‹ Hortense Allart de Méritens dans ses rapportsChapitre 6 sur 28 · M,-J. CHÉNIER · texte numérisé non relu

M,-J. CHÉNIER

(Lettre inédite.) {2) J'ai sous les yeux une lettre d'Allart, en date du 16 mars 1817, cil il fait ses adieux aux siens.

(a) Ce Petiet était, en ISOl, ministre extraordinaire du gouvernement français dans la Cisalpine et fut témoin à l'acte de naissance d'Hortense. Voir plus haut.

4» nORTENSE ALLAnr DE MÉUITENS

pain quotidien. En i8i8,on vit paraître, signé d'elle et sous le titre d'Albertine de Saint-A/be, un roman qu'elle dédiait à son frère et qui fut bien accueilli du public. Sigismond n'avait pas eu beaucoup plus de chance qu'elle. Nommé receveur général du département de la Roer, peu de temps après son mariage, il ne put empêcher que l'esprit frondeur et sarcastique de sa femme ne lui fît beaucoup d'ennemis à Aix-la-Chapelle. Il n'est pas jusqu'à l'Empereur qu'elle n'eût indisposé en lui parlant, comme on sait, t\ son passag-e dans cette ville :

— Il paraît que vous écrivez, madame ! Vous a-ton dit que je n'aimais pas les femmes de lettres?

— Oui, sire, mais je ne l'ai pas cru, — répondit Sophie.

— Et qu'avez-vous fait depuis que vous êtes ici ?

— Trois enfants, sire !

C'était évidemment très spirituel, mais l'Empereur ne goûtait pas cet esprit-là. Sigismond Gay fut destitué brutalement, en 1811, sans avoir rien fait pour mériter cette disgrâce (t). Onze ans après, le 19 décembre 1822, il expirait à Aix-la-Chapelle, au moment où Hortense, sa pupille, aurait eu le plus besoin de lui, puisqu'elle avait perdu sa mère l'année d'avant.

(i) Il fut remplacé par le père de d'Alton-Shée, compagnon de plaisirs d'Alfred de Musset.

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44 nORTENSE ALLAnT DE MÉRITENS

Voilà donc notre orpheline livrée pour ainsi dire à elle-même, à l'âge de ving-t ans! Que va-t-elle faire de la vie ? — Très réfléchie et très studieuse dès l'enfance, elle avait eu, aux approches de la première communion, sa petite crise de dévotion et de mysticisme, grâce à la lecture d'une Bible de Sacy, qui lui était tombée, je ne sais comment, sous la main. Son père y mit un terme en lui donnant à lire les œuvres de Jean-Jacques et la correspondance de Voltaire avec le grand Frédéric. Mais ce changement de direction, celle contrariété, n'eut d'autre résultat que de jeter le trouble dans son esprit en développant outre mesure sa curiosité naturelle. C'est au point que Bourdais, son médecin, conseilla, un jour, à son père, de brûler tous ses cahiers. Elle était alors si frêle et de santé si délicate qu'il lui arrivait de s'évanouir dans les rues. Quelques années plus tard, le même médecin se crut obligé de la pousser à l'étude pour calmer l'ardeur de ses sens (i). Son père songeait à la marier quand il mourut. Il est fâcheux qu'il n'y ait pas réussi : avec son tempérament et l'éducation qu'elle avait reçue, le mariage lui aurait été plutôt sain, surtout si on lui avait donné un mari à son goût. Malheureusement, les filles sans

(i) J'emprunte ces détails à une lettre de M"» de Méritens à Sainte-Beuve, datée du lo novembre i845.

fortune qui ont été élevées dans le luxe trouvent plus facilement un amant qu'un mari, quand elles restent seules... Elle a raconté, dans ses Enchantements,que ce fut une femme qui éveilla sa sensibilité. Je le veux bien, mais le terrain chez elle était merveilleusement préparé : son âme vibrait aux moindres émotions. Et quelle était cette femme qu'elle a appelée Laure, comtesse du Vallon? Ni plus ni moins que M"^'' Regnault de Saint-Jean d'Angélj, veuve de l'ancien ministre d'Etat, celle-là même qui, lors de la rentrée de Chateaubriand en France (1800), « invita le duc de Rovigo à le laisser à l'écart (i) », preuve qu'elle savait, suivant l'expression de René, « interposer sa beauté entre la puissance et l'infortune ».

Inutile de dire que M"^^ Regnault de Saint-Jean d'Ang-ély était restée fidèle au souvenir de l'Empereur. Hortense avait encore cela de commun avec elle.

Dès i8i5, durant un court séjour qu'elle avait fait chez son oncle, à Aix-la-Chapelle, la jeune fille avait eu l'audace d'écrire au tsar Alexandre pour le supplier d'adoucir la captivité de Napoléon. Un peu plus tard, ayant appris que l'auguste prisonnier était malade, elle avait offert au général Bertrand d'aller le soig-ner à Sainte-Hélène. Ces détails ne furent pas étrangers, sans doute, à son entrée chez M™^ Bertrand, qui lui confia l'éducation de sa fille. Elle y resta environ deux ans, pendant lesquels elle écrivit ses Lettres sur i)/'"® de Staël et rencontra pour son malheur le jeune « prélat romain » dont elle parle

(i) Blémoires d'outre- tombe, id. Biré, t. III, p. 5o.

en ses Enchantements. — Disons tout de suite que ce « Jérôme » n'appartenait pas à la cléricature. M™® de Méritens en a fait un homme d'Église pour rendre le personnage un peu plus odieux et l'Ég-lise aussij car, lorsqu'elle rédigea son livre, elle était depuis longtemps brouillée avec elle. Jérôme était issu d'une très ancienne et très illustre famille portugaise dont il est fait mention dans les Lusiades. Il s'appelait le comte de Sampayo (i). Sa mère était une Irlandaise du nom d'Osborne. Hortense, en 1847, écrivait à Sainte-Beuve :

(( Ma jeunesse aété formée par Sampayo, un grand esprit, au dire de ceux qui l'ont connu, mais un esprit dédaigneux qui, à part la politique et le .sublime, ne voyait rien (2). »

Parmi ceux qui l'ont connu, je peux citer M.Tliiers et M. Mignet. Tous les deux, en effet, l'avaient en haute estime.

Il était alors âgé de vingt-quatre ans, avait une jolie figure et l'âme religieuse. Il n'en fallait pas davantage pour qu'Hortense fût séduite et conquise. Longtemps après elle était encore sous le charme de sa conversation. En juin i846, elle disait à Sainte- Beuve :

« J'ai souvent pensé, à propos de vous, que ce

(1) Un des frères de « Jérôme » fut lord Osborne, lequel s'intéressait tout particulièrement à Marcus Allart.

