‹ Hortense Allart de Méritens dans ses rapportsChapitre 20 sur 28 · LETTRES CHOISIES DE BÉRANGER · texte numérisé non relu

LETTRES CHOISIES DE BÉRANGER

Au mois de mai 1864, M^e Hortense AUart de Méritens publia, sous ce titre et sous la forme d'une brochure in-18 à dix centimes, une partie des lettres que Béranger lui avait adressées. Je les reproduis ici, à l'exception de celles que j'ai citées dans le corps de ce volume, d'abord parce qu'elles sont parmi les plus intéressantes et les plus jolies que Béranger ait écrites, ensuite et surtout parce qu'elles font le plus grand honneur à Horteuse.

(Première lettre adressée à Paris.)

Paris, 3o mars 1826.

Je vous ai devancée. J'ai paru hier et je m'empresse de vous envoyei^ mon petit volume.

Accueillez-les, ces chansons où ma muse Vous peint l'amour tout prêt à m'échapper, Vante la gloire, ombre qui nous abuse.

Qu'un jour produit, qu'un jour peut dissiper. L'un est pour vous un dieu sans importance ; L'autre séduit votre esprit hasardeux.

Quant à l'amour, moi, je soutiens, Hortense, Qu'il est encor le moins trompeur des deux.

2d0 hortense allart de meritens

Du reste, vous en penserez ce que vous voudrez, ainsi que de mes chansons.

Je voudrais bien avoir vos lettres (i). Si mon commissionnaire vous trouve chez vous, et qu'enfin vous ayez un exemplaire, envoyez-le-moi. Je voulais aussi vous voir, mais une contrariété que j'ai éprouvée hier m'a rendu malade, et je suis même eufluxionné. Cela vous paraîtra assez sing-ulier, mais pour que vous n'en riiez pas, il faut que je vous dise que cette contrariété m'a été causée par MM. les Libraires, qui se sont permis de faire cartonner une partie de mon édition, sans m'en instruire, et sans mêmequcje sache encore jusqu'où a été la mutilation, vous sentez que ce n'est pas ma vanité d'auteur qui est blessée mais ma conscience politique. Vous concevrez donc la mauvaise humeur que j'ai dû ressentir. L'exemplaire que je vous envoie n'est pas de ceux sur lesquels leur censure s'est exercée.

Croyez à toute mon amitié, et permettez-moi de compter sur la vôtre.

Tout à vous de cœur et d'estime.

BÉRANGER

(Adressée à Milan.)

23 janvier 1826.

Avec combien de plaisir j'ai reçu vos deux lettres, mais

(i) Les Lettres d'PIortense sur il/"« de Staël, dont !e Globe venait de faire un compte-rendu.

surtout la dernière, quoique vous ayez néo-lig-é de m'indiqucr le moyen de vous répondre. Vraiment, vous avez pensé à moi, au milieu des merveilles qui frappaient vos regards, et parmi les fêtes dont vous étiez l'objet ! Quoi ! c'est sur mes chansons que vous arrêtez vos yeux, et que vos yeux laissent couler des larmes . Heureuses chansons! vous avez enfin trouvé le moyen de me convaincre de leur mérite. Cette fois, nous ne disputerons pas ensemble. Vous pouvez dorénavant me parler de mon g-énie. J'y crois à tout jamais. Que je suis heureux de vous occuper quelques instants! V'ous avez bien raison; l'admiration, môme celle qu'inspirent les grands talents aux juges éclairés, était bien peu de chose pour moi auprès de l'affection que les lecteurs de mes chansons peuvent porter à leur auteur. C'est là quelque chose de réel, qui doit plaire plus que tout à un homme qui n'a pas mis son bonheur en vanité. Vous savez à quoi tient la faible idée que j'ai de mes productions. Mon esprit a vu bien au-delà; aussi ma réputation, que je ne puis pas contester, nem'éblouitelle pas. Mais si mon petit livre peut me faire aimer, je serai trop heureux; il deviendra ce qu'il pourra: je le bénirai toujours, en pensant qu'il a adouci quelques peines, consolé quelques exilés, et plu à des femmes aimables et spirituelles. Vous souriez peut-être de pitié en lisant ces derniers mots. Que voulez-vous? je suis fait ainsi, et j'aime à vous l'apprendre. Oui, c'est surtout à votre sexe que je suis jaloux de plaire. Aussi, combien ai-je été sensible à tout ce que vous me dites de bienveillant. Quoi ! vous avez de l'amour pour moi quand vous me lisez ! Si vous pouviez en effet confondre le livre et l'auteur, dans

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de pareils moments, je crois que j'en deviendrais fou. Mais ne le suis-je pas, de penser quecela se puisse jamais? Ah! j'ai vieilli trop vite! et puis, et puis, etc., etc. On vous a donc appréciée là-bas tout ce que vous valez ; tant mieux ! Il paraît que vous êtes devenue prophète dans votre pays, puisque vous me dites que Milan est votre ville natale. N'y prenez pas trop de plaisir, toutefois, vous ne voudriez plus nous revenir. Mais ne voilà-t-il pas que j'apprends que vous partez pour Florence? Vous oublierez vos pauvres Françsds, que vous avez raison de trouver injustes. Tous ne sont pourtant pas coupables, bien que vous m'accusiez de ne jamais vous comprendre. Peut-être apprendrez-vous un jour par vos amis que je vous ai mieux comprise que vous ne le pensez. Quant à moi, il y a, dans mon org'anisation, quelque chose de singulier que je voudrais pouvoir vous expliquer. J'ai une existence inférieure, qui se refuse souvent à se répandre au dehors. Il y a de l'ours au fond de tout cela. Quand on veut forcer ma tanière, je m'épouvante ou je pousse des hurlements. Et vous, vous, curieuse de tout voir, de tout connaître, vous y allez avec un long- bâton, et de ci! et de là! et puis allons! et puis encore! Mon ours se met en défense, donne des coups de museau, crie; et vous ne vous informez même pas si la pauvre bête est blessée. Il est vrai que vous y attrapez des égratig-nures, mais vous êtes heureuse d'en être quitteà si bon marché. Bien d'autres que vous ne s'en tireraient pas ainsi. Tout en me blâmant, convenez du moins que si je n'étais pas ainse fabriqué, il me serait impossible d'aller dans le monde, où je me laisse entraîner, sans y perdre de ma forme

naturelle, de mon instinct, de mes mœurs particulières, à qui je dois peut-être ce talent, qui vous plaît encore sous un autre ciel, et auprès des tombeaux de tant de grands hommes !

Mais je me laisse trop aller au plaisir de vous parler de moi.

J'ai revu madame ***. Bon Dieu ! qu'elle est changée; on la dit bien souffrante. Je lui ai parlé de vous. Celle-là ne doit guère vous comprendre. A la bonne heure, madame Regnaud, quelle excellente femme! Madame Davilliers m'a chargé de vous dire qu'elle vous portait le plus vif intérêt. Je ne vois que des gens qui en font autant. Depuis que vous n'êtes plus ici les éloges pleuvent. Monti a-t-il fait un sonnet sur vos beaux yeux ou sur votre sourire ? A propos, entendez-vous l'italien"? J'ai voulu l'étudier autrefois: il ne m'en est pas resté un mot. Les sonnets de Pétrarque, que mon maître m'aidait à traduire, me paraissaient la chose la plus ennuyeuse du monde. N'en dites rien où vous êtes, puisqu'on y parle un peu de moi.

Je viens de recevoir un billet de vous, qui m'annonce un duc de Valombrosa, On m'apprend qu'il n'ose venir me voir, je n'y comprends rien. Je n'ai pas les premiers volumes de mes chansons, et ne sais où les trouver. On vient de publier une mauvaise édition des 3 vol. ; les chansons condamnées n'en font pas partie, mais, par compensation, on y a mis mon portrait, pour lequel je n'ai jamais posé, et qui m'a beaucoup fait rire. Il a encore les lunettes que je portais il y a 4 ans; mes amis prétendent que je devrais enfin faire faire mon portrait, mais je trouve cela

si niais que j'aurai bien de la peine à m'y décider, d'autant plus que ceux que j'ai vus jusqu'à présent m'ont beaucoup fait rire. Vous m'aviez promis le vôtre, où est-il ?

Tous nos amis se portent bien. Il y a force bals, force dîners. On a l'air de s'amuser, c'est toujours ça. Ma santé a l)ravé jusqu'à présent la mauvaise saison : j'ai encore deux mois difficiles à passer. Manuel, qui se porte un peu mieux, est toujours en Lorraine, Il doit nous revenir bientôt. Mig-net vous remercie de connaître par vous l'opinion de Sismondi sur son ouvrage.

Vous me dites qu'on m'admire en Italie ; j'en suis fier : c'est un pays qui me tient au cœur. Mais il possède en ce moment des poètes français qui lui conviennent mieux que moi. Lavigne et Lamartine ont plus ce qui convient aux Italiens que votre chansonnier. Je viens de voir pourtant que l'accueil qu'on leur fait n'est pas le même. L'un est festoyé, et l'autre obligé de se battre (i).Si j'allais là, que me resterait-il ? En tout cas, vous pouvez y préparer ma réception. Je vois que vous y avez du crédit; usez-en en faveur de votre ami. car il se pourrait bien qu'un jour le pauvre barde gaulois allât chanter sur les ruines de Rome.

Adieu, pensez à moi aussi souvent que je pense à vous, et écrivez-moi, mais directement et sans me ménager les ports de lettres ; il faut attendre trop longtemps. Adieu encore une fois.

Tout à vous de cœur.

BÉRAXGER.

(i) Allusion au duel de Lamartine avec le colonel Pépé.

(Adressée à Florence.)

20 mai 1826.

