A HORTENSE
Avec un Marc-Au/'éle qn'ella m'avait demandé.
Voici donc le stoïque et sa màlc sagesse
En retour d'un présent plus doux :
II faut être Aspasie ou vous.
Pour songer à tels noms, le soir d'une caresse
Ou le matin d'un rendez-vous.
Au lieu du frais chapeau, parure des bergères, Au lieu d'un ruban bleu nouant vos cheveux blonds, Vous voulez, Hypatie, et la terre et les sphères. Et vous courez aux plus grands noms
(1) Lettre inédite.
SAINTE-BEUVE ET Mine d'aGOULT 1 85
Jamais de Tullius et de son éloquence, De ses bons mots qu'on applaudit.
Et de sa vanité bien moindre qu'on ne dit Et de ses nobles dons chers à tout ce qui pense.
Jamais de Charlemagne et de nos vieilles lois, De certain Gondebaud, le Numa de nos bois, Jamais du droit salique et du ransf de la femme. De cent objets divers, et de tous avec flamme.
Je ne me suis vu tant causer Qu'auprès de vous, ce jour, lendemain du baiser !
II est doux, quoi qu'on dise, avec celle qui charme D'échançer plus d'un mot, de croiser plus d'une arme. De parler gloire et Grèce et Rome, et cœtera, Pourvu qu'en tous propos la grâce insinuante Mêle je ne sais quoi de Ninon souriante Que Dacier toujours ignora (I).
On écoute, on s'enflamme. A vous sur toute chose
La politique plaît (2), et pour vous plaire on ose ;
Sur un fond de désir je m'y sens animer;
Pitt ou Thiers, peu m'importe, et ma verve est rapide.. .
Tout d'un coup, un regard humide Avertit tendrement qu'il est temps de s'aimer.
Plus d'un, en lisant ces beaux vers, à la suite de Joseph De/orme, dans l'édition définitive, se sera demandé à qui ils étaient dédiés et ce qu'ils signifiaient au juste. On le saura désormais, surtout si l'on prend
(i) Allusion à une lettre que lui avait écrite Hortense, le 7 octobre i84i:« Voulez-vous toujours Ninon-Dacier?» et qui était suivie d'une citation empruntée à ]M°° Dacier.
(2) Sainte Beuve écrivait à M°'o de Solms, le 27 octobre 1860 : « M™» Hortense Aliart était très libérale et se croyait appelée à je ne sais quelle iutluence politique. . . » (Lettre publiée dans le Correspondant du 10 août 1907.)
l86 HORTENSE ALLART DE JîÉRITENS
la peine de lire ce qu'Horlense écrivait à Sainte- Beuve le 5 septembre i84i.
« Rien de si commode, pour ne pas dire de si doux que de plaire un instant à un poète. Si l'on donne quelques pauvres aperçus sur ce grand Pascal, on a bien dit ; si l'on parle des Dieux, c'est bon ; des malades, encore mieux. On a des yeux, qu'ils sont beaux ! un front admirable ; des cheveux incroyables ; on n'a pas i5 ans, on est une enfant ; on est gentille, on va voltig-er. Allez, inventez, créez, je vous regarde faire, je sais que les poètes ont de pareilles fêtes, je m'y prête avec complaisance, et pour finir par railler, j'ai toujours en vue, pour garder une éternelle modestie, le grand esprit que vous trouvez à Marie (i).
« Heureuse race que celle des poètes ! Ne croyez pas que je n'aime pas du tout les vers ; il y en a qui m'enchantent et que je sais presque déjà par cœur dans votre volume (2), ceux-ci, d'abord :
Songe charmant, douce espérance !
tout cela et les paroles de Milton. Surtout, surtout, Adieu à la poésie, et Retour à la poésie.
j\Ia bouche alors aimait redire,
tout cela admirable jusqu'au bout.
De nuit, ô Phébé, quand tu n'oses, tout cela jusqu'au bout et Hamlet.
(i) M">« d'Aijoult.
(2) Vie, Poésies el Pensées de Joseph Delorme.