(2) Lettre inédite. — « Au Vallon, dit-elle dans ses Enchantements (p. 235), Jérôme me fit lire Adam Smith en causant de tout avec moi, en élevant beaucoup mon esprit. »

Christ, cette croix, ces chants du temple, ces douleurs du vendredi-saint à Rome, ce Vatican lugubre et poétique, toute cette fable de douleur et de dévouement valait mieux que ces petits mesquins penseurs qui vous éloignent de Dieu et vous déroutent. Oh ! que Sampayo était ferme là-dessus ! comme il tournait en ridicule tous ces pauvres gens! et comme son fds (i) là-dessus a tous les mêmes propos, sans savoir même que son père les avait ! Et comment autre chose qu'une race religieuse aurait-elle pu naître de gens si amoureux (2) ? »

Voilà qui nous renseigne exactement sur la religion du comte de Sampayo. Ce jeune homme, qui tenait de sa mère, était un catholique fervent, mais ses croyances religieuses ne l'empêchaient pas d'aimer les plaisirs et, dans son mysticisme, il trouvait aussi naturel de s'agenouiller devant une jolie femme que devant la madone. rc't|aX<'ux. hû^^..e^■cZvtvTA^ccv Il aima donc et fut aimé. Horlense se donna à lui tout entière et n'en eut jamais de regret, quoiqu'il l'eût fait beaucoup souflrir. Elle était de ces âmes foncièrement bonnes qui ne connaissent pas la rancune et se consolent avec le souvenir. Le bonheur qu'elle avait goûté dans les bras d'un amant le sacrait en quelque sorte pour toujours à ses yeux. Il le faut bien pour qu'à la mort de Sampayo, en i844j elle ait encore trouvé ce mot touchant sur lui ;

(i) Marcus.

(2) Lettre inédite.

« La mort de Sampayo m'a fait croire qu'il serait mieux où il allait qu'ici-bas. mon chagrin en est compensé (i) ! »

Or il y avait près de vingt ans qu'elle l'avait quitté, et dans quelles conditions, g-rands dieux ! Elle était enceinte de ses œuvres. Plutôt que de subir l'affront de son dédain, elle était allée cacher sa honte à Florence, où Capponi l'avait reçue à bras ouverts et l'avait engagée, sur la foi de la Conjuration d'Amboise, qui fut son début dans les lettres, à cultiver spécialement l'histoire.

Cela se passait en 1826. Il semble que ce premier amour malheureux eût dû lui servir de leçon et la préserver de toute rechute. Mais, en digne fille de Montaigne et de Jean-Jacques, Hortense n'écouta X jamais que la voix de la nature, et la nature lui disait : « Si ton esprit recherche le commerce des grands hommes, que ton cœur ne craigne pas de se donner à eux : en ce monde, il n'y a de vrai, il n'y a de bon que l'amour! »

Elle écrivait, un jour, à Sainte-Beuve :

« Je pense que les moralistes s'égarent qui appellent poignée de main bien donnée pour les unes ce qui serait un crime pour des filles, à l'âge où cette poignée de main serait la plus douce. Si je rencontrais sur mon chemin une fille délicate, spirituelle et forte, je lui dirais de faire comme j'ai fait, de suivre noblement la nature. Il vaut mieux combattre

(i) Lettre inédite à Sainte-Beuve, du amars i844.

au sein des passions que de combattre les passions, car la fille qui a un amant, même inférieur, vit, existe, respire, est dans la vérité, verse des larmes, en jouit, cède à la loi divine. Mais la fille qui combat la nature ne connaît que des tourments. Affreuse, ténébreuse, toute sa machine se détraque, c'est un ébranlement universel, et il vaut mieux mourir (i).»

Quand elle s'exprimait ainsi (i846), elle avait été, de 1829 à i83i, la maîtresse de Chateaubriand; de i83i à i836, celle de Bulwer-Lytton (le Warwick des Enchantements) (2); de 1887 à 1889, celle de

(i) Lettre inédite.

(2) Buhver-Lytton (sir Henry-Lytton-Earle), un des fils du général Buhver et le frère du grand romancier de ce nom, s'illustra dans la diplomatie et la littérature. Né en i8o4. il fut d'abord attaché à la légation de Berlin, puis il reçut une mission confidentielle pour la Belgique qui revendiquait son autonomie (i83o). Nommé successivement secrétaire d'ambassade à Bruxelles (i835), à Constantinople (1837; et à Paris (1839) il devint, en i843, ministre plénipotentiaire à Madrid. En mars 1848, à la suite de démêlés avec Narvaez, qui prétendait avoir trouvé sa main dans certains complots ourdis contre le gouvernement espagnol, il fut expulsé d'Espagne, mais le Parlement et le ministre approuvèrent sa conduite, et l'Espagne fut obligée de faire amende honorable. En i84g, Buhver fut nommé ministre résident à Washington, d'oîi il fut envoyé, en la même qualité, à la cour de Toscane, en i852. En i856, il fut chargé par lord Palmerston d'aller examiner l'état des provinces danubiennes. Enfin, lors du rappel de lord RadclifFe, ambassadeur près la Porte ottomane, en i858, il alla le remplacer à Constantinople. Membre à plusieurs reprises du Parlement, où d'ailleurs il ne joua aucun rôle, il épousa la sœur du comte Cowley, ambassadeur à Paris.

Au milieu de ses travaux diplomatiques, sir Henry Buhver-Lytton (Lytton était le nom de sa mère) publia divers ouvrages dont quelques-uns firent assez de bruit: Un automne en Grèce (1826J ; la France sociale, littéraire et politique (i834) ; la Monarcliie des classes moyennes (i836); la Vie de Lord Byron (Paris, 1839) ; le Lord, le gouvernement et le pays (Londres, i836) et un Essai sur Talleyrand

Jacopo Mazzei (i), père de son second fils, né, comme le premier, à Florence(2); en i84i, pendant quelques jours, celle de Sainte-Beuve, qui resta son ami préféré; enfin, de i843 à i845, la femme pour rire de M. de Méritens. — Et ce qui prouve son honnêteté, c'est qu'elle avait passé de l'un à l'autre sans ruse et sans détour et qu'elle garda leur amitié.

Cette singularité faisait, non pas le scandale, mais l'étonnement de George Sand qui, elle, avait l'habitude de rompre avec ceux qu'elle lâchait.

Dans la préface des Enchantements, Lélia nous dit :

(18G8), dont Sainte-Beuve prit texte pour écrire ses remarquables articles sur M. de Talleyrand. Il mourut à Naples le 28 mai 1873.

(t) Son nom nous est donné par M>^° de ÎNIéritens elle-même dans une lettre à Sainte-Beuve, qui avait écrit en tète : A garder. — En 1848, elle lui mandait ;

« M"» Hamelin n'est pas très contente de Capponi, mais il est premier ministre à un mauvais moment, quand l'Italie veut s'unir. Le père de mon enfant est ministre avec lui (des Cultes) et le domine fort. » — (Lettre inédite.)

(2) Voici son acte de baptême :

Extrait des registres de l'Eglise évangéiique de Florence.

