma porte, attriste et trouble. Les petites choses et les mensonges y régnent. Ce n'est jamais l'abandon que j'ai tant connu dans ma vie et la vérité que j'ai toujours gardée. »

Elle ajoutait :

« Mais pourtant je prévois quelque orage par ce voisinage, quelque insulte à Minerve, si par vos con-

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seils VOUS ne m'en sauvez. Je trouve qu'à 4o ans on dit adieu à l'amour, mais qu'on revient aussitôt au sentiment. Ainsi on n'est jamais bien dég-agée. Nous vous conterons toutes ces vues sur l'existence. Marie vous invite à dîner, si vous voulez avec moi. Mais il faut passer la soirée et coucher à Herblay. Nous savons bien que deux femmes, ce n'est pas assez et qu'il vous en faut trois, mais nous en trouverons une troisième. Venez seulement et tout ira bien. Je vous dirai quand les parties de forêt seront finies (i). Adieu ! je salue la Grèce en vous et ces charmantes poésies de chez elle que vous mettez si ag-réablement chez nous. Et j'espère que nous nous verrons la semaine prochaine.

« Si vous ne voulez pas aller chez M™^ Jehé, il y a une autre chambre dans le village à vous donner (2). »

Je ne saurais dire si Sainte-Beuve accepta ou non de descendre chez M"^^ Jehé, mais je sais qu'il vint à Herblay, que toute g-lace fut rompue entre lui et Marie et qu'il repartit pour Paris enchanté de son petit voyage. Il n'y a qu'une chose que je ne m'explique pas très bien, c'est que Marie, qui était venue

(i) Quelques jours avant, Horfense avait écrit à Sainte-Beuve : « Marie répond à vos hommages à la colline par des compliments affectueux. Elle voulait vous inviter pour une partie que nous ferons dimanche dans la forêt de Saint-Germain sous nos fenêtres, mais nous avons pensé que cela ne vous plairait pas. 11 y aura son amie allemande, une autre dame, MM. de Ronchaud, Lehmann, etc., etc. Si le cœur vous en dit pourtant vous serez des nôtres. Nous vous avons cru trop au-dessus de ces plaisirs-là. » (Lettre inédite.) (2) Lettre inédite.

à Herblay dans la pensée d'y habiter un an, n'y soit restée que quatre mois. Et je me demande quelle tête fit Sainte-Beuve en recevant, au commencement d'août (1845), la lettre d'Hortense que voici :

« Herblay, samedi.

« Je viens vous demander deux commérages. Je voudrais savoir deux choses que vous aurez entendues. Qu'a dit Marie de son séjour ici, de nos relations d'amitié, etc., etc. Je vous ai dit que je la prenais comme une relation lég-ère, et c'est vrai. Mais depuis son séjour à Herblay, depuis que j'ai lu son roman (i), elle m'est apparue autrement, je la trouve une femme supérieure, comme dirait Corinne, une imagination élevée, une nature fière et à part. Elle a répondu il y a long-temps très bien à ma lettre de Paris, mais je ne la crois pas aussi franche qu'elle est noble, ou plutôt tout le monde n'est pas traité sincèrement par elle et je ne sais desquels je suis. Vous devez savoir ce qu'elle dit par IM""^ Valmore.

« Enfin dites-moi, je vous prie, ce que vous aurez su de M™^ Rolland qui voit aussi M"^^ Valmore. Pourquoi est-elle triste ? est-elle séparée d'Aycard. Je m'intéresse beaucoup à elle et à sa touchante histoire ; qu'y a-t-il donc ? Je ne vous demande pas des questions. Ce serait indigne d'un penseur, mais dites-moi ce qui vous est tombé aux pieds. Je sais bien qu'il vous

(i) Nélida en manuscrit.

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sera doux de vous occuper de Marie, surtout quand on vous dit qu'elle en est dig-ne. Je la crois aussi un peu faible et subissant l'influence de tous ses alentours. Mais je crois que nous resterons liées, car je lui ai montré mon admiration, et elle n'a pas sur moi les doutes que j'ai de sa sincérité.

« Pour vous rendre plus agréable ma commission, je vous envoie une lettre d'elle de cet été. C'est une belle lettre (vous me la rendrez) qui dit tout, elle est écrite sans aucune prétention et en courant, nous nous écrivions souvent le matin... »

Suivait la lettre de Marie :

« Je suis toujours enchantée de l'histoire de Port- Royal. Dans ce second volume, l'auteur, sobre de digression, de ce qu'il appelle des promenades autour de son sujet, prend vigoureusement son lecteur sous le bras et le fait marcher avec lui. Jamais je n'ai lu ouvrage historique qui apprenne mieux une histoire (et quelle histoire !) que celui de M. Sainte-Beuve. C'est sans contredit l'écrivain le plus consciencieux de notre époque. Je vous parlerai de son ouvrage comme vous le désirez, quand je serai un peu sortie de la foule des réflexions qu'il fait naître. Il m'explique tant de choses que j'avais lues sans les comprendre 1 Saint Augustin et les autres hommes de génie, depuis les Pères de l'Eglise jusqu'à Gerson et Saint- Cyran, ont perverti le christianisme en cherchant à expliquer ce que des gens simples et candides se seraient contentés de pratiquer. Les premiers ont

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donné naissance au despotisme catholique qui est l'opposé du christianisme. Les autres ont rêvé une réforme impossible, une réforme qui n'irait à rien moins qu'à vouloir que l'humanité ne fût plus l'humanité. La grâce est sublime, elle existe, j 'en suis convaincue, c'est le plus grand des bienfaits que Dieu puisse nous accorder, mais justement parce qu'il n'est pas prodigue de ce bien, il ne faut pas dire qu'elle seule peut sauver, car il y aurait injustice et barbarie de sa part à élire quelques-uns et à délaisser les autres. Quant aux moyens de saint Augustin, de Gerson, de Saint-Cyran d'obtenir la grâce, ce sont des absurdités: l'homme est mis sur la terre à condition de remplir certains devoirs envers l'humanité; cet égoïsme de cloître et du salut est immortel. Les Livres saints disent positivement : « Aime Dieu de toute ton âme et ton prochain comme toi-même! » Les deux commandements ont une force pareille. N'aimer que Dieu pour sauver son âme, ne servir que Dieu pour sauver son âme, ne penser qu'à Dieu pour sauver son âme, c'est-à-dire n'aimer, ne servir que soi, c'est faillir aussi positivement qu'en servant son prochain par calcul, dans l'intérêt bien entendu de la vie humaine, sans foi, sans amour, sans regarder au delà de cette terre. On est honnête homme sans être chrétien. Saint-Cyran n'a prêché sa réforme que pour dire, sans être calviniste, que l'absolution donnée à l'homme par l'homme est ce qu'il y a de plus absurde et de plus immoral.

