CHAPITRE II HORTENSE, BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND
I. — A propos du cinquantenaire de la mort de Béranger. — Pourquoi son nom ne peut périr. — La chanson dans « l'évolution des genres ». — Bérau^er comparé à Lamartine et à Casimir Delavigne, de '1823 à 4828. — Caractère de son talent. — Béranger et La Fontaine. — Un mot d'Edmond About. — La chanson jugée par Béranger. — L'ancien Caveau des Panard et des Collé. — La chanson de Béranger et la Ménippée. — Souvenirs d'enfance et de jeunesse. — Dejazet ei la Lisette. — L'homme chez Béranger apprécié par Lamartine. — Son désintéressement. — Quelques mots sur la Lisette. — Ouifut-elle? — Acte de baptême de Judith Frère. — Une erreur de Thaïes Bernard à ce sujet. — La chanson du Grenier. — Lettre de Béranger à Hortense Allart sur un vers de celte chanson. — Le carnet de Lisette au Musée Carnavalet. — La bonhomie de Béranger. — Ce qu'en pensait Sainte-Beuve. — Comment avait été formé le chansonnier. — Ses premiers essais poétiques. — Influence de Henri de Latouche sur lui. — Béranger et le Romantisme. — Une lettre de lui à Sainte-Beuve. — Ce qu'il disait à Alfred de Musset et à Victor Hugo. — Ses relations avec Lamartine. II. — Chateaubriand à Rome, en 1828. — Une lettre de lui à VilJemain. — Le tombeau de M™" de Beaumont. — Promesse mal tenue. — Lettres d'amour de Chateaubriand à i\Ime de C"' en 1823. — Ses relations avec Mme Hamelin. — « Rivale de Mme Rccamier à sa manière. » — Hortense Allart rend visite à Chateaubriand. — Sa liaison avec lui. — Témoignage du comte d'Haussonville à ce sujet. — Quand Chateaubriand revient en congé à Paris, Hortense l'accompagne et descend auprès de chez lui.
III. — Bérang-er à la prison de la Force. — Hortense va l'y visiter et le met en rapports avec Chateaubriand. — Lettres de Déranger à cet égard. — Chateaubriand et le parti libéral.
— Son amour de la popularité. — Un mot de Benjamin Constant. — Chateaubriand offre à Béranger un siège à l'Académie française. — Leur liaison fait le scandale de la presse monarchiste.
IV. — Le roman de René et d'Hortense. — Le restaurant de V Art-en-ciel. — Leurs promenades au Champ de Mars et au Jardia des Plantes. — Une page des Enchanlements de Prudence. — La chanson préférée de Chateaubriand. — Reproche que Sainte-Beuve adresse au grand enchanteur. — Voyage d'Hoitense en Angleterre. — Elle y fait la conquête de Bulwer. — Chagrin de Chateaubriand à cette nouvelle. — Il s'en console et pardonne à l'infidèle. — Quelques lettres de lui à elle, — Preuve que leurs relations durèrent jusqu'à la mort de René. — Extraits de la correspondance inédite d'Hortense avec Sainte-Beuve. — Sur la mort de Mme de Chateaubriand. — Con:me quoi Mme Récamier fit bien en refusant de se marier in extremis avec René.
V. —■ Comment Chateaubriand écrit l'histoire. — Ce qu'il dit dans ses Mémoires de la chanson que lui fît Béranger. — Son départ pour la Suisse en 1831. — Béranger le désapprouve.
— Pensée de derrière la tête de Chateaubriand. — Il voulait une chanson et prie Béranger de la lui faire. — Béranger consulte Henri de Latouche et cède. — Impatience et intrigues de Chateaubriand à ce sujet. — Béranger lui lit quelques couplets lors de son passage à Paris. — La chanson paraît enfin dans le National. — Effet qu'elle produit. — Chateaubriand y répond et rentre en France. — Son arrestation. — Son internement, sa mise en liberté. — Il repart pour la Suisse. — Son Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry . — Il est poursuivi de ce chef. — Craintes de Béranger à cet égard. — Lettres de Chateaubriand à Hortense Allart. — Son roman projeté de Valentine.
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Il y a eu cinquante ans le 17 juillet (i) que, « dans des funérailles aussi grandioses et plus unanimes que celles de Mirabeau, la France ensevelit son poète favori dans la personne de Béranger (2) ».
Cinquante ans ! c'est une lourde pelletée de terre sur la tête et sur l'œuvre de ceux qui, à un titri quelconque, occupèrent de leur vivant l'opinion publique. Comptez les écrivains en vogue qui, durant ce lajs de temps, sont tombés dans l'oubli!... J'entends' dire qu'on ne lit plus Bérang-er. Il est certain qu'on ne le chante plus guère. Néanmoins, il est du petit nombre des élus dont le nom ne peut périr, d'abord parce qu'il incarne un genre qui, malgré tout, a sa pla/;e marquée dans la littérature, ensuite parce qu'il représente mieux que personne l'esprit frondeur et libéral qui détermina la Révolution de Juillet. ' ,
Ferdinand Brunetière, en dépit de sa théorie de l'évolution des genres, — car je ne vois pas pourquoi la chanson n'aurait pas évolué comme le reste, — ne comprenait pas plus Béranger qu'il n'estimait Baudelaire. Il rougissait, il s'enflammait à la pensée que le chansonnier de la Mère Grégroire aurailpu être de l'Académie, s'il l'avait voulu, et je l'aurais proba-
(i) Béranger était mort la veille, rue Vendôme, no 5. (2) Lamartine : Souvenirs el portraits, t. II, p. 279.
BÉRANGEH ET CHATEAUBRIAND 8l
blement scandalisé en lui disant que je donnerais tout le bagag-e poétique des Campenon, des Leg-ouvé et des Baour, — qui barrèrent en 1824 le pont des Arts à Lamartine, — pour sept ou huit chansons de Béranger, àoni le Roi cVYvetot, le Dieu des bonnes ffensj le Vieux drapeau et le Juif errant!
C'est pourtantvrai. Sous la Restauration, deiSaS à 1828, entre le cénacle de la Muse française et celui de Joseph Delor?ne, la critique était unanime à mettre Bérang^er sur le même rang- que l'auteur des Méditations et celui des Messéniennes. Dieu me garde d'en faire l'émule de Lamartine, mais j'estime qu'il vaut bien Casimir Delavigne, et c'est un fait reconnu de tous qu'il a élevé la chanson à la hauteur de l'ode. Chateaubriand disait qu'il l'avait élevée jusqu'à la gloire (i). On a discuté long-temps le point de savoir s'il connaissait le latin. La chose n'a pas grande importance à mes yeux, tant de g-ens l'ont appris qui n'en ont rien retenu ! mais on ne saurait contester que ses chansons soient très latines, j'entends qu'elles sont essentiellement françaises de tournure et d'accent. Je trouve même que, pour la langue et l'esprit, elles ont un grand air de parenté avec les fables du Bonhomme.
— Faites-moi donc une fable de La Fontaine! — disait un jour Edmond About à un jeune poète qui se moquait devant lui de notre fabuhste.
Faites-moi donc, dirai-jc à mon tour aux jeunes
(i) Lettre de Chateaubriand à Béranger, du 27 avril i83o. Corresp. de Béranger, t. I, p. 4o6.
82 IIORTENSE ALLART DE NÉRITENS
aèdes qui n'ont que du mépris pour notre chansonnier, faites-moi donc une chanson de Béranger, ou seulement une chanson d'Hégésippe Moreau, son meilleur élève !
La chanson est un genre beaucoup plus difficile à traiter qu'on ne croit :
« Sans doute, la pensée acquiert de la vigueur, g'râce au refrain; mais cette obligation de l'asservira ce même refrain en g"êne le développement et l'étendue. Cette obligation d'enfermer une pensée élevée dans un petit espace ôte de la clarté à l'expression. Il est très difficile de rester simple et naturel sans sortir de son sujet. Il faut amener le refrain sans que cela paraisse forcé, et on n'y arrive que par le travail le plus assidu et le plus persévérant (i)... »
Tel était l'avis de Béranger, qui en vaut bien un autre.
Pour apprécier tout le mérite de ses chansons on n'a qu'à les comparer à celles de l'ancien Caveau, Quelle différence! Dans l'ancien Caveau des Collé, des Panard, des Désaug-iers, on ne chantait que la g-audriole, l'amour et le bon vin. Du jour où la politique s'empara de Béranger, car il avait commencé, lui aussi, par s'exercer sur les mêmes thèmes, il ajouta deux cordes g-raves à son instrument, — qu'il appelait modestement une vielle, — la corde satirique et la corde patriotique, et sa chanson devint la sœur de la Ménippée.Sen\emeni,\aMénippée n'avait
(i) Lettre à RI""^ de Solms. Corresp. de Déranger, t. IV.
pas dépassé les cercles littéraires et fut l'arme en quelque sorte d'une élite, tandis que les chansons de Déranger pénétrèrent, grâce aux colporteurs, dans les couches profondes du peuple et jusque dans les provinces les plus éloig-nées. Mon enfance et ma jeunesse ont été bercées par elles ; c'est pour cela, sans doute, que j'en ai gardé si bon souvenir. Ma mère savait par cœur le Roi d'Yvefot, le Vilain, la Bonne vieille, la Lettre à l' Académie , etc. Et il fallait l'entendre, l'hiver, à la veillée, chantonner ces couplets spirituels en filant sa quenouille de lin. Souvent mon père lui donnait la réplique ; mais, comme il avait été soldat, — il avait fait le sièg-e d'Anvers, — il chantait de préférence les chansons patriotiques : les Gaulois et les Francs, le Bon Dieu, le Vieux drapeau.
A dix ans,j'emboitais le pas dans la rue aux conscrits qui tiraient au sort et je disais avec eux :
Conscrits, au pas,
Ne pleurez pas,
Marchez au pas,
Au pas, au pas, au pas, au pas...
Quand j'en eus vingt-cinq, celle qui avait créé la Lisette acheva de ce côté mon éducation . Elle était alors presque octogénaire, mais elle avait encore toute sa jeunesse d'esprit, et je n'oublierai jamais les huit jours qu'elle passa sous mon toit. C'était à Nantes, en 1874- Ah! la Lisette, la Lisette ! qui n'a pas entendu Déjazet la chanter de sa voix grésillante
et nasillarde ne peut imag-iner le charme qu'elle y mettait. C'était vraiment le comble de l'art !
Voilà pour le chansonnier. — Et l'homme? dirat-on. — « L'homme chez Déranger, répond Lamartine, était immensément au-dessus du poète (i). » Quel plus bel éloge ?