Henri-Marcus-Diodati, fils de Hortense-Thérèse-Sigismonde-Alexandrine-Sophie Allart, de Paris.

Né à Florence, le vingt-un mars mil huit cent trente-neuf, a été baptisé par moi soussigné dans la chapelle de l'église évangéiique de Florence, le vingt-neuf avril de la même année.

Présenté au saint baptême par sa mère.

Témoins : André Vieusseux, domicilié à Florence; Jean-Jacques Kubly, domicilié à Florence.

En foi de quoi, j'ai signé ce certificat de ma propre main et l'ai revêtu du sceau de l'Eglise Evangéiique de Florence.

Signé : Moïse Droin, chapelain de ladite Eglise et de la légation de Sa Majesté le roi de Prusse auprès de la Cour Impériale et Royale de Toscane.

SA VIE 5l

« Elle ne veut pas éteindre les foyers qu'elle a allumés, elle les respecte et elle les entretient comme des autels, avec une coquetterie pieuse et charmante. Qu'on ne se scandalise pas ! elle se défend et se réserve pour l'homme dont elle partage la passion, elle confie ce nouvel amour à ceux qui lui redemandent le passé, elle échappe aux périls de ces entrevues, tout en avouant qu'elle en a senti le charme et l'émotion. Elle a pour principe de cœur qu'on ne cesse pas d'aimer ce qu'on a aimé, que ceux qu'elle a quittés par lassitude ou par crainte du joug' étaient dignes de son éternelle tendresse, et elle laisse volontiers à ces amitiés le nom d'amour qui sied encore à leur délicatesse. Elle suit les travaux de ces esprits éminents, elle s'intéresse à leurs succès dans les lettres, dans la politique ou dans le monde, elle garde leur confiance intime qu'elle provoque par la sienne. Elle s'est emparée de leur estime, elle la conserve, et un peu de leur amour lui revient encore, par chaudes bouffées, bien qu'elle n'y prétende plus. Il y a dans tout cela une facilité de relations qui rappelle les amours philosophiques du siècle dernier, moins ce qui les gâtait, la galanterie hbertine. »

On ne saurait mieux dire. Et, puisque nous sommes sur ce chapitre, épuisons le sujet. Un jour que Sainte-Beuve discutait avec M""® de Méritens le nombre d'amants que pouvait avoir décemment une femme, elle s'emporta et lui fit cette déclaration :

« Suis-je blâmable pour être moins prudente ou

plus jeune? Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas aimer comme vous autres? Amaury (i) voulait, pour être heureux, trois femmes à la fois. Souvenezvous-en, ou je chercherai la pag-e. Ne dites donc pas qu'il ne faut pas dépasser trois amants dans toute sa vie. Ne mettez pas des nombres. Dites seulement qu'il faut garder l'honnêteté, l'estime, ne faire que ces choses qui ne sont pas toujours la passion, mais que Dieu voit et accepte, car c'est sa loi entraînante et invincible qu'il impose. »

Et, comme Sainte-Beuve ne voulait pas se laisser convaincre, Hortense revenait à la charge dans la lettre que voici :

« Il y a une question sur laquelle, monsieur de Port- Royal, vous étiez bien sûr que je vous reprendrais plus tard. Je vous ai dit : « Je porte ces choses devant Dieu ! » Vous répondez : « Porte-t-on les besoins de la vie devant Dieu? » — On a pourtant inventé le jeûne, on y a attaché une idée religieuse, et, inventé peut-être pour se dompter, on a dépassé le but.

« Mais il est un besoin qui est tout mêlé de sainteté. Il est si doux et si entraînant, il renferme tant de dangers et il est si bien le père de la pudeur, qu'on a cherché tous les moyens de le dompter, et, comme il peut devenir grossier ou sortir même des lois naturelles, les chrétiens l'ont flétri jusque dans le mariage. Il en a été comme pour le jeune. Mais, de même que vous dites que Montaigne est pure nature, il s'est

(i) Dans Volupté.

trouvé bien des gens qui ont été aussi sur cela pure nature.

« C'est beau en soi et selon les gens. Votre amour, à vous, a été le plus beau et le plus saint du monde. Et telles ont été, je crois, les deux passions qui ont rempli ma vie (i). Mais si les gens aimés, organisés pour aimer, sont privés de ceux qu'ils aiment, ne peuvent-ils pas porter devant Dieu leur trouble et leur force et lui demander ce qu'ils en doivent faire? Dieu les va-t-il mépriser pour ce trouble et cette force qu'il leur a donnés? Il leur dit : « Allez, calmez-vous, vivez ! » Sous cette inspiration on agit toujours le plus honnêtement et le plus loyalement du monde, on ne méprise, ni ne joue ses amants; si, au moment d'une rupture affreuse, on en a pris peut-être sans les aimer, et même avec horreur, on les a* estimés comme des frères, on s'est intéressé à leur sort et on les a avertis, on a préservé leur repos et leur dignité. Ce premier désespoir passé et la nature calmée, on s'est laissé aimer, on a choisi par exemple le père de mon deuxième enfant, le plus honnête homme du monde, qui, après la naissance de l'enfant, est venu m'offrir de m'épouser, ce que

(i] Elle voulait parler de Sampayo et de Bulwer. Longtemps après, le 2G septembre 186S, elle s'exprimait ainsi sur eux dans ses Notes inédites: « Ce que j'aurais voulu, mais je n'en ai pas le talent, c'est établir les deux caractères de Jérôme et d'Henry, de façon qu'on les connût dans les lettres : l'un sublime, l'autre délicieux. M"» de Waj'ens, Julie, Corinne sont des personnages familiers. Chacun les connaît en France, on les nomme souvent. Quand on aurait dit Jérôme, on aurait dit un grand amour, un héros de la pensée et du sentiment. Quand on aurait dit Henry, on aurait nommé ce qu'il y a de plus aimable, de plus léger, déplus doux, de plus voluptueux. »

54 HOHTENSE ALLAUT DE MÉllITENS

j'ai refusé, parce qu'ayant voulu l'aimer je ne l'ai pas pu, et que jamais mon ancienne amitié ne s'est changée pour lui en amour. J'avais porté cet attachement devant Dieu, mais jamais Dieu n'est descendu entre nous. Entre Bulwer et moi, il est sans cesse présent, mais il m'en sépare pour certaines raisons. Et si, en arrivant d'Italie, je n'ai pas cédé à Bulwer, si je n'ai pas accepté l'appartement qu'il avait préparé pour nous deux, c'est parce que j'avais fait des serments devant Dieu, qui m'étaient plus chers que Bulwer et moi-même. Quand j'ai été occupée de vous, et libre pourtant par vos aveux, j'ai moins craint de le voir, et vous savez ce qui est arrivé, mais de nouveaux serments m'ont sauvée. Il y a une église rustique à Herblay, où, depuis des années, je vais me calmer et rêver, et là, au printemps, Dieu m'a donné de nouvelles espérance? et a appuyé un homme qui demande sans cesse à m'épouser tout de suite. Il est d'une famille noble, et je crains sa famille, je crains sa jeunesse, je crains tout. Si vous m'aviez aimée, l'autre année, j'aurais voulu vivre libre pour vous, moins exigeante, moins violente que vous ne pensez. Mais qui sait? Laissons, selon votre tranquillité, les choses et les familles se déclarer... Si les passions nous étaient données faciles, si l'ambition, les lois, la pauvreté, la convention, les préjugés ne les g'ênaicnt pas sans cesse, il faudrait rester jeune, mais on est très heureux quand on g-arde le souvenir, la douceur des passions dans le repos de l'àme et l'enchantement de l'étude.