« Quant à l'histoire de Port-Royal considérée

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K F I 'ilK 1 II 11

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comme œuvre littéraire, je vous en parlerai comme vousme le demandez après une seconde lecture. Vous voyez que je ne suis pas prête à vous la rendre. Quand vous verrez l'auteur, remerciez-le pour moi du plaisir extrême que me fait cette lecture, et des graves pensées qu'elle me donne.

« Adieu, ma chère, je vous embrasse ainsi que vos enfants. Ma santé est excellente, j'espère qu'il en est de même de la vôtre.

« m[arie] (i). »

Ces lignes appelleraient plus d'une réflexion, mais ce n'est pas le lieu de discuter les idées religieuses de M"^^ d'Agoult. Cela nous entraînerait trop loin. Au surplus, Hortense se chargera de lui donner la réplique tout à l'heure en faisant la critique du Port- Royal de Sainte-Beuve...

Barbey d'Aurevilly disait de M-^^ d'Agoult : « Ce n'est pas un bas-bleu, c'est mieux que cela ou pis, c'est un pantalon bleu, le pantalon du blumérisme américain (2). » — Le mot est joli, mais ce n'est qu'un de ces mots pittoresques où excellait l'auteur des Diaboliques. Et chacun sait qu'il détestait cordialement les femmes de plume. La vérité, c'est que dans « le pantalon bleu » de M'^^ d'Agoult il y avait à la fois un homme et une femme et que les deux réunis formaient un être au-dessus du commun. Delà femme elle avait toutes les grâces et toutes

(i) Lettre inédite.

(2) Les Bas-bleus.

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les fascinations, depuis les yeux étliérés et pleins de rêve jusqu'à la « riche chevelure » qui, à l'entendre, « est un foyer électrique » (i), et par qui elle électrisa, en effet, Sainte-Beuve. De l'homme elle avait l'esprit sérieux, hardi, philosophique. Elle pensait comme lui, tout en agissant généralement comme l'autre. Elle avait horreur de la foule, « l'instinct secret de la lutte, le goût des minorités (2) », une faculté d'admiration étonnante, et quand elle aimait, c'était à la passion, à la folie. Elle disait « qu'on apprend à penser comme à coudre », que « ce qui égare les femmes c'est l'esprit de chimère », — que « ce qui manque essentiellement à l'esprit des femmes, c'est la méthode », — que « la supériorité d'esprit chez une femme est un phénomène trop rare encore pour ne pas exciter la défiance du vulgaire », — que « la dévotion des femmes n'est le plus souvent que de la coquetterie avec Dieu (3) » . Ces aphorismes sur son sexe ne sont pas d'une frappe banale, et c'était effectivement un esprit d'élite. Lamartine, vers qui elle était allée, en i843, comme on va vers la lumière, disait de M'^e d'Agoult que c'était « une belle nature (4) »• Tous ceux qui l'ont connue ont ratifié ce mot du poète. Il aurait pu ajouter que, dans cette belle nature, il y avait aussi une grande âme.

(i) Daniel Stern, Pensées, réflexions et esquisses morales de la femme.

(2) Lettre à Lamartine, du 29 février i843.

(3) Daniel Steru, Pensées, réflexions, etc., etc.

(4) Lettre de Lamartine du 20 février i843, Corresp., t. IV, p. i53.

Cependant l'amie préférée de Sainte-Beuve, sa vraie camarade, celle qui lui disait tout et à qui il pouvait tout dire, était toujours Ilortense. Elle seule, en effet, par la grâce efficace du « clou d'or », était entrée dans sa pensée intime et y était restée, en dépit des apparences contraires. Car je ne suis pas très sûr que le volage lui ait été infidèle, au sens exact de ce mot. Ouand un homme de son âge et de sa nature vole ainsi de Tune à l'autre et ne s'arrête qu'aux pieds d'une belle inhumaine, il y a gros à parier qu'il se contente avec ses désirs. Autrement pourquoi aurait-il écrit à Hortense, en i84i, quand elle ne demandait qu'à lui continuer ses faveurs :

«... Mais, Minerve descendit du ciel et posa entre eux des serments :

ils jurèrent par les Dieux qui habitent rOlympe, par le Styx, serment redoutable aux Dieux mêmes... 1 »

« Oui, mon amie (permettez-moi de vous appeler ainsi), j'ai besoin de faire appela votre amitié, à votre générosité. Que rien ne soit changé entre nous, rien excepté un point. Quand je vous vois, je suis faible, je désire; cela est suivi de longs troubles. Je veux trouver en vous un appui contre vous, contre moimême.

« Vous me verrez toujours ami, toujours touché;

SAINTE-BEUVE ET Jl""^ d'aGOULT 221

mais qu'il y ait entre nous une barrière et que je reste en deçà du serment !

« Mais ù vous, reconnaissant,

« Et toujours.

« SAINTE-BEUVE (l). »

Cette barrière que Sainte-Beuve priait Hortense d'élever entre leurs désirs réciproques ne fut jamais abaissée depuis, mais on verra qu'Hortense la supportait malaisément et qu'elle en souffrit jusqu'après son mariage; même après avoir rendu les armes à l'amour, il y eut toujours au fond de sa pensée» un horizon doucement lumineux, un retour de clarté vague et tendre » — suivant l'expression de Sainte- Beuve — vers celui qui lui avait procuré les dernières jouissances de l'automne. C'estau point qu'elle ne pouvait se passer de ses lettres. Quand il était quelques jours sans lui écrire, elle le croyait fâché ou malade. Alors elle prenait un de ses Portraits littéraires, elle y trouvait « mille grâces, ces abeilles de l'Hymette qu'elle n'avait jamais su atteindre, mais que ses lèvres eussent aimé à chercher sur les siennes ». Elle offrait d'aller le soig-ner, comme s'il n'avait pas eu de mère. « Ah! Sainte-Beuve, comme votre santé me touche! laissez-moi croire qu'un jour elle me sera confiée ! » Et elle le suppliait de prendre de l'exercice, de marcher « comme un porte-faix », d'avoir pitié de ses yeux, de rompre enfin son corps, dans l'intérêt de son esprit qui l'enchantait.

(i) Lettre inédite, communiquée par Jules Troubat.