Sainte-Beuve aimait à répéter que pour bien juger quelqu'un, il était indispensable d'être renseigné sur la façon dont il se comportait avec les femmes et dans les affaires d'argent. Voyons comment Béranger se comportait sur ces deux points.
Nous savons déjà qu'il était d'un désintéressement absolu, qu'il refusa toute sa vie d'accepter quoi que ce soit du pouvoir et qu'il mourut, comme il avait vécu, dans une condition plutôt médiocre.
En i834,il faillit se brouiller avec Hortense Allart parce qu'elle s'était permis d'ouvrir à son insu une souscription publique afin de lui venir en aide :
« En vérité, ma chère Hortense, ce n'est pas de vous que je me serais attendu à avoir jamais pareil désagrément ! Sans comprendre les gens, on doit pouvoir les connaître. Or, vous deviez assez m'avoir vu de bizarreries pour vous figurer qu'il ne me conviendrait pas d'être ainsi mis à la merci du public ; qu'il y avait une portion de moi que je ne voulais pas livrer aux regards de tout le monde, et qu'on peut être chansonnier et avoir pourtant une certaine pudeur... Savez-vous qu'en province j'ai trouvé des
(i) Souvenirs et Portraits, t. II, p. 3oo.
nÉRANGER ET CHATEAUBHIAND 85
gens de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pour 5oo.ooo francs? Un demimillion, quelle aubaine pour un pauvre diable I Selon ces calculateurs et un peu selon moi, les notabilités se seraient empressées de concourir à cette bonne œuvre: ministres, pairs de France, préfets, etc. Que sais-je ? Des princes même seraient venus se réunir aux braves gens de la classe ouvrière pour m'enrichir à tout jamais. Eh! c'est justement cela qui m'a dû faire peur, plus peut-être que toutes les raisons que je vous ai données (i). »
Dans ses rapports avec les femmes il n'était guère plus compliqué.
Quoiqu'il ne fût pas beau, loin de là, il eut toujours beaucoup de succès auprès d'elles. Jeune, elles le recherchaient pour son esprit et ses talents; vieux, pour sa bonhomie, sa popularité, la sagesse de ses conseils. Mais en dehors de ses amours avec Lisette et de quelques passades avec des femmes plus ou moins faciles, il n'eut pas, à proprement parler, d'aventurer galantes. Il aimait la femm.e pour elle-même, pour ses qualités et ses charmants défauts, mais il s'en méfiait comme de la peste (2). Il écrivait une fois à Hortense Allart :
(i) Lettres choisies de Béranger à Hortense Allart. Voir à YAppendice .
(2) Quelques mots sur la Lisette. — Oui fut-elle au juste? Bien malin qui pourrait le dire, Béranger en ayant gardé le secret. Je crois qu'il a célébré sous ce nom les diverses amours de sa jeunesse, comme Lamarlii e a célébré les siennes sous le nom d'Elvire. Cependant, c'est
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« Vous avez bien cherché, coquette (car vous l'avez été avec moi et peut-être avec moi seul), à me faire tomber à vos genoux, mais j'ai si bien deviné
M"° Judith Frère, son amie d'enfance, qui a fini par incarner la Lisette aux yeux du public, comme iM™« Charles le personnage d'Elvire.
Thaïes Bernard, son biographe, raconte qu'elle était fille d'un maître d'armes et qu'elle naquit, en 1777, rue Montorgueil, dans un ancien hôtel qui portait alors l'enseigne du Roi d'Yvetot. C'est une double erreur : elle était fille d'un maître pâtissier et vint au monde rue Sainte-Marguerite, proche Saint-Germain-des-Prés, comme il appert de son acte de baptême, inédit jusqu'à présent :
Paroisse Saikt-Sulpice. — Le 10 du mois de septembre de l'année 1778 a été baptisée Françoise-Nicole-Judith, née d'hier, fille de Louis Frère, maître pâtissier, et de Magdeleine-Judith Bourgeois, son épouse, demeurant rue Sainte-Marguerite. Le parrain, Nicolas Bourgeois, de Paris, la marraine Françoise Joubert, épouse de Charles Frère, grand-père de l'enfant; le père présent et ont signé...
[Communiqué par Edmond Beaurepaire, conservateur adjoint de de la Bibl. Sainl-Fargeaa.)
El le Grenier, dira-t-on, le fameux grenier popularisé par la chanson? Il existe toujours; il est situé rue de Bondy et boulevard Saint-Martin, 78, et certainement mademoiselle Judith en fit l'ascension plus d'une fois; mais, en ce temps-là, ce n'était pas elle qui était Lisette, c'était plutôt cette folle de petite cousine, nommée Adélaïde Paron, qui, un jour de nivôse :8oi, donna un fils à Béranger. Elle était jolie, dit l'histoire, et dame!. . .
J'ai su depuis qui payait sa toilette.
Quand parut la chanson du Grenier, ce vers effaroucha plus d'une lectrice, et Béranger dut s'expliquer. J'ai sous les yeux la réponse qu'il fit à Hortense Allart — qui pourtant n'était pas bégueule. — Elle est datée d'un autre grenier, celui de la Force, 22 mars 1829 :
«Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous avait choquée dans le Grenier, je vous l'aurais dit. Ah ! ma chère amie, que nous entendons l'amour différemment I A vingt ans, j'étais à cet égard comme je suis aujourd'hui. "Vous avez donc une très mauvaise idée de cette pauvre Lisette? Elle était cependant si bonne fille! si folle! si jolie ! Je dois même dire si tendre ! Eh quoi! parce qu'elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe, vous vous fâchez contre elle. Vous n'en auriez pas eu le courage, si vous l'aviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien 1 D'ailleurs, elle n'eût pas mieux demandé de tenir de moi ce qu'elle était obligée d'acheter d'un autre. Mais comment faire? Moi j'étais si pauvre ! La plus
BÉRANliF.R ET CHATEAUBRIAND 87
que c'était pour voir comme je m'en relèverais que je n'ai fait que sourire de vos agaceries. Bien m'en a pris, ma foi! Comme vous vous seriez amusée à bouleverser ma pauvre tête! Quand on est sujet aux misi'raines, on évite avec grand soin les voitures qui cahotent leur monde, surtout quand il n'y a que des cahots à attendre. Les bonnes places n'auraient pas
petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade pendant huit jours, panade que je faisais moi-même, en entassant rime sur rime, et tout plein de l'espoir d'une gloire future.
« Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir, sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires! Oh! que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Employez bien ce qu'il vous en reste, ma chère amie. Aimez et laissez-vous aimer ; j'ai bien connu ce bonheur ; c'est le plus grand de la vie. Mais n'aimez pas avec votre tête; arrivée à mon âge, vous n'oseriez pas regarder en arrière, car vous ne seriez suivie que par les squelettes de vos illusions. Matérialisez un peu plus l'amour que vous ne l'avez fait jusqu'à présent. II me semble que cela est aussi nécessaire aux femmes qu'à nous, w
Après cela, qui pourrait en vouloir à Lisette ?... Mais l'autre, la dernière, la vraie, avait-elle été toujours sage? Hum ! hum 1... Il y a à Carnavalet un petit carnet d'elle qui la trahit sans en avoir l'air. Ce carnet est daté de 1822 par le calendrier sur lequel il s'ouvre. Or, sur un feuillet je lis cette respectueuse formule d'amour signée d'un nom qui ne courait pas les rues :
// love from ail niy heart, my siveet darling Judith, my dear sweet heart.
Lord Sidney Ramsay.
Admettons que cet .\nglais de marque ait précédé Béranger dans le cœur de Judith, le piquant de l'affaire, c'est que vingt ans plus tard, en 18A0, pendant que notre chansonnier vivait retiré à Tours, il s'en fallut d'un cheveu qu'il ne délaissât Judith pour une dame anglaise. Il avait alors soixante ans. Il eut peur et alla se cacher comme un voleur chez un ami, à Fontenay-sous-Bois. Quand il revint auprès de Lisette, il avait triomphé de l'amour et je ne serais pas surpris que, dans le pardon de Judith, ne se fût glissé le souvenir ;,. de lord Sidney Ramsay.
été pour moi, qui n'aurais servi qu'à compléter l'équipage, en singe ou en lapin. Oh ! je ne m'embarque pas ainsi... (i). »
On voit que Béranger ne se faisait aucune illusion sur les hommages que lui rendait le sexe aimable. Il est vrai qu'en aucune matière il ne s'en faisait accroire. Je serais même tenté de lui reprocher sa trop grande modestie, et, quand Sainte-Beuve le traitait de faux bonhomme, sans nous dire en quoi il l'était, j'ai idée que c'était précisément son excès d'humilité qui lui portait sur les nerfs. Le comble de la modestie ne consiste-t-il pas à dire assez de mal de soi pour en ôter l'envie aux autres ?
Le i3 mars 1842, il écrivait à Louise Colet :
« Appelez-moi Béranger tout court, comme le font tous mes amis et bien d'autres encore, même parmi les femmes, sans que cela tire à conséquence : j'ai soixante-quatre ans. Ce dont je vous prie aussi, c'est de ne plus m'admirer. Aimez-moi assez pour renoncer à cette petitesse. Vous avez tout ce qu'il faut pour prendre la mesure de vos contemporains, et surtout d'un homme comme moi, qui n'ai qu'un talent limité, du sens commun et peu de chose de plus (2). »
Le « sens commun » fut, en effet, la grande force de Béranger et ce qui, toute sa vie, le fît rechercher
(ij Lettres choisies de Brrarir/er à Hovleuse Allart.Voir à l'Appendice
(2; Quarante-cinq lettres de Béranger à Louise Colet.
des hommes les plus considérables (i). Quant au « peu de chose de plus » qu'il daignait se reconnaître, c'était peut-être un grain de génie. En tout cas, la sûreté de son jugement s'exerçait sur les sujets les plus divers et dans les situations les plus difficiles. On ferait un volume exquis avec les sentences et les aphorismes qui tombaient tout naturellement de ses lèvres d'épicurien. Il disait par exemple :
« On ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris ! — Le chef-d'œuvre de l'humanité, c'est un gouvernement. — On n'abolit pas la royauté, on l'use ! »
Formé à l'école de Ducis et d'Antoine Arnault, qu'il avait rencontrés chez madame Regnault de Saint-Jean d'Angély, belle-sœur de l'auteur de Germanicus, Déranger n'avait que médiocrement goûté les premiers essais de la littérature romantique, les premières Messéniennes, entre autres. Il trouvait que Casimir Delavigne faisait trop bien le vers , qu'il était « trop uniformément élégant » , que Waterloo et la Mort de Jeanne d'Arc n'étaient que « des déclamations de collège », enfin que Delavigne avait « le reflet grec, mais qu'il manquait du génie (2) ».