« Voilà ma morale, voilà ma morale, voilà ma morale! Daignez- vous l'approuver, monsieur? J'en dirais plus si je n'avais pas une plume qui n'est pas la mienne et me trahit. — Bonsoir donc (i) ! »

On voit qu'Hortense avait le courage de son opi-

nion.

Et quel était donc cet homme de famille noble qui demandait alors sa main? — C'était M. de Méritens. D'après leur acte de mariage, que j'ai sous les yeux, il se nommait Napoléon-Louis-Frédéric-Corneiile de Méritens de Malvézie, — ce qui n'était déjà pas mal; — mais Hortense nous apprend qu'il avait d'autres titres, sinon à sa considération, du moins à celle de d'Hozier. Il était de Malvézie de Marcignac l'Asclaves de Saman et l'Esbatx (d'où le pseudonyme qu'elle prit pour ses Enchantements). « Je date de Charlemagne, — disait-elle à Sainte-Beuve, — et nous avons fait les Croisades! » Elle n'en était pas plus fière, d'ailleurs, et ce qui la ravissait surtout en M. de Méritens, c'est que, « comme Richard Cœur de Lion, il était àla fois un héros et chantait admirablement ». Il paraît qu'il avait eu i< une conduite héroïque à l'armée dans les affaires de Lyon ». — Quelle occasion pour une Madeleine de racheter sa vie et de

(i) Lettre inédite.

56 nORTENSE ALLART DE MÉRITëNS

faire une fin! Oui, mais Hortense n'avait aucun g'oiit pour le mariag-e, et tous ceux qui la connaissaient se demandaient si elle devenait folle (i).

En tout cas elle n'était pas pressée. Quand son « troubadour », comme elle l'appelait, venait lui faire la cour, elle lui parlait de Hume, dans lequel elle était plongée pourle moment, ou bien encore de Machiavel. N'ai-je pas dit que Capponi l'avait engag"ée à s'occuper d'histoire? Elle avait si bien suivi son conseil qu'elle venait de publier l'Histoire de la République de Florence (2). — Epouser Apollon, disait-elle à Sainte-Beuve, est la seule noce qui n'effarouche pas. Pour moi, je me fierais aux femmes qui ont ces craintes; quelle légèreté de se marier I II faut au moins deux ans d'intimité avant cela (3). »

Cependant^ à force de l'ennuyer, M. de Méritens finit par obtenir gain de cause. Le 3o mars i843, il la conduisait à l'autel, dans la petite église d'Herblay (4), et, le lendemain, il partait avec elle pour

(i) En décembre 1842, elle écrivait à Sainte-Beuve : «Vous ne me dites pas un mol démon mariage, vous ne médites pas en ami : « Achevez donc ! » ou comme Béranger : « Arrêtez! » J'ai voulu amuser celui-ci en lui racontant comment les choses se sont passées. Tout est remis en février, la saison des amours, chez les Romains, du mariage. Ou vous dites : « Que m'importe cette perfide, avec tous ses amants, ses adieux, ses incertitudes, et l'Anglais, et le Languedocien, quelle femme légère et irrésolue ! » Ou vous dites : n Pour Dieu, qu'elle ne revienne pas tendre et enchantée des poètes! Je suis tout ailleurs et elle doit le comprendre. » (Lettre inédite.)

(2) I vol. in-i8, chez Delloye, i843.

(3) Lettre inédite du mois de décembre 1842.

(4) Extrait des registres à\i mariage de la paroisse Saint-Martin, d'Herblay :

« L'an 1843, le 3o mars, après les publications des 2 bans faites ea

Montauban, où il venait d'être nommé architecte du g-ouvernement. Tout alla bien pendant les premiers jours. Elle écrivait à Sainte-Beuve, le 28 mai :

« Je trouve le mariage excellent au fond, mauvais dans quelques parties qu'on peut corriger; l'homme en disant parfois : « je veux », le gâte. Former un mari seul est plus difficile que si la loi était changée

cette église au prône de la messe paroissiale, les dimanches 12 et 19 mars présent mois, sans qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition, vu la dispense du troisième ban et du temps prohibé du carême accordée par l'officialité diocésaine en date du i4niars présent mois; — Vu l'acte civil de la mairie de cette commune en date de ce jour; — Vu la dispense d'heure accordée par ?.Ionseigneur l'évêque de Versailles, en date de ce jour. Le s>^ de Méritens ayant attesté que les bans avaient été publiés à l'église de Believille et que c'était par oubli que le certificat n'en avait pas été levé ; de plus, autorisation de passer outre ayant éié demandée à Monseigneur l'évêque de Versailles ; toutes les autres lois civiles et ecclésiastiques ayant été observées.

« Nous soussigné, curé de Saint-3îartin d'Herblay, avons donné la bénédiction nuptiale au S'' Napolcon-Louis-Frédéric-Corneille de Méritens de IMalvézie, architecte du gouvernement, né à Savone (Etat de Gênes), domicilié à Believille (Seine), fils majeur du S"" Bernard-I\Iartin-Cyprien de Méritens, baron de Malvézie, domicilié à Toulouse (Haute-Garonne), et de D" Elisabeth Duf'ourg, son épouse d'une part ;

« Et D"e Hortense-Thércse-Sigismonde-Alexandrine-Sophie Allart, née à Milan (royaume Lombard- Vénitien", fille majeure de défunt Nicûlas-Jean-Gabriel Allart, et de défunte Marie-Françoise Gay, son épouse, d'autre part.

« Tout ce que dessus en présence des sieurs Jean- Baptiste-Séraphin de INIérilensde Malvézie, frère de l'époux, domicilié à Paris, rue de la Marche, n» 9; le comte Auguste Dillon, colonel en retraite, ami de l'époux, domilicié en cette paroisse; Etienne Granghon, avocat à la cour royale de Paris, domicilié à Paris, rue des Vieux-Auguslins, Gg, ami de l'épouse, et Louis-Bien-aimé Mongies, médecin, domicilié en celte paroisse, aussi ami de l'épouse, qui ont signé avec les époux et nous.

