‹ Hortense Allart de Méritens dans ses rapportsChapitre 21 sur 28 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

{Adressée à Herblay.)

Passy, 3o mai 1849.

Votre historiette est charmante (i), sans être beaucoup

(i) Ma jeune servante de i5 ans, Désirée, avait enlevé une chanson de Bérang-er d"un exeniplaire de mon fils aîné. Mon fils la menaça, pour faire rendre la chanson, de brûler une jolie robe rose que je venais de lui donner. Désirée rendit la chanson en pleurant ; je contai cela à Bcranger, qui envoya deux exemplaires, un pour Désirée, un pour mon fils. J'ai donné le plus beau à Désirée. (Noie d'Hortense.)

APPENDICE Sog

plus vraie peut-être que tant d'autres histoires qu'on nous lait tous les jours. Vos grands poètes dédaigneraient ce tribut d'en bas. Un chansonnier s'en g'iorifie.

Vous recevrez un de ces jours deux exemplaires de mes chansons, que vous distribuerez comme vous l'entendrez. J'espère que M. Mai'cus voudra bien en agréer un en échang-e de celui qui a été mutilé. Quant à l'autre, ofl'rezle de ma part, je vous prie, à la bonne Désirée, puisse-t-il effacer les larmes que l'autre a fait couler. Tout à vous.

BÉRANGER

J'aurais voulu vous éviter le port du petit paquet, mais on m'a fait observer qu'affranchir c'était courir le risque qu'il n'arrivât pas.

{Adressée à Herblay.)

La Celle-Saint-Cloud, lo octobre 1849.

Quoi, vous qui correspondez avec les ambassadeurs, avec des ministres, vous daig-nez écrire à un pauvre ermite, qui ose à peine lever les yeux sur de tels personnag"es ! Non seulement vous correspondez avec eux, mais vous leur dictez, pour ainsi dire, des lois. Voulez-vous ravoir la Belgique, même aussi les provinces rhénanes, je le suppose, on vous le promet. Peste! quel train vous allez! Que

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va devenir ce malheureux Léopold ? lui que bien des républiques pourraient désirer pour président. Ce que je regrette au rôle que vous prenez, c'est le titre de philosophe que j'aimais tant à vous donner.

J'étais en Normandie quand j'ai reçu votre lettre, et j'y réponds d'un village à quelques lieues de Paris. Je me suis mis tard en route, cette année, et je pense que l'année prochaine je renoncerai complètement aux voyages, qui sont choses contrariantes pour moi, et dont ma santé ne s'arrang-e pas. Vous avez la bonté de m'en demander des nouvelles. Je vous dirai que j'ai mal débuté dans ma 70® année. Mais les petites indispositions ont cessé et je me porte bien maintenant. Qui, à me voir, il y a 4o ans, eût prédit que je vivrais si longtemps. Cela commence à me faire peur, car presque tous ceux de mes amis que j'ai vus dépasser les 70 ans ont fini assez sottement. Il est vrai qu'il n'est pas toujours nécessaire d'arriver là, pour faii-e et dire des sottises. Aussi ne parlé-je que de ceux à qui j'aurais souhaité de mourir tout entiers d'intelligence. Il me semble que, sous ce rapport, je commence à décliner furieusement. Je crains même d'arriver à la folie. Cette crainte, je la puise dans l'idée qui me poursuit, que tous ceux qui s'agitent aujourd'hui sont fous et sots. Que mes semblables sont bêtes! m'écrié-je sans cesse. Or, pour se croire seul sage, il faut être fou. N'êtes-vous pas de cet avis ? Peut-être êtes-vous aussi atteinte de mon mal ?

Adieu, chère philosophe: je porte envie à la solitude où vous avez su vous confiner. Moi je suis resté le charg-é d'affaires de tout le monde. Mais j'ai déclaré que si j'accomplissais mes 70 ans je me croirais en droit de donner

3il

ma démission et m'en irais vivre dans quelque coin, à porte bien fermée.

Tout à vous.

BÉRAAGER.

{Adressée dans la vallée de Taloiiaii.)

i5 janvier i85o.

Il me semble que vous devez avoir plus froid dans votre vallée que nous n'avons ici, où j'ai passablement grelotté. Je deviens frileux, moi qui ai été sans feu, dans un log-ement humide, jusqu'à 42 ans. Il y en 28 de cela, car j'ai déjà émietté plus du tiers de ma 70^ et je sens que je vieillis beaucoup. Je ris encore assez bien, mais je ne peux plus rimailler, ce qui était mon unique plaisir.

Je vais vous prouver combien je suis vieux. Je n'ai plus de curiosité pour les belles choses qui se font ou disent à Paris .

Quant aux articles de Sainte-Beuve, commeje ne reçois pas le Constitutionnel, je ne les lis point. Je leur préférerais son Port-Royal; aussi Tai-je demandé à un de mes amis.

Il me semble que vous avez découvert bien tard que l'association était le principe mis en avant par les socialistes. La difficulté est de savoir comment ils nous associeront. Là, commence la division des camps. Et Dieu sait quel tas de boue les chefs se jettent à la figure. On peut

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juger, d'après cela, comment ils se traiteront quand la victoire leur arrivera. Et elle peut leur arriver. Quand j'y pense, je me trouve beaucouptrop jeune, moi qui pourtant ne suis pas réac.