Cependant, à la différence de la société qu'il fréquentait alors, le Génie du christianisme l'avait rempli d'un saint enthousiasme. C'est au point que, sous son influence, il avait entrepris, vers i8o4,
(1) « J'ai plus de logique quil n'est, dit-on, donné à un poète d'en avoir », écrivait-il un jour à Hortense. {Lettres choisies. — Voir à {'Appendice.)
(2) Lettre à Napoléon Pej-rat. Cf. Béranger et Lamennais .
go HORTENSE ALLART DE MERITENS
c'est-à-dire plus de dix ans avant Lamartine, de composer un poème sur Glovis et de faire des Méditations (i).
La publication des poésies d'André Chénier et les leçons de versification qu'il avait reçues, peu avant de Henri de Latouche le rendirent plus sévère pour lui-même et plus maître aussi de son instrument. Car il ne faudrait pas croire qu'il arriva du premier coup à la maîtrise. Il avait, au contraire, le travail long et pénible : il raconte que, dans ses meilleures années, il ne fit jamais plus de quinze ou seize chansons (2).
Ce fut Henri de Latouche qui le mit en rapports avec les poètes du premier Cénacle, notamment avec madame Desbordes-Valmore (3), qui, elle aussi, avait été son élève — et même quelque chose de plus. — Mais Bérang-er ne se lia véritablement avec Hugo, Sainte-Beuve et Musset qu'en 1829, pendant qu'il
(i) Il raconte aussi dans sa Biographie qu'il fréquenta les églises aux heures de solitude et se livra à des lectures ascétiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, lorsqu'il chanta pour la première fois, chez M. de Jouy, le Dieu des bonnes gens, qui commence par ce vers : Il est un Dieu, devant lui je m'incline!
ce fut un soubresaut général, à peu près comme chez I\I™« d'Epinay, le jour où Jean-Jacques Rousseau, se levant au milieu des sarcasmes fort impies de d'Holbach et de Diderot, dit tout haut : a Eh bien, moi, Messieurs, je crois en Dieu! » (Legouvé, Soixante ans de Souvenirs, l. I, p. 216.)
(2) Cf. Ma Biographie, p. 396 (éd. in-32 contenant les Poésies posthumes, i858).
(3) Sur les relations de Latouche avec IM™= Desbordes-Valmore, Cf. notre Sainte-Beuve. — Béranger disait de Marceline qu'une sensibilité exquise distinguait ses productions et se révélait dans toutes ses paroles.
était enfermé à la Force (i). Encore g-arda-t-il visà-vis d'eux une sage indépendance et tout son franc parler. Nous avons une lettre fort précieuse de lui à Sainte-Beuve, à propos des Consolations. Il lui écrivait au mois de mars ou avril i83o :
«Mon cherDelorme, sachant que j'ai écrit à Hugo au sujet d'//i&r/2«/îi, peut-être, en recevant ma lettre, allez-vous croire que je me veux faire le thuriféraire de toute l'école romantique. Dieu m'en g-arde ! Et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remerciements pour les doux instants que votre nouveau volume m'a procurés. Il est tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s'est épuré d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je trouverais bien à guerroyer contre quelques mots, quelques phrases! mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vousmême qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C'est ce que je vais faire au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques (2). »
Vers le même temps, il écrivait à Musset, qui lui avait offert ses Contes d'Espagne et d'Italie :
(i) On sait que tout Paris défilait alors dans sa cellule et le comblait de cadeaux de toutes sortes. Je vois dans sa Correspondance que Musset-Pathay, le père d'Alfred, lui envoya son livre sur Jean- Jacques Rousseau ; Fontaney, les Etudes françaises et étrangères d'Emile Deschamps; Henri de Latouche, sa Fragoletta; Rouget de Lisle, ses Chants français.
(2) Correspondance de Bé ranger, t. I, p. 4oo.
« Vous avez de bien beaux chevaux dans votre écurie, mais vous ne savez pas les conduire... »
Et il ajoutait, en manière de consolation :
« Vous le saurez un jour. Par malheur, il arrive souvent que, quand on le sait, les chevaux sont morts (i). »
Comment se fâcher contre un homme dont la critique était si franche et si spirituelle (2) ? Hugo, qui pourtant avait l'épiderme extrêmement sensible, en riait tout le premier. Il est vrai que Béranger, sans lui ménager les vérités, y mettait plus de formes. ■Quand fut représenté le ■. Roi s'amuse, il lui écrivit sous le nom de Triboulet :
« Permettez à votre fou, Sire, de vous tirer respectueusement par le bord de votre manteau, et de vous dire tout bas ce que l'on n'ose pas vous dire tout haut. »
Suivaient quelques observations aussi fines que justes.
— « Je vois bien dans quel but Bérang-er m'a
(i) Soixante ans de Souvenirs, par Ernest Legouvé, t. I, p. 228.
(2) Alfred de Musset s'en fâcha si peu que, dans la Fêle du Roi, datée du 4 mai i83i, il a écrit :
« Béranger, qui se tait depuis longtemps, nous a montré dans un couplet immortel le triste fantôme de ce prince (Louis XI) jetant de regards mornes sur un soleil de printemps et une ronde de fillettes...» (Mélanges de littérature.) — Musset avait, d'ailleurs, une telle admition pour le chansonnier que, lorsqu'on lui demandait quel était le poète de son temps dont la France devait être le plus fière, il répondait : c'est Béranger.
BÉRANGEU ET CHATEAUBRIAND qS
écrit celfc lettre, dit Hug'o. Il la trouve certainement fort spirituelle, il ne veut pas qu'elle soit perdue, et il s'est dit : « Quand Victor Hugo mourra, tous ses papiers seront publiés,et ma lettre ira à la postérité. » M lis je tromperai ce petit calcul, je brûle la lettre. » A quoi Bérang-er répondit gaiement :
« Si jamais l'envie me prend d'adresser quelque chose à la postérité, ce n'est pas Victor Hugo que je prendrai pour facteur (i). »
Parlerai-je à présent des rapports de Déranger avec Lamartine? Tout en admirant son grand talent, le chansonnier avait contre la personne du poète des préventions plus ou moins justifiées dont il ne se défit qu'assez tard, sous l'empire des événements. Il faut dire que, sans le vouloir, Lamartine l'avait blessé dans son manifeste sur l'Avenir de la poésie. Bérang-er avait même été sur le point de lui répondre, mais, comme il l'écrivait à Sainte-Beuve, le 3 avril i834j il avait reculé devant la peur de retarder par une polémique inutile la transformation des idées de Lamartine, car, avec son flair habituel, il avait cru remarquer qu'il était en train de « se désaristûcratiser ».
Sur ces entrefaites Jocelyn parut. Ce poème remplit Bérang-er d'enthousiasme. Lui que les vers n'avaient jamais attendri, il pleura en le lisant. « Chose singuUère ! disait-il, c'est chez lui (Lamartine) l'absence d'imagination créatrice qui l'a conduit à ce
(i) Soixante ans de Souvenirs, par Ernest Lcgouvé, t. I, p. 225.
résultat, qu'il ne devine peut-être pas. Forcé de se traîner sur un fonds commun, il est resté vrai, au moins dans la plus grande partie de son œuvre. Depuis longtemps, dit-on, l'Allemagne, l'Angleterre ontcette poésie-là. Ce n'est pas par imitation qu'il l'a trouvée; il est trop dédaig^neux d'autrui pour cela. Vous sentez, mon ami, que je ne parle pas delà construction du roman, sous le rapport raisonnable. Il y a énormément à critiquer quant aux moyens. Quant à l'exécution, il faut convenir aussi qu'il y a dans ce poème une surabondance pleine de fatuité. Cela convenu, Jocelyn est, suivant moi, le plus beau monument de notre poésie actuelle. Il est surtout d'un heureux exemple : il fait entrer la poésie élevée dans le domaine du vrai. La narration en est très souvent parfaite, et je ne croyais pas Lamartine capable de narrer. Que notre ami Quinet lise Jocelyn. On ne sera jamais un grand poète français sans ce don précieux (i). »
Cependant, à cette époque, Déranger refusa encore de se rencontrer chez Lebrun avec Lamartine, « parce qu'il appartenait à un monde faux qui ne lui convenait pas et qu'il trouvait inutile de rechercher un homme éminent dont on ne croit pouvoir aimer que le talent (2) ».
Cette situation se prolong-ea jusqu'en 1842. On connaît le discours de Lamartine sur les chemins de fer. Ce fut ce discours admirable qui le mit en
(i) Lettre à Hippolyte Fortoul, du 6 avril i83G. (2) Lettre au même, du 6 mai i836.
BÉHANGEK ET CHATEAUBRIAND g5
contact avec Bérang-er, preuve qu'il voyait juste quand il disait au chansonnier, adversaire, comme tant d'autres, des voies ferrées, que a c'était plus qu'une industrie, que c'était un sens qui poussait à l'homme (i) ».
Le 2 1 mars de cette année, à la suite d'une visite que Béranger lui avait faite quelques jours auparavant, Lamartine le pria à dîner « avec eux seuls (2) ». Et de ce jour mémorable il n'eut pas d'ami plus dévoué. Béranger entra peu à peu dans ses vues politiques, qui consistaient à préparer « le terrain d'un g-ouvernement qui eût l'unité monarchique et la dilatation républicaine ». Les Girondins achevèrent de le conquérir, et voici en quels termes, le 2 m.ars 1 84-8, il appréciait le rôle de Lamartine à l'Hôtel-de-Ville :
« Lamartine a été admirable, et la France ne reconnaîtra jamais assez le service qu'il lui a rendu au mépris de ses jours. Je le répète souvent : Voilà le premier poète qui ait été propre aux grandes choses. Oui s'en serait douté, il y a quinze ans (3)?»
(i) Lettre de Lamartine à Béranger, du 6 mars 1842.
(3) Lettre du même au même, du i4 mars 1842.
(3) Lettre à 1\L le François. — Quand Lamartine tomba du pouvoir, Béranger fut révolté de l'ingratitude publique. Il écrivait, le 3 février i853, à M. Gilhard : « Le pauvre Lamartine, dont vous me parlez, est étendu depuis six jours dans son lit, malade de chagrin, me dit-il. Rien de plus affligeant que de voir un pareil homme dans cette triste situation. Gomment ne se trouve-t-il pas un riche capitaliste qui se fasse honneur de le tirer de là? Se séparer de ses propriétés a toujours été pour lui le parti devant lequel il a reculé; ce qui a accumulé les intérêts et accru par conséquent son embarras. » [Corresp. de Béranger, t. IV, p. 173.)
gC IIORTENSE ALLART DE MÉRITENS
Quelque temps avant, une grande dame demandait à Bérang-er quelques vers pour son album. Comme la page qu'on lui tendait contenait ce quatrain de Lamartine :
Dans ce cimetière de gloire Vous voulez ma cendre. A quoi bon ?