HORTENSE ALLAUT DE MERITENS

Et toujours et partout elle lisait tout ce qu'il faisait et lui en donnait son avis au risque de le froisser. Car elle n'était pas d'accord avec lui sur tous les points. S'il lui reprochait quelquefois « d'arrang'er trop les choses et de penser trop à Salluste et à Corinne », elle lui renvoyait la balle en lui reprochant « de ne pas assez songer à Salluste et de croire que ce qui est charmant dans un salon l'est aussi dans un livre ». En quoi elle n'avait pas entièrement tort. Ce qui fait le charme, en effet, des Portraits littéraires de Sainte-Beuve, et ce qui leur nuit aussi par moments, c'est qu'il est aisé, pourvu qu'on soit suffisamment averti, d'apercevoir entre les lig-nes, derrière les sinuosités aimables de la phrase, le visage souriant ou grondeur de Sophie, de Marie, de Juliette ou d'Hortense (i). Et nous savons pertinemment que

(i) Elle lui écrivait, le 6 novembre i845 :

o Comme à l'article Fauriel vous avez très bien parlé de Benjamin Constant, je ne crois pas que vous l'ayez si maltraité cette fois. Mais, â votre place, et attaque par les ordres d'une dame (m'avez-vous dit) j'aurais déclaré que Benjamin Constant avait tout le sérieux permit au caractère français, et que, quand ces Français voulaient faire les sérieux et se dévouer pour les religions et les dynasties, ils sortaient de la vérité, perdaient la candeur de l'abandon, par où brilla si noblement Benjamin Constant. Enfin j'aurais un peu attaqué ceux que les salons ont dominé, car B. G. représente mieux un Anglais sérieux que tous les Français sérieux ne représentent un Anglais sérieux. Ah ! n'attaquez pas la candeur, l'oubli du peuple et de l'arrangement, un homme qui se livre à ses passions et qui écrit à celle qu'il aime ces belles choses que vous citez dans le portrait de M'"'= de Krudener, car vous critiquez toujours cet homme en en citant des choses admirables. Et moi, pour le venger, je vais faire courir àô.ooo exemplaires en Europe votre billet de ce matin où vous préférez la jeunesse et un petit chapeau rose à l'automne, à la sagesse, à iNIinervc, aux muses, aux forêts, à Zenon et Platon.

«Homme sérieux, vous voilà! oh! comme Benjamin Constant écri-

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c'était pour leur faire plaisir qu'il traitait, par-ci par-là, de tel ou tel sujet. Quand, par exemple, Hortense lui demandait pourquoi il ne parlait pas de Royer-Gollard, on pouvait être sûr qu'il ne tarderait pas à s'en occuper. Gomme elle ne s'intéressait qu'aux grands hommes, elle était agacée de le voir perdre son encre à portraiturer des hommes de troisième ordre, comme « Sue, Soulier et Savate » 1 Et elle se fâchait tout rouge, quand il lui disait, pour expliquer ses choix :

{( Les choses sont si vastes et si infinies qu'il y a entre elles de quoi justifier tous les jugements individuels contradictoires que nous portons sur elles, et quand chacun a bien taillé avec son esprit dans l'immense cité, il en reste encore. »

Regrettait-il sa jeunesse, elle lui écrivait :

« Que vous me faites pitié, vous autres, avec votre goût de la jeunesse! Que les hommes sages et savants sont préférables ! Platon dit que c'est quand la vue s'en va que l'esprit de l'homme voit clair !...

« Vous dites quelque part {Bernardin de Saint- Pierre, je crois) que la nature soigne la jeunesse et abandonne ensuite son ouvrage. C'est dit d'une belle manière et c'est vrai peut-être, mais combien différemment j'ai senti la jeunesse! Combien alors j'ai trouvé que la nature harcèle, presse et torture son

vait autrement à plus de cinquante ans! Vous en avez cité des choses d'une gravité, d'une passion, d'une tristesse abandonnée. Allons! vous êtes jaloux de M"' R[écamier], c'est tout clair. »

ouvrage, qu'elle en tire par la contrainte le profit, l'usag-e qu'elle en veut. Nos enfants ne sont pas arrachés de nos entrailles avec plus de violence que la nature en met à nous les faire désirer, rêver, aspirer. Il y a une action cruelle, atroce, incessante, d'elle sur la femme, et si la femme n'est qu'à moitié italienne, si elle est difficile à séduire, si elle résiste et languit, et connaît des nuits d'insomnie et d'horreur, c'est quand elle a passé la jeunesse, qu'elle jette un cri de délivrance, qu'elle se réconcilie avec la nature et trouve que la nature enfin protège son ouvrage. Vous direz : « Vous y voilà donc à voir le mal t » Oui, pour un jour de tourment payé de mille délices. Et toutes les femmes ne sont pas si folles. Mais c'est ici, c'est dans la forêt, c'est en vous écrivant sans vous voir, en vous voyant peu, qu'on jouit de la vie, d'un âge heureux, qu'on espère audelà encore mieux, qu'on y compte comme un complément de ce que nous avons vu ici-bas, qu'on se sent en voyag'e et non au terme, et qu'un jour peutêtre, dans un autre séjour, nous nous retrouverons sans les circonstances de la terre, et nous nous comprendrons mieux.

« Mais pour la terre, vous me charmez comme vous êtes. Je vous trouve aimable pour moi et bon. Je ne suis pas sûr que vous ne voltigiez pas, quoique je vous vous croie en général un homme vrai. Mais il y a tant de manières de dire à peu près la vérité.

« Vous m'avez voulu stoïcienne, et je le suis. Ils disaient (les stoïciens) que V amitié ne pouvait naître

SAINTE-BEUVE ET M^^* d'.VGOULT 225

qn^eiitre des gens qui aimaient le bien et l'étude (i). »

Ses antipathies, ses haines littéraires étaient parfois excessives. Ainsi elle ne pouvait souffrir Obermann, malgré « le grand ton de son style », et elle ne comprenait rien aux Pensées de Joubert. Et c'est pourquoi Sainte-Beuve lui disait un jour qu'elle manquait de sens critique. Pourtant elle avait le jugement sain et voyait ordinairement assez juste. Parlant de Bayle, qu'elle connaissait à fond, elle trouvait que c'était un « taquin ».

« Et le monde se partage entre les croyants et les taquins. Bayle s'amuse de ce qui trouble les autres, et il veut les étonner, les dérouter, et c'est souvent aussi un incrédule à rebours. »

Parlant de Cousin , elle lui en voulait de « l'argument qu'il avait mis à V Apologie de Socrate ».

« C'est abominable. Il fallait donc tuer Voltaire, Rousseau, Bayle, vous, tous les hommes qui attaquent les Dieux et l'Etat. On n'a jamais jeté paroles plus légères, plus inconséquentes, plus dangereuses. Un pair de France ! Il ne l'était pas alors ! Le clergé a bien récompensé son zèle ! Il ne faut pas qu'il meure en laissant cette tache dans sa vie; ditesle-lui donc, mais il a peut-être corrigé cela dans d'autres éditions (2). »

Elle avait un faible pour les orateurs et les liisto-

(i) Lettre inédite.

(2) Lettre inédite.

226 HORTENSE ALL.VRT DE MÉRITENS

riens. Dans Tanliquité, ses dieux étaient Cicéron et Tacite. Dans les temps modernes, c'étaient Pitt, Chatam et Hume. Ici évidemment elle avait subi l'influence de Bulwer.