Vous avez raison, n'attendons plus les occasions et profitons de la célérité de la poste. Quoi! vous n'avez pas encore reçu ma lettre adressée à M. Tréqui ! Vous n'auriez pas trouvé celle-là trop peu tendre. J'avais même peur qu'elle ne vous le parût trop. Aussi, dans la suivante, m'étais-je tenu en ^arde contre l'effet que vos déclarations avaient produit sur moi. Vous êtes bien femme à me donner de l'amour, malgré mes 4(> ans qui vont s'accomplir incessamment. Heureusement pour moi je sais où vous avez le cœur pris, et j'y song-e toutes les fois que le mien éprouve l'envie de passer les Alpes et d'aller jouir, sous un beau ciel, de vos triomphes et de votre amabilité. Quand je vous parle de votre insensibilité, ne voyez-vous pas que je me moque de vous ? C'est pour persifler ma jolie Spartiate que je parais incrédule sur ce point. Je sais si bien jusqu'où va votre puissance d'aimer (comme on dit dans l'école de madame de Staël) que je gémis tout bas en pensant que l'éloignement et les distractions de l'Italie ne suffiront pas pour vous guérir complètement Cependant, si les nouvelles que nous avons de vous, par voie indirecte, sont exactes, vous avez fait merveille à Milan. Tous les hommes ont raffolé de vous, et les dames vous ont vue partir avec grand plaisir. Il en est de même,

sans doute, à Florence ; cela ira peut-êti^e de mieux en mieux, et là les femmes pourront bien vous chasser. Quelle g-loire ! II faut dire, pour être vrai, que si nos poupées de salon l'avaient osé, elles eussent donné l'exemple. Vous leur déplaisiez furieusement. Elles vous aiment maintenant. Je vous le répète: on n'entend plus que votre élog-e, je le crie sur les toits. Revenez donc pour faire finir ce concert; mais c'est ce dont vous ne parlez pas. Vos lettres sont bien aimables, mais à peine me parlez-vous de vous. Vous pensez donc que vous n'avez en moi qu'un de ces hommes du monde, indifférents à tout ce qui peut arriver d'heureux ou de malheureux à leurs amis. Vous êtes femme à le penser, puisque vous m'accusez de m'être laissé corrompre par la société. Quand me connaîtrez-vous mieux ?

Vous le prenez sur un ton bien haut . Vous ne voulez plus élever d'enfants, ce sont des hommes qu'il vous faut. Je vous en souhaite. Vous savez bien qu'à l'instant où l'on croit en avoir trouvé un, lorsqu'on est 'sur le point d'éteindre sa lanterne, le fantôme vous échappe ; il faut chercher encore. Je ne veux pas dire que vous en soyez tout à fait là. Celui dont vous aviez commencé l'éducation ici, vous reste ; je le crois au moins. Mais est-ce bien un homme comme vous l'entendez? moi, j'en doute, et je vous ai dit pourquoi. Rallumez votre lanterne, si vous l'aviez éteinte ; mais soyez moins difficile dans vos recherches, ne demandez pas tant de vertu, pas tant de çloire. Contentez-vous de beaucoup d'amabilité, de beaucoup de bonté, de beaucoup d'attachement, et surtout de beaucoup de jeunesse. Vous êtes en droit d'exig-er tout cela; d'ail-

leurs, le reste ne vaudrait pas la peine que vous prendriez à courir après.

Je relis votre lettre et je m'aperçois que vous me demandez mes chansons. Je vais m'occuper de vous les faire passer par *'*, je reprendrai ma lettre plus tard.

J'ai eu beaucoup de peine à me procurer ces maudits volumes. Vous croyez peut-être que je dis cela pour me vanter. La bonne édition est rare, et l'on ne trouve plus de 3^ vol. sans points. Pourvu que tout cela ne soit pas saisi à la frontière : car on me saisit à la sortie comme à la rentrée. J'en préviens "% pour qu'il prenne des précautions. J'ai déjà fait beaucoup d'autres chansons, mais je n'en donne pas copie ; n'y comptez donc pas. Je viens d'en faire une sur Napoléon, qu'on dit être ce que j'ai fait de mieux. Elle a fait pleurer des g-ens qui n'aiment guère ce conquérant. Elle ne vous plairait pas, car elle est d'une telle simplicité que j'ose dire qu'il n'y a pas un vers, dans cinq couplets.

{Adressée à Florence,)

10 décembre 1827.

Je vous dois bien des excuses pour tout le temps que j'ai laissé passer sans répondre. Au reste, je pense que vous aurez deviné pourquoi les deux premières lettres sont restées sans réponse. Elles me sont arrivées, l'une, lors de la maladie de Manuel, et l'autre, quelques jours après sa

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mort. Dans votre dernière, vous me parlez de ce triste événement, mais sans avoir bien calculé le vide affreux qu'il laisse autour de moi. A votre âg-e, on pleure beaucoup sur la perte de ceux qu'on aime, mais on s'en console assez promptement ; au mien, on ne pleure pas, mais les regrets n'ont point de terme. Une seule chose en peut diminuer FameiHume, c'est l'état de souffrance où eût lang-ui celui qu'on reg-rette, si la mort ne fût venue mettre fin à ses maux. Les consolations ne m'ont cependant pas manqué: le spectacle des funéi^ailles de Manuel m'a prouvé que laFrance se repentaitde son ingratitude. Aujourd'hui, • que l'opinion publique se réveille, le besoin d'un si noble et si ferme caractère se fait sentir généralement et ceux même qui l'ont combattu évoqueraient volontiers cette ftme courageuse qu'aucun péril ne pouvait ébranler, qu'aucune situation ne pouvait surprendre : on sent qu'il n'y a jusqu'à présent personne pour le remplacer. Qu'ils sont tous faibles comparés à lui! Il reste des talents, peut-être plus beaux que le sien ; mais un homme, où le trouver? Il faut vous parler de quelque chose de moins triste. Votre roman va donc paraître. J'en ai entendu dire quelques mots; je me suis même mêlé de vous chercher un libraire, mais j'aspire à connaître l'ouvrage. Je crains toujours qu'avec des idées bien autrement élevées, avec un talent bien supérieur, vous n'ayez fait comme Madame *", qui n'a peint que les siens et les leurs, c'est-à-dire que les in'iividus dont elle est entourée ; rarement les femmes devinent le monde qu'elles n'ont pas touche du bout du doigt ; et le public, qui est tout le monde, ne voit souvent que des particularités insignifiantes où elles ont cru trouve ■ des

g-énéralités sans bornes. N'imitez pas "'. Ecrire ainsi, c'est ouvrir la fenêtre, pour laisser voir jusqu'au fond de sa chambre. Quelques curieux s'en arrang-ent; mais la foule passe indifférente. Mais c'est vous prêcher à faux; vous vous serez g-arantie de cet inconvénient. Quoique jeune, vous avez déjà beaucoup vu, vous savez beaucoup, et vous possédez une raison élevée, que le soleil de l'amour et de l'Italie ont dû mûrir.

Vous m'envoyez une pièce que je suis incapable de lire. Vous connaissez mon ig-norance des lang-ues et mon incapacité à les apprendre. Je me la ferai expliquer, mais vous conviendrez que, lorsqu'on en est réduit à cela, on est peu dig-ne d'aller jouir de la conversation des hommes disting-ués de l'Italie et même de leur beau ciel. Tout à vous de cœur et pour la vie,

BÉRANGER

p. s . — Je vous dirai, si cela peut vous intéresser, qu'on reg-arde ici comme certaine la chute de Villèle, tout semble le prouver; j'y croirai peut-être demain.

{Adressée à Florence.)

La Force.

Votre lettre m'a fait un g"rand plaisir; je craig-nais que vous ne m'en voulussiez pour ma franchise un peu rustique. Mais point ; vous êtes toujours la même ; c'est-à-dire tellement pleine de fierté que la vanité n'a pas de prise sur

206 HORTE.NSE ALLA.RT DE MÉRITENS

VOUS. Oh! que je suis bien loin de croire que ce soit pour vous raccommoder avec moi que vous m'écrivez tant de douceurs! Je vous connais trop bien pour avoir une pareille idée. Je penserais plutôt que, prévoyant pour moi de nouvelles persécutions, votre cœur en a été ému et a cru devoir m'offrir d'avance une aimable consolation. Savezvous que si tout ce que vous dites de mon talent et de ma réputation était vrai, j'aurais là une belle compensation à toutes les tribulations qu'on me fait essuyer? Qu'est-ce que c'est qu'une condamnation de neuf mois de prison et de lo.ooo fr. d'amende, auprès d'une g-loire comme celle que vous me promettez? Si ma conviction à cet égard est moins forte que la vôtre, il faut que vous me le pardonniez, quand ce ne serait que pour la rareté du fait. Oh ! que je connais de gens qui vous prendraient au mot! Je ne vous en suis pas moins reconnaissant d'avoir une si bonne idée de mon mérite et de la propag^er où vous êtes. J'ai dîné chez M™^ Rég-naud avec un Italien, dont je n'ai pu retenir le nom, mais qui m'a dit des choses sur mon compte qui me paraissent lui avoir été inspirées par vous. J'ai eu un grand plaisir, c'est de l'entendre dire de vous tout le bien que j'en pense. Jamais éloge ne m'a paru le résultat d'observations plus justes. Je m'en veux de n'avoir pas retenu le nom de ce monsieur, vous savez sans doute déjà de qui je veux parler, car il doit être rendu à Florence avant ma lettre. J'étais déjà condamné lors du dîner que nous avons fait chez la comtesse. Maintenant, je suis sous les verrous de la Force, où je suis entré depuis six jours, m'y voilà pour neuf mois. C'est bien long; qu'y faire? La lâcheté de quelques amis politiques qui m'ont

abandonné a fait prendre courage au pouvoir et une haine toute puissante a triomphé. Je dois le dire, pourtant, l'effet de ma condamnation a été de me ramener beaucoup de ofens qui ont rougi de délaisser un pauvre athlète, pour qui le peuple faisait tant de vœux. La popularité est une bonne chose. Sans celle dont je jouis, comme me le disait un cocher de cabriolet, on m'eût fait plus de mal encore, et beaucoup plus de gens m'auraient tourné le dos. Je n'ai pas voulu appeler du jugement, d'abord parce que la cour royale ne vaut pas mieux que les tribunaux inférieurs, et puis parce que ce jugement est d'une si belle absurdité qu'il eût été fâcheux de le faire réformer dans quelque partie. Vous le lirez et verrez que moi, plein de certaines croyances dont nos spiritualistes tireraient vanité, je suis condamné pour avoir attaqué le dogme de l'immortalité de l'âme, dans des couplets qui prouvent le contraire, mais qui sont une attaque contre l'insuffisance de la religion comme consolation dernière. Il est Ijon que vous sachiez que, voulant me condamner pour outrage à la personne du roi et à la dynastie, on a cru nécessaire d'y mêler d'autres chefs d'accusation. Voilà le mot de cette énigme. Il y avait bien dans le recueil quelques autres chansons irréligieuses, mais elles attaquent les jésuites et on n'a pas osé s'en servir contre moi. D'où vous êtes, vous ne pourriez pas deviner tout cela. Vous ne pourriez pas non plus vous peindre tout le trouble que ces 3o chansons ont apporté ici. A leur apparition, je voyageais en Normandie, pressentant quelque mésaventure et faisant provision de grand air. Il y a eu embarras extrême au conseil des ministres, grande colère un peu plus haut, grande

hésitation un peu plus bas; criaillerie d'ullras; criaillerie de semi-libéraux et même de libéraux purs. Je ne me suis effrayé de rien. Je n'ai voulu entendre à aucune nég-ociation, déclarant, à la g-rande surprise de nos politiques, que je voulais être défendu par le droit, c'est-à-dire que je soutenais qu'il y a deux personnes dans un roi constitutionnel, dont l'une, placée dans le cercle de l'inviolabilité, est nécessairement inattaquable, mais dont l'autre peut être atteinte par la critique, dans l'intérêt même de la première; que cela se pratique ainsi en Ang-leterre et qu'il était temps de le connaître en France. Parler ainsi, c'était se mettre en g-uerre avec tous ceux qui voudraient recréer un prestige royal, qui nous rendrait une nation de laquais. Les bons esprits m'ont enfin approuvé et Barthe a plaidé dans ce sens; mais il lui eût fallu peut-être appuyer davantage sur les raisonnements qui servaient de base à sa défense. C'est plutôt de la faute de mes amis que de la sienne s'il ne l'a pas fait davantage. Au moins m'a-t-il montré un dévouement sans borne et qui a contrasté avec la faiblesse de Dupin, aujourd'hui bien honteux sans doute du rôle qu'il a joué dans celte affaire, rôle qui l'a exposé aux turlupinades de tous les partis. Personne ne l'a ménagé et il doit bien m'en vouloir.