SAINTE-BEUVE ET Mme d'aGOULT 187
« Aussi .ri « loisir qui est plein de grâce. Les morceaux sont, il me semble, la poésie même, c'est très soig-né, point de la nouvelle école, c'est ce que je préfère jusqu'ici. Et vos sonnets à la façon de Camoëns me plaisent parfois. La mesure des vers du Retour à la poésie vous est heureuse, vous vous en servez parfaitement, et elle me semble douce à l'oreille.
« Ceux que aous m'envoyez sont charmants, « le Numa de nos bois », très bien, et Cicéron et tout cela. Montrez-moi les vers du Collier et aussi le discours d'Herminie dans l'original où je voudrais voir si c'est aussi doux et profond que dans le roman.
« L'adresse de la voiture de Pon toise pour Herblay est TMe du faubourg Montmartre, au coin de la rue de laJussienne. Et aussi une dePontoise,rMe Montor gueil, hôtel Saint-Christophe. Elles partent de Paris à 8 heures du matin. Le soir il y a une voiture à Franconville,qui n'est qu'à moins d'une heure d'ici. Pour 2 ou 3 francs vous feriez le voyage. Essayez donc de ces voitures-ci; elles vous laisseront à la patte d'oie, et si vous dites le jour, on ira à votre rencontre.
« Avez-vous suivi le Parlement anglais? C'est fort intéressant, Peel plat comme ceux qu'il loue, mais l'ensemble très noble.
« Adieu, continuez de créer sur le même moule, et écrivez et venez (i). »
Et Sainte-Beuve écrivait, mais ne venait pas. Pour-
(i) Lettre inédite.
quoi ? nous le verrons tout à l'heure. Hortense s'en désolait, disant :
« Si vous ne venez pas demain soir mardi, je croirai que vous me trouvez coupable ; venez, car je ne le suis point. C'est vous qui avez tout fait, c'est vous qui avez jeté au vent une parole sérieuse qu'on a écoutée trop facilement en se flattant, je ne sais pourquoi, de fixer un homme de l'esprit le plus élevé et de l'àme la plus délicate. En vous avouant la vérité sur ce qai s'est passé cet été, j'en suis plus à mon aise pour vous dire des choses tendres sur le charme qu'on aurait trouvé auprès de vous. Mais si l'homme hésite, la vie nous presse et se hâte, et les anciens sentiments seuls ont poussé des racines qu'on ne peut arracher en dépit du sort.
« Vous m'avez rendue plus hardie pour quitter un homme que j'ai trop aimé et que je craig'nais beaucoup. Vous avez enchanté des jours qu'il ne charmait plus, mais on était bien aise aussi de l'appeler contre vous, et de renaître à lui quand vous montriez qu'il n'y avait pas d'avenir avec vous (i).
(i) Hortense A'oulait parler de BuKver, qu'elle ne cessa de voir qu'en 1845. Quelque temps auparavant, elle écrivait à Sainte-Beuve :
« Quel est donc ce dîner? Est-ce chez Buhver? C'est ce que je comprends. A propos de quoi? Marie y était-elle? Il soupçonne ce qui s'est passé entre nous: vous a-t-il été très aimable? car entre hommes cela vous rend furieux, jaloux, au midi, mais au nord plus aimables les uns envers les autres. »
Mais si elle cessa de voir Buhver, elle resta en correspondance avec lui jusqu'à la fin. On lit dans ses Notes inédites: « Henry veut venir ici (à ^Nlonthléry), je refuse. Le samedi, 17 août (1867) j'envoie à mes amis le Jeune comte Henri. J'attache quelque importance à cette nouvelle, à cause d'Henri et pour les idées que j'y mets. Elle a été impri-
SAINTE-BEUVE ET M>"ie d'aGOULT 1 Sq
« 11 n'y avait rien parfois qui m'eut paru si doux que de vivre pour vous ; de soigner une santé dont vous vous plaignez souvent, de descendre (ou monter) dans cet intérieur où vous vivez solitaire avec vos rêveries et votre sensibilité.
« Je n'ai jamais compris cette soumission où vous restez au sort contraire, aux privations de tous genres dans le sentiment qui vous tient fidèle. Ce dévouement est beau^ mais il n'est pas dans la nature,
« Il n'est pas de votre âge encore trop jeune pour certains sacrifices.