Pendant que j'inscris ma mémoire Le temps pulvérise mon nom.
il écrivit au-dessous :
Si le temps, pour montrer jusqu'où va son empire. Pulvérise, en effet, le beau nom que voilà. Qu'il daigne, «ur les vers que j'ose encore écrire, Jeter un peu de cette poudre-là (1) 1
Je pourrais multiplier les citations et les anecdotes, mais j'ai hâte de montrer Bérang-er dans ses relations avec le père même du romantisme,autrement dit avec Chateaubriand. C'est en i83o que ces deux hommes se lièrent ensemble, et comme, à mon avis, elle n'a rien fait de plus glorieux en ce monde, je SUIS heureux de dire tout de suite que c'est Hortense AUarl qui leur servit de trait d'union.
Lorsque Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Rome, en 1828, il avoue qu'il éprouva une secrète joie en pensante tous les souvenirs qu'il y avait lais-
(i) Vers publiés par M"'» Valentine de Lamartine dans les Poésies inédites de son oncJe.
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ses. Mais il faut croire que cette joie fut de courte durée, car, le 3 novembre 1828, — vingt-cinq ans jour par jour après la mort de M™^ de Beaumont (i), — il éc'rivait à M. Villemain :
(( Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de Rome, elle a suspendu en moi le mal de pays que j'ai fort. Ce mal n'est autre que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je voyais autrefois : mon débris n'est pas assez g-rand pour se consoler avec celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces décombre des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer le temps : je remonte dans le passé je vois ce que j'ai perdu et le bout de ce court avenir que j'ai devant moi : je compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes honneurs, accablé du sirocco ou bercé par la tramontane. Voilà toute ma vie, à un tombeau près, que je n'ai pas encore eu le courage de visiter (2). »
Cette tombe était celle qu'il avait fait élever à Pauline, dans l'église Saint-Louis-des-Français.
Et pourquoi ne l'avait-il pas encore visitée ? C'est peut-être qu'elle lui rappelait des engagements sacrés qu'il avait mal tenus.
(i) On sait qu'elle mourut à Rome dans les bras de Chateaubriand, le 3 novembre i8o3.
(3) Mémoires d' Outre-tombe,. éà. Biré, t. V, p. 6i.
g8 HORTENSE ALLART DE MÉRITENS
Quelques instants avant de mourir, Pauline de Beaumont lui ayant fait promettre de reprendre M™*^ de Chateaubriand, il l'avait reprise, mais dans des conditions telles que les apparences seules étaient satisfaites. Elle n'avait pas cessé d'être sa « veuve ». Ilavait beau maintenant être sexagénaire, l'âge même n'avait pu l'assagir, et, depuis i8o3, sa vie n'avait été qu'une succession d'intrigues et d'enchantements. Naguère encore, pendant qu'il était ministre des Affaires étrangères, en pleine guerre d'Espagne, alors qu'il paraissait absorbé par l'importance des événements, il adressait à une dame inconnue, queje crois avoir démasquée (i), les déclarations d'amour les plus folles qui soient jamais parties de sa tète, je n'ose dire de son cœur :
« Vendredi matin [12 septembre 1823].
« Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore,
(i) Quand je publiai, dansles Annales romantiques (n" d'août igo4), es lettres de Chateaubriand que je reproduis ici, tout le monde chercha la femme, et les plus avertis, voire celui qui m'avait coaimuniqué ces lettres, se perdirent en conjectures. Cependant longtemps après, une toute petite phrase de Sainte-Beuve éveilla mes soupçons et me mit sur la trace. Cette phrase disait : « Il y eut bien aussi pour motif à ce départ de M'"" Récamier, en 1828, une petite pointe de jalousie au sujet d'une fort jolie et très spirituelle dame, M"" de G**', qui était alors très fêtée au ministère des Affaires étrangères. » {Causeries du Lundi, t. XIV, p. 877.) Quelle était cette M"" de C*** ? Je fis une enquête très sérieuse et au bout de quelque temps j'acquis la conviction, pour ne pas dire la certitude, qu'il s'agissait de la femme d'un futur maréchal de France. — Lire dans les Annales romantiques de juillet-octobre 1907 l'histoire complète et très circonstanciée de cette liaison romanesque de Chateaubriand.
je l'aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d'Amélie; j'oublie tout depuis que tu m'as permis de tomber à tes pieds.
« Oui, viens au bord de la mer, où tu voudras, bien loin du monde. J'ai enfin saisi le rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'est toi que j'aiadorée longtemps sans te connaître. Tu sauras toute ma vie; tu verras ce qu'on ne saura qu'après moi (les Mémoires). J'en ferai dépositaire celui qui doit nous survivre. Prends ici tout ce que j'y mets pour toi.
« Demain, à deux heures, j'irai te les redemander (les Mémoires).
« Que le ciel ne m'ôte pas mon bonheur. A toi pour la vie.
« 5 octobre 1823.
« On t'a envoyé hier au soir la dépêche télégraphique qu'on est venu prendre chez moi. Tu sais tout; tu vois mon malheur. Je suis forcé de t'obéir et de rester ici pour cet immense événement. J'envoie Hyacinthe (i) te porter cette lettre. Ainsi, je perds cette nuit que j'aurais passée dans tes bras!... Ah! je puis t'écrire sans contrainte, te dire que je donnerais le monde pour une de tes caresses, pour te presser sur mon cœur palpitant, pour m'unir à toi par ces longs baisers qui me font respirer ta vie et te donnent la mienne... Tu m'aurais donné un fils; lu aurais été la mère de mon unique enfant. Au lieu
(i) Hyacinthe Pilorge, son secrétaire.
de cela, je suis à attendre un événement qui ne m'apporte aucun bonheur. Que m'importe le monde sans toi? Tu es venue me ravir jusqu'au plaisir du succès de cette guerre que j'avais seul déterminée et dont la g-loire me trouvait sensible.
« Aujourd'hui, tout a disparu à mes yeux, hors toi. C'est toi que je vois partout, que je cherche partout. Cette g-loire, qui tournerait la tête à tout autre, ne peut même me distraire un seul moment de mon amour .
« Mais reviens vite ; mais dis-moi que tu ne me puniras pas de mon malheur. Je vais devenir plus libre; j'irai partout te retrouver. Si tu m'aimes, ne viendras-tu pas à Fécamp, au bord de la mer, je ne sais où? Oh! oui, dédommage-moi; viens; pardonnemoi cette délivrance de ce malheureux roi d'Espagne. Je ne sais si tu pourras me lire. Je t'écris après avoir écrit à tous les rois et à tous les ministres de l'Europe.
« Ma main est fatiguée, mais mon cœur ne l'esl pas. Il t'aime avec toute l'ardeur, toute la passion de la jeunesse.
« Reçois un million de baisers sur tes mains, tes lèvres et tes cheveux. Du moins, ceux-ci, ils sont avec moi, et ils vont passer la nuit, pressés sur ma bouche et sur mon cœur.
« A toi. »
Dimanche 5 {!).
(i) La destinataire a écrit sur l'original de la lettre : « apportée à
Suivait CQ post-scriptum daté de minuit :
« Je rouvre ma lettre pour ajouter cette feuille. —
« Une seconde dépêche télégraphique, en date du 29 [sept.], annonce que les négociations sont rompues et que l'on va se battre le 3o. Sur cette seconde dépêche, j'allais, plein de joie, partir pour aller à toi, lorsque le roi m'a fait dire qu'il voulait me voir demain à midi. Crois-moi, il ne faut rien moins que ton ordre pour me retenir. La pensée de gâter une vie qui est à toi, à qui je dois de la gloire pour me faire aimer (i), peut seule m'empêcher de jeter tout là et de t'emmener au bout de la terre.
« Mais si un jour de patience arrange mieux notre avenir, tu me dédommageras, en arrivant, de mon sacrifice; alors peut-être auras-tu eu raison de m'arrêter. Mais que j'ai besoin de te voir! Que j'ai besoin de te presser dans mes bras, de voir que tu m'aimes encore! Rends-moi vite cette nuit que tu m'as promise, que tu me dois et pour laquelle je suis prêt à donner ma vie.
« Reçois un million de baisers, de caresses et de serments d'amour.
« J'ai reçu ta lettre de Montgermont. Elle était triste comme celle que je t'ai écrite ce même jour. »
Fontainebleau par Hyacinthe Pilorge et reçue lundy, 6 octobre, à quatre heures ». La même main a complété la date (5 octobre 1828) . (i) Sous la plume de Chateaubriand, cette phrase était devenue une sorte de cliché. On la trouve dans le passage des Mémoires d'outretombe, supprimé par lui et cité tout au long par Sainte-Beuve, qui a été l'objet, il y a cinq ou six ans, d'une dispute retentissante.
I04 HOKTENSE ALLART DE aîEUITENS
8 heures.
« Pars, bonheur, charme de ma vie, mais pour me retrouver, pour m'enivrer de ton amour, pour me rendre le plus glorieux et le plus heureux des hommes. Dans quelques jours, je serai à tes pieds; je te presserai sur mon cœur; tu seras seule et je pourrai te couvrir de mes baisers, respirer l'air que tu respires et vivre de ta vie. Tu as vu comme je l'ai aimée aujourd'hui. Tu verras comme je t'aimerai loin de la foule. Reçois toutes mes caresses et souviens-toi que tu es ma maîtresse (i) adorée.
« Je baise tes pieds et tes cheveux (2). »
Telles étaient les déclarations d'amour que Chateaubriand adressait, à cinquante-cinq ans, à
Ma'e de C***.
Or voici que, cinq ans plus tard, sans respect pour la noble et chère mémoire de Pauline, à deux pas de son monument funéraire, il allait tomber une fois de plus aux g-enoux d'une jeune femme de vingt-sept ans !
Hortense Allart était descendue à Rome dans le quartier délie Oiiatro Fontane, chez sa sœur Sophie, qui s'y était mariée à un négociant français appelé Gabriac.
(1) Fortement souligné par Chateaubriand.
(2) A la suite de « 8 heures », M°^ de G"* écrivit tout en haut de la lettre; « du soir, veudredy 24 octobre, veille de mon départ pour Dieppe. »
nÉRANGER ET GHATEAUBllIAND I05
Comme elle était nourrie de l'antiquité païenne, elle passait son temps à se promener parmi les ruines et ne songeait pas plus à Chateaubriand que s'il n'avait pas existé, lorsqu'elle reçut de Paris une lettre de M™^ Hamelin, lui recommandant de l'aller voir.