Mais c'est trop vous entretenir de ce diable de procès. Pour vous parler toujours de moi, je vous dirai que je ne suis pas trop mal dans ma prison, et que je Jii'y porte bien jusqu'à présent. Les visites commencent à y abonder. J'ai cependant encore besoin de repos ; j'ai eu beaucoup de fatigues à essuyer depuis deux mois et ma poitrine en avait souffert. Je compte la rétablir ici. J'étais redevenu à la

mode ; mais bientôt on m'oubliera et je pourrai g-oûter le repos dont j'ai tant besoin. Peut-être bientôt aussi trouverai-je ce repos trop grand. Alors, ma foi, il faudra appeler toute ma philosophie à mon aide ; c'est surtout au printemps que j'en aurai besoin. Que je suis heureux de n'avoir point vu l'Italie I Si j'avais joui de la belle nature, qui vous enivre tant, je regretterais peut-être encore plus le grand air et l'aspect du ciel. Dans ce moment, celui que je vois à travers les barreaux de ma fenêtre me donne peu d'envie de courir pour en voir davantag-e. L'aspect des gTos verrous ne me cause pas beaucoup d'horreur ; mais le printemps reviendra. Ce sera le cas de dire : maudit printems, etc.

Ecrivez-moi souvent; que les 10.000 fr. que j'ai à payer ne vous épouvantent pas : le port de vos lettres ne me semble pas cher, quoique je n'aie pas vendu 4o chansons pour 4o.ooo fr. On m'a donné 3o.ooo fr. de lettres de change payables en 4 ^ns, pour la jouissance de cinq années de toutes mes chansons, les nouvelles comprises. Il ne faut qu'une banqueroute pour réduire cela à bien peu de chose, et tous nos libraires sont en train de manquer, à commencer par Ladvocat. Mais la gloire reste toujours, n'est-il pas vrai ? Pourvu qu'il n'y ait pas banqueroute aussi de ce côté .

{Adressée à Florence.)

La Force, aa mars 1829.

Voilà bien longtemps que je veux vous remercier de la

prompte réponse que vous avez faite à ma lettre. Mais depuis mon entrée à la Force j'ai été souffrant (et j'ai été près d'un mois sans pouvoir ni lire ni écrire plus d'un quart d'heure de suite). 11 a fallu recourir aux synapismes, à la saignée, à la diète, enfin à tous les ing-rédients de la science médicale. Ma pauvre tête était tellement embarrassée qu'il n'y a que quelques jours que j'éprouve un mieux sensible. Je le laissais croire jusque-là, quoi qu'il n'en fût rien, pour n'être pas tourmenté par mes amis, qui voulaient à toute force que je demandasse une maison de santé, ce qui ne me convenait d'aucune façon, parce qu'en effet, à la liberté près, je suis aussi bien ici qu'on puisse être en prison. J'ai quelqu'un pour me soigner, et, sous ce rapport, je serais certes moins bien chez moi. Il est vrai que tout cela coûte fort cher et que je suis diablement pauvre ; mais je dépenserais plus encore dans une maison de santé. Mais à quoi bon vous parler de ces détails de ménage trop au-dessous de vous, dautant plus que vous prétendez que j'ai vendu mes 4o chansons 40.000 fr. J'aime mieux répondre à votre letti'e de point en point.

Je .suis toujours charmé lorsque vous me dites qu'on pense quelque bien de moi où vous êtes. J'aime les Italiens, et j'ai pour eux plus d'estime qu'on n'est dans l'usage de leur en accorder en France, et peut-être dans toute l'Europe. Votre poète Nicolini est vraiment bien bon d'avoir une si haute idée d'un faiseur de ponts-neufs. Plus d'un de nos tragiques, sans le valoir, se garderait bien d'avoir pareille indulgence.

Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous avait

choquée clans le Grenier, je vous l'aurais dit. Ah ! ma chère amie, que nous entendons l'amour différemment; à ving-t ans, j'étais, à cet égard, comme je suis aujourd'hui. Vous avez donc une bien mauvaise idée de cette pauvre Lisette ? Elle était cependant si bonne fille ! si folle ! si jolie! Je dois même dire si tendre ! Eh quoi ! parce qu'elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe, vous vous fâchez contre elle. Vous n'en auriez pas eu le courage, si vous l'aviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien ! D'ailleurs, elle n'eût pas mieux demandé de tenir de moi ce qu'elle était obligée d'acheter d'un autre. Mais comment faire ? Moi j'étais si pauvre. La plus petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade pendant huit jours, panade que je faisais moimême, en entassant rime sur rime, et tout plein de l'espoir d'une gloire future. Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir, sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires. Oh! que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre. Employez bien ce qu'il vous en reste, ma chère amie. Aimez et laissez-vous aimer ; j'ai bien connu ce bonheur : c'est le plus grand de la vie. Mais n'aimez pas avec votre tête ; arrivée à mon âge, vous n'oseriez pas regarder en arrière, car vous ne seriez suivie que par les squelettes de vos illusions. Matérialisez un peu plus l'amour que vous ne l'avez fait jusqu'à présent. Il me semble que cela est aussi nécessaire aux femmes qu'à nous. Vous êtes dans un pays qui doit vous en dire plus

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que mes paroles. Vous devez rouiÇ'irjà l'aspect d'un si beau ciel, d'oser vous vanter d'avoir été seulement occupée par des hommes qui auraient pu vous procurer chacun quelques jours de bonheur. Un seul me déplaît dans la liste que vous me donnez. C'est l'abbé, allez-vous croire ? Non pas ; c'est votre homme supérieur. Je déteste les hommes supérieurs en herbe, qui ne tiennent jamais rien de ce qu'ils promettent. Presque tous ces jeunes prodig'es avortent, et ce sont souvent ceux dont on n'attend rien qui portent les fruits qu'on semblait n'attendre que des autres. Au contraire, votre 'abbé me plaît fort, malgré ses pâmoisons. La famille de Boniface, vaincue par une Française, m'aurait paru une chose charmante. C'eût été un nouveau soufflet dont l'ombre du vieux pape ne se fût pas plus consolée que de celui qu'il reçut jadis. Quanta votre M.***, je suis bien aise que vous ne vous soyez pas arrêtée là. Dieu vous préserve des poètes ! Ne croyez pas que je plai santé. Non, ces hommes-là ont généralement un ég-oïsme de pensée qui les rend des amoureux peu séduisants. Aussi, voyez comme ils réussissent peu. Leurs meilleurs vers attestent leurs mésaventures. C'est leur valoir des lauriers que de ne pas les couronner de fleurs, pour m'exprimer comme parlent ces messieurs. Seulement, après cette sortie, je vous prie de ne jamais les confondre avec les chansonniers. Ceux-ci sont d'autres g-ens. Pour eux, vivre c'est travailler. 11 faut qu'ils mettent toute la vie dans leurs ouvrag-es : ils ne sauraient donc trop l'embellir. Aussi traitez-vous avec mépris ces êtres g-rossiers^ qui sont hommes avant tout. Ah ! devenez femme tout à fait, et vous leur accorderez quelque estime.

Me voici à un passage de votre lettre qui pique furieusementma cui'iosité. Ne parlons pas encore d'aujourd'hui, me dites-vous. 11 y a dans cette réticence tout un avenir d'amour, pour parler le beau langag-e. Hélas ! quand ma lettre vous parviendra, de nouvelles illusions se seront peutêtre dissipées. Déjà peut-être ne saurez-vousplus ce que ce mot a voulu dire. Je ne le souhaite pas. Je voudrais, au contraire, que vous eussiez une longue histoire à me raconter, mais une de ces histoires qui finissent bien et qui n'intéressent pas du tout les gens étrangers au héros et à l'héroïne.

Vous trouverez peut-être que je vous parle trop de vous, c'est que je n'ai rien à vous dire de moi. Je suis dans un meilleur état de santé ; mes jours passent vite ; je suis beaucoup visité ; on a grand soin de renouveler mes provisions, et comme jusqu'à ce jour je ne suis pas sorti de ma chambre, j'ai en réserve les jouissances que doit me procurer la promenade dans les cours de la prison. Je travaille un peu. Vous sentez que j'ai des comptes à régler avec ceux qui m'ont fait emprisonner. Je commence par là.

P. S. — Vous pouvez m'écrire: Béranger à la Force. On ne décacheté pas les lettres.

Je ne vous parle pas de l'ouvrage que vous venez de terminer, parce que vous faites toujours lamystérieuse sur cette matière. Je me hasarde pourtant à vous demander quand vous le ferez imprimer ? Tout à vous,

BÉRANGER

VU

{Adressée à Paris, à mon retour d'Italie, Juin iS2g.)

La Force.

Quoi ! vous, femme intrépide, il vous faut des renseignements pour arriver jusqu'à moi. Allez à la police, où on prendra votre sio-nalement, puis arrivez à dix heures à la Force, puisque cette heure vous convient. Peut-être ne me trouverez-vous pas encore seul, car j'ai d'humbles amis qui la choisissent pour éviter la rencontre des grandes visites, quoique je ne reçoive pas tout Paris, comme il vous plaît de le dire. Depuis quelque temps, les visites s'éclaircissent beaucoup, je vous assure ; ne vous effrayez donc pas trop, ma chère vo^^ageuse, et soyez donc bien persuadée au moins de tout le plaisir que me fera votre présence.

Eu vous attendant, tout à vous.

BÉRANGER

8 janvier i83o.