(( Que veux-je en vous disant tout ceci?Simplement vous montrer que tout fut votre ouvrag-e et que j'ai eu un penchant bien tendre vers vous. Si vous blâmez maconduite, blâmez aussi les complications delà vie, vos hésitations à vous-même, ce qui vous éloig"nait, le premier, et les plus beauxjours de cet été ont été dus à vous seul. Peut-être vous avez trouvé entre nous bien des différences, moi je ne les sentais pas, mon àg-e n'est plus celui où l'on entraine les hommes, aussi je serai contente de ce qui est arrivé, s'il en reste quelque tendresse entrenous,etdemoncôté pour vous un sentiment que bien rarement j'ai vraiment senti.
« Venez ce soir ou je vous croirai fâché. Venez donc, venez (i). »
mée lentement : je la donne peu à peu parce qu'elle est très hardie sans qu'il y paraisse trop... J'envoie à Henry cet éloge de lui par lord P. en plein Parlement, et le vendredi, aS août, j'en reçois des Eaux- Bonnes une lettre de remerciement. »
(i) Lettre inédite.
igO HORTENSE ALLART DE MERITENS
« Mon âge n'est plus celui où l'on entraîne les hommes! » Est-ce pour cette raison que Sainte-Beuve, depuis qu'il avait reçu le baiser d'Hortense, reculait le moment de se retrouver face à face avec elle? Je ne le pense pas, car tous ceux qui l'ont connue s'accordent à dire qu'elle était très belle encore à quarante ans, et ce qu'elle avait perdu de sa fraîcheur et de sa grâce première était compensé en elle par l'attrait souverain de l'intelligence. Aussi bien Sainte-Beuve faisait-il la cour dans le même temps à deux ou trois grandes dames qui n'étaient guère plus jeunes et pas plus séduisantes. Mais peut-être s'était-elle donnée à lui un peu vite. L'homme le plus entreprenant n'aime pas les places qui se rendent sans résistance; un siège de quelques jours ne lui est pas désagréable : cela ne fait qu'attiser le feu de ses désirs. Et puis Hortense avaitune qualité qui pour un homme comme Sainte-Beuve était un vice incorrigible : elle avait trop de savoir et trop de critique, elle était trop raisonneuse, trop bon garçon, pas assez femme. Il préférait en amour les créatures un peu langoureuses et mystiques. Les femmes « à la Staël » ne lui plaisaient que dans les choses de l'esprit. Enfin, pour dire toute ma pensée, je crois qu'il était entré dans l'alcôve d'Hortense plutôt pour satisfaire sa curiosité que sa passion. Comme il le suivait déjà à la trace, il tenait à passer par le petit chemin couvert où avait passé Chateaubriand, pour pouvoir en parler en connaissance de cause. Hortense, qui n'était pas bète, finit par s'en rendre compte, mais elle fut longue à
SAINTE-BEUVE ET Mlle d'AGOULT I9I
en prendre son parti, et elle en conçut un vrai chagrin, car, ainsi qu'elle l'avoue plus haut, elle avait pour Sainte-Beuve un sentiment qu'elle avait rarement éprouvé et qui éclate dans toutes ses lettres.
Le 10 octobre i845, elle lui écrivait :
«... Nous voilà tous deux, connaissant bien notre état, vous, amant désabusé, moi éprise devons, mais inquiète de l'autre (i). Nous avons pour nous consoler notre esprit, notre connaissance ; c'est une belle chose, nous sommes des sages, des stoïciens, ce sont les meilleurs, les plus désintéressés. Vous avez tout ce qui peut au monde me charmer le plus; votre talent est de ceux que je préfère, vous avez la profondeur et quelque chose de si élevé, de si doux, que je vous ai trouvé tout ce que vous dites de votre André Chénier que vous surpassez bien du côté de la pensée et des autres écrits. On ne peut pas mieux parler de ce qui est beau, on ne peut pas y être plussenble, ni rendre ses émotions dans un plus beau langage.