« Ont signé :

« L. de Méritens de Malvézie, Hortense Allart,A. Dillon, Granghon, S. de Méritens, Mongies, M. Allart, Bertrand, curé. »

nORTENSE ALLART DE MERITENS

pour le g-enre humain. Mon mari est aussi bon qu'il est brave et généreux. Je le souhaite un jour de vos amis; dites-moi quelque chose d'aimable sur lui, comme Libri et les autres ont fait, car il faudra le voir. Nous sommes ici, mais pas pour toujours (i). »

Puis vint l'hiver. Pour tuer les longues soirées, elle se mit à lire les œuvres complètes de Diderot ; elle fréquenta aussi la duchesse de Polignac, qu'un ami de M. de Méritens avait trouvé le moyen de retenir à Monlauban. La lune de miel était déjà finie. Hor- *• tense jugeait son mari « dur, despote, jaloux, emporté » ; elle détestait leurs liens, elle disait « qu'aucune femme fière n'en supporterait de pareils et qu'elle les briserait, si ce n'était son enfant ».

« J'ai parlé du mariage et je ne le connaissais pas. La loi est mauvaise qui soumet un être libre et capable de liberté. La communauté n'est pas même, puisque l'homme peut tout et la femme rien sans lui. Que les hommes l'acceptent pour eux, bon! mais pour leurs filles ! Je n'y conçois rien. Vous direz : N'allez pas juger par des exceptions, et ''Ajax^'^(2) en est une. C'est bien dit. Mais il faut pourtant compter que la moitié des femmes se plaignent comme moi ou plus que moi. Et voilà Bulwerqui vient se placer de l'autre côté des Pyrénées, devant ma fenêtre !

« 0 mes amants, mes aimables amants, amants d'un jour, de dix ans, amants d'indignation, amants

(i) Lettre inédite.

{ (2) Elle désignait ainsi W. de Méintens, à cause de son caractère i emporté.

de cœur, combien tout cela revient avec charme à la mémoire quand on vit seule et opprimée (i) ! »

Cette lettre est du 4 mars i844-Un mois après, Hortense jetait son anneau de mariage sur la grande route de Montauban à Paris (2) et revenait seule à Herblay, qui fut toujours « son port ». Elle y habitait, non loin de l'église, une petite maison que connaissaient tous ses amis, pour y avoir couché plus d'une fois dansla belle saison, depuis Bulwer, Libri, Lehmann et Sainte-Beuve jusqu'à cette « belle Marie aux longs cheveux » (3), dont elle était un peu jalouse.

A partir de ce moment, elle s'enferma dans cette maison de campagne et y vécut relativement chaste, entre ses historiens préférés, ceux de Rome et ceux de Florence; elle partagea sa vie entre l'étude et l'éducation de son fils, — ce qui ne l'empêchait pas d'aller de temps en temps passer un jour ou deux àParis, hôtel du Rhône, rue Saint-Nicaise,pour causer politique, religion et littérature avec Thiers, Mignet, Béranger, Leroux, Sainte-Beuve, et quelquefois Chateaubriand. Car elle s'intéressait à tout ce qui passionne les esprits d'élite, et cette « femme à la Staël », comme la définissait Sainte-Beuve, avait des connaissances extrêmement variées. Peut-être n'avait-elle pas suffisamment digéré ses lectures; peut-être ne savait-elle pas non plus au juste ce

(1) Lettre inédite à Sainte-Beuve.

(2) Les Enchantements, p. 3ii.

(3) Madame d'AgouIt.

6o HOUTENSE ALLART DE MÉRITENS

qu'elle voulait, mais elle savait parfaitement ce qu'elle ne voulait pas. D'abord elle n'aimait pas la démocratie (i) et ne comprenait le gouvernement qu'aux mains des aristocrates. Dans les temps anciens, son homme était Gicéron ; dans les temps modernes, c'était Pitt. Elle avait passé la moitié de sa vie à étudier Cicéron, « assise à ses pieds » ; elle le lisait dans le texte, le pénétrait jusqu'à la moelle. Son admiration pour lui venait de ce qu'il avait tout prévu

(i) En 1875, elle écrivait à Jules Troubat:

« Montlhéry, 17 septembre.

n Tout en détestant et niant la démocratie dans les grands états et en France, j'ai commencé à m'apercevoir, monsieur, que nous n'avons delà démocratie que le mot et qu'ici elle n'existe pas. Le grand Conseil de Florence, l'assemblée du peuple d'Athènes et les élections par le peuple sont de ces deux villes : voilà la démocratie possible dans ces lieux réservés.

« En France le peuple vote, mais sous la direction des partis : ces partis c'est le choix, l'élite, l'aristocratie naturelle. Voici M. Thiers qui se réveille et qui se déclare pour le scrutin de liste et contre le Sijl/abus. Il va donc mener les élections comme il a mené les cinq milliards. C'est là l'aristocratie; c'est celle de l'Angleterre et de Rome, non celle de Venise, qui ne comptait pas le peuple.

« Le peuple sans direction, c'est la commune de l'autre jour, c'est celle de gS.

« Mais l'aristocratie héréditaire de Londres et de Rome (qui en avaient deux), celle-là, nous ne l'avons plus.

n C'est ainsi, il me semble, que les médecins, cherchant l'âme d'après des lois terrestres, ne la trouvent pas. Platon savait qu'on se noyait à moitié et qu'on s'évanouissait, mais il rattachait la question d'une conséquence universelle qui est visible, et qui nous annonce une suite à la beauté absolue et à l'enchaînement des choses. Il était sûr de son aperçu, de même qu'il avait deviné l'attraction, prouvée depuis.

« 11 ne faut pas sans doute, monsieur, faire des querelles de mots, mais je n'avais jamais bien compris la tragédie de C//?rtff, parce qu'elle s'appelle Cinna. En l'appelant dernièrement pour m'amuser: Auguste ou la puissance criminelle, alors j'ai compris cette tragédie et sa beauté; c'est Auguste qui est le héros et qui est la leçou. Cinna, Cinna, n'est rien du tout, ni Emilie. . . » {Lettre inédite.)

SA VIE 6l

et que, pour dominer la société de son temps, « il n'avait eu recours ni à l'hypocrisie, ni à l'épée ».

« Les grands Romains se drapaient pour vivre et pour mourir. Cicéron seul était simple. Il entraînait les cœurs et les esprits ; il ralliait à lui tous les bons. César ne songeait qu'aux batailles, aux rivalités; mais l'esprit de Cicéron a vaincu César à la Pliarsale du genre humain (i)! »

En résumé, Hortense était pour la liberté en matière politique, mais pour la liberté sage et contenue. En religion, elle était libre-penseuse, mais elle était franchement déiste et ne comprenait pas qu'on pût être athée. Le plus grand tort du xvrii® siècle, à ses yeux, était d'avoir empêché Bulîon d'être religieux. Elle l'aurait « mieux aimé élève de Port- Royal que si dur, sibéle, riant des causes finales évidentes, et supposant toujours ses coups heureux et hasardeux de la matière ». Mais le catholicisme étriqué, corrompu, fanatique, lui faisait horreur. Elle avait le sentiment qu'il périrait comme la race humaine au déluge. Elle disait,un jour, au curé de son village :

« Cette foi catholique sera pressée par les grandes eaux sur un point, un arbre, un roc, et disparaîtra dans les flots. Il est beau de mourir ainsi, comme Israël, mais il faut mourir. Nous deviendrons tous (notre race) protestants, c'est-à-dire évangélistes, protestants progressifs, comme ils sont essentielle-

(i) Cf. son Timide essai sur la Correspondance sublime de Cicéron (Sceaux, impr. Charairc, 1876).