Vous devez plus que jamais m'accuser d'ingratitude. Voilà plus de deux mois que je ne vous ai vue, et vous n'êtes certainement point habituée à un pareil abandon de la pari de ceux qui vous aiment. Aussi ne veux-je point

VOUS laisser ig-norer la cause qui m'empêche de vous aller voir. Je suis indisposé, et le médecin me défend de sortir. J'ai pensé d'abord qu'avec du rég-ime et de la retraite j'en serais bientôt quitte ; mais point; et chaque tentative de sortie que je fais me convainc plus vivement de la nécessité d'obéir au docteur. Depuis huit jours, j'allais mieux ; hier, l'irritation s'est de nouveau emparée de la poitrine, et un accès de fièvre violente me tient encore aujourd'hui. Tout cela passera, il faut l'espérer. Et vous, comment avez-vous supporté ce froid rig-oureux ? Il a du vous faire reg-retter bien vivement votre doux ciel de l'Italie. Votre plume ne s'est-elle pas g-elée dans vos jolis doigts ? On prétend que non : quelqu'un m'assure que vous êtes sur le point de publier un nouvel ouvrage. Celui auquel vous travailliez est-il déjà terminé ? Je ne reçois plus le Temps ; mais je le recevais encore lorsque parut un article sur Jérôme. Quelle est la personne de votre connaissance qui s'est avisée de vous jug-er ainsi, et de parler de votre héros d'une si singulière manière? Cet article ne m'a pas satisfait. Qu'en pensez-vous? Je vous ai répondu à la hâte le jour où vous avez envoyé chercher mes chansons. Savez-vous que vous m'aviez écrit la lettre la plus aimable possible? Vous êtes bien heureuse que je ne sois pas tant soit peu fat. C'est une lettre à montrer à tout le monde, comme pi^euve de bonne fortune. Une autre qui se connaîtrait moins, et vous connaîtrait moins aussi, se croirait en beau chemin avec vous. Ce qu'il y a de vrai dans tout cela, c'est que je crois que vous commencez à me juger mieux; que vous voyez qu'il y a en moi un être qui ne se montre que rarement, et dont

j'ai fait quelquefois ressource pour varier le genre borné à qui je dois ma réputation. Cette portion de moi-même .' a besoin de solitude, et c'est pourquoi je me félicite presque de la prison et de la maladie quand elles me procurent cette jouissance. C'est à cet autre moi que je dois le bonheur dont j'aijoui, et cebonheur s'accroîtdc l'attachement que je puis inspirer aux êtres bons et intellie^ents qui me devinent, même àceux qui ne le fontquepar un instinct du cœur. Avec cette clef de mon caractère, vous pourrez vous expliquer des choses qui vous ont paru, ou de rindifférence afi"ectée,ou de la fausse modestie. Si aujourd'hui j'ai l'air d'attacher plus de prix à la réputation qu'à de plus doux sentiments, c'est qu'à mon âg-e cette disposition est plus sage, quand on est assez sûr de soi-même pour ne pas trop regretter celte réputation, à l'instant où elle déchoira. Ah! si j'étais jeune ! Mais vous, qui l'êtes encore, que faitesvous de votre temps? Serait-il possible que votre tête n'eût pas encore trouvé l'occasion de se monter, au moins pour quelques jours.

Ce qui démonterait la mienne, si j'avais moins de philosophie, c'est la banqueroute de mon libraire. Figurezvous que j'allais prendre quelqu'un pour me servir, car je suis bien seul. Mais je vous avais déjà fait part de ;ce projet : eh bien ! le voilà flambé ! Longtemps encore il me faudra allumermon feu, et, par un pareil froid, c'est bien ennuyeux, surtout lorsqu'on est malade.

Voilà, je l'espère, une lettre qui me réconciliera avec vous, si vous étiez fâchée. Comptez sur ma sincère amitié.

BERAXGER.

8 février i83o.

Savez-vous que je commence à vous croire? Ne poussez pas trop loin les preuves, car j'en perdrais la tête de vanité. Quoi! l'humble chansonnier obtiendrait le suffrage de l'auteur des al/arf?/rs/ Chateaubriand saurait par cœur quelques-uns de mes refrains! Quelle gloire pour la chanson! N'allez pas penser que je veuille le dire à tout le monde. J'aurais trop peur de rencontrer des incrédules, ou, si je parvenais à convaincre les gens, de nuire à votre illustre ami. Et Dieu m'en garde, quoique sa politique ne soit nullement la mienne, à moi, homme des basses classes, qui regarde avec mépris tout ce qui est là-haut^ parce que je porte un cœur français qui n'admet rien de ce qui ne sympathise pas avec la nation, telle que la Révolution l'a faite.

En lui répondant bien du secret, quant à moi, remerciez, je vous prie, celui qui vous a chargée de me transmettre de si douces louanges. Vous prétendez que je prends les suffrages à la quantité et pointa la qualité. Si, en effet, il pense de moi le bien que vous dites, il en doit juger autrement. Car, pour le peu qu'il se soit donné la peine d'examiner quelques-unes de mes meilleures chansons, il doit voir le faire que j'y ai mis, et le long travail qu'elles ont dû exiger. Or, à ce signe, il verra bien que je ne travaille pour la multitude que lorsque la nature des sujets ou l'intérêt politique m'en font une loi. Il lui suffira de

cet examen pour juger la reconnaissance que m'inspirent ses élog-es.

Venons à vous. Pourquoi dites-vous que vous êtes piquée contre moi ? Est-ce parce que je ne vous ai pas priée de me venir voir ? En vérité, il y a si loin de chez vous chez moi que je n'aurais osé le faire, ^'ous ne devez pas douter du plaisir que j'aurais eu à recevoir votive visite, eussions-nous dû nous quereller encore. 31a porte n'est jamais fermée pour les dames, il n'en est pas de même pour ces messieurs. Je suis bien touché du conseil que vous donnait M. de Chateaubriand, vous auriez dû le suivre au lieu de me quereller injustement.

J'ai lu les articles sur l'Italie, et j'en tiens un nouveau que je trouve très bien. Celui que j'ai lu sur Milan m'avait également plu, et alors je n'en connaissais pas Fauteur. Je ne suis pas très bon juge de la matière, mais la forme en est excellente, les aperçus fermes et étendus, et tout cela sent un auteur qui est là sur son terrain. Courage ! Il y a dans le dernier une contradiction apparente : les lia- 1 liens ne vont pas au cabinet de lecture, et plus loin tout ce qui se passe chez nous les occupe. Je sais que dans le i^'' passage on parle de la multitude, et dans l'autre des hommes d'élite. Mais il y avait, selon moi, nécessité de peser sur la distinction. Il faut qu'à tort ou à droit je critique toujours, n'est-ce pas? Malgré cette observation pédantesque, courage encore une fois !

Adieu. Vous avez vu H. Passy. J'ai eu aussi bien du plaisir à le revoir. Quel savoir et que de bon sens ! Adieu. Tout à vous de cœur.

BÉKAXGER.

Mardi matin, s. d.

Votre lettre, datée de dimanche soir, ne m'arrive qu'à l'instant : je me hâte d'y répondre parce que je crains de ne pouvoir aller chez vous demain, quelque désir que j'aie de vous voir ou de vous revoir pour mieux dire.

Assurez M. de Chateaubriand de toute ma reconnaissance pour la preuve de bienveillance qu'il vous cïiarg-e de me transmettre. Dites-lui, je vous prie, que j'en conserverai, un éternel souvenir ; que j'estime plus le suffrage qu'il veut bien m'accorder que ma nomination même, si je me mettais sur les rang-s ; mais qu'il ne m'est pas possible de profiter de cette ofTre dont je sens tout le prix et qui va enfin me donner de l'orgueil, ce dont j'ai trop manqué, bien que vous disiez, vous qui vous vantez de me connaître.

Non, je n'ai et n'aurai vraisemblablement jamais de prétention à l'Académie. Je l'ai écrit, il y a peu de temps encore, à Andrieux, qui me prêche en vain depuis trois ou quatre ans. Ne croyez pas au moins que je dédaig-ne ce corps : depuis plusieurs années, il s'est relevé à mes yeux ; je serais fier d'être le collègue de beaucoup de personnes qui en font partie. D'ailleurs, j'y ai déjà beaucoup d'amis. J'ai, il est vrai, l'idée que l'Académie française a été plus nuisible qu'utile à la poésie, mais le mal est fait et peut-être il serait possible d'en modifier aujourd'hui l'influence. Vous voyez que je ne suis pas positive-

280 HOUTENSE ALLART DE MÉRITENS

ment anti-académique. La question pour moi n'est donc pas dans l'Académie : elle m'est toute personnelle.

Ce que j'ai cherché toute ma vie c'est une position conforme, autant que possible ici-bas, âmes g-oûts et à mon caractère ; la Providence (car j'y crois), après bien des tourmentes, m'a poussé vers un petitcoin de terre que tout le monde dédaignait, je veux dire la chanson ; ce genre est devenu ma vie et ma position. Il m'a procuré dequoi vivoter et me faire connaître. J'en suis heureux, et voilà plus de 10 ans que cela dure. Personne ne me porte envie et je suis à l'abri de l'envie que les succès des autres pourraient m'inspirer dans une plus haute carrière. J'ai dépensé à ce métier une partie du petit magasin d'idées que je m'étais fait. Je n'y suis forcé à rien de grand, à rien de solennel, je fais ce que je peux, je fais ce que je veux, parce que je suis, homme et bagage, en dehors de tout. En politique même, je n'en fais qu'à ma tête, me moquant du mot d'ordre des partis, et ne m'inspirant que de l'amour de la patrie, ma grande et durable passion.

El vous voudriez que j'allasse me perdre dans un corps illustre, moi à qui tout esprit de corps est insupportable. Laissez-mon petit ruisseau serpenter à l'ombre, dans sa verte prairie, au milieu des fleurs, et, voisin de la mer, s'y précipiter, sans se perdre avant dans quelques fleuves qu'il ne grossirait pas. Il faut que je sois poète comme je suis homme. Je déteste ces gens qui sontautres dans leur vie que dans leurs ouvrages ; songez à mes goûts. Songez à mes opinions. Me voyez-vous dans la tribune académique, débitant un beau discours comme le mélancolique Lamartine ? Pensez à ce chansonnier condamné deux fois

à la prison pour injures à la dynastie, et qui, ayant obtenu du roi l'approbation des sutFrag-es académiques, proclame au nez de toute la France la g-loire de Charles X! Non, machère Hortense ! J'ai plus de logique qu'il n'est, dit-on, donné à un poète d'en avoir. Je veux ^être conséquent, et je vous assure que cela ne me coûtera pas. J'ai bien étudié mon caractère : il ne veut pas que je sois autre chose que ce que je suis. N'être rien, voilà ma vocation. J'ai entendu quelquefois traiter cette abnég-ation de vertu. On avait tort ; ce serait plutôt de l'égoïsme. La preuve c'est qu'on a voulu me faire le cens d'éligibilité pour que je fusse de la Chambre, et que les mêmes motifs m'ont fait refuser cet honneur qui m'eût pourtant mieux convenu que les titres académiques.