« Je n'attends pas beaucoup de vous pour moi, je vous admire avec un certain désintéressement, je ne crois pas être des femmes qui vous plaisent le mieux, il faut autre chose, je ne sais quoi, que je n'ai pas, je vous inspire plutôt l'amitié. Je ne crois pas non plus que votre vie sera désormais, comme vous dites, froide et sans amour. Non, vous aimerez encore. Bah! cette race de René ne cesse jamais, et
(i) « L'autre », c'était toujours Buhver.
nORTENSE ALL.VRT DE MERITENS
VOUS avez dit : « La jeunesse va penser que ces chers orages ne sont complets que pour elle, attendez, rage mûr en son retard, s'il les rencontre, les accusera plus violents, et plus amassés. Ainsi chacun aime d'un amour souverain et parfait, s'il aime vraiment)). — Vous aimerez encore, mais je ne serai pas cette heureuse femme qui sera aimée de vous. René, dans les premiers temps de notre rencontre, me disait quelquefois : « Ah ! si j'avais cinquante ans ! » Jerépondais :« Que n'en souhaitez-vous vingtcinq? » Ildisait : « Non, cinquante! » Il n'auraitpas seulement osé souhaiter l'âge où vous étes...(i).»
Cependant, à ses appels réitérés Sainte-Beuve était revenu, et même il avait profité de son retour pour enfoncer un peu plus le bienheureux « clou d'or », si j'en juge par le billet d'Hortense où se trouvent ces lignes finales :
« Adieu, ce lever de l'autre jour, comme vous l'appelez, fut un des jours les plus charmants de ma vie non sans reproche secret que je pouvais peut-être m'adresser, mais voilà votre genre à Paris, je n'en suis pas responsable, la faute en est au janséniste, pour moi, j'ai eu un jour, un instant charmant et rapide. »
Et ceci n'était pas sous sa plume un thème de rhétorique, c'était la pure vérité. Elle reviendra souvent sur ce <( lever du jour » dont fut illuminée son âme, pour regretter qu'il n'ait pas eu de lendemain (2).
(i) Lettre inédite.
(?) En décembre 1842, elle lui écrivait : « 0 Sainte-Beuve, au
SAINTE-BEUVE ET M'He d'aGOULT IqS
Elle écrivait encore à son ami, le 21 décembre de
la même année :
Herblay, lundi soir.
« Je suis rentrée ce soir à Herblay, pensant un peu à vous, et il faut que je vous dise l'enchantement qu'il y a à se retrouver seule à lacampag-ne au milieu de l'hiver, loin du trouble des villes et des passions. Comme j'ai manqué la voiture d'Herblay, j'ai pris la voiture de Pontoise, qui m'a laissée où nous avons dîné, et j'ai fait seule ce chemin à pied, au clair de lune, avec un léger brouillard. J'étais si contente, l'air et le silence me plaisaient tant que j'ai été au moment de me mettre à genoux dans la boue pour remercier Dieu; des nuages rapides couraient sur la lune encore naissante ; le froid du soir n'était pas vif, mais plein de vapeurs et de rêverie. Tout était calme, tout rappelait doucement l'homme à son foyer domestique. Et en me retrouvant ici, au mien solitaire, j'éprouve un charme que je ne saurais vous rendre. Je n'entends que la tendre respiration de mon enfant endormi; tout dort dans le village, excepté moi qui vous écris. 11 me semble que j'aurais bien aimé de vous faire partager ces douceurs de la retraite et des champs. Nous eussions goûté ensem-
printemps , quand le soleil va se coucher et que je partirai pour Herblay, je ne pourrai plus, comme ce jour, un des plus charmants de ma vie, vous dire adieu à- la hâte et sceller notre tendre amitié par un lien plus doux ! »
ble les sciences et la solitude; j'ai là autour de moi tous ces sages qui sont mes vrais amants. Quel'étude est une aimable chose ! qu'on vit bien seule avec ses livres ! Mais qu'il me serait cher aussi de les lire avec un autre, et tour à tour, comme vous avez dit dans vos vers à propos du Numa de nos bois.