« Ne dites pas que Cicéron est trop politique pour vous. D'abord on ne saurait l'être trop pour vous, mais il n'est politique dans ses lettres que pour déplorer sa faiblesse, son amitié pour Pompée, les malheurs de sa patrie; il tient la lyre et il est fort dig'ne de vous. Mais y a-t-il rien de plus touchant, de plus aimable, de plus charmant, que cette douleur profonde pour la perte de sa fille calmée peu à peu par l'amitié et la philosophie? On le voit se relever, se ranimer, c'estcomme un chant harmonieux, toutes ses lettres respirent la tendresse, la tristesse, et la simplicité. Bien peu de choses sur la terre ont cette hauteur secrète et surtout cette simplicité sublime (i). »

Elle disait de Pitt :

« J'ai retrouvé avec Pitt toute ma raison. Il me paraît l'homme qui a été le plus haut comme politique, comme civilisation, voici en quoi : en défendant son pays de l'exemple contagieux de la France, sans jamais attenter à la Constitution. Et en coalisant l'Europe contre Napoléon, il a fait tout ce que peut faire un Ang-lais, tout ce que peut faire un homme qui agit sous une constitution et qui a l'Europe à sauver.

(i) Lettre inédite.

SAINTE-BEUVE ET M™<^ d'aGOULT 227

« Cependant je comprends comment Thiers a pu dire peu éclairé, mot que vous lui reprochez. C'est dans son appréciation de la Révolution française ; il n'a pas assez rendu justice à ce grand mouvement, si beau du moins à son origine (i). »

Et encore :

« Que je vous conte une rencontre charmante : Pitt exprime au Parlement ses regrets de n'avoir pas relevé l'antique trône royal de France, et de n'avoir pas vula noblesse disposée à se rallier autour de la monarchie rétablie, et le voilà qui dit aux Communes :

Me si fata meis paterentiir ducere vitam Aaspiciis, et sponte mea componere curas, Urbem trojanam primarn dalcesque meoriim Reliqiiias colerem, Priami tecta altra marièrent Et récidiva manu posuissem Pergama victis.

« Et c'est encore ce beau

Et récidiva manu posuissem Pergama victis !

« Hé bien, Pitt est pardonné de n'avoir point aimé les femmes, puisque c'est chez Didon qu'il va chercher sa politique. Peut-on faire une citation plus délicieuse et à laquelle son mince historien du moment peut être plus sensible (2) ? »

Quant à Chatam, elle ne doutait pas que Sainte- Beuve n'eût été son fils chéri, s'il avait fait de la politique active.

« Vous eussiez eu un beau rôle au Parlement, une

(i) Lettre inédite.

(2 Lettre inédite du i8 octobre i845.

228 HORTENSE ALLAHT DE MÉRITENS

éloquence que je vous connais, une parole qui a de l'autorité et qui dit ce qu'elle veut dire. Mais je ne sais plus le reste. Un homme politique, vous l'êtes, mais un inflexible ministre, un ferme rocher battu des tempêtes de la guerre et de la tribune triomphant à Trafalgar et mourant à la peine; je ne sais si vous n'eussiez pas pris des moyens plus conciliants, plus humains et peut-être plus sages. Ainsi donc s'en va la gloire de Pitt devant la vôtre ! La crainte est que ces hommes exquis ne gardent pas le pouvoir et qu'un rustre le leur enlève. Il fallut aussi une certaine ruse, une certaine habileté auprès de Georges III, qui, avant d'être fou, fut un imbécile entêté et qui, rejetant la haute fierté de Chatam, fut enfin joué par les élégantes façons de Pitt (i). »

On voit qu'Hortense connaissait ses auteurs et avait une culture très étendue. C'est pour cela que Sainte-Beuve aimait tant son commerce. Il avait beau ne pas penser toujours comme elle, il avait toujours à apprendre avec elle. Sans compter qu'elle lui était parfois d'un grand secours. Ainsi, pour en citer un exemple, c'est elle qui lui procura les lettres de Bonstetten dont il fit usage dans son article sur cet écrivain suisse (2). Je croyais qu'il les avait eues

(i) Lettre inédite du 24 octobre i845.

(2) C'est elle également qui, en 1848, en pleine bataille des rues, lui indiqua le passage de Bacon sur la Dignité des Sciences et qui, en i86q, lui procura le Talleyrand de Buhver, dont il prit texte pour écrire ses articles sur ce diplomate, qui firent si grand bruit en i86g, dans le journal le Temps. Je lis, en effet, dans ses Notes inédiles sous la date de janvier 1869: « Sainte-Beuve m'écrit qu'il a reçu le Talleyrand et va faire l'article. »

SAINTE-BEUVE ET Mme D AGOULT 229

par le canal de Juste Olivier. Rendons à Hortense ce qui lui revient de droit. Elle avait fait la connaissance de Bonstetten à Genève, et même il lui avait donné un Pline dont elle se dessaisit au profit de Sainte- Beuve. Mais c'étaient surtout les historiens qui la ravissaient. Elle avait plein la bouche de Tacite et Salluste, et plus encore de Hume, « le plus grand historien moderne», à ses yeux, «en ce qu'il a marqué la différence de politique et de vie civile ».

« 11 a exposé la science du gouvernement représentatif, et cette politique de balancement qui a fait qu'on s'est armé contre Louis XIV et Napoléon. Il n'expose pas seulement les événements d'Angleterre, mais son coup d'œil jeté sur l'Europe est juste et perçant ; c'est un guide pour tous ceux qui étudieront la politique (i). »

Elle lui savait gré de planer au-dessus des documents, tandis que Mignet et ceux de son école en étaient écrasés, et de n'avoir pas eu la préoccupation de Y art — chose dont les littérateurs français ont trop vanté l'excellence et la nécessité !

« Les poètes et les gens du monde ne comptent dans une histoire que le style. Or, Sismondi et presque tous les historiens de nos jours ne supporteraient pas (à ce point de vue) un sévère examen.

« C'est très facile quand on n'écrit pas de longs ouvrag-es de venir attaquer le style des longs ouvra-

(i) LeUre de i843.

230 HORTEXSE ALLART DE MÉPvlTENS

ges. Le monde ne marcherait pas et on ne saurait pas les faits si chacun écrivait avec la précaution de Bérang-er (r). w

Je ne sais pas ce que là-dessus pensait Sainte- Beuve, mais je serais bien étonné qu'il n'eût pas été de l'avis d'Hortense.Trop de style nuit aux longs ouvrages, à preuve l'Histoire de France, de Michelet. Cependant Renan trouvait qu'il n'y en avait pas assez dans celle de Henri Martin, et l'on n'a pas oublié l'éloge au vinaigre qu'il fit de cet honnête historien, dans son discours de réception à l'Académie française. M™^ Henri Martin en fut si douloureuse ment affectée qu'elle faillit s'évanouir en l'entendant (2). — Sous ce rapport, Thiers était tout près de réaliser l'idéal d'Hortense. Elle écrivait à Sainte- Beuve après avoir lu le premier tome de Y Histoire du Consulat :

« Je pense comme vous, c'est simple, noble, plein au fond d'une chaleur et d'une élévation qui se contiennent à la manière des bons écrivains. J'oserais faire deux reproches : une sorte de fatalité acceptée, et une admiration sans critique, car la France et le premier Consul manquaient alors de toute connaissance politique. La campagne de Marengo, le passage des Alpes, tout cela me semble admirable, fit à la fin, ces mots si modestes, si vrais, si simples : « On peut le dire, la France n'avait jamais vu de si grandes choses. » Tout cela est charmant! «

(i) Lettre inédite de i843.