02 nORTENSE AIXAUT DE MÉrITENS

ment, rejetant l'enfer et jusqu'à la divinité du Christ. Ce sera la philosophie unie à la partie sublime de la morale du Christ, mais je désire qu'on rejette l'horreur pour l'amour en lui-même. La retenue, soit, quoique les anciens l'aient peu connue ; mais l'horreur, non. Cela vient moins de Jésus-Christ que de saint Paul, et permettez-moi d'appeler saint Paul le baron d'Holbach de Jésus-Christ. Il y a une troupe de petits hommes qui ont gâté le xviii^ siècle, si on daigne les comprendre dans le xviii^ siècle ; et de même une troupe de petits saints (et permettez-moi d'y mettre cette bête de saint Paul) ont g-âté la morale de l'Evan^-ile en la forçant et surcharg^eant. On chassera du Temple et du siècle les barons d'Holbach et par là l'Evangile; la philosophie et le xviii*' siècle se donneront la main, car se sont les écoles à toutes les époques qui ont dénaturé les travaux (i)... »

Tout cela, certes, était d'une belle audace, bien qu'un peu confus. Et la preuve qu'en s'cxprimant ainsi, devant le curé d'Ilerblay, Hortense était sincère, c'est qu'elle avait déjà commencé à mettre ses théories en pratique. En 1889, quatre ans avant de se marier à l'église, — et elle n'y avait consenti que par déférence pour les Méritens de Malvézie de Marcignac TAsclaves, de Saman et l'Esbalx, et par respect pour les Croisades, — elle avait fait baptiser, comme nous l'avons vu, son second fils à l'église

(i) Lettre int'dite adressée à Sainle-Bcave, en mai i845.

évangélique de Florence. Et, deux ans plus tôt, en 1837, étant à Rome elle avait dit à son fils Marcus, en lui montrant le dôme de Saint-Pierre : « Mon enfant, à partir d'aujourd'hui, tu es protestant ! » Marcus était trop jeune alors pour comprendre, mais le grain, bon ou mauvais, qu'on a semé dans une âme d'enfant lève tôt ou tard. J'ai ouvert par curiosité la brochure de combat que Marcus publia, en 1876, sous le titre : le Concordat Napoléon et le Catholicisme, à propos de l'enquête de Miin (i), et j'ai constaté qu'il s'y montre très sévère pour l'Eg-lise en général et pour les évèques et le pape en particulier. Telle mère, tel fils !

Cependant, Marcus tenait aussi de son père. Il avait son esprit, son visage, son orio-inalité ; à peine âgé de dix-huit ans, il amusait sa mère en lui parlant des femmes, de son envie de se marier et de son désir d'avoir un enfant !...

Il faut entendre Hortense raconter ses fredaines à Sainte-Beuve :

« 3 novembre ISio.

<( J'ai passé la journée dans la forêt sous une pluie de feuilles. C'était fort beau ; le pied des grands arbres est entouré de jeunes arbres; on ne voit que verdure d'automne; c'est un endroit dont les siècles et la nature se sont emparés. J'y ai pensé à la poésie, à vous, à l'amitié, car tous mes sentiments moins

(i) Brochure de 62 pages (Amyot, éditeur).

sages se sont envolés à l'approche de l'hiver, où je vous vois repris et tiraillé par les belles. Je reprends donc tous les avantages de l'automne et me trouve doucement dans l'état de la foret.

« J'y avais commandé pour demain un déjeuner, mais, au retour, la petite maîtresse de mon fils l'a pris en arrivant, avec un joli chapeau rose, et le déjeuner sera pour eux. Allez donc, amour, en chapeau rose, mais scntircz-vous si bien le langage de l'automne? »

« 12 novembre.

« Le petit chapeau rose est revenu, elle ne bouge d'ici, ils se lèvent à deux heures, que dois-je faire? Il veut la prendre avec lui à Paris. Ecrivez-moi et parlez-moi de vous. »

« J3 novembre.

(( Mon curé, qui est un homme d'esprit et de vos amis, vient de publier un livre traduit de l'indoustani. Il m'a priée d'en faire un article qui a paru ou va paraître dans la. Reuae indépendante. Vous voyez qu'on est lettré à Hcrblay! Je suis interrompue par mon fils, qui vient de mettre sa petite en voiture, w

« 15 août 1846.

« Je voudrais vous amuser de ce qui se passe ici, mais l'amitié n'ose : je crainsde déplaire à une femme

que j'estime, mais qui a, comme vous, un tel goût des formes et de la jeunesse que voilà la seconde fois que mon étourneau de fils manque une occasion qui nous aurait tous transportés. Passy me Ta envoyé pour six semaines, et cet enfant, beau, simple, agréable n'a jamais su ni voulu comprendre une beauté qu'il confond trop avec sa mère. Il aime toujours cette petite fille de l'autre année, qui est si jolie, elle est venue mal à propos ici pour tout gâter; et j'ai en vain parlé de M^'^ de Charrière, de Benjamin Constant, des amitiés durables, des lettres et des femmes encore séduisantes. Il nie cela, il dit que c'est vicieux, il n'est point fat, et ne veut rien comprendre. Enfin il est parti après six semaines et, après un accueil charmant, il a reçu un adieu trop glacé, car je ne le conçois guère là-dedans. Mon fils est un garçon plutôt moqueur et ironique, qui voit comme son père le côté ridicule de toute chose, et qui a beaucoup d'esprit, mais il ne le laisse guère voir, étant timide et réservé. Je ne vous l'ai pas envoyé, pensant que ces garçons de vingt ans sont toujours ennuyeux puisqu'ils ne savent pas causer, mais il est à vos ordres si vous pouviez avoir besoin de lui pour des commissions ou pour hre tout haut. Il m'a dit de vous en avertir, en vous prévenant qu'il est encore trop bête pour oser vous chercher, mais qu'il le fera plus tard avec un grand empressement. »

« 28 août.

« Mon fils, enlevé encore ce soir par sa petite niaî-

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tresse, me laisse une soirée solitaire. Je me sens stoïcienne de la tête aux pieds. »

« der décembre.