Mme Hamelin, qu'on avait surnommée « la jolie laide », était une petite créole de Saint-Doraino-ue, que son esprit endiablé, ses talents, la position et la fortune de son mari (i) avaient lancée dans la société sino-ulièrement mêlée du Directoire. Elle dansait à ravir, montait à cheval admirablement et possédait, au dire de Chateaubriand, les deux qualités qui caractérisent la France, la grandeur et la légèreté.
Il paraît que le général Bonaparte l'avait distinguée, à son retour d'Italie, et lui avait fait deux doigts de cour, mais finalement il lui avait préféré Joséphine, qui était plus mûre et avait beaucoup plus d'influence en haut lieu. Gela n'avait pas empêché d'ailleurs M""® Hamelin de rester liée avec Joséphine, M"'^ Tallien etH-""^ Récamier, dont elle devint, dit Sainte-Beuve, « une rivale à sa manière (2) ».
Où Chateaubriand l'avait-il connue? Peut-être chez M™" Regnault de Saint-Jean d'Angéîy, où il allait quelquefois (3), peut-être chez M™" Réca-
(i) M. Hamelin était banquier.
(2) Cf. les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 126.
(3) Non seulement, en effet, M"!» Regnault s était employée pour lui à sa rentrée en France, mais son mari faisait partie de l'Académie française. Il était même de la commission des Cinq qui, lors de l'élection de Chateaubriand, fut chargée d'entendre la lecture de son fameux discours.
mier. Toujours est-il qu'il apprécia très vite sa conversation, qui était la plus brillante et la plus gracieuse du monde, et qu'en 1828, pendant qu'il était ministre des Affaires étrangères, il entretenait, s'il faut en croire le Journal du maréchal de Castellane (i), une correspondance journalière avec elle. C'est au point qu'à un moment donné M™^ de G*** en devint jalouse à son tour et fit promettre à Chateaubriand de ne plus la recevoir (2). Mais celui-ci n'en continua pas moins de lui écrire « tous les matins sur les affaires publiques (3) », et la preuve qu'il était resté en rapports avec elle, c'est qu'en 1829, dès qu'elle eut appris l'arrivée d'Hortense à Rome, elle lui envoya une lettre de recommandation pour lui.
Hortense n'avait pas lu grand'chose de Chateaubriand. Avant d'affronter le reg-ard de l'aig-le, elle eut la curiosité bien naturelle de faire intellectuellement sa connaissance. Elle aurait pu prendre le Génie du christianisme, mais c'est si long- et elle était si pressée ! Elle prit Atala, par qui René était allé jadis au cœur de Pauline, et, sans le savoir, elle ressentit la même émotion qu'elle. (« Il joue du clavecin sur toutes mes fibres », disait M""^ de Beaumont.)
Le lendemain, elle se présentait à l'ambassade, et, le surlendemain (c'était le jour de Pâques) (4), Cha-
(1) T. II, p. 282.
(2) Note de M. Pailhès.
(3) Journal du maréchal de Castellane, t. II, p. 282. — Le duc Pasquier, le général Thiébault et plusieurs autres mémorialistes auraient-ils dit vrai en accusant M™e Hamelin d'avoir appartenu à la police ?
(4) En 1829, Pâques était le 19 avril.
BERANGtR. ET CHATEAUBRIAND
teaubriand lui rendait sa visite. Pour la vingtième fois de sa vie, il avait reçu le coup de foudre. A cela rien d'étonnant, du reste, car Hortense était vraiment très séduisante ! Regardez son médaillon par David d'Angers, qui est daté de i834- Le front est charmant, l'œil éveillé, la bouche souriante, la narine sensuelle, le menton quelque peu volontaire : ])ref, l'ensemble de la physionomie, en faisant songer à Delphine (i), avait quelque chose de Diane et d'Apollon, et je crois qu'elle en avait conscience, lorsqu'elle prit pour devise le mot : « Souveraine », qu'elle justifiait pleinement (2).
( I ) Je présume que la parenté d'Hortense avec Delphine Gay ne fut pas étrangère à l'accueil empressé que lui fit Chateaubriand. N'oublions pas, en effet, que l'illustre écrivain avait en quelque sorte donné le baptême de gloire à Delphine en la baisant au front des le berceau, et qu'après avoir guidé ses premiers pas dans la carrière littéraire il lui témoigna toujours beaucoup de sympathie. J'ouvre les Mémoires d' Outre-tombe et j'y lis, dans une lettre à M^i' Récamier, datée de Genève, g juin i83i : « Delphine mariée » (t. V, p. 435).
(2) « M°e Hortense Allart de Méritens, m^écrivait une de ses petitesfilles, avait été d'une beauté accomplie : blonde au regard vif et bleu, aux traits fins et réguliers dans un ovale allongé, d'un charme animé et indescriptible. Même âgée, elle paraissait entourée de lumière. Son teint avait été pur et délicat, son cou mince et ses épaules d'une ligne parfaite, tout l'ensemble de sa personne svelte et d'une harmonie incomparable. Elle était de taille moyenne, avec un très grand air, des manières élégantes, simples et riantes, des mouvements très prompts. Elle resta droite, simple et mince jusque dans l'extrême vieillesse. Ses mains fines et longues avaient été d'une remarquable beauté, avec des doigts si délicatement fuselés que, même dans son grand âge, elle se servait pour coudre d'un petit dé d'enfant. On avait admiré ses pieds étroits et petits, d'une forme merveilleuse, et son fils s'est toujours souvenu d'un jour de son enfance, pendant les émeutes de Belgique, où elle l'avait enlevé dans ses bras d'une chaise de poste arrêtée et entourée par des paysans. Ce geste rapide avait fait se dérouler jusqu'à terre la masse de ses cheveux, .. »
Quant à Chateaubriand, tout sexag-énaire qu'il était, son visag-e olympien et ses belles manières avaient gardé la séduction de la jeunesse :
« Toujours élégamment mis, d'un soin exquis dans sa personne, une fleur à la boutonnière, son âge s'oubliait. Il avait un sourire charmant, des dents éblouissantes, il était enjoué et semblait heureux. »
Ainsi parle Hortense, mais on pense bien que ce qui la flattait surtout dans les hommages qu'il lui rendait, c'était sa grande illustration : la gloire n'ajoute-t-elle pas à la beauté des dieux?
Elle fut donc conquise, elle aussi, et tel fut l'effet de cette conquête réciproque qu'en moins d'une semaine un chang-ement à vue s'opéra dans l'humeur et les idées de Chateaubriand (i). II avait demandé et obtenu un cong'é pour aller passer quelque temp s en France. Au moment de partir, il hésita. Il écrivait ù M. de Marcellus, le 29 avril 1829 :
« Si M"^^ de Chateaubriand veut aller à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été. Je regrette Rome (2). »
Mais « la Chatte » ne se souciait pas de laisser « le Chat » derrière elle : elle avait peur des petites
(1) Sur son intrigue avec Hortense, consulter Afa Jeunesse, par le comte d'Haussonville, et notamment le chapitre intitule l'Ambassade de Rome. M. d'Haussonville, que Chateaubriand avait emmené à Rome comme attaché d'ambassade, y raconte tout au long les visites que son clief faisait à « la jolie habitante de la rue délie Quatro Fontane », — ce qui achève d'authentiquer le récit des Enchantements.
(a) Mémoires d'Oatre-tombe, t. V, p. aao.
DERANGER ET CHATEAUBRIAND lOQ
souris, et puis elle était ambitieuse, et, étant donnée la situation peu solide du ministère, elle se disait que, s'ils étaient là-bas, avec un peu d'habileté, ils pourraient profiter des événements. Dans ces conditions, il était bien difficile à l'ambassadeur d'ajourner son congé. Il partit, mais après avoir décidé Hortense à faire aussi le voyage. Elle arriva, en effet, à Paris au commencement de juin (i), et, pour être plus près de Chateaubriand, elle s'installa rue d'Enfer, à deux pas de l'infirmerie Marie-Thérèse, où il avait élu domicile en quittant la Vallée-aux-Loups.
Naturellement, une des premières visites d'Hortense fut pour Déranger, qui était à la Force. Le chansonnier était un de ses plus vieux amis ; il l'avait connue tout enfant chez madame Piegnault et l'avait fait sauter souvent sur ses genoux. Plus tard, il avait été mis au courant de sa liaison avec le comte de Sampayo, et il ne lui avait pas caché, tant il lui portait d'intérêt, que cet amoureux ne lui plaisait qu'à moitié. Le 20 mai 1826, il lui écrivait encore à Florence, où elle venait d'être mère :
« Vous ne voulez plus élever d'enfants, ce sont des hommes qu'il vous faut. Je vous en souhaite.
(i) Chateaubriand y était arrivé le 29 mai.
HOUTEXSE ALLART DE MERITENS
Vous savez bien qu'à l'instant où l'on croit en avoir trouvé^ lorsqu'on est sur le point d'éteindre sa lanterne, le fantôme vous échappe; il faut chercher encore. Je ne veux pas dire que vous en soyez tout à fait là. Celui dont vous aviez commencé l'éducation ici vous reste ; je le crois, au moins. Mais est-ce bien un homme comme vous l'entendez? Moi, j'en doute, et je vous ai dit pourquoi. Rallumez votre lanterne, si vous l'aviez éteinte ; mais soyez moins difficile dans vos recherches, ne demandez pas tant de vertu, pas tant de g-loire. Contentez-vous de beaucoup d'amabilité, de beaucoup de bonté, de beaucoup d'attachement, et surtout de beaucoup de jeunesse. Vous êtes en droit d'exiger tout cela; d'ailleurs, le reste ne vaudrait pas la peine que vous prendriez à courir après (i). »
« Rallumez votre lanterne » ! S'il avait su que bientôt elle découvrirait Chateaubriand, il lui aurait certainement crié : Casse-cou !
Durant les trois années qu'elle avait passées en Italie, il n'avait cessé de lui donner de sages conseils, — qu'elle suivait on sait comme ; mais elle lui en savait beaucoup de gré tout de même et s'appliquait à le faire connaître, à le répandre au delà des monts, où elle aurait voulu l'atttirer.