(2) Je tiens ce fait de Jules Simon.

SAINTE-BEUVE ET M'"'= d'aGOULT 23 1

Cependant, quand elle fut arrivée au cinquième volume de ce livre, il lui sembla que, tout en étant dans la vraie méthode historique, Thiers faisait trop de place aux commérag-es, et que, suivant le mot de Sainte-Beuve, « lui et l'Empereur allaient trop à l'aventure et à l'avenant (i) ».

Elle ne fut vraiment satisfaite à tous les points de vue que par la lecture dePorf-RoyaLEncore faisaitelle ses réserves sur le fond.

Herblay, 9 mars 1842.

« Faut-il vous écrire un petit billet ou une longue lettre ? Faut-il se tenir dans une admiration réservée ou dans un débordement de plaisir? Ce dernier parti me plaît davantage et peut-être vous divertira mieux.

« Vous voici donc à l'Académie tout droit. Voici donc les lettres pures, sans politique ou autre alliage, les lettres mêmes, Montaigne, Pascal, tous les styles, voici des études charmantes. J'ai lu tout à tort et à travers, commençant par Pascal et Jansénius et finissant par Saint-Gyran. Commençons donc par Jansénius, cette machine de guerre trop chargée, qui éclata, dites-vous, pour ruiner ses amis. Vous y avez habilement mêlé Milton et en avez fait de la poésie biblique. Ces grandes questions m'ont plu infiniment; j'aurais même voulu au moins quelque chose sur la grâce et V Aiigustinus dont vous nous frustrez.

(i) Lettre inédite d'octobre i845. — Les volumes suivants de Thiers la désenchantèrent tout à fait, comme on le verra dans sa Correspondance avec Sainte-Beuve.

« Toute l'histoire et le caractère de M. de Sacy me semblent admirables. Voilà l'homme de Port-Royal en cela qu'il ne lisait rien. Parlez-moi des hommes de Port-Royal qui ne lisaient rien, ceux-là j'y crois. Les autres sont des bêtes ou des menteurs; Pascal un malade, Bossuet un homme de cour. Sacy est réservé, saint, nourri seulement de la Bible, tout chez lui est simple et beau, vrai ; par là il l'emporte sur Saint-Cyran, guindé, faux, qui lisait ; vous avez voulu invoquer un grand homme on celui-ci ; à la bonne heure ; nous verrons. Ce Fontaine est excellent et dit de belles choses si simplement ! je vais lire ses mémoires. Ces grandes dames et ces nonnes n'étaient pas dignes de Sacy ; les autres, M. d'Andilly surtout, leur comenaient mieux.

«Quand vous avez dit que Montaigne étaila l'homme pure créature )),yous avez dit quelque chose de merveilleux et qui ouvre l'esprit. En effet, la réformation, c'était un réveil, mais chrétien. Montaigne rentre dans l'homme éternel; la nature se réveille forte, vigoureuse, après une contrainte de seize siècles; elle va parler, grossière, rustique, elle n'est ni grecque, ni latine, ni chrétienne, un peu de Socrate pourtant. Tout cela est parfait et du plus haut et du plus aimable amusement; cela mène loin et fait penser. Mais quand vous reprenez Montaigne plus loin, il me semble que vous en forcez un peu le sens; il est malicieux, mais pas tout; il doute même de lui; vous en faites un croyant au rebours, c'est trop.

«Mais, monsieur l'écrivain, vous n'étiez pas femme.

SAINTE-BEUVE ET m'"'' d'aGOULT 233

VOUS rt'étiez pas oblig'é d'aimer un homme, je ne vous trouve pas assez tendre, assez passionné, assez déchiré pour Pascal; vous n'êtes pas à genoux, vous n'en parlez pas comme on doit parler des saints. Mais nous verrons plus tard. Quant à l'histoire des Provinciales, c'est charmant, bien conté, amusant, plein de choses, d'idées, de goût, et de l'esprit à pleines mains. On relit par-ci par-là, et on trouve une foule de choses qui ont échappé ! aussi je relirai plusieurs fois.

« Et la critique, l'oserais-je faire par devoir? Elle ne m'appartient pas, je la laisse à de plus savants, et je dirai seulement que BaUac et d'Andilly sont trop long-s, qu'il y a trop de portraits et de frivolités. On voit un peu là, derrière, le g-rand esprit de Marie (r), que vous ménagez madame la marquise, madameladuchessequevous acceptez. Votre héroïne, madame de Guéméné, « la plus belle femme de la cour », vous tient trop au cœur.

« Ma critique, si j'en voulais faire, viendrait déplus haut, elle serait toute philosophique et frappant d'abord sur une petite note atroce qui dit que chaque chose a deux noms, et que le troisième est en Dieu ; elle vous demanderait ce que Voltaire, ce que le xviii^ siècle pourrait penser de votre livre.

« Port-Royal fut fondé par des demoiselles qui, vous l'avez dit vous-même, cherchaient un établissement et des intérêts. La religion de ce temps est

(i) Mm» d'Agoult.

234 nORTE.NSE ALI, ART DE MÉRITENS

une religion de cour, c'est une cour qui domine tout ce mouvement, l'esprit ni la connaissance n'en sont pas le point de départ, on le sent à tout instant; la cour, la célébrité furent le but de ceux qui lisaient ; et les croyants, comme Sacy, ne lisaient pas. Mais aujourd'hui plus de cour ; qui donc vous rend si fai- ; ble, vous qui lisez? Jouons-nous ici la comédie? Le christianisme est-ce une vérité ou non? Y a-t-il un fils , un père ? Avez-vous lu Voltaire et Frédéric le Grand, et Montesquieu? Ne connaissez-vous que madame Récamier et sa coterie depuis Port-Royal? Peut-on écrire de ce ton si on est sérieux et un honnête homme ? Oui, comme Horace qui parle à chaque instant de Jupiter, ce qui le placera moins haut parfois que Déranger.

« Allez, une femme qui honore la vérité ne pouvait être à vous et à M. de Chateaubriand qu'en passant. I! était doux d'être à vous deux, mais on n'aurait voulu avouer vos idées jamais. Vous n'êtes pas des hommes sérieux, ni convaincus, ni pieux, ni sûrs. Vous êtes de son école, et c'est une fausse école. Il faut suivre la science éternelle; si on en dérive on se trompe : il n'y en a pas deux, il n'y a deux mots à rien. Scélérat, il n'y a qu'une science et qu'une vérité; la vérité prend des formes, elle s'entoure de formes à la voix de Jésus-Christ. Mais quand ces formes sont tombées, déchirées, vieillies, salies, profanées, quand de grands hommes en ont fait justice, il faut les laisser dans la tombe et saluer la vérité pure Voltaire ouvre votre livre, il le lit : « — Oh ! oh !