Si je voulais ajouter des raisons purement littéraires à celles que je viens de vous donner, elles ne me manqueraient pas ; mais elles seraient plus faciles à combattre, je m'en tiens donc à ce qui me regarde personnellement. Je vous ferais rire et votre ami aussi, si je vous disais que ce que je regrette le plus de l'Académie c'estle traitement qui eût pu me servir à avoir, comme vous le dites, une bonne pour me faire servir. Oui, certes, i.5oo francs me feraient un grand bien. J'apprends chaque jour à mieux connaître le prix de l'argent, mais je ne suis pas plus disposé à Tacheter trop cher. D'ailleurs je ne meurs pas de faim, et mes espérances de fortune n'ont jamais été au-delà.

Vous me direz peut-être, vous qui m'aimez, qu'un jour je regretterai le refus que je fais aujourd'hui. Vous pouvez avoir raison. Quand la réputation s'en ira, il est possible que je voie les choses d'un autre œil ; mais alors l'âge aura

fait son travail, je ne serai plus qu'un sot et j'ag'irai conséquemment à ce que je serai. Oui sait aussi si, à l'article de la mort, je ne demanderai pas un confesseur? Mais alors le Béranser que vous aimez et que veut bien estimer un peu votre illustre ami, ne sera plus : ce sera un autre Bérang-er dont vous vous moquerez avec grande raison et dont l'Académie ne se souciera g-uères, non plus que le curé de sa paroisse.

Celui qui a encore bonne tête et bon cœur vous assure de toute sa tendresse et vous prie de ne pas l'oublier. Adieu et à bientôt,

BERANGER

9 juin i83o.

Mille bons jours. Vous voilà revenue et vous me retrouvez encore malade. Je ne puis me tirer d'affaire : le temps variable que nous avons contribue bien sans doute à mon indisposition.

M. de Chateaubriand s'est donné la peine de me venir voir il j a trois jours, et mon portier, qui est nouveau dans la maison, la empêché de monter: il est vrai que j'étais ce jour-là peu en état de le recevoir. Je n'en ai pas moins été désolé. Je ne tarderai pas à sortir, je l'espère, et j'irai m'excuser auprès de lui. Sans doute il vous dira que j'ai été le déranger plusieurs fois ; ce qu'il ne vous dira pas c'est que je l'aurais été voir plus souvent, si je n'avais

craint d'êti'e importun. Il ne vous dira peut-être pas non plus que j'ai été pour lui une occasion d'injures de la part des journaux absolutistes. Vous devez croire que j'en ai été désolé. Je voudrais bien qu'il n'en doutât pas.

Je suis bien fâché d'apprendre que vous avez retrouvé votre fils malade. Heureusement que la saison, toute sing-ulière qu'elle se présente, rend son mal moins dangereux. Allons, bonne et tendre mère, voilà encore de ces soins que vous devez prendre avec toute l'intelligence dun cœur de femme. Quant à un amant ou un mari, je suis persuadé que vous ne vous y entendriez pas du tout.

Avez-vous fait un agréable voyag-e ? Avez-vous rencontré qaelqaun là-bas? Voilà des questions auxquelles vous répondrez bientôt, si, comme je l'espère, je puis vous aller voir avant peu de jours.

A vous de cœur.

BÉRANGER

29 août j83o.

Vous finissez votre lettre par les mots que m'adressa M. de Chateaubriand lorsque j'allai le voir après nos grands événements. Que de belles chansons à faire! me dit-il. Vous vous trompez tous les deux. Mon rôle est fini; pour faire de la politique en couplets, il me faut, moi, des persécutions à craindre, de l'oppression à subir. Je ne suis pfs né pour être du parti vainqueur. Aussi me suis-je empressé d'aller visiter votre ami, aussitôt qu'il eut pris

position; jusque-là je crus devoir m'en abstenir, parce que rien ne doit influer sur ces sortes de déterminations qui décident de la vie d'un homme illustre. Beaucoup de personnes ont blâmé son discours ; je ne suis pas du nombre; il lui sied bien, selon moi. Aussi nous sommes-nous bien entendus. Un seul point nous a fait différer : il veut quitter la France et je me suis permis deux fois de combattre cette idée de tout mon pouvoir. Mes raisons ont paru faire de l'effet sur son esprit. Je retournerai le voir incessamment, aussitôt qu'une nouvelle indisposition, fruit des fatigues que tout ceci m'a causées, me permettra de i^eprendre mes courses. Je vous avoue que son sort m'attriste beaucoup; le premier jour que je le revis, je tombai dans une mélancolie profonde. La France n'aura-t-elle pas à roug-ir de laisser un pareil homme en proie au besoin? Non, je ne suis pas né pour êti"e du parti vainqueur, et pourtant j'ai versé des larmes de bonheur quand la tyrannie a expiré sous les coups des Parisiens. Une chose met ma conscience à l'aise, c'est qu'ainsi que Chateaubriand moi aussi j'ai refusé tout ce qu'on a voulu faire pour moi. On a pi^étendu que, dans notre grande semaine, j'avais rendu bien des services; on aurait voulu m'en donner le prix; j'ai prié qu'on me laissât ce que je suis ; et je suis Gros-Jean comme devant, ce qui doit vous faire pitié. Cette pitié aug"mentera quand vous saurez que, sous ce règ-ne comme sous le précédent, Béranger ne se laissera pas porter à l'Académie et qu'il a de nouveau signifié à ses | amis de ne plus lui en parler. Le seul changement que mon sort va subir, c'est que mes chansons, cessant d'être fruit défendu, vont perdre les trois quarts de leur valeur

APPLNDICE 285

pour les libraires, ce qui diminuera sensiblement mes petits revenus déjà presque insuffisants. Mais qu'y faire? Mou règne a fini avec celui de Charles X. La fin de l'un doit me consoler amplement de la fin de l'autre.

Une des choses qui doivent attrister dans ce beau résujtat de nos etforts, c'est que tous les amis ou se dispersent ou vont s'en^-loutir dans le pouvoir. Je ne suis pas homme à faire antichambre; d'ailleurs, ils en seraient afflig-és. Pourtant, il en faut passer par là ou ne plus se voir; et ne plus se voir, à Paris, c'est ne plus se connaître.

Mais vous, pendant toutes nos mitraillades, où étiezvous fourrée? Est-ce la peur qui vous a fait fuir jusqu'à Saint-Valery? Y avez-vousvu votre enfant? J'ai été un soir chez"*, pour avoir de vos nouvelles.

J'ai dîné avec M. Libri^ chez M'"^ Reg-naud, peu de jours après la grande semaine, il s'est battu comme un déterminé. Il me paraît avoir une bonne tête et des pensées généreuses. Il pense beaucoup à sa patrie; cela me fait bien penser de lui.

Je vais peut-être partir pour la Picardie, afin d'éviter le flot des solliciteurs qui s'acharnent après moi; tous me supposent un immense crédit, par la raison peut-être que je n'en veux pas faire usage pour moi.

Voilà une bien longue lettre pour un malade qu'on a saigné avant-hier, et qui souffre encore beaucoup de la tête et de la poitrine.

Adieu, travaillez, écrivez-moi entre deux chapitres. Tout à vous de cœur.

BÉRANGER

Avez-vous pleuré ce pauvre M. Farcy, qui s'est fait tuer si héroïquement ?

Passy, iG décembre i83a.

Au risque de me faire reprocher encore ce que vous appelez ma fausse modestie, je vous dirai que votre article me semble trop parfumé d'encens. Mais je me hâte de vous remercier même des éloges exagérés, parce qu'ils partent d'une manière de méjuger qui me semble la plus honorable et la plus vraie. Je vous assure que jamais . article ne m'a fait tant de plaisir à lire. Je le trouve aussi complet qu'il doit l'être, étant pris de haut, comme vous " l'avez fait. Vous auriez peut-être dû indiquer que les com- ; mencements de ma carrière chantante portaient encore les signes d'une grande incertitude de vues et d'un mélange d'âges divers. C'est le seul détail qui soit nécessaire à ce morceau.

Depuis i5 ans surtout, la carrière s'est agrandie pour moi. C'est vraiment depuis cette époque que j'ai fait l'application de mon principe : l'utilité de l'art. L'art sans application me pai^aît un enfantillage. Vous sentez toutefois qu'il n'y a rien de complètement absolu dans cette idée, mais je la regarde comme la base essentielle. Si je ' voulais faire l'histoire de tous les grands poètes, de tous ' les grands artistes, je vous prouverais que tous ont été occupés de satisfaire à la pensée de leur époque, qu'ils semblaient charsrés de féconder. ';

Vous voyez par là pourquoi votre article m'a fait tant de plaisir et pourquoi le point de vue d'où vous l'avez écrit me semble si honorable. La jeune école repousse mon système, qui n'est pour moi qu'un besoin de ma propre nature. Nous verrons si elle a mieux jug"é.

Grand merci donc de votre prose que je n'ai jamais trouvée plus belle, moi, qui la trouve si belle, que je suis encore à désirer pour vous un sujet qui en soit digne. Pour que j'en méritasse quelques pag-es, vous avez été oblig-ée de me mettre sur des échasses, et de me couronner d'une auréole. Il est un mot qui me fait frisonner d'effroi quand on me l'applique, c'est celui de grand homme. Il est vrai que rarement on s'en est avisé, et il faut être vous, pour avoir pensé à l'imprimer. Pour Chateaubriand, on est habitué à le lui entendre donner et il va à sa taille. Mais il ne faut pas abuser de ce mot. Si vous faites imprimer cet article, otez. je vous prie, cette phrase: elle me fait peur. J'aurais tant voulu mériter cette épithète! J'ai quelquefois eu l'idée que la nature m'avait destiné à l'obtenir. Mais l'éducation m'a manqué et mon caractère s'est usé à lutter contre la fortune, ou, pour mieux dire, il s'est laissé effrayer par elle ; car il était trop paresseux pour soutenir une lutte ouverte.

Mais en voilà bien long pour une personne qui garde mes chiffons et les livre au public sans m'en demander la permission. Je ne vous croyais pas dévote à ce point de faire reliques ainsi des rognures d'un saint de mon acabit. Il faut vous pardonner vos indiscrétions : vous êtes si bonne pour moi que je vous passerais même d'avoir fait imprimer dans votre article quelques-unes de ces chansons dont

2bb IIORTENSE ALLART DE MERITENS

VOUS dites un mot en passant. N'est-ce pas qu'elles sont jolies ? Oh ! çà ! faut-il que je garde votre manuscrit ? Qu'en ferez-vous ? Il me semble que le comble de la g-loire pour moi eût été de le voir rendre public (i). Songez-vous combien l'amant de Lisette a dû désirer de voir son éloge fait par une femme, et par une femme d'un beau talent !