« Oui, vantez la jeunesse ! Cet enfant dit déjà du petit chapeau rose : « Comment m'en débarrasser? Que dois-je faire ? » Je réponds : « Quoi! une fille si belle ! » Il dit : « Je voudrais qu'elle fût laide, ce serait un changement, ce ne serait plus elle. » Hélas! il est fils de ce penseur qui me disait dans l'orage de notre passion : a Permettez-moi une expression vulgaire, mais laissez-moi vous dire que le jeu n'en vaut pas la chandelle I » Voilà ce que sont les penseurs et surtout les poètes. Mais vous sentez que, si jamais Minerve a pu aimer, cela a dû être l'éclair d'un moment. »

« 4 février 1848, de Passy.

« Je n'ai ici ni la ville ni la compagne, mais j'ai mon fils, plein de journaux et plein d'affaires, avec le naturel de Sampayo qui se déclare, un enfant qui ne pense qu'à la politique. Il me raconte que sa petite maîtresse, pour le retenir la nuit, lui prépare les journaux du soir ; et quand il dit : « Je vais lire les journaux », elle les lui présente avec un beau sourire. »

Pauvre petit chapeau rose ! encore quelques nuits d'amour, et le coup de vent du 24 Février vous em-

portera, avec les journaux de Marcus et le parapluie de Louis-Philippe, loin, bien loin, sans espoir de retour !

Ce n'est pas la seule chose que la révolution de 1848 ait emportée, dans la vie ou autour d'Hortense. Bulwer la définissait : « Une invasion de barbares conduits par Orphée. » Hortense, à l'exemple de tant d'autres, s'en prit à Orphée lui-même de tous les maux qui s'abattirent en quelques mois sur son fojer et sur le pays. Et le plus grand de ces maux, en ce qui la regardait, fut la dispersion de ses amis, car, tout en vivant dans la retraite, elle n'aimait pas la solitude; elle avait besoin d'entretenir un commerce quasi journalier de lettres ou de visites avec tous ceux qui lui étaient chers.

Or, à peine Chateaubriand était-il mort que Sainte- Beuve quitta Paris pour aller faire un cours de littérature à l'Université de Liège. Puis ce fut au tour de Libri de passer la frontière, on sait dans quelles circonstances. M"^** de Méritens a toujours été persuadée que Libri fut la victime des jésuites. Ils ont le bras si long' ! On prête si facilement aux riches ! Il y eut à cette époque tant de manig-ances, rue de Poitiers! Elle n'était pas d'ailleurs la seule qui crût à l'innocence de ce singulier bibliophile. Mérimée partageait sa conviction et même il la paya un peu cher,

Mais rien n'honore plus un homme que la fidélité à ses amis, et Libri se défendait si bien, il criait si fort, de l'autre côté de la Manche, qu'il eût ébranlé les pierres.

Il écrivait de Londres à M™« de Méritens, le 17 décembre 1800:

« Vous êtes une amie admirable,ily apresque plaisir à se voir calomnié pour être défendu comme vous le faites. Vos lettres me font grand bien et un plaisir infini. Ecrivez-moi souvent... Vous verrez la leçon que je graverai sur le front des magistrats français. Jusqu'à présent on n'a vu que des jeux d'enfants. 11 y a dans ma nature une chose dont j'ai fait plusieurs fois l'expérience et qui est très utile. Aux approches d'un danger et à mesure que le moment critique approche, je sens un esprit plus net et plus calme, et ma résolution plus ferme et plus arrêtée.

« y\pprétez-vous à voir TOUT le monde avoir peur. Laissez-les aller, ils me reviendront. Ne me sont-ils pas revenus après la publication du Rapport Boucly?

« Je compterai toujours sur vous, car vous êtes de ceux qui disent : Etiam si omnes, ego non.

« Mille choses à Marcus, son souvenir m'est très cher.

« Apprêtez-vous à juger les coups (i). »

(i) Lettre inédite. — Voir à V Appendice. — Quand il écrivait ces lijjiies, Libri avait clé condamné, le 22 juin i85o, à dix années de, réclusion, à la dégradation et à la perte de ses emplois publics, pour

Puis vint ensuite le coup d'Etat, qui ferma la bouche au plus bavard des correspondants d'tlortense : — c'est ainsi qu'elle appelait M. Thiers. — Depuis lors, elle n'eut plus avec qui causer, rueSaint-Nicaise où elle avait gardé un pied-à-terre, que Bérang-er qui commençait à radoter, et une demi-douzaine de vieilles femmes, dont M™« Regnault de Saint-Jean d'Angély et la duchesse de Raguse, les protectrices de sa jeunesse. Elle prit Paris en grippe et son cher villag-e d'Herblay lui devint insupportable. Pour comble de malheur, la santé de son fils Henri lui causait depuis quelque temps de sérieuses inquiétudes. Gomme elle était mère avant tout, elle pensa que le changement d'air lui ferait du bien et se mit à voyager. Après avoir habité Bezons et Coulangesla-Vineuse, elle s'établit dans la vallée de Talouan, à trois lieues de Sens, où elle mena trois ou quatre ans la vie de fermière. Mais cette vallée de la Bourg'og'ne était tout de môme bien éloig-née de Paris pour une Parisienne comme elle. Et puis Marcus s'ennuyait tant de sa mère ! Un beau jour, elle lâcha sa ferme, et ses vaches et sa basse-cour pour revenir s'installer dans la banlieue, à Thiais.

Inutile de dire que, dans l'intervalle, elle n'avait pas laissé se rouiller sa plume. Sans parler de la correspondance qu'elle entretenait avec Bulwer, Bérang-er,

les audacieuses sousiracliuns qu'il avait commises dans ne s grandes bibliothèques, en qualité d'inspecteur général, et malgré tous les efforts tentés par ses amis, il mourut à Fiesole (Toscane', le 28 septembre 1869, sans avoir été réhabilité.

yO HORTENSE ALLART DE MÉillTEXS

Thiers et Sainlc-Beuve, elle avait entrepris deux ou trois ouvrages d'histoire, de politique et de philosophie, comme le Novuin organum (i) et Y Essai sur r histoire politique depuis l'invasion des barbares jusquen 1848, qui remplissaient tous ses loisirs.

Que se passa-t-il à Thiais et pourquoi n'y demeura-t-ellepas ? Je ne saurais le dire. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en i856, après un séjour de quinze mois à Bourg-la-Reine,eIle alla habiter à Monllhcry une petite maison voisine de la tour. Ce fut sa dernière étape. Bérang-er avait chanté autrefois les Lutins de Mont- Ihéry. Elle l'invita à venir pendre la crémaillère. Il lui répondit selon la formule ; « Je le voudrais bien, mais je ne le peux pas ! » Depuis qu'il avait élu domicile au Marais, ses jambes lui refusaient le service. Un an après, il était mort. Dieu ne lui avait pas laissé le temps de lire le Nouum organum, où Hortense a résumé la philosopliie des Grecs et ses idées sur « Pascal saint (2) ». — Ce « Pascal saint »,

(i) Elle avait coaim^.'ncô cet ouvraje en i%l\(i, « dans le désir qu'il serait utile aux personnes pieuses. Ce sera, disait-elle, un ensemble de relig-ion et de philosophie ». {^Les Enchantements, p. Sig.}

(3) Quand il parut, en 1857, George Sand en rendit compte dans un article qu'elle recueillit ensuite dans ses Souvenirs de 1848. En voici les principaux passajjes :

t« Sous ce titre un peu etïrayant de Novum organum ou Sainteté philosophique, M"^" Hortense Allart de Méritens vient de publier un de ces livres clairs et brillants qui méritent la popularité et qui devraient être dans toutes les mains.