« Vous avez écrit un petit mot qui m'a troublée, vous qui aimez comme un Parthe combat, en fuyant. Nous sommes-nous aimés? Non, ce n'est point aimer. Je sais ce que c'est qu'aimer, je vous aurais montré comment je le sais. Aujourd'hui peut-être nous pourrions commencer. C'est lent, c'est saint, c'est douloureux, c'est tour à tour triste et délicieux. Jamais vous n'aurez été aimé dans la pleine douceur, dans la pleine liberté où j'aurais pu le faire. Nous avions un même culte pour les grands écrivains de la terre et pour les dieux des cieux. Accordez-moi un léger regret aussitôt démenti à votre manière Vous m'avez toujours séduite depuis le jour où, rue de la Paix, vous m'avez parlé de Moïse et fait entendre ce jour-là une très belle conversation.
« Il y a aussi en vous une réserve, une richesse cachée, une force secrète, une modestie, une éducation si tendre et si belle qu'elle tourne toujours à Dieu. Je vous aurais compris et j'aurais pris plaisir à vivre pour vous.
« Mais Dieu m'est témoin que je ne pensais qu'à B[ulwer], à sa santé, en arrivant à Paris; sa Folie me rend infidèle. Mais je serai toujours sauvée par votre raison. Au moins, je voudrais savoir que vous
SAINTE-BEUVE ET M""* d'.VGOULT IQS
n'êtes pas infidèle à Madame de Couaën (i), que ce n'est pas pour une autre que vous fuyez. »
Cette lettre se terminait ainsi :
(( Je lis ce soir dans Bacon : « Toute science et toute admiration qui est sa semence est de soi agréable. » Et encore : « Les sciences accoutument l'âme à une continuelle agitation. — La pauvreté est la fortune de la vertu, etc., etc. (2). »
Eh bien, si! c'était pour une autre, et même pour plusieurs autres, que Sainte-Beuve fuyait, car depuis que M™*^ de Couaën lui avait faussé compagnie, — chose qu'il avait nég'lig'é de dire à Hortense, — il ne savait où accrocher son cœur. Il allait de Marie à Sophie, de M"^ d'Agoult à M'^^ d'Arbouville, et par instants il avait un tel besoin de pureté qu'il rêvait d'épouser une toute jeune fille, comme la fille du g-énéral Pelletier ou Ondine Valmore.Cela ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup d'amitié pour Hortense, de lui écrire souvent et de suivre sur certains points ses conseils.
Un jour qu'il lui avait confessé qu'il était « tory par goût et par nécessité », elle lui avait répondu :
«Nécessité? comment? Ce n'est pas votre Bibliothèque (3), je pense, qui vous oblige à rien; si elle le faisait elle devrait vous maintenir à Thiers qui vous l'a fait avoir, m'avez-vous dit, elle ne vous pousserait
(i) L'héroïne de Volupté.
(2) Lettre inédite.
(3) La Bibl. Mazarine.
196 HORTEXSE ALLART DE MERITENS
pas vers des ennemis; mais de pareilles places appartiennent à l'Etat et n'ont rien à faire aux révolutions, puisqu'on dit la République des lettres.Xous n'avez que la nécessité d'être Français du xix*^ siècle et si vous avez mauvais goût, il faut combattre votre g-oût. Soyez entraîné par l'amour, l'ambition, la jtç'loire, l'amitié, mais ne le soyez pas par des petitesses, c'est par trop frivole. Je vous vois désormais flottant, ne sachant où vous fixer; une femme de parti pourra seule vous ranger (i). »
Hortense ne savait pas dire si vrai. La nécessité dont lui parlait Sainte-Beuve était de sa nature purement et simplement académique. Il ne lui suffisait pas d'être bibliothécaire de la Mazarine, d'être assis l)ien tranquillement à côté de la Coupole, il avait l'ambition très noble et très justifiée de s'asseoir dessous, parmi les Quarante, et c'est pour cela que, tout en ayant beaucoup de reconnaissance à M. Thiers, il inclinait plutôt en politique du côté de M. Mole, qui faisait les élections à l'Académie. Du reste, à cette époque, il était plus conservateur que libéral, tout en étant l'un et l'autre à la fois; bien loin de combattre son s^oùt, il s'y laissait aller par ce qu'il nommait la nécessité , et c'est précisément une femme du parti de M. Mole, c'est M™® d'Arbouville, qui le « rangea » et le retint dans le camp fory. Elle l'avait séduit dès le premier jour, non par sa beauté physique, qui n'existait pas, mais par la dis-
(i) Lettre inédite du 28 septembre 1 84 1.