Adieu. Je suis à ma préface, qui va bien m'ennujer. Après quoi, je lancerai ma barque au risque de tous les mauvais vents.

Tout à vous et de cœur.

BÉRANGER

P. S. — Je suis bien fâché d'apprendre l'indisposition de M. de Chateaubriand. Je redoute aussi sa brochure, même pour lui. Il vise trop à se faire persécuter ; il passera les bornes. Malgré tout son génie, il ne peut se rendre compte de notre époque. On me trouvera peut-être le même tort, mais, moi, au moins, je marche avec mon temps : et Chateaubriand, au contraire, veut lui barrer le chemin, et cela, peut-être, sans s'en douter.

Passy, aajfévrier.

Me voici un peu moins souffrant de la tête, et j'en profite pour répondre plus clairement à tout ce que vous avez eu la bonté de m'écrire relativement à votre article, que vous devez bien maudire.

(i) Béranger obtint satisfaction, nous le verrons tout à l'heure.

Je ne l'ai pas relu, mais vous me dites que vous y ajoutez quelques critiques. Tant mieux, vraiment. La peur d'en faire qui me déplaisent est fort aimable de votre part, bien que peu raisonnable. Parce que vous avez la bonté de vous occuper de moi et d'en occuper le public, pensez-vous que je puisse vouloir vous ôter la liberté de le faire à votre i fantaisie, et vous imposer une admiration sans bornes pour ma petite poésie et pour ma prose écolière? Les critiques de mauvaise foi et vraiment malveillantes, je les hais, parce qu'on se sent peu disposé à en profiter, même quand elles tombent juste. Il n'en est pas de même des autres. D'ailleurs, je sais que votre amitié pour moi vous empêchera de dire toute la vérité. Vous pi^étendez qu'on croit que nous avons été bien ensemble, jug-ez de ce qu'on penserait de nous, si vous alliez vous montrer trop sévère. Oh ! diraiton, on voit bien qu'il l'a quittée. Ce sont là de ces choses qu'elles ne pardonnent jamais, etc., etc., etc., et mille autres propos semblables. Oui, si vous ne mettez du miel dans votre encre, voilà ce qui vous attend. Je n'ai donc pas de raison de m'inquiéter de la prétendue sévérité dont vous avez peur vous-même.

Mais dites-moi donc quels sont les braves g"ens cjui prétendent m'enrichir de vos faveurs. Si je les connaissais, je les baiserais sur les deux joues pour l'honneur qu'ils veulent bien me faire. Vous avez bien cherché, coquette (car vous l'avez été avec moi et peut-être avec moi seul), à me faire tomber à vos g-enoux, mais j'ai si bien deviné que c'était pour voir comment je m'en relèverais que je n'ai fait que sourire de vos agaceries. Bien m'en a pris, ma foi ! Comme vous vous seriez amusée à bouleverser ma pauvre

290 HOUTENSE ALLAHT DE MERITENS

tête I Quand on est sujet aux migraines, on évite avec grand soin les voitures qui cahotent leur monde, surtout quand il n'y a que des cahots à attendre. Les bonnes places n'auraient pas été pour moi, qui n'aurais servi qu'à ' compléter l'équipag-e, en singe ou en lapin. Oh ! je ne m'embarque pas ainsi. Dites-le de ma part à ceux qui vous calomnient. Je n'en suis pas moins reconnaissant de la bonne idée qu'ils ont de moi, car, à vous en croire, ce n'est pas le mauvais rôle qu'ils me font jouer.

Mais parlons de choses plus sérieuses. Concevez-vous le procès fait à M. de Chateaubriand ? Quoi ! la brochure paraît et elle passe sans poursuites, et à propos de je ne sais " quelle visite qu'on lui fait, le voilà en jugement pour cette même brochure 1 Je suis sûr qu'il est loin de s'en affliger. A sa place, je m'en réjouirais. Pourtant, une chose m'inquiète. Selon moi, une fois sur les bancs, il sera condam- • né. Or, la prison ne lui va pas du tout. Il lui faut la liberté matérielle ; la vue d'un verrou doit lui agacer les nerfs. ^ Comment fera-t-il pour passer trois mois (il ne peut être condamné à moins) entre quatre murailles? Je crains pour sa santé. Il ne tient pas assez aux témoignages d'attachement et d'intérêt, pour qu'ils lui soient une compensation suffisante. Vraiment, ces réflexions m'affligent, et vous ne m'en dites pas un mot ! Je voudrais qu'on pût se don ner un remplaçant en prison, je serais son homme. Moi, cela me va. Dites-lui que, si on veut faire cet arrangement, mon paquet sera bientôt fait. Certes, j'aimerais mieux me voir encore là que lui. Je vous assure qu'il y sera malade La captivité aura bien vite dissipé tout ce qu'il aura eu de plaisir à glorifier Henri V devant le tribunal. Mais, encore

APPENDICE agi

une fols, concevez-vous des slupides comme les g"ens qui nous gouvernent I Chateaubriand en prison ! quelle victoire !

Je suis bien aise que vous l'ayez consulté pour votre article. Vous voyez qu'il n'aime pas le mot de grand homme, lui à qui ce mot va pourtant. Mais, dites-vous, Sainte- Beuve l'a employé. Jamais directement, si j'ai bonne mémoire. Et puis, il ne m'a pas consulté pour son article, sauf pour les passages biographiques.

Puisque vous êtes si bien avec M. Pichot, vous devriez le prier de m'envoyer le n^ de la Revue où sera votre article (i). Vous devez croire que je serai très empressé de le lire, surtout sachant que vous y avez fait des changements et que vous vous permettez de me critiquer. Adieu. A vous de cœur,

BERANGER

Rue Basse, aa

Passy, 2 juillet i832.

Votre lettre, qui ne fait que de me parvenir, est bien

(i) Cet article d'Hortense sur Déranger parut dans la Revue de Paris le 17 mars i833. Il était si dithyrambique, que la direction crut devoir le faire suivre de la note suivante :

« En acceptant l'article qu'on vient de lire, nous l'avons moins considéré comme une appréciation critique du beau talent de M. de Béranger que comme une réponse à ceux qui voudraient que celte muse populaire fût exclusivement la muse du peuple. M. de Déranger jugé avec amour par une femme, M. de Déranger réclamé par elle comme le poète des esprits aristocratiques, voilà ce qui nous a frappé dans cette espèce d'apothéose de notre grand chansonnier, qui nous permettra de le juger à notre tour plus froidement. »

202 HOUTENSE ALLAP.T DE MÉRITENS

vieille de date. Elle ne m'en fait pas moins de plaisir. Après avoir reçu Sextus, j'avais été pour vous en remercier et en causer avec vous. Malheureusement vous veniez de nous quitter. Je n'ai pu savoir le motif d'une fuite si prompte : je crois pourtant que Jouffroj m'en a dit la raison, mais je ne me la rappelle pas.

Vous voulez savoir mon avis sur votre ouvrage ; cela vous est-il bien nécessaire ? Vous ne tenez pas beaucoup plus compte des élog-es que des critiques. D'ailleurs, les critiques, comme vous le dites fort bien, vous les devinez. Oui, vous avez raison, car elles seraient celles que je vous ai déjà faites pour Gertrude et Jérôme. Quant aux éloges '-il je n'ai qu'à ajouter à ceux que je vous ai adressés sur ces ;è deux romans. Votre style me paraît avoir acquis encore, i! Il y a à la fois plus de flexibilité et plus de fermeté. Il est -', vi^aiment de main de maître. Plusieurs de vos amis et des j> personnes que vous ne connaissez pas en jugent ainsi. Il y m'a surtout charmé dans vos fragments sur l'Italie. Là, dég'agée des oblig'ations du roman, il m'a quelquefois étonné. Je ne veux pas dire toutefois qu'il n'y ait pas souvent le même mérite dans les pag-es du roman ; il y en a certes de fort belles, ce qui n'empêche pas votre madame de Long-ueville de porter malheur au pauvre Sextus, qui ne me semble plus être qu'un idiot dès qu'il s'amourache de cette pédante vaniteuse.

Tout ce qu'il y a de justes réflexions, de faits résumés, de peintures heureuses et concises dans vos fragments, doit vous consoler d'échouer dans la peinture de cet amour aristocratique. Ne vous obstinez pas au moins, vous pouvez le plus.

Bien des choses ici se sont passées depuis que vous m'avez écrit. Je ne sais ce que vous en pensez là-bas. Le parti républicain, avec lequel vous savez que je sympathise, a commis une faute énorme qui a eu d'affreux résultats. Le g-ouvernement n"a pas voulu être en reste ; on venait de lui procurer un triomphe facile, il l'a sur-le-champ compromis par sa mise en état de siège.

Je vis loin du monde, au fur et mesure je romps toutes mes anciennes relations et me prépare une vie d'ermite. Malgré les perturbations présentes, malgré toutes celles qui doivent avoir lieu encore, je sais où nous ai-riverons. La révolution de Juillet m'en a donné la ferme assurance. Je ne suis donc pas inquiet de l'avenir. Aussi ne me coùtet-il pas de ne me point mêler des affaires présentes. Elles sont dirigées par des hommes incapables et souvent aveugles. Les antagonistes de ces hommes sont, comme eux, aveugles et incapables. Il en est toujours ainsi à des époques de transition. Ce qui me fâche, c'est de voir toujours les sales petites passions personnelles mêler leur boue infecte à la vase du grand fleuve troublé par tant de tempêtes .

Vous avez raison, je m'applaudis de ce qui arrive en Angleterre, non comme un ennemi des Ang-lais, loin de cela, mais comme un ami de l'humanité, qui atoujours vu qu'en Angleterre était le plus grand obstacle à la révolution sociale que j'ai rêvée, cette révolution sainte, celle de l'égalité, complément de la révolution faite par le christianisme.

Ce mot me fait pensera M. de Chateaubriand. Je l'ai été voir deux fois dans sa prétendue prison, il me pai^aît

bien enfant. Bon Dieu! qu'il a besoin de g-loire et de bruit! Du reste, il est toujours fort spirituel et fort aimable. Mais il ne devrait pas écrire si souvent dans les journaux. Sa première lettre, datée de la prison, le met dans la nécessité, pour être conséquent, de sortir de France à présent que le voilà libre. Heureusement les inconséquences ne lui coûtent pas. Je voudrais bien qu'il nous restât. Il fait semblant de m'aimer; moi, je lui suis vraiment attaché, mais je ne puis prendre sur moi de le lui prouver autantque je le voudrais. Me voici à bout de papier. Adieu, portez-vous bien et écrivez-moi,

A vous de cœur,

BÉRANGER

Paris, 6 décembre 1882.