Le 20 juillet i856, il lui écrivait :
« Que vous êtes bonne de travailler à me faire une
(i) Lettres choisies de Béranger à Hortense AUart. — Voira V Appendice.
réputation dans Florence ! Je ne doute pas que la bonne idée qu'on peut avoir de moi ne soit votre ouvrage. Les hommes de mérite qui vous encensent prennent pour vrai tout ce que vous leur dites, et finiront par me faire croire une espèce de génie. En vérité, je n'oserai jamais aller dans ce pays, moi, pauvre diable qui ne sais rien, qui n'ai pu même apprendre l'italien, la langue la plus facile ; moi, dont les vers tout français ne me semblent pouvoir être entendus qu'en France, je vous donnerais un furieux démenti aux yeux des gens qui maintenant ne jurent que par vous. Toutefois une chambre dans votre appartement aurait bien de l'attrait. Je finirais peut-être par croire à l'exécution de ce beau projet de mariage qui nous a tant amusés un soir. En y réfléchissant bien, je ne sais s'il n'y a pas de votre part un peu d'insolence à pensera me loger aussi près de vous. Vous me trouvez donc bien vieux? C'est me prendre au mot d'une façon un peu cruelle. Je ne vous en veux pourtant pas. Vous avez raison, oui, je suis bien vieux. Une lutte longue et fatigante contre le sort, la nécessité de réfléchir constamment, de premières dispositions profondément mélancoliques m'ont vieilli de bonne heure. Je sens encore vivement, mais ma raison se tient toujours au-dessus de mes émotions, pour les amortir, ou pour les faire tourner uniquement au profit de mon faible talent. Parfois cette manière d'être m'inspire du dégoût ; je voudrais m'en choisir une autre; mais les habitudes sont prises. Je me trouve gauche dans mes tentatives et
je ris de mes inutiles efforts. Le limaçon rentre dans sa coquille. Pourrez-vous le faire voyager? J'en doute, malgré les invitations que vous êtes chargée, ditesvous, de me transmettre, et les fêtes que vous me promettez en Italie. Si, en effet, les philosophes et poètes qui composent votre cour pensent quelque bien de moi, dites-leur que plus j'en suis surpris, plus j'y suis sensible. Leur suffrage ne me plairait pas parce qu'il viendrait de loin, mais parce qu'il viendrait d'une terre vers laquelle j'ai souvent tourné des regards d'amour et à laquelle j'ai toujours souhaité un meilleur destin. Elle a celui du Tasse : le génie et le malheur, la gloire et la captivité. A Florence, vous ne vous en apercevez peut-être pas beaucoup ; mais si vous allez à Rome avec d'autres idées que celles de M"^^ de Staël, si vous parcourez ses environs, c'est alors sans doute que le malheur de l'Italie vous déchirera le cœur. J'ai lu les récits de quelques voyageurs philanthropes, qui m'ont tellement frappé qu'il m'a paru étrange qu'à l'aspect de tant de misère on pût encore être sensible à toutes les merveilles des arts pompeusement étalées dans la capitale de la chrétienté. Mais que je suis maladroit de vous parler ainsi! Peut-être êtes-vous déjà dans l'ancienne capitale du monde. Là, votre mémoire passe en revue toute l'histoire du peuple-roi. Votre âme se marie à celles des Caton, des Brutus, même des César. Ce n'est pas le cas de vous dire quelle est mon opinion sur les fils de Homulus. Vous en seriez scandalisée : mais si vous la devinez, rappelez-vous
BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND Il3
que je n'ai jamais été au collèg-e et que, faute d'avoir appris le latin, je n'ai pas été fait Romain avant l'âge de raison. Vous excuserez alors mon peu de respect pour les oppresseurs du monde.
« En attendant le voyage d'Italie, j'habite Maisons avec Manuel, Tissot et Thiers. Mignet, qui est allé en province, doit venir se joindre à notre petite république. Nous avons eu foule dernièrement. C'était la fête du pays. J'ai vu là sir Francis Burdett, mais ne lui ai pas parlé, n'ayant point titre pour cela et étant presque aussi mal disposé d'ailleurs pour les Ang-lais que pour les Romains. Les démocrates de Londres me semblent furieusement aristocrates. Leur orgueil est insupportable et leur hypocrisie religieuse est la plus ridicule du monde.
« Vous me dites que vous travaillez, que votre ouvrage sera superbe, et que bien des gens seront surpris; tant mieux! Mais quand cette surprise aura-telle lieu? J'ai bien peur que les plaisirs de l'Italie et les occupations que vous avez laissées en France ne nuisent à la rapidité de l'exécution. Je suis pourtant pressé de connaître cet ouvrage mystérieux. Hâtezvous donc et envoyez-nous cela, que nous le fassions imprimer bien vite. Adieu, séductrice; allez de conquête en conquête, mais n'oubliez pas les anciennes. « Tout à vous de cœur.
« BÉRANGER (l). »
Maisons, ce 2o juillet 1826.
{i) Lettres choisies de Béranger. — Voir kV Appendice.
Il4 lîORTENSE ALLART DE MÉRITENS
L'ouvrag-e auquel travaillait Hortense était Jérôme,, qui parut en i83o, corrigé par Chateaubriand, et où elle a raconté, en la romançant un peu, son histoire avec Sampayo.
Cette lettre de Béranger, que j'ai citée tout entière, témoigne des sentiments qu'il avait pour elle. En allant le visiter à la Force, elle ne faisait donc que le payer de retour. Mais là ne se borna pas sa reconnaissance. A peine était-il sorti de prison qu'elle le miten rapports avec Chateaubriand. Voici dans quelles circonstances.
L'illustre écrivain était allé prendre les eaux à Cauterets (i). Soudain la nouvelle se répand que Charles X a chargé M. de Polignac de former un ministère. Cette provocation maladroite met Chateaubriand hors de lui. Il rentre précipitamment à Paris, demande une audience à M. de Polignac et lui jette sa démission au nez.
Les libéraux, cela va sans dire, le portent aux
(i) Se souvenir, à ce propos, de sa rencontre avec « rOccitanienne » et de la page qu'elle lui a inspirée :
« Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre, je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si honteux : inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision... Je me serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais loin de me dire ce que disait Montaigne : « L'amour me rendrait la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne... » Mon pauvre Michel, tu dis des choses charmantes, mais, à notre âge, vois-tu, l'amour ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à faire: c'est de nous mettre franchement de côté, » [Mémoires d'Outretombe, t. V, p. 238.)
Et pendant ce temps-là, il était l'amant en titre d'une jeune femme de vingt-sept ans! G sincérité! ô contradiction !
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nues. Il gagne du coup en popularité ce qu'il perd en argent. Et comme il a toujours fait plus de cas de l'une que de l'autre, il est content. Hortense aussi, quoiqu'elle regrette Rome. Tout aristocrate qu'elle soit, elle est avant tout libérale et elle déteste les cagots. Seule la Chatte fait la moue, car elle pense au pot-au-feu et à ses pauvres. Cependant elle reconnaît que le Chat ne pouvait décemment s'atteler au char embourbé de M. de Polignac. Tout est donc pour le mieux. Là-dessus, M. Thiers entre en scène. Sachant qu'Hortense a l'oreille de M. de Chateaubriand, il la prie de lui ménager un entretien avec son seig'neur et maître. Hortense agit et René accepte. On se voit, on cause, on échange des vues. Mignet se mêle à la conversation. Viennent les événements, Polignac trouvera à qui parler! Mais cela n'est pas suffisant. A présent qu'il a un pied dans le parti libéral de gauche, Chateaubriand brûle d'envie d'y mettre les deux. La popularité, voyez-vous, c'est comme le galon dont on ne saurait trop prendre. Or, pour le moment l'homme de France le plus populaire, celui qu'on choyait le plus dans l'opposition, c'était Déranger.
« Vous êtes, quand vous jugez à vous seul, le juge que je choisirais avant tout autre », lui écrivait Benjamin Constant, au mois de janvier 1819. Et il ajoutait : « Quant à la popularité, je l'aime, je la recherche, j'en jouis avec délices, mais je la dois aussi à la manière dont j'ai toujours dit toute ma pensée (i). » Chateaubriand aurait pu contresigner
(i) Cf. la Biographie de Béranger, p. 867.
1 1 6 HOnTENSE ALLART DE MÉRITEXS
ces paroles. Peut-être n'aurait-il pas, à cette date, pris Bérang-er pour juge, mais il avait déjà beaucoup d'admiration pour lui, et Hortense rapporte que, lorsqu'il l'emmenait dîner à V Arc-en-ciel [i), il lui chantait au dessert le Dieu des bonnes gens. Dès lors pourquoi, redevenu simple journaliste, n'aurait-il pas recherché l'amitié de Déranger? Hortense se chargea de sonder le terrain et de faire les premières démarches. On va voir qu'elle ne perdit point sa peine. Le 26 janvier i83o, Déranger lui écrivait :
« Je vous remercie de votre dernière lettre. Vous avez voulu faire quelque chose d'aimable, et vous avez prêté à une bouche éloquente ce que vous avez la bonté de penser de moi, au moins en partie. Comment avez-vous pu croire que je serais votre dupe? L'intention, au reste, est si aimable, et d'ailleurs j'ai si bien reconnu là votre façon de penser sur mon compte, que je ne puis que vous en savoir un gré infini.
(( J'ai eu beau être élevé à l'école de M. de Chateaubriand et lui avoir les plus grandes obligations littérairement parlant, j'ai fait de mon talent un usage si opposé à cette éducation qu'il n'est pas possible que le maître puisse en faire un grand cas. Il y a bien
(i) Je trouve le nom de ce restaurant dans une lettre inédite d'Hortense à Georçe Sand :
« C'est à r Arc-en-ciel que j'allais dîner avec M. de Chateaubriand, au retour de nos promenades. »
U Arc-en-ciel existe encore; il est situé à l'angle du boulevard de l'Hôpital et de la rue de Buffon.