« C'est le résum • concis des éludes et des réflexions de toute une vie savante et lettrée.

« L'autcjr est une femme charmante, qui a étudié les langues mortes et les philosophies abstraites, sans que sa figure blanche et rose trahît par un pli les veilles et les méditations. Il est vrai qu'elle n'a

je me hàle de le dire, sent plus ou moins le fagot ; n'empêche que M*"*^ de Méritens y côtoie d'assez près la doctrine chrétienne. Elle s'en rapprochait

probablement ni veillé ni souffert pour apprendre, mais qu'une organisation supérieure lui a permis de tout comprendre et de tout retenir sans le moindre effort. A la voir si animée, si active, si dévouée aux nobles fardeaux de la famille et avec cela si brillante causeuse, nous avons eu besoin delà connaître longtemps pour croire qu'il y eût tant de sagesse, d'érudition et de tranquillité dans celte jolie tête blonde qu'elle portait comme si elle ne l'eût pas soupçonnée sur ses épaules.

« Il est peu de caractères littéraires aussi fortement trempés et aussi nobles que celui de Hortense Allart. Elle a caché ses vertus privées dans un intérieur sobre, libre et fier. Elle a vécu simplement et, par un grand esprit d'ordre, de prudence ou de stoïcisme, elle a pu vivre, en apparence, à l'abri des préoccupations de la réalité. Elle a écrit pour écrire, ne demandant appui et courage qu'à elle-même, ne reprochant à personne de paraître l'oublier, ne sachant pas si elle avait des amis tièdes ou préoccupés, un public ingrat ou trop exigeant.

« Si on l'eût mieux connue, on l'eût applaudie davantage. Il y a des personnalités qui ne savent pas se communiquer, qui tout à la fois se revêtent trop et pas assez.

« C'était, selon nous, le défaut de M"'" AHart. La muse montait sur le piédestal, couverte d'un voile emprunté. On ne voit pas assez, dans son œuvre, la femme excellente que ses amis adoraient en dépit de son mâle génie...

« Nous conseillons aux femmes intelligentes la lecture de ce livre, et particulièrement de la partie intitulée Mémoire, qui semble s'adresser à elles de préférence.

« La manière de l'auteur est originale. Ses défauts sont presque toujours des qualités. Son style court toujours et vole souvent... Elle est savante, elle est poète et elle est femme.

« En somme, M°« Hortense Allart est, par ses travaux sérieux, ses vertus privées, la noblesse de son caractère, l'élévation de son talent, et la haute direction de son esprit, une des gloires de son sexe.

« Il est impossible de mieux comprendre qu'elle ne l'a fait Platon et Pascal, Pythagore et Rousseau, les pères de l'Eglise et les Encyclopédistes. C'est véritablement, à cette heure surtout, un très grand esprit que le sien, un esprit arrivé à une telle hauteur que l'on sent pour lui un respect ennemi delà discussion. »

Nohant, 3o septembre i85j.

nonxEXSE allart de meritens

tous les jours, au fur et à mesure qu'elle se pénétrait, Sainte-Beuve aidant, de l'esprit de Port-Rojal. Elle s'imag-ina qu'elle le possédait, le jour où Saint- Martin, (( le philosophe inconnu )),lui fit comprendre le sacrifice du calvaire et que « le désir en nous est ■ la racine de l'éternité ».

Cette disposition d'esprit, toute nouvelle chez M'"*' de Meritens, ne lui fut pas inutile dans l'épreuve cruelle qui lui était réservée : la mort de X son fils Henri, en 1862, la trouva résignée à la volonté de Dieu ! Peu de temps après, elle publia, sous le titre de Nouvelle concorde des quatre évangélistes,ui]e vie de Jésus qui pourrait être mise entre toutes les mains chrétiennes, et, de ce jour, sa vie, à elle, fut vraiment édifiante.

M. Thiers, qui l'appelait « ma très ancienne amie », lui avait fait obtenir une petite pension d'un millier de francs, en qualité de femme de lettres (i).

^1)11 lui écrivait en 1861 :

« Ma très ancienne amie, j ai parlé à M. de Rothschild, après Bulwcr. Tout ce que la recommandation la plus chaude peut faire a été fait. Maintenant il faut que votre fils se rappelle par sa présence à M.M. de Rothschild, et si cela ne suffit pas je reviendrai à la charge.

« Je viens de lire le petit volume de M. Paul Boiteau (a). Je l'ai trouvé plein de sens, de finesse et d'esprit. Si j'avais su que je lui devais l'envoi de ce volume, je l'en aurais remercié déjà depuis longtemps. Ne sachant pas son adresse, je vous prie de me servir d'intermédiaire et de lui communiquer textuellement le passage de ma lettre.

« Mille et mille amitiés, <> A. THiEns.

(a) Il s'agissait du petit livre de l'aul Boiteau sur Déranger.

Non seulement elle se suffisait avec cette somme quasi ridicule, mais encore elle avait l'art de faire le bien tout autour d'elle, en sorte que les gens de Montlliéry l'avaient surnommée « la bonne dame » .

Le scandale de ses Enchantements l'étonna beaucoup : elle ne l'avait pas plus cherché que saint Augustin dans ses Confessions, et elle croyait avoir, sinon sanctifié, à tout le moins purifié ses confidences par les prières qui les terminent. C'était une âme simple et naturelle du xviii^ siècle, à qui le sens moral pouvait faire défaut, mais dont la sincérité n'était pas douteuse.

J'avais fait appel aux souvenirs de ceux qui pouvaient l'avoir connue dans ses dernières années. Une (le ses petites-filles a bien voulu rédiger à mon intention la note suivante :

« Dans sa retraite de Montlhérv, M^'^ Hortense Allart de Méritens vivait au milieu des paysans de l'endroit. L'air de Montlhéry convenait à sa santé. La vieille tour féodale, encore solidement debout, s'harmonisait avec ses méditations sur la politique

« Vous aurez mes volumes en novembre, après quoi je prends ma retraite. »

Et le i3 février i864 :

o Je suis grippé, fatigué et incapable d'écrire. Je vois le personnage dont vous me parlez, je fais cas de son grand talent et de son caractère indépendant; je suis bien avec lui, mais je ce puis me permettre de lui parler d'un sujet aussi intime que celui qui vous tient au cœur.

« Mille amitiés,

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