Il y a bien long-temps que je n'ai vu madame"'. Elle m'a fait demander si je voulais faire partie d'une société qu'elle veut fonder, dit-on. Etes-vous de cette société-là? On prétend que c'est une espèce de club. J'y courrai, si vous devez y parler.

En attendant, je vous baise les mains et suis tout à vous.

BÉRANGEB.

Ma chère philosophe,

Vous êtes bien sûre que j'ai lu sur-le-champ le premier chapitre de votre œuvre nouvelle et j'en suis charmé autant par le ton que vous y prenez que par la plupart des idées qui en sont la matière. Tout ce que vous dites de la nature, de la lenteur des villageois, me semble parfait. Vous parlez admirablement sur la justice. S'il y a, selon moi. à reprendre sur l'échelle des qualités, sur la valeur que vous donnez à Pascal, par exemple, le reste me plaît infiniment, et votre cœur ne vous a jamais mieux inspi" rée.

Tout à vous.

BÉRANGER

APPENDICE 3l3

7 janvier i853.

' Quoi ! vous faites des vers et vous ne me les envoyez pas. Vous savez pourtant que je suis un critique moins sévère que Sainte-Beuve .

Je ne vous oublie pas, mais tant de choses me rappellent que j'ai 78 ans, que je crains toujours de ne parler que de cela . Et puis la paresse ! D'ailleurs puisque vous paraissez avoir de mes nouvelles, peu exactes il est vrai, vous devez savoir que je suis toujours accablé des affaires de tout le monde, ce qui use tout mon temps en courses et en sollicitations. Je n'ai jamais été plus occupé que depuis que je ne fais plus rien. Quand j'ai dit adieu aux rimes, j'ai cru que j'allais n'avoir plus qu'à dormir, lire et rêvasser. Oh! bien oui ! il n'y a pas de commissionnaire dans Pains pour faire plus de courses que moi. Dernièrement, malg'ré ce que vous dites de mes forces, les jambes m'ont manqué à la suite de g'rippes sliccessives : il m'a fallu garder la chambre quelques jours. On en a profité pour me dire mort ; et il y a encore des gens qui s'obstinent à me croire enterré.

Au reste, en effet, je ne suis plus de ce monde. Je vis plus retiré que jamais. Je me contente des rencontres que je fais dans la rue. Cette façon d'être m'est assez heureuse.

Quand vous serez plus près de Paris, j'espère bien me trouver quelquefois sur votre route. Seulement, je vous pré-

3l4 HORTENSE ALLART DE MÉRITENS

viens qu'il vous faudra m'arrêter si vous vouiez que nous causions, car ma vue n'est pas des meilleures. Vous aile: donc cesser d'être ermite. Il me semblait que vous deviez finir par là, surtout d'après l'élog-e que vous me faisiez de vos campagnes.

Je ne devine pas quel est le ministre qui vous dit qu'il a reçu des leçons qui l'ont rendu sag-e. D'après tout ce que j'ai vu et vois encore depuis 1848, je suis loin de croire qu'aucun de nos anciens hommes d'Etat, s'applaudisse beaucoup d'avoir laissé tomber son fromage. Je suis tenté même de croire qu'ils ne pardonnent pas au Renard, qui l'a croqué. j

Quant à moi, qui n'aime guère les renards, je n'en suis pas moins disposé à les regarder comme les exécuteurs des hautes-œuvres, chargés de temps à autre de châtier les sottises de nos prétendus grands hommes.

Adieu, chère muse, puisque vous voilà devenue de phi-losophe, femme poète, faites-moi part de vos essais, dussent-ils ressembler aux vers de Malebranche : J

Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde, Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde,

Vous savez que le philosophe s'en est tenu à ce distique, Ne faites pas comme lui, en dépit des censeurs. Tout à vous.

BÉRANGER

APPENDICE 3l5

27 janvier i855.

* Je suis maintenant au Marais, rue de Vendôme, n° 5 ; j'habite les combles d'un vieux château royal, où sont venus souvent Voltaire, Chaulieu, Lafare, etc., etc. Tout près du grand jardin où ces messieurs se sont sans doute promenés souvent. Un chansonnier n'a pas droit à de si grands honneurs, bien que ce soit un ancien épicier qui possède ce reste des propriétés des enfants de Gabrielle.

J'achève ici ma vie, moins tranquillement toutefois que je le désirerais. Tant de g-ens me croient du crédit qu'on me relance ici pour tirer parti de ma faveur prétendue : je n'ai qu'un peu celle des libraires, rois qui sont fort chiches.

Et vous, chère amie ? N'allez-vous pas recommencer à courtiser ces rois-là? Votre histoire est-elle enfin terminée? dépêchez-vous. L'ancien monde s'en va. Il en naît un tout nouveau qui rira bien de celui qui l'a précédé. Voyez quel chemin il a fait depuis 8g.

Adieu. Tout à vous de cœur.

BÉRAXGER.

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