BERANGER ET CHATEAUBRIAND I I f
par-ci par-là quelque trace de son influence, mais c'est trop peu pour obtenir une couronne. Pour lui, je ressemble un peu, sans doute, à ces hommes qui, après avoir hanté la bonne compagnie, sont conduits par la débauche à rire dans les cabarets. Ils n'y boivent que du vin à 6 sols, mais il leur faut encore une nappe sur la table. Il y a un peu de cette nappe dans mes chansons, mais elle ne doit pas paraître toujours bien blanche ni bien fine aux hommes du monde comme il faut; ce monde, vous le savez, n'a été et ne sera jamais le mien. Je n'aurais pas voulu le dire tant qu'il m'eût été impossible d'y être admis ; aujourd'hui je le dis sans gène, parce qu'on ne peut pas supposer qu'il entre dans ma pensée aucune amertume personnelle. Cela ne m'empêche pas de juger avec toute l'impartialité dont je suis susceptible les talents que l'aristocratie a vu éclore, et si je me suis plu à vous tourmenter quand vous vous livriez à la fougue de votre admiration pour l'auteur des Martyrs, vous ne devez pas oublier que, malgré mon scepticisme en fait de gloires contemporaines, je vous ai dit que, selon moi, c'était incontestablement le premier écrivain du siècle. C'est d'ailleurs une impression de jeunesse : vous savez combien peu celleslà s'effacent. Sans tout le respect que j'ai pour un si haut talent, croyez que le rôle politique de M. de Chateaubriand m'eût fourni matière à plus d'un trait caractéristique. C'est une délicatesse que les messieurs de ce parti sont loin d'avoir eue pour ceux du nôtre, qui ont aussi montré des talents et même des
Il8 HORTENSE ALLART DE MERITEES
vertus. Vous sentez qu'ici je ne veux pas parler de
moi (i). »
Cette lettre d'un accent si sincère ne pouvait manquer de toucher au bon endroit celui auquel elle était destinée. Seul le passage sur les cabarets aurait pu froisser le noble client de VA/'C-en-ciel, mais les grands seigneurs ont cette grâce d'état qu'ils 'peuvent fréquenter les mauvais lieux sans pour cela s'encanailler.
Trois semaines après, Déranger écrivait de nouveau à Hortense :
« Savez-vous que je commence à vous croire? Ne poussez pas trop loin les preuves, car j'en perdrais la tète de vanité. Quoi! l'humble chansonnier obtiendrait le suffrage de l'auteur des Martyrs! Chateaubriand saurait par cœur quelques-uns de mes refrains! Quelle gloire pour la chanson! N'allez pas penser que je veuille le dire à tout le monde. J'aurais trop peur de rencontrer des incrédules, ou, si je parvenais à convaincre les gens, de nuire à votre illustre ami. Et Dieu m'en garde, quoique sa politique ne soit nullement la mienne, à moi, homme des basses classes, qui regarde avec mépris tout ce qui est là-haut, parce que je porte un cœur français qui n'admet rien de ce qui ne sympathise pas avec la nation, telle que la Révolution Ta faite.
« En lui répondant bien du secret, quant à moi,
(i) Lettres choisies de Béranger. — Voir à V Appendice.
remerciez^ je vous prie, celui qui vous a chargé de me transmettre de si douces louanges. Vous prétendez que je prends les suffrages à la quantité et point à la qualité. Si, en effet, il pense de moi le bien que vous dites, il en doit juger autrement. Car, pour peu qu'il se soit donné la peine d'examiner quelques-unes de mes meilleures chansons, il doit voir le faire que j'y ai mis, et le long travail qu'elles ont dû exiger. Or, à ce signe, il verra bien que je ne travaille pour la multitude que lorsque la nature des sujets ou l'intérêt politique m'en font une loi. Il lui suffira de cet examen pour juger la reconnaissance que m'inspirent ces éloges... (i). »
Décidément, Déranger se faisait une fausse idée du caractère de Chateaubriand. Celui-ci craignait si peu de se compromettre en s'acoquinant avec lui qu'un beau matin il frappait à sa porte et que, par lui ou par Hortense, tout Paris l'apprit aussitôt (2).
Visite exclusivement politique ! s'écrièrent les journaux royalistes. — Exclusivement, non. La preuve en est que l'auteur du Génie du Christianisme avait offert au chansonnier de l'introduire à l'Académie française. On juge de la surprise de Béranger en recevant ce bouquet en pleine figure. Un
fi) Lettres choisies de Béranger. — Voir à V Appendice. (2) Chateaubriand écrivait à Béranger, le 27 avril i83o : « J'avais lu comme vous les articles des journaux ; loin de me trouver offensé que l'on croie que j'ai cherché le premier un homme de votre talent, je le tiens à ,£;rand honneur... » (Corresp. de Béranger, t. I, p. 406.)
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HORTENSE ALLAUT DE MEKITENS
moment, il se demanda si Chateaubriand ne se moquait pas de lui ; mais il fut bien obligé de convenir que cette admiration était sincère,, quand l'ex-ambassadeur l'eut prié de chanter le Juif errant^ sa chanson favorite. Le jour même, il écrivait à Hortense :
« M. de Chateaubriand sortde chez moi. En vérité, c'est plus que je ne mérite, dussiez-vous me trouver trop humble ! Je ne sais comment reconnaître tant de bonté. Char(^ez-vous un peu d'être mon interprète, car je suis si bête que je crains qu'il n'ait pas bien compris les sentiments qu'il m'a inspirés. Mais, en même temps, aidez-moi à le détourner de l'idée qu'il a de faire de moi un académicien. Rien que le mot, qui jusque-là ne m'avait produit aucun effet, me cause aujourd'hui une horrible frayeur. Non, je ne dois pas être de l'Académie, quoique M. de Chateaubriand en puisse dire.
« Je lui ai chanté le Juif errant^ il a voulu que je le lui répétasse. Il m'a paru en être très content. J'en suis bien aise, car j'aime cette chanson. »
Il ajoutait :
« Croiriez-vous que je n'ai pas osé lui parler de vous ? J'en avais bonne envie pourtant. L'occasion s'en offrait d'elle-même, lorsqu'il a cru devoir me remercier d'avoir dit à mon portier de le laisser monter.
« J'aurais dû au moins lui répondre que, si vous ne m'aviez pas prédit sa visite, je n'aurais osé croire qu'il me fit cet honneur. Je tenais d'autant plus à lui parler de vous que, seul, je pouvais lui dire peut-
être tout ce qu'on doit penser de bien de vous. Il est vrai que vous vous souciez peu de la sorte d'éloges que je vous aurais donnés ; d'autant que j'y aurais mêlé quelque correctif.
(( J'aurais bien voulu vous aller voir ce soir, mais je me rappelle que vous êtes presque dans mon quartier. D'ailleurs, j'ai encore de la fièvre de rhume. Je vous envoie donc la cinquième livraison de mes chansons, et vous souhaite bon voyage, si, en effet, vous partez lundi, comme vous me l'avez assuré. Vous reviendrez bientôt, je l'espère, et n'oublierez pas de me faire savoir votre retour.
« Adieu, portez-vous bien, vous et votre fils, et croyez à tout mon attachement.
« BÉRANGER
« Croyez-vous que ce soit retourner trop tôt rue d'Enfer, que d'y aller dans une dizaine de jours ? Je serais tenté d'y retourner plus tôt, tant je suis sous le charme, mais je crains d'être importun, et puis j'ai peur qu'on insiste encore sur l'Académie (i). »
A dater de cette visite, si grosse de conséquences, le sentiment de respect et d'estime que ces deux hommes nourrissaient l'un pour l'autre se changea
(i) Lettres choisies de Béranger. — Voir à V Appendice.
124 HORTENSE ALLAKT DE RIERITENS
insensiblement en une amitié qui dura autant qu'eux et dont j'enregistrerai tout à l'heure d'éclatants témoignages.
Chateaubriand a dit dans ses Al émo ires que « cette année fut la plus heureuse de sa vie ». Je le crois sans peine, puisqu'il y savoura, grâce à Hortense Allart et à M. de Polignac, les douceurs de l'amour et de la popularité.
Laissons, pour un moment, la politique et occupons-nous de la liaison de Chateaubriand avec Hortense.
Etant donnés l'âge de l'un et le tempérament de l'autre, cette liaison ne pouvait pas durer indéfiniment. Il en plaisantait le premier à Rome, en lisant sur les murs de l'escalier de son amie cette sentence bien faite pour l'effrayer à tous les points de vue : Pens' air Eternità ! Mais, quoique sachant par expérience que les amours terrestres sont essentiellement fragiles, il se faisait un peu plus d'illusions à cet égard depuis qu'il avait passe l'âge des passions. « Ah ! si j'avais encore cinquante ans !... » disait-il souvent à Hortense (i). Mais il en avait soixante: si ce n'était pas l'hiver, c'était du moins l'automne de la vie, quelque chose pour lui comme l'été de la Saint-Martin. Cependant il s'était attaché à cette jeune femme avec une ardeur qui l'étonna tout d'abord et qu'elle eut peine à satisfaire. Cette première ardeur apaisée, il n'en fut que plus tendre. Il
(i) Lettre inédite d'Horlcnse Allart à Sainte-Beuve.
BÉRA.NGER ET CHATEAUBRIAND 125
restait des heures entières assis uses pieds, le regard plonoé dans ses yeux, la couvrant de baisers et de caresses voluptueuses. Il l'appelait de tous les noms qu'il avait prodigués à toutes ses sylphides, « mon ange, ma vie, mon dernier amour». Il lui reprochait sa froideur, il lui disait qu'il mettrait la France, comme lui-même, à ses pieds, que sais-je? toutes les folies qu'il trouvait dans son imagination, quand il était amoureux.
Et puis, c'étaient, à certains jours, à certaines heures de la journée, des promenades solitaires en des quartiers éloignés, au Champ-de-Mars, par exemple, ou bien encore au Jardin des Plantes qu'on appelait alors le Jardin du Roi. J'ai là, sur ma table, deux ou trois petits billets d'elle où elle lui donne rendez-vous .chez elle, rue de l'Université.
— « A demain, deux heures, mon illustre ami, j'espère que vous pourrez me consacrer toute votre soirée. »
— « Je me ferai belle pour vous plaire, ô René! »
Il y avait, en ce temps-là, du côté du Ghamp-de- Mars, des espaces remplis de sable et de terre inculte que Chateaubriand comparait aux champs romains. C'était le but ordinaire de leurs promenades. Un peu plus loin, une vieille femme qui faisait paître sa vache leur vendait du lait. Mais, lorsque René était plus libre, ils allaient de préférence au Jardin des Plantes, à cause de la proximité du restaurant de
V Arc-en-ciel. Leur rendez-vous était surle pont d' Austerlitz. Ils faisaient quelques pas sur le pont et, après avoir erré comme des amoureux, dans les allées désertes du jardin du Roi, ils allaient dîner au restaurant, où ils avaient, au premier étage, une petite salle à eux qui s'ouvrait sur la campagne.
Je me reprocherais de ne pas citerici le texte même des Enchantements, car Hortense raconte d'une manière exquise, et l'on a impression qu'elle ne dit que la vérité :
«On nous servait vite etbien. Notre dîner était gai et très aimable ; Chateaubriand, heureux comme un enfant, doux et tendre. Il m'excitait à dîner, me reprochait de ne pas manger; il avait de l'appétit et tout l'amusait. Nous parlions des lettres, des événements; moi, je disais toujours beaucoup de folies. Nous parlions souvent de Rome etde l'Italie que nous regrettions; il disait que c'était une contrée, un peuple, une race supérieurs aux autres.