SAINTE-BEUVE ET m"^'^ d'aGOULT If)7
tinction de son esprit et le charme de ses manières. Seulement, comme elle était foncièrement honnête, et qu'il ne pouvait la décider à planter avec lui le « clou d'or de l'amitié », il s'était g-lissé vers le même temps dans la faveur d'une autre grande dame que ses aventures avec Listz avaient rendue plus humaine, et c'est de cette dernière qu'à tort ou à raison Hortense était devenue jalouse.
Elle écrivait à Sainte-Beuve, le 3i décembre i84i :
« Je veux terminer avec vous l'année, monsieur, sur une lettre plus sage. Mais c'est votre faute. Je serai toujours tendre quand vous me parlerez de votre santé et que vous aurez l'air triste. Aussi bien je soupçonne quelque cause aux malades de votre espèce ; ainsi peut-être c'est cette dame de votre jeunesse qui est toujours fâchée (i), c'est Marie (2) qui est cruelle. Que sais-je ? Vous parlez des années austères comme si vous étiez vieux. Mais quelle folie ! Quand un homme plus âgé que vous est arrivé au pouvoir, n'at-on pas rempli l'Europe de son âge et de sa jeunesse? Vous n'êtes pas encore à l'âge de l'ambition. Vous serez dans peu de temps comme à l'ordinaire ; ne faites pas d'un mal passager un mal irrévocable ; que de livres, que d'années, que de femmes pour vous avant cela ! Il y a, comme dit Hippocrate, le mystérieux, le divin des maladies ; chez vous ce sera un dépit d'amour.
Ce mal délicieux, dont je sens que je meurs !
(1) Madame Victor Hugo.
(2) Madame d'Agoult.
igS HORTENSE ALL.VRT DE MÉRITENS
(( Ne craignez rien de moi, ni fureur, ni jalousie. La reine Elisabeth était trop tendre, c'était son seul défaut, c'est le défaut des femmes fortes, mais jamais sa fierté, jamais sa raison puissante n'a faibli. Toutes vos légèretés vous séparent de Ninon, mais peut-on s'empêcher de vous trouver un homme intéressant? Oui, vous l'êtes, et bien des impressions oubliées, bien des éclairs qui partent du cortège des passions se réveillent quand vous parlez ou quand vous gémissez.
« Je voulais seulement ce matin, monsieur, vous donner un moyen de bonheur ; car si l'amour est dans l'air, on est religieux, et je le suis. C'est à nous autres qui revenons à la religion éternelle, nous autres que vous appelez Polyeuctes, à vous enseigner les vraies douceurs des créatures. Je vous citerai un bien petit exemple d'abord : l'hiver que j'avais mon enfant tout petit à Florence, j'étais très ennuyée le matin par les détails de ménage, de soupe, de bouillon, deux servantes bornées et voleuses, Marcus avec Horace, etc., etc. Le soir Capponi, Nicolini, etc., venaient, les premiers hommes de Florence. Capponi restait jusqu'à minuit, aimable, gai, savant, dans un abandon qu'il n'a connu qu'avec moi. Le soir était charmant, le matin insupportable. J'imaginai d'offrir à Dieu ces petits ennuis qui suivent sa créature, de sorte qu'ils devinrent un plaisir et que je les trouvai doux. Vous direz : « Mais la santé est bien autre chose. » — Oui, mais l'offre en est plus belle, et comme disait notre Pascal, le chrétien doit
SAINTE-BEUVE ET M'ue d'aGOULT 199
être malade. L'homme religieux du moins se soumet à l'être.