SAINTE-BEUVE ET M™" d'aGOULT 2 35

qu'est-ce ceci? Cet homme ne m'a-t-il pas lu? Estil de Port-Royal? N'en est-il pas? Il va plus loin que moi! Le diable a-t-il fini par descendre après moi? C'est son allure, mais je n'ai pas été si loin. Deux mots à tout ! Je n'ai jamais écrit cela I »

« On peut parler du christianisme et de la grâce avec vérité, puisqu'il y a des vérités dans le christianisme et la grâce. Mais ce n'est plus du ton d'un catholique. Du temps de Bossuet vivait Leibnitz; on pensait déjà; si ces hommes eussent de bonne foi cherché la vérité, il n'était déjà plus permis de s'égarer, il y avait la Théodicée de Leibnitz. Ils ne cherchaient que la cour, et Bossuet fera la risée des vrais religieux par sa correspondance avec la sœur de Cornuau et d'autres. La cour renfermait tout, et Fénelon, dans une erreur dorée. Des victimes tombaient mortes autour, avec lesquelles seules je sympathise et qui restent à venger. Vous êtes plus près de mourir avec elles que de les venger.

« C'est là ma critique, elle porte loin si, vous, vous voulez la pousser. Adieu, je vous écrirai peutêtre encore sur ce livre que je vais relisant et qui est plus plein qu'aucun de nos temps (i). »

Elle revint effectivement sur Port-Royal, à propos de l'ouvrage que la princesse Belgiojoso publia vers le même temps sur la Formation du Dogme catholique, mais ce fut surtout pour persifler la princesse. Elle écrivait à Sainte-Beuve :

(i) Lettre inédite.

2ÔÙ IIORTENSE AI-LART DE MÉRITENS

Herblay, vendredi [1842].

« Vous êtes obligé de lire le deuxième volume de la Princesse milanaise; c'est saint Augustin et la grâce efficace. Elle dit poliment qu'elle n'ose aller à d'autres travaux sur ce sujet. C'est donc Port-Roy al. M Saluez donc, monsieur, cette belle; il y aura entre vous un rapprochement inévitable. Son esprit est grave et élevé, c'est-à-dire italien. Mais ce n'est pas un livre, elle n'a pas d'opinions ni de but. Et puis une foi stupide. Passe pour une Princesse romaine d'écrire comme cela. Mais une Milanaise galante et voyageuse ! Si c'est si beau de se martyriser, qu'elle se martyrise ! Je n'ai pas vu sa moquerie, mais je n'ai pas lu attentivement. Elle n'aime guère saint Jérôme et saint Augustin, elle les taquine, mais ce n'est rien. Quoi ! ces grands travaux des penseurs du dernier siècle n'ont pas suffi, et voilà, voilà l'ouvrage qui sort de l'école des Terroristes, car quoique Mignet s'en défende, c'est lui, et je le lui reprocherai.

« Ce n'est pas ainsi, monsieur, que vous touchez ces matières délicates. Votre plume malicieuse n'est innocente que pour le curé d'Herblay; vous frappez un peu à la Pascal, à la Provinciale, et bien que je vous reproche de n'aller pas assez franc jeu, je ne vous compare pas à celte Charlotte Corday sous le cilice. Quelques hommes voient, aperçoivent, jugent,

SAINTE-IÎEUVF. ET M™*' d'aGOULT zdj

posent des principes, mais le troupeau des hommes à tout âge dira, fera tout ce qu'on voudra, rien ne le tient ni le garantit, c'est une pitié. Nous aurons une réaction terrible qui jettera loin ce retour bancal en arrière.

« Ce retour a été conduit par des poètes et non par des esprits ; l'esprit nous vengera. De nouveaux maîtres édifieront, mais d'après les travaux du dernier siècle, et tout celui-ci passera comme un rêve amusant. On arrivera au vrai Dieu ; les catholiques et les chrétiens avec leurs idoles seront les impies, et on rira de leur frivole zèle. »

Le lendemain, elle lui écrivait encore :

« Attendez, attendez, je vous dis souvent des bêtises; c'est ce que j'ai fait hier en vous disant que votre Princesse attaquait saint Augustin, mais que ce n'était rien. Je n'avais pas tout lu ; j'ai achevé depuis ; elle fait voir qu'il ne savait guère ce qu'il disait luimême, mais en le citant seulement. Elle rapporte de longs passages. Mais quand nous analysions avec ennui, dites-vous, ce gros Jansénius, vous attendiezvous que c'était la beauté qui allait vous le prendre des mains? Heureusement que vous lisiez le vôtre à la maîtresse d'un jour que vous aviez alors. Voici ce qu'elle dit : « Les défenseurs de Jansénius déployèrent dans cette lutte un talent sans égal, une grandeur d'àme étonnante et une profonde habileté. Les défenseurs de l'Eglise catholique, car tels étaient les Jésuites, firent preuve de bon sens et de bonne foi en

ce qui touchait à la question elle-même, mais ils employèrent de mauvais moyens (i). »

« De bon sens », je ne dis pas non, mais « de bonne foi », c'est autre chose. On sent ici la mainde l'abbé Cœur ou de l'abbé Combalot, car on ne sait pas encore au juste quel est celui des deux qui fut le collaborateur de la princesse dans cette œuvre apologétique. Un esprit impartial et averti aurait laissé la bonne foi des Jésuites au fond de son encrier. Mais passons.

« Voilà donc Jansénius à la mode, grâce à vous et à la princesse. Mais, comme Fontaine, elle fait voir que vous manquez un peu de critique. En maître, vous prenez la fleur du talent de ces hommes par partie ; c'est beau, vous nous donnez le beau seul ; vous cachez l'infirmité, la bêtise; on est encore ébloui. Celle-ci nous montre à découvert la folie de saint Augustin et ses contradictions ; elle le juge trop sévèrement même, il me semble. Mais elle le bat par ses armes à lui (2). w

On voit que sur le fond elle s'accordait avec Marie. Mais comme elle, elle ne voyait ici que le côté doctrinal du jansénisme. Plus tard, elle s'apercevra qu'il y avait autre chose que la question de la grâce et elle trouvera, pour qualifier les Port-Royalistes, le mot juste, en disant qu'ils furent » les Girondins du catholicisme » .

(1) Lettre inédite.

(2) Lettre inédite.