Grand merci de V Indienne. Vous voici en Angleterre. Je pars pour Passy et j'emporte le volume que j'ai déjà parcouru.

Ce n'est pas tout que bien écrire, faites-vous donclouer. Vous devez avoir un monde autour de vous. A quoi l'employez-vous, s'il ne vous sert à répandre votre réputation ?

Sainte-Beuve, qui a travaillé à tant de réputations qui sont bien heureuses de la sienne, à laquelle elles se sont peu dévouées, devrait se charger de vous faire rendre justice. Il a tout ce qu'il faut pour cela, surtout l'opiniâtreté. Voyez comme il m'a séduit, moi qui tranchais du Gaton ; qui ne voulais pas entendre parler de connivence avec la

APPENDICE ago

critique; qui me faisais fier de n'être pour rien clans les articles faits sur moi ! je n'ai pu lui résister. La souris a fait un trou dans mon grenier. Souvenirs et vieilles paperasses, tout est devenu sa proie. Et vous, traîtresse, qui allez lui livrer le secret de notre correspondance, que vont dire les prudes du frag-ment qu'il vous a emprunté ? J'ai bien envie de me veng-er en livrant au public toutes les déclarations d'amour que vous m'avez adressées; oui, toutes, jusqu'à la proposition de voyag'e que vous m'avez faite en dernier lieu, et à laquelle je crois n'avoir pas même répondu. Arrang-ez-vous donc pour que je prenne toutes ces belles choses au sérieux, comme certain g-rand homme qui a trop de disposition vraiment à prendre ainsi les choses les plus ridicules. Qu'en dites-vous?

Je suis venu passer un jour à Paris ; je retourne tâcher de travailler à Passy. Dans six semaines, j'espère avoir vendu mon fonds et être enfin hors des affaires. Alors, j'irai vous voir et bavarder avec vous. Nous nous querellerons. En attendant, je vais vous lire. Julien Warwich est-il à Paris? A quel nom attachez-vous vos idées? Oh! dans six semaines, je saurai tout cela, si vous ne me l'écrivez avant.

Adieu . Je vous baise les mains bien respectueusement et bien tendrement.

BÉRAJXGER.

Celle-ci, vous ne la laisserez pas imprimer.

Paris, jeudi 7, i833.

Je suis à Paris depuis deux jours pour affaire. Je voulais vous aller voir hier et n'en ai pas eu le temps. Tâchez d'arriver assez tôt pour empêcher M^I. Didier et Lherminier de m'aller chercher à Passy. S'ils veulent remettre leur visite à la semaine prochaine, j'en serai charmé. Je désire beaucoup faire la connaissance de M. Lherminier.

Je fais chercher à Passy un appartement. Vous ne me faites pas peur pour voisine. Pour toute autre chose, il n'en serait pas de même.

Quant à la lettre de M. de Chateaubriand, je ne puis être trop reconnaissant de l'autorisation qu'il veut bien accorder à son impression. Mais l'intérêt de mes amis passe avant le mien ; or, malg-ré ce qu'il y a de g-lorieux pour moi dans ce nouveau témoignag-e d'estime et d'intérêt, je pense que pour M. de Chateaubriand il est inutile au moins que cette lettre soit publiée. Au reste, je ne l'ai pas là sous les yeux ; je l'examinerai de nouveau. Mais je crois ne pas me tromper, car je la sais par cœur.

Avant de retourner dans mon ermitag-e, je tâcherai de vous aller remercier de toutes vos bontés. A vous de cœur.

DERANGER.

Votre admiration pour madame Sand est un nouveau trait de votre bon et noble caractère. Ce n'est pas vous qui

jamais serez envieuse ou jalouse du mérite d'une autre femme. Je vous dirai à ma honte que je ne connais les romans de cette dameque par les journaux.

Paris, iG avril i835.

J'ai passé hier chez vous, pour savoir si on vous faisait parvenir les lettres qui vous y étaient adressées. Votre portier m'en a donné l'assurance. Je vous écris donc pour vous remercier de tout ce que vous me transmettez de choses flatteuses. Vos Anglais sont bien bons pour moi, et vous finirez par me faire croire que je jouis de quelque considération au-delà du détroit, ce qui, je vous l'avoue, me semble un peu singulier, étant aussi éminemment poète français de fond et de forme que je le suis, dans mon petit genre tout familier. Au reste, je ne puis mieux faire que de m'en rapporter à vous. Ce n'est pas seulement avec les Anglais que je suis dans le doute à cet égard. Un professeur d'Iéna m'étant venu rendre visite il y a peu de jours, j'opposai la même incrédulité aux louanges qu'il avait la bonté de m'apporter d'Allemagne. Il souffla tant et si bien dans ma vanité d'auteur, comme vous le faites vous-même, qu'il parvint à ébranler ma raison. Malheureusement, j'ai une vanité qui se désenfle bien vite. Vous m'avez envoyé un article que Martin, qui est encore ici, m'a analysé, et qui m'a fait beaucoup de plaisir. Mais il m'en eût causé davantage, si je n'avais vu que son auteur, sur la foi de je ne sais quelle autre feuille, m'attribuait une chanson

intitulée le Lion muselé, qui finit par des vœux pour le triomphe de Henri V. Je ne connais pas l'original français de cette chanson : elle peut être meilleure que les miennes; ; mais ceux qui ont lu avec quelque attention mes chansons et mes préfaces peuvent-ils se laisser prendre à me croire , l'auteur de vers écrits dans un pareil esprit? Ce sont toutes* les erreurs de ce genre que je remarque dans ce que les étrangers écrivent sur les autres Français, qui me font douter de ma réputation hors des frontières de notre langue. Je me suis quelquefois demandé si j'étais bien compris, même, hors de Paris.

Je vois que vous êtes mieux disposée pour l'Angleterre cette année que dans vos précédents voyages. J'en augure bien pour votreavenir, qui, m'assure-t-on, pourrait devenir : tout anglais — qu'en dites-vous? Nous sommes toujours' maintenant en attendant des nouvelles de Londres. Les arrangements ministériels de ce côté de la Manche peu-1 vent avoir beaucoup d'influence ici : du moins on le croit, je pense un peu différemment.

Vous aurez peut-être entendu dire que j'étais ruiné, ou, vous l'entendrez peut-être dire. N'en croyez rien, quelque journal qui vous en porte la nouvelle. Il est vrai que mes petits revenus peuvent aller en s'amoindrissant beaucoup, pendant que ceux de mes libraires vont en croissant outre mesure. Mais je ne suis pas ruiné. Seulement, je pense ài me retirer à Fontainebleau pour y vivre avec plus d'économie. Cela est un peu triste sans doute ; mais il le faudra. Dans cette circonstance, grand nombre d'offres obligeantes m'ont été faites. J'aurais voulu pouvoir en accepter quelques-unes; mais, tout bien pesé, j'ai trouvé dans

. toutes plus d'inconvénients que ne m'en fait redouter ma retraite loin de Paris ; retraite qui ne sera pas telle que je ne puisse venir de temps à autre voir les bons amis que je laisserai ici. Je ne regretterai qu'eux, car le monde, qui ne m'a jamais beaucoup charmé, commence à m'inspirer bien du dég-oùt.

Adieu, ma chère Hortense. Soyez heureuse, à Paris ou à Londres, et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, que je recevrai toujours avec un vif plaisir, à Paris comme à Fontainebleau.

Votre tout dévoué,

BÉRANGER

Avant-hier, en vous parlant d'une souscription que je repoussais, je ne sasais pas m'adresser si bien. Hier, à Sainte-Pélag"ie, j'ai appris avec peine et surprise qu'un volume de listes écrites courait tous les coins de Paris, et que vous étiez, contre moi, à la tête de cette souscription. Nous avons eu déjà bien des sujets de querelle; mais celui-ci serait bien autrement grave que tous les autres. Je vous l'ai dit l'autre jour : je ne permettrai jamais que, même avec la meilleure intention, on me traîne en public, et l'on me fasse contracter des obligations qui me répug-nent. Je vous prie donc de vous hâter de mettre fin à cette tentative à la fois blessante et inutile. Votre amitié pour moi s'est complètement égarée dans cette circonstance. Vous auriez au moins dû faire comme Carrel, qui a pris la précaution de me consulter pour une démarche

300 IIOKTENSE ALLART DE MEHITENS

de même genre. Quand on sait qu'on a affaire à un homme dont le caractère n'est pas tout à fait celui des autres (et l'on peut, sans supériorité aucune, différer de tout le monde), on doit se g-arder de toucher à sa vie sans sa permission. Vous savez que nous n'avons jamais pu nous-, comprendre : c'eût été une raison de plus de ne rien entreprendre sans m'en parler. Encore un coup, votre amitié pour moi, votre bon cœur, vous ont égarée. Réparez le mal qui peut être fait, et évitez surtout que rien de cela ne s'ébruite, car vous me placeriez dans une situation trèsdouloureuse.

Retenez bien que si j'avais besoin du public, j'y recourrais moi-même. Je l'ai déjà dit.

6 juillet i834.

Je conçois bien que vous disiez que vous vous attendiez à une lettre plus dure de ma part. Peut-être l'eût-elle été' en effet si j'avais su que ce que je croyais des listes manuscrites étaient des listes imprimées ; si j'avais su qu'on en avait fait envoi en province. J'ai appris tout cela hier et aujourd'hui. Un ami tout scandalisé m'a appoiHé un de ces prospectus, et sur-le-champ j'ai écrit à M. Guyet (i),: qui vient de me faire exprimer par un de mes amis, son client, tout le regret qu'il avait eu de cette avanie qui m'est faite, et toutes les objections qu'il vous avait opposées.

(i) M. Guyel-Desfontaines, notaire, chez qui Félix Arvers fut clerc pendant quelque temps.

Soi

C'est par lui que j'ai su qu'un envoi avait été fait dans les départements. Je vais donc me voir obligé d'entretenir ou de faire entretenir le public de moi, pour mettre un terme à ce beau charivari. En vérité, ma chère Hortense, ce n'est pas de vous que je me serais attendu à avoir jamais pareil désagrément I Sans comprendre les gens, on doit pouvoir les connaître. Or, vous deviez assez m'avoir vu de bizarreries, pour vous figurer qu'il ne me conviendrait pas d'êti^e à la merci du public ; qu'il y avait une portion de moi que je ne voulais pas livrer aux regards de tout le monde, et qu'on peut être chansonnier et avoir pourtant une certaine pudeur. On me semble peu mon ami si on ne s'est aperçu de ces ridicules, dont je m'accuse, mais que je prie de respecter. Si, en effet, vous n'avez pu retirer vos maudites listes, ayez la bonté et la franchise de me le faire savoir, pour que je fasse réclamer dans les journaux, ou que même j'y mette quelques lignes, si, malgré l'aversion que j'ai pour ces sortes de moyens, je juge nécessaire d'user de cette dernière ressource, qui me répugne tant. Que diable aviez-vous besoin de revenir de Londres pour cette équipée! Soyez sûre que vous ne connaîtrez plus l'état de mes affaires.