« Pour moi il me semble qu'être sobre en toutes choses, comme vous dites, est bon. J'aimerais des richesses, un salon pour recevoir et des partis politiques autour de moi, mais j'aime Herblay, ma pauvreté, la frugalité ; je la trouve, comme Bacon, noble et préservatrice. Vous autres hommes, malades et sensibles, la nature vous parle et vous rappelle par toutes ses voix. Mais vous allez peut-être dire comme cet homme vertueux : « Mes amis sont des harangueurs, mais mon œil fond en larmes devant Dieu. Oh ! si l'homme raisonnait avec Dieu comme avec son intime ami I »
«Oh! oui, si l'homme raisonnait avec Dieu comme avec son intime ami, nous ne serions pas si inquiets, si agités, nous aurions le chemin tout tracé, et vous, monsieur, les certitudes qui vous manquent. Mais nous aurions bien moins de mérite, nous n'aurions plus besoin de courage, de résignation, de patience, cette haute richesse nous dispenserait de toutes nos vertus.
<( Adieu, ceci pourrait devenir ennuyeux pour l'homme du monde amant de M[arie]. Je fais des vœux pour votre volume (i) qui paraîtra la prochaine année. Faites la partie de Pascal, étant souffrant, c'est la vraie disposition pour penser à cet homme-là. Allez y rêver au grand air avec un crayon; on pense,
(i) Le tome II de Povt-Royal.
on respire, on travaille mieux au grand air. Adieu, monsieur (i). »
Toutes ces allusions à M"''' d'Agoult — et elle y pensait évidemment quand elle disait : « J'aimerais des richesses, un salon pour recevoir et des partis politiques autour de moi ! » — témoignent que, malgré ses dénégations, Hortense avait pris quelque ombrage des assiduités de Sainte-Beuve auprès d'elle. Cette jalousie qui, d'ailleurs, ne fut jamais envieuse, avait-elle sa raison d'être? Oui et non. Je vais m'expliquer.
]\Ime d'Agoult, qui s'était expatriée pour Liszl, en i835, était rentrée seule et désenchantée à Paris, en i84o. Elle avait alors trente-cinq ans, soit quatre ans de moins qu'Hortense et cinq ans de plus que M""^ d'Arbouville. L'exil lui avait laissé toute sa beauté et même y avait ajouté un charme de plus. Elle était toujours svelte et élancée; si elle avait perdu l'éclat de son teint neigeux, elle avait toujours ses grands yeux bleus limpides, son regard rêveur, sa blonde chevelure sans pareille qui la faisaient ressembler à une princesse des légendes du Rhin, et les chagrins d'amour en accusant les plis de sa lèvre divine avaient donné à sa physionomie plutôt hautaine l'accent mélancolique qui lui manquait.
(i) Letlre inédite.
SAINTE-DEUVE ET M"^" d'aGOULT 201
Elle rouvrit son salon et retrouva toutes ses amitics, à commencer par celle de George Sand qui avait clé la première informée de sa fuite prochaine avec Liszt, et celle d'Hortense qui l'avait louée hautement d'avoir « su aimer et tout quitter pour suivre le talent et la beauté ». — Quant à Sainte-Beuve, qui l'avait surnommée « la Corinne du quai Malaquais (i) )),il ne vit en elle que sa chevelure blonde, et voici en quels termes il salua son retour :
A LA COMTESSE MAUIE .
AXXoç -Yap T'aXXotdiv avr.p zr.i^i^TZi-y.: cs^ci; (HOMÈRE, Odyssée, XIV.) ... Trahit sua qaemque voluptas.
A'mGILE.
Le vieux coursier hennit aux escadrons fumants, Le vieux rocher s'émeut au murmure de l'onde; Napoléon captif, s'il regardait le monde. Lui lançait, dit Victor, de longs rayonnements.
Moi dont l'humble bonheur n'eut que de courts moments Et de qui le destin moins hautement se fonde. Si le frais souvenir m'offre une tresse blonde. Mon œil a retrouvé ses éblouissements.
Ainsi, quand je vous vis du premier jour, Madame, Une boucle brillait sur votre joue en flamme ; Il m'en était resté comme un éclair lointain.
Mais voilà que tardif, vous revoyant encor. J'ai retrouvé la boucle aussi fraîche qu'Aurore, Et le même rayon s'y jouait ce matin [2).
(i) Lettre inédite à Juste Olivier, en date du 25 octobre 1840. (2) Sonnet publié, dans l'édition définitive des œuvres poétiques de SaiDte-Beuve, à la suite de Joseph De'orme.