SAINTE-BEUVE ET M'"'^ d'aGOULT sSg

Elle terminait ainsi sa lettre à Sainte-Beuve :

« Vous, si vous disiez : « Voilà les beaux côtés de Jansénius et de saint Augustin, mais ces grands hommes, etc., etc., mais, mais !... » à la bonne heure! mais non. Vous ne les attaquez jamais directement. Votre guerre est différente de celle de cette dame. Vous avez plus de force et d'esprit, plus de malice aussi. Elle, on n'y comprend trop rien. De bonne foi, croit-on à ces folies? surtout en les voyant de ce côté stupide, frivole et détaillé, où elle les expose! Mais c'est une femme pour vous charmer; elle est pleine de vos sujets et très capable, grave, profonde même ; c'est un travail d'homme. Comme vous causeriez bien avec elle, en regardant ses yeux, et son sourire le plus beau que j'aie vu !

«Adieu, monsieur,j'ai généreusement réparé cette erreur avec cette docteur. J'ai envie de lui écrire ; me le conseillez-vous ? Je ne pourrai éviter de lui parler de Port-Royal. J'ai causé avec elle dans le monde une fois, où je lui avais enlevé jNIignet (i) pour deux heures. Mais les auteurs aiment qu'on les comprenne.

« Lisez le livre et parlez-m'en. Voulez-vous mon exemplaire de Mignet? »

(i) Sur les relations de la princesse avec Mignet^ consulter le t. 11 de notre ouvrage sur Alfred de Musset. — Mignet avait beaucoup d'estime pour le talent d'Hortease Allart. Quand elle publia son Histoire de la République d'Athènes, il lui écrivit: « Votre Histoire de la République d'Athènes, je la lis avec un vif intérêt. J'y trouve des récits animés, une façon naturelle et piquante, un talent simple, beaucoup d'esprit et des jugements libres portés sur des faits connus, » (Lettre inédite.)

2l\0 HORTENSE ALLART DE JIÉRJTENS

Et comme elle savait que Sainte-Beuve ne détestait pas les petites combinaisons romanesques, Hortense lui écrivait, le i!\ novembre (1842), en lui envovant l'ouvragre de la Princesse :

« Si c'était la Princesse elle-même qui vous envoyait son livre, que diriez-vous? Ce n'est pas elle, mais elle sait sans doute qui vous l'envoie, car c'est Mi^-nel. voici comment. Je vous l'ai offert, vous n'avez pa répondu et je l'ai rendu. Depuis j'ai prié Misfnet de vous l'envoyer, lui disant que vous croiriez que c'était moi, et que vous et la Princesse vous étiez tous deux Pélagiens. Voilà tout. Gardez l'ouvrage à votre aise, et faites-le mettre après chez INIignet, rue des Capucines, n*^ 10... Vous me direz promptement votre avis sur ma chère et grave princesse. Je ne lui ai pas écrit, mais j'ai dit toutes les choses aimables à son ami. Aucune autre femme n'a encore montré tant de profondeur et d'attention, mais l'ouvrage ne peut intéresser que les docteurs. Et quel goût! — De Princesse de Trivulze, d'Italie ! Quel style noble et convenable 1 vous verrez (i). »

C'est réellement dommage que nous n'ayons pas les réponses de Sainte-Beuve à ces lettres malicieuses d'Hortense, car nous connaîtrions probablement sa pensée de derrière la tête sur le livre de la Princesse, tandis que nous sommes obligés de nous contenter, à son défaut, des quelques lignes louangeuses qu'il

(i) LcUre inidite.

SAINTE-BEUVE ET M»lC D AGOULT 24 1

envoya alors à la Revue Suisse (i), après avoir écrit à M°^'- d'Ag-ouIt : « Le livre de la princesse B... est sur quelques tables favorisées. Essai sur la formation... du dogme catholique... Voilà comme il faut en faire, quand on se mêle de théolog'ie. Je sais que M™^' Récamier, l'autre jour, avait lu Origène. Les modes de notre temps en vérité sont singulières (2). » Six ans plus tard, quand Port-Royal fut terminé, Hortense, tout en lui §-ardant son admiration, portait sur Sainte-Beuve ce jugement d'ensemble que l'histoire a ratifié depuis.

« Ce qui sort de Port-Royal publié, c'est que vous êtes dévot et incrédule. Vous jugez ces Messieurs tantôt de leur bord, et tantôt comme eût fait Lucrèce, Il y a telle petite note qui met tout en doute. Chateaubriand a gardé cette note pour sa maîtresse, mais votre maîtresse à vous, c'est l'étude (3). »

(i) Voici ces lignes, datées du 28 décembre 1842 : « Il a paru un livre sérieux encore inachevé de la princesse Belgiojoso, Essai sur la formation du dogme catholique; c'est sérieux, catholique d'intention, semi-pélagien et origénien de fond, d'un style très ferme, très simple, enfin une très précieuse curiosité venant d'une Italienne galante, d'une Trivulce. Son nom n'y est pas, mais elle l'avoue. L'ouvrage s'étend, jusqu'ici, depuis saint Justin jusqu'à saint Augustin. Il reste encore 2 vol. à paraître. » Un an après, le 11 août i843. Lamennais écrivait à M"« Clément : « Ce que vous m'apprenez de la P. Bel (princesse Belgiojoso) ne m'étonne pas le moins du monde. Elle vit assez seule à Marly, plongée dans les livres, à ce qu'on assure. Il est pourtant étrange qu'elle ne vous ait pas envoyé le sien. Vous n'y perdez, au reste, que de l'ennui... » \Leltre publiée par M. Christian Maréchal dans la Revue d'histoire littéraire de la France, n" d'avril-juin igoS.)

(2) Nouvelle Correspondance, p. 88.

(3) Lettre inédite.

Ce n'est pas sans à propos que le nom de Lucrèce se présentait ici sous la plume d'Hortense. A cette époque Sainte-Beuve était dominé par ce grand poète latin, et sa camarade d'Herblay était scandalisée en l'entendant lui dire que « Lucrèce était peut-être plus fort ou plus hardi que Virgile ».

Le 1,4 décembre 1847 ^^^^ ^^^ écrivait :

« J'ai lu l'autre jour ce cinquième livre de Lucrèce que vous me citez. Et moi de rire. Voilà bien les poètes ! comment ces hommes-là pourraient-ils être amants constants, ils ne sont pas même fidèles à Dieu ! Ce cinquième livre est très beau, soit, l'imag-ination en est grande et brillante, mais quel fond pauvre, quelles basses conclusions et qu'on va mal se moquant des peuples en s'égarant plus qu'eux !