Tout à vous du reste.

BERANGER

Fontainebleau, 12 janvier i836.

A mon retour de la Picardie, j'ai trouvé vos deux lettres,

302 nORTENSE ALLART DE MÉRITENS

celle que vous aviez perdue et celle où vous m'annonciez que votre colère commençait à se calmer. Comme j'ai mis du temps à y répondre, j'espère que maintenant vous êtes tout à fait radoucie, et ne m'en voulez plus qu'un peu de ne vous avoir pas laissée me faire une fortune. Savezvous qu'en province j'ai trouvé des g"eus de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pourôoo.ooo francs. Un demi-million, quelle aubaine pour un pauvre diable I Selon ces calculateurs et un peu selon moi, les notabilités se seraient empressées de concourir à cette bonne œuvre; ministres, pairs de Finance, préfets, etc., etc. Que sais-je?Des princes même seraient venus se réunir aux braves g"ens de la classe ouvrière pour m'enrichir à tout jamais. Eh ! c'est justement cela qui m'a dû faire peur, plus peut-être que toutes les raisons que je vous ai données. Si je ne vous en ai rien dit, c'est par la crainte de votre indiscrétion. Aujourd'hui que cette affaire est loin de nous, vous devez sentir que si cette malheureuse souscription eût tourné comme il était à craindre, je me trouvais l'oblig-é, non seulement du peuple, mais des riches et des grands peut être, dont le nom eût éclipsé ceux des pauvres et bons artisans, pour qui j'ai de la reconnaissance autant que s'ils étaient venus prendre part à cette cotisation. C'était là ma g-rande cause de répug-nance, et celle que je ne voulais pas exprimer alors.

Mais comment vivez-vous? m'allez-vous dire. Très bien. Je suis à Fontainebleau depuis le 20 août, avec mes deux vieilles et une Cendrillon pour domestique ; j'habite une petite masure très commode, dont le jardin est bien suffisant dans un pays où les promenades sont si vastes et si

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magnifiques. Je ne manque de rien et me plais dans cette solitude, incomplète encore, parce que plusieurs amis ont voulu s'assurer par eux-mêmes que Fontainebleau n'était pas tout à fait un cimetière, bon tout au plus pourdes ombres. Incessamment je vais y avoir pour voisin S. M. Louis- Philippe, ce qui ne m'arrange que fort peu, parce que les vivres vont renchérir ; ces rois sont si g-ros mangeurs ! Heureux ceux qui ne sont leurs voisins que pour lo jours !

Etc., etc.

Tours, 2 mars 1887.

On ne vous a pas trompée en vous disant que je travaillais. Ce qu'il faut ajouter, c'est que je ne travaille pas vite. Je suis pourtant soutenu par l'idée d'être utile, la seule qui aujourd'hui puisse me remettre à écrire.

Je me plais beaucoup dans mon nouvel ermitag-e, mais j'ai eu de la peine à m'acclimater sur les bords de la Loire, bords trop vantés, selon moi. Un de mes amusements, c'est l'arrangement de mon petit jardin : croiriez-vous que je fais planter, moi, déjà si vieux ! Ma maison n'est qu'une bicoque, mais j'y suis à ravir, ma seule peine est de penser qu'il faudra peut-être m'en éloig-ner. J'ai l'idée d'aller à Paris vers le printemps. Vous n'y serez sans doute plus. Je ne vous remercie pas moins du log'ement que vous me proposiez.

Ayez donc la bonté de ne plus affranchir quand vous m'écrivez, sinon je continuerai, moi, à affranchir aussi.

3o4 HORTENSE ALLART DE MÉRITENS

Adieu. Rappelez-moi au souvenir de nos amis communs, et surtout à celui de votre sœur.

A vous de cœur,

BÉRANGER

[Adressée à Florence.)

Saint-Cyr, près Tours, (j décembre 1887.

Votre aimable lettre m'a trouvé au milieu des plantations que je fais faire et que je fais moi-même, car j'ai pris un g^oût très vif au jardinage : ces occupations, qui ont duré près d'un mois, m'ont empêché de vous répondre plus tôt. Oui, certes, ce serait un beau voyage à faire pour moi que d'aller visiter la Toscane ! Non c[ue je croie te moins du monde qu'on m'y adore, comme il vous plaît de le dire, mais j'ai toujours eu le désir de voir cette Italie, car si j'y étais une fois, ne croyez pas que je m'en tienne à Florence; il me faudrait un peu de Rome, de Naples, de Venise, etc., etc. ; sauf à venir compléter mon année auprès de vous dans les belles campagnes florentines. Tout cela serait charmant, mais je suis trop vieux maintenant pour faire de si longues courses. Plus que jamais je redoute de me déranger. Croiriez-vous que le voyage de Paris m'épouvante, et qu'il y aura bientôt deux ans que je n'y ai mis le pied? Il est vrai que le nombre des connaissances à voir, des dîners à faire, des soirées à passer est pour beaucoup dans mon effroi. En Italie, je

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serais à l'abri de cesinconvénients. Mais, je vous le répèle, tout le plaisir que je me promettais de la belle nature, des arts, de la fréquentation des hommes disting-ués du pays où vous êtes ne suffit pas pour vaincre mon antipathie de mouvement qui ne fait que croître chaque jour. Ainsi, à moins d'événements majeurs, n'espérez pas être jamais mon cicérone à l'étranger, malgré tout l'honneur que cela pourrait me faire. Mon Italie à moi c'est le coin que j'habite en Touraine, et je prie Dieu de m'y laisser vieillir et mourir, non en ég"oïste, mais en ermite qui rêve pour le monde un avenir consolant vers lequel les folies de ce temps, comme un cocher ivre, nous mènent plus droit et plus vite, peut-être, que ne le pourrait faire la raison avec toutes ses brides et tous ses fouets.

J'aurais bien voulu pourtant me plonger dans le passé avec vous ; mais Didier a oublié de faire votre commission et j'attends encore \ei'^''\o].àe\oire Histoire de Florence. Je vais tenter d'en avoir des nouvelles, car je suis nonseulement très curieux de connaître votre nouvelle tentative, mais il m'est nécessaire, dans ce moment, de savoir mieux que je ne la sais l'histoire de cette république. Avec ma manière de voir, les derniers historiens sont toujours les meilleurs, sans compter que je vous crois bien capable d'effacer ceux de nos Français qui se sont déjà emparés de ce sujet fécond et brillant.

Mais l'histoire ancienne vous fait-elle oublier ce que vous devez à la grande affaire de notre époque. Je veux parler de l'émancipation de la femme. Avez-vous rompu avec la célèbre madame *". J'ai eu des nouvelles de vos assemblées et j'aurais fait volontiers 60 lieues pour y assis-

ter. Quoi ! vous étiez présidente? Quoi ! vous et vos acolytes portiez de larg-es rubans roug-es ! Mais, vraiment, cela devait être d'une mag-nificence et d'une grandeur à désespérer Dupin avec son crachat et M. Pasquier avec sa fameuse robe puce. Et que de beaux et d'éloquents discours on prononçait là, m'a assuré la dame qui les a entendus et qui m'a prédit qu'il en résulterait infailliblement l'asservissement de notre sexe; heureux encore qu'on nous laisse la vie, par simple intérêt de propag-ation, chose reconnue indispensable jusqu'à l'invention de quelque machine à vapeur ou autre qui fasse enfin disparaître cet inconvénient trop bourg-eois. Tout cela est-il vrai, ditesmoi ■? Je n'ose croire le siècle en si beau chemin. Vous avez fait bien des progrès, s'il faut en croire mon historien.

Vous me parlez de votre sœur et de sa position heureuse de manière à me faire plaisir.

Adieu. Ecrivez-moi plus souvent et je serai plus exact à vous répondre.

A vous de cœur.

BÉRANGER

(Adressée à Herblay.)

Passy, 6 décembre.

Je vous ai attendue avant-hier jusqu'à deux heures. Estce que vous et votre Plutarque vous auriez fait naufragée

en route ? Je ne regretterais pas votre vieux chéronéen, l'un des oracles de l'antiquité auxquels j'accorde le moins de croyance et d'admiration; l'homme des biographies et des parallèles, c'est-à-dire le moins historien des historiens ; rempli d'ailleurs de contradictions, ainsi qu'on peut le voir en lisant ses œuvres diverses.

Sainte-Beuve est venu hier ici, mais je n'y étais pas. Je recevais la pluie dans les Champs-Elysées, le bois de Boulogne étant devenu impraticable de notre côté, grâce aux fortifications que je voudrais voir à tous les diables ainsi que ceux qui nous embastillent.

On assure que '" espère peu de la Revue : je crains qu'il ne voie juste sur ce point, car le pauvre Leroux a bien besoin que cette entreprise se soutienne; *", que j'ai rencontré chez Lamennais, a aussi fort mauvaise opinion du succès. Quant à moi, je trouve qu'il y a plus de bon sens dans le petit journal l'Atelier, que de braves omTiers font paraître tous les mois et rédigent entre eux. Mais vous savez comme je suis terre à terre^ sens commun et bête, pour tout dire en un mot. Toutefois, la seconde lettre de Leroux m'a beaucoup plu, malheureusement la conclusion à tirer c'est qu'il faut se taire si on n'a une religion toute faite à nous donner. Or, vous savez que la sienne est loin d'être complète encore. Dieu et l'âme sont les deux petits articles qui restent à faire ; mais c'est bien peu de chose pour un philosophe. J'attends donc avec patience.

Adieu : ne me donnez plus de rendez-vous, ou n'y manquez pas.

Tout à vous.

BÉRANGER

3o8 nORTENSE ALLART DE MÉRITENS

Ah ! que vous faites sag-ement de vous occuper des poules et des canards. Voilà des individus avec lesquels on peut faire de la politique, même en leur accordant le vote universel. Les Guizot de ces espèces ne vous accablent pas de sots livres et de plats discours, et s'il y a là des présidents et des princes, ils sont toujours bons à rôtir ou à bouillir. Philosophez donc avec votre basse-cour et apprenez la lang-ue des canards.

Est-ce que vous ne riez pas lorsque votre plume me donne du grand homme? Je ne vous le pardonne que parce que je m'iniag-ine vous voir en çaîté lorsque vous prodiguez ce mot. Il n'est pas moins plaisant de vous entendre parler de la volée sortie de dessous mes ailes. Si vous disiez pareille chose à ces g-rands esprits, ils rougiraient de honte.

Etc., etc.

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