202 nORTBNSE ALLART DE SIERITENS
Ce ne sont pas les seuls vers que Sainte-Beuve lui ait adressés. Quelques mois après, le 3i décembre i84o, à minuit, il lui lisait les strophes suivantes qui auraient rassuré Hortense si elle avait pu les entendre :
Heureux qui dans Tibur, sous ses triples fontaines. Sous l'arc-en-ciel en feu des bruissantes eaux, Sous les grands châtaigniers des collines romaines, Sur les flancs reverdis des éternels tombeaux, Grandeurs à ravir même une âme délaissée. Heureux qui, dans ces lieux, doubla votre pensée Et fit les cieux plus beaux.
Et dans Lucques encore, et tout près aux Caséines, Quand s'ouvre avec l'été la galerie en fleur. Quand les odeurs des pins et les odeurs marines Et la brise du soir confondent leur fraîcheur. Ame en tous lieux de soins et d'amitié bercée. Heureux qui, parmi tous, tenait votre pensée y faisant le bonheur 1
Sur le frais Richemont quand le printemps s'éveille. Quand le cottage vert a lui sous les taillis. Quand aux feux du matin la Tamise vermeille A secoué sa brune et ses soleils pâlis. Ame blanche et rêveuse, aux bifissons balancée, Heureux qui devers lui tirait votre pensée Dans les airs embellis 1
Et dans Fontainebleau pourquoi courir encore. Sous ces rocs d'Obermann et leur sombre couvert, Plus rapide à passer que l'Arabe et le More, Quand il change sa tente et la pose au désert? Fugitive discrète et sans bruit empressée, Qui donc là-bas, quel charme enchaînait la pensée Quand ici l'on vous perd ?
SAINTE-BEUVE ET M^e d'aGOULT 203
Mais aujourd'hui du moins qu'après la longue absence L'Étoile a rencontré son doux front éclairci. Entre un an qui finit et l'auti-e an qui commence, Il est peut-être une heure, une minute aussi. En ce soir d'intervalle, à cette heure lassée. Heureux qui, s'y glissant, surprendrait la pensée A dire : Le voici!
jyjme d'Agoult dit-elle jamais ce mot en pensant à Sainte-Beuve? Je ne le crois pas; c'est ég-alement l'avis de M. Jules Troubat pour qui la vie intime de son maître n'a pas de secret. M"'^ d'Ag-oult agréa les hommages du grand critique et lui sourit, mais elle demeura avec lui sur la défensive, — autrement il ne lui aurait pas fait alors d'infidélité, même avec Hortense.Au surplus voici deux lettres de Marie qui me paraissent confirmer l'opinion de M. Jules Troubat sur ce point. La première était adressée à son amie d'Herblay.
2 mars 1816,
« J'allais vous écrire, quandon me remet votre lettre. Je pense vous aller voir aux premiers lilas et passer un mois de retraite ascétique à Herblaj. Je suis vraiment heureuse d'apprendre qu'Henri (i) se remet complètement, et j'espère que vous me ferez part du résultat de vos belles et fortes études.
« Nélida (qui ne s'est jamais appelée Natilda que dans votre poétique imagination) paraît en ce moment dans la Revue. Mes amis tirent toutes sortes de feux
(i) Second fils d'Hortense.
204 HORTENSE ALLAHT DE MERITENS
d'artifice en son honheur et s'étourdissent du bruit qu'ils font. Cela ressemble à un succès, mais rien n'est plus vague que ces sortes de succès. Il faudra voir la publication en volume. Le tout a g'agné après vos conseils (je ne plaisante pas) et je ne suis point trop mécontente. S'il y avait un moyen de savoir Vopinion vraie de Sainte-Beuve, je ferais bien du chemin et bien des efforts pour cela. On me dit que votre reine (i) m'accorde des louanges énormes.
« Je ne sais rien de Didier (2) et je crains l'esprit goguenard de votre illustre ami, à la bienveillance duquel je ne me sens aucun titre.
« Dites à M""® Hamelin (si elle entendait parler de Mettray) qu'on y est heureux. La jeune femme qui était délicate y prend des forces pour son avenir de mère qui ne paraît cependant pas encore prochain.
(( Que devient Marcus?
« A vous,