(( Je vois partout l'intelligence, la combinaison, dit Lucrèce en termes magnifiques, mais je la nie, eHe sort toute de la pierre et du bois. »

(( Ne m'écriviez- vous pas cet été qu'en retrouvant le grand air de la nature, tous les doutes s'en vont et qu'on est croyant dans les champs ? Pourquoi ne m'avez-vous donc pas fait vos réserves sur ce cinquième livre, qui est raisonné aussi bêtement que raisonne M. Littré? Les gens un peu vifs sur Dieu ne sont pas si tolérants. Vous approuviez Bacon de dire que les esprits déroutés d'abord par les causes secondes reviennent à la cause première en voyant que la chaîne de tout tient au trône même de Jupiter. Hc bien, disons donc : «Les faibles esprits s'arrêtent

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aux causes secondes et s'y fracassent ; mais les forts esprits n'oublient jamais la cause première et s'y tiennent fermement. » — Et M. de Humboldt, si incrédule, ne va-t-il pas tout à coup se demander si le secret de Dieu ne serait pas dans ce côté de la lune que nous ne voyons jamais ? Il avait devant lui l'immensité pour croire en Dieu, il va se tourner dans un côté de cette petite misérable lune ! C'est là une naïveté commune à tous les athées.

« Si vous dites que vous n'avez voulu louer Lucrèce que comme poète, vous aurez tout réparé, mais alors il ne sera pas grand poète, vrai poète, ému par la tendresse, par le côté divin des choses, et on préférera toujours Virgile et le pieux Enée, qui n'a vaincu l'amour que par les Dieux.

(( C'est ce que font sur la terre les gens sensibles. A nous autres femmes, il nous faut un homme ou un Dieu, et quand Dieu cesse de s'offrir à nous sous les traits d'un homme, il vient intellectuel et calme, et nous parle dans la solitude. Mais que faire avec Lucrèce? Ce serait un néant de l'intelligence et de l'humanité.

« La question n'est pas de savoir si l'on est immortel, et on peut, comme Confucius, se contenter et s'enchanter d'une existence terrestre. Mais la question de lumière ou de ténèbres, d'honneur ou d'enchantement, est une intelligence présidant à tout. Or nulle femme, nulle mère ne peut la nier, il ne faudrait avoir ni sens ni entrailles, n'avoir connu ni les délices, ni la maternité. C'est la mère qui conçoit le

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mieux le Dieu père. Que les hommes en jugent à leur façon, mais j'ai plus foi en Virgile qu'en Lucrèce.

« Voilà ce qui sort souvent de vos lettres et de vos écrits : un esprit étendu, juste, excellent, fort, hardi, épuisant la matière qu'il traite, mais manquant de fermeté, ne concluant qu'en l'air.

(( Je vous le dis et peut-être je me trompe, ce que je dis est peu de chose, mais nous allons vous voir à Pascal (i). »

Hortense se trompait, en effet, en croyant que Sainte-Beuve concluait en l'air. En voulant tout approfondir, faire le tour de toutes les conceptions, de tous les systèmes philosophiques, il en était arrivé à douter de tout, comme Montaigne. Mais sa bonne foi était entière, et ses derniers jugements aussi libres, aussi sains, aussi solides que les premiers.

Seize ans après avoir reçu cette lettre d'Hortense, et l'on sait que dans l'intervalle il s'était accompli de graves événements, Sainte-Beuve écrivait à son amie :

c( Il se prépare une grande bataille. Les esprits philosophiques s'y reconnaîtront à de vraies marques. J'en suis après tout. J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps ; elle s'est évaporée. C'était pour moi comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de Filer un plus tendre amour.

(i) Correspondance de Sainte-Beuve. Lettre du i3 juillet i863.

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La jeunesse a du temps et se sert de tout. Je suis vieux, et j'ai chassé tous les nuages. Je me mortifie moins, et je vois plus juste. Il est dommag-e que tout cela ne puisse durer et que le moment où l'on est le plus maître de soi et de sa pensée soit celui où elle est le plus près de faiblir et de finir (i). »

Tout cela était exact, au fond, et Sainte-Beuve nous explique fort bien ses différentes mues en disant qu'il était un esprit philosophique. Les esprits de cette nature finissent rarement, en effet, par le Credo. Cependant m'est avis qu'il se vante ou qu'il s'abuse en assimilant au cygne de Léda son christianisme de la période romantique. Quand il fit les Consolations, il était tout aussi sincère — j'aime à le croire du moins — que lorsqu'il fit Joseph Delorme. iVutrement, il aurait joué une comédie qui ne serait pas digne de lui. Que dans son christianisme à la René le cœur ait eu plus de place que la logique et la raison, je le veux bien. Que ce soient les deux yeux noirs du Livre d'amour qui aient précipité sa conversion, c'est possible encore. Mais cela dut se faire insensiblement et comme à son insu. En tout cas, il n'est pas douteux que, de i83o à i84o et même un peu plus tard, il fut réellement chrétien. On n'a pour s'en rendre compte qu'à lire les premiers volumes de Port-Royal. Il ne cessa de l'être — et la rencontre est assez curieuse — qu'aux approches de la mort de Chateaubriand. Il ne l'était

(i) LeUre inédite.

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plus OU si peu ! à Liège, quand il professa son cours sur lui et sur « son groupe littéraire». Et cependant — chose remarquable — il ne douta jamais de la sincérité religieuse de René. Tout en prenant plaisir à mettre à uu son épicurisme catholique, il n'osa pas dire que sa religion avait été pour lui « comme le Cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles ». Pourtant il aurait pu lui appliquer ce mot aussi justement qu'à lui-même 1... Non, ce qui fait la force de la critique de Sainte-Beuve, ce par quoi il demeurera en quelque sorte supérieur à son œuvre, c'est qu'à travers toutes ses transformations il ne chercha jamais que la vérité.

Hortense, qui le connaissait à fond et regretta plus d'une fois de le voir descendre la pente qui mène au matérialisme, lui rendait sous ce rapport pleine et entière justice.

J'ouvre ses Enchantements et ^j lis, sous la date de 1849 •

«Je dîne à Paris chez M^^Hamelin avec Didier très aimable. Sainte-Beuve, que je pressentais là, vient le soir. Je ne l'avais pas vu depuis deux ans ; il est violent, emporté, amusant. Il dit que les lettres de Chateaubriand que je lui ai prêtées sont admirables... C'est la dernière fois que je l'ai vu, car nous n'avons plus fait que nous écrire plus ou moins souvent, ne nous trouvant plus dans les mêmes lieux. Il voulait venir me voir à Bezons, mais il attendait l'inspiration pour ses visites, comme pour la poésie, afin de savoir plaire. H ne vint pas et resta pour moi tou-

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jours le Sainte-Beuve frêle, maig^re, et un peu malade que j'avais connu, mais il garda plus réellement, et à jamais, ces deux traits de son haut caractère : le désintéressement et la sincérité. »

Restons sur cette équitable et forte parole. Je pourrais citer encore mainte lettre de cette incomparable amie, car c'est à peine si j'ai écrémé sa correspondance, et elle vaut qu'on la publie toute (i). Mais en de pareilles études il faut savoir se borner. A mon commentaire je n'ajouterai donc, en terminant, que l'expression d'un regret profond — celui qu'Hortense ait jugé à propos de détruire les lettres de Sainte- Beuve. C'est une perte irréparable.

(i) Je renvoie le lecteur au volume de ses Lettres à Sainte-Beuve, qui paraît en même temps que celui-ci.

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