« Il revenait tendrement sur son âg'e, la mort, la fin de tout ici -bas, et ces joies imprudentes où il s'abandonnait. Je lui parlais de mes lectures. Je me rappelle lui avoir rapporté les idées de Creutzer sur les relig-ions et surcelle des Indes. Ce récit l'intéressait; il connaissait ces choses, parlait avec lumière sur les cultes, montrait sa philosophie, ses vues perçantes, cet esprit vaste et indépendant que rien ne pouvait borner. Je lui disais qu'il était savant, je m'amusais à le louer sous ce rapport qui n'était pas
celui où on le connaissait le mieux. Il riait, heureux de plaire.
« ... Il demandait du vin de Champagne pour animer, disait il, ma froideur : je lui chantais alors quelques chansons deBéranger: Mon âme, la Bonne vieille, le Dieu des bonnes gens, etc. Il les écoutait ravi, et cette belle poésie et cette voix de sa maîtresse l'attendrissaient. Touché, exalté, il revenait sur luimême, disait qu'il eût aimé d'être poète. Il revenait sur la chanson que j'avais chantée, me la faisait chanter encore, en relevait quelques beaux vers, quelque belle expression.
« ... Plaisirs de mon jeune àg-e.
Que cl'uu coup d'aile a fustigés le temps ! »
« Il répétait : que d'un coup d'aile a fustigés le temps. Dans la chanson de l'Ame, il admirait toutj comme dans celle du Dieu des bonnes gens. Ces chansons le sortaient de lui-même, éveillaient son génie, le jetaient dans un état exalté, triste et doux. Je les vis toujours produire sur lui cet effet puissant.
« Dans cet état, il était plus amoureux, plus vif ; il me disait que je lui donnais les plaisirs les plus charmants, m'appelait séductrice, etc., et, dans cet endroit solitaire, il faisait ce qu'il voulait. Enfin, il donnait, à mon grand regret, le signal du départ ; nous partions ensemble, en voiture; nous atteignions, dans des tendresses sans fin, la place Maubert, où nous nous séparions. Je l'aimais, certes, et parfaitement. J'en étais amoureuse, doucement, heureu-
128 UORTENSE ALLART DE MLRITENS
sèment, sans crainte, sans trouble, et c'était lui qui modérait mon cœur (i). »
Voilà le récit de Prudence qui scandalisa si fort Barbey d'Aurevilly et Armand de Ponlmartin. Gageons que, s'il avait été signé d'une duchesse, il aurait passé comme une lettre à la poste. Sainte-Beuve, après l'avoir Ju et publié, s'indignait de ce que Chateaubriand n'eût pas même nommé Prudence en ses Mémoires :
« C'est à mes yeux un de ses crimes, c'est aussi l'un de ses châtiments, puisque cela le juge, et par un côté des plus faibles de sonéminenle nature. Il avait du fat en lui, dès qu'il se voyait des témoins; il posait vite, et, dans vos loyales simplicités, vous n'étiez pas de celles que l'on faisait posera côté de soi... Vous êtes bonne enfant, et ne lui en voulez pas. Rendez à sa mémoire le service de publierun jour etsans l'altérer, sans le masquer de faux noms (ce qui déroute et désintéresse le lecteur), le chapitre que vous me faites lire en ce moment : au milieu de vos admirations et de vos tendresses fidèles, vous lui infligerez cependant, sans le vouloir, une mauvaise note, la seule que vous ne puissiez pas lui épargner, — d'avoir consenti à paraître ingrat pour un pareil lien, si léger, si vrai pourtant, si conforme à sa nature, et de n'en avoir nulle part consacré, ne fût-ce que par un mot, le sincère souvenir (2). »
(i) Les Enchanlemenis, pp. i64-i66.
(a) « C'est vous, Hortense, lui écrivait-il encore en 1847, qui aurez
DERANGER ET CHATEAUBRIAND 120
Sainte-Beuve doit être content : c'est fait.
Cependant Chateaubriand se lassa vite de ces escapades hors de saison, car avec lui le plaisir ne durait guère, et il était alors sollicité de tant de côtés par les événements! Un jour, pour se distraire d'Hortense, il lui conseilla d'aller faire un petit voyage en Angleterre. Elle le prit au mot; mais quand elle revint, le charme était rompu, elle avait trouvé une nouvelle chaussure à son pied. Sur le moment, René se fâcha, c'était peut-être la première fois qu'une femme aimée lui était infidèle. Il en fut d'abord très humilié et très chagrin; mais, à la réflexion, il se rendit compte que cette jeune muse ne pouvait décemment a embarquer sa vie », comme il disait, « sur un vieux vaisseau naufragé », et il lui pardonna sa trahison. Bien plus, après l'avoir boudée pendant quelque temps, il consentit à la recevoir, à dîner de nouveau avec elle, en tête à tête, avant de
donné à M. de Chateaubriand ses dernières joies, ses derniers ressouvenirs de René, car M™» Récamier le prend avec lui sur un ton plus bas ; ce n'est plus notre Chateaubriand, elle en a fait un autre ; mais pour vous il se retrouve des restes de souffle et des bruits lointains de Germanie et de Gaule sauvage. Gardez bien ses derniers petits billets; ce seront des choses vraies de la part d'un génie illustre, mais qui a eu trop peu de ces éclairs de vérité. Vous lui ferez honneur un jour de ces gages imprévus. Sa mémoire aura fort à faire, car il est comme ceux qui ont trop longtemps vécu. » ^Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, pp. 4Ô2 et 897.)
Chateaubriand a pourtant rendu hommage au talent d'Hortense vers la fin de ses Mémoires :
« La nouvelle école a jeté ses pensées dans un autre moule : M'^* Tastu marche au milieu du chœur moderne des femmes poètes, en prose ou en vers, les Allart, les Waldor. les Valmore, les Ségalas, les Revoil, les Mercœur, etc., etc. » (t. YI, p. 4o5).
l3o HORTENSE ALLART DE MÉRITENS
s'expatrier en Suisse, et il s'é(ablit entre eux un commerce de lettres, coupé de visites, qui dura jusqu'à la mort de René.
Voici quelques extraits de leur correspondance. Hortense a publié dans ses Enchantements une partie des lettres de Chateaubriand, mais tronquées et sans le moindre souci de l'ordre chronologique. On en trouvera plusieurs ici dans leur texte intég-ral.
Paris, mal 1831.
« Je pars demain à la première heure. Oh ! merci encore une fois de la bonne soirée que j'ai passée avec vous mardi. Je ne suis point ce que vous croyez ni ce que vous dites ; vous pouvez m'enchaîner, me retenir à toujours. Je pars presque heureux de je ne sais quel charme qui s'attache à votre singulier génie, et de je ne sais quel espoir que vous m'avez laissé. Oui, nous nous reverrons et nous n'aurons plus peur l'un de l'autre (r). N'avez-vous pas accepté les deux années qui sont tombées sur ma tête et qui vous ont embellie ? Ah ! jeunesse de mon cœur, est-ce un songe que ce jour ? Non, c'est une réalité qui m'a rendu, par votre repentir, le plus heureux des hommes. Je vous reconnais pour la muse de Rome et la dame d'Etampes (2). Souvenez-
(i) Elle lui avait demandé sa parole de chevalier de Saint-Louis que, lorsqu'il la reverrait, il n'essaierait pas d'attenter à sa vertu, et, bien que cet engagement rendît « la partie inégale », il avait promis.
(a) Quand il était allé prendre les eaux de Cauterets, il lui avait donné rendez-vous à Étampes. Voir les Enchantements, p. i56.
DÉRANGER ET CUATEAUBRIAND l3l
VOUS. Ne détruisez plus cette chimère, si c'est une chimère. Nous travaillerons. Je veux aimer votre talent comme votre personne. Vous serez ma dernière muse, mon dernier enchantement, mon dernier rayon de soleil. Donc point d'adieu. Je mets mon âme à vos pieds. »
« Nogent,mai 1831.
« Je viens de sortir de Paris par ce boulevard que je n'avais pas revu et que j'aurais voulu ne plus jamais revoir. Si vous saviez combien je suis triste ! Vous souvient-il que je vous écrivis du haut des montagnes, et que ma lettre alla vous chercher sur votre passage ? Je vous écris encore sur les chemins du monde; toujours errant, toujours vous me retrouverez. Si je puis quelque chose pour votre bonheur ; si vous voulez me reprendre pour rendre à vos sentiments leur vraie nature, et à votre talent son lang-ag-e ; si vous me mettez à part des autres hommes, et me placez hors la loi vulgaire, vous m'annoncerez votre visite comme une fée : les tempêtes, les neig^es, la sohtude, l'inconnu des Alpes iront bien à vos mystères et à votre magie. Ma vie n'est qu'un accident ; je sens que je ne devais pas naître : acceptez de cet accident la passion, la rapidité et le malheur. Surtout répondez-moi. Ecrivez-moi de ces lettres qui réchauffent, comme vous m'en avez tant écrit, aux premiers temps de notre amour. Que je me sente encore aimé, j'en ai si grand besoin ! Je vous donnerai plus
l32 HORTENSE ALLART DE MÉRITENS
dans un jour qu'un autre dans de longues années. A bientôt, je baise vos pieds et vos mains. »
« Paris, 1er décembre 1831.
« Depuis le jour où je vous ai écrit, j'ai pensé mourir d'une fièvre de nerfs, occasionnée par l'excès du travail, aujourd'hui je suis sorti pour la première fois par ordre du médecin ; mon travail est achevé et envoyé d'aujourd'hui même à la presse (i). Je n'attaque personne individuellement, j'ai même supprimé de mon propre mouvement des choses qu'on aurait pu prendre pour un acte indirect. Il restera pourtant des choses dures, mais générales, et dans le combat je ne puis les éviter. Je ne sais ce qui arrivera, je suis parmi les vaincus et un ennemi franc et découvert ; il serait peu généreux de me battre à terre, d'arrêter mon ouvrage. Au surplus, comme ils voudront. J'espère pouvoir me traîner un peu pendant cinq ou six jours ; après cela, si vous voulez me voir, vous le direz ; je n'ai pas encore lu votre Indienne (2). J'en meurs d'envie. — Je ne sai? si vous pourrez me lire. La main me tremble, j'ai la fièvre. Au revoir, et à i bientôt, j'espère; ne me faites pas trop attendre. »
Voilà le ton général des lettres de l'enchanteur. Quant à celles d'Hortense à Chateaubriand, nous
(1) Il s'agissait de sa brochure sur le bannissement de la famille royale, dont il est parlé plus loin.
(2) Nouvelle d'Hortense, pour laquelle il lui avait donné des conseils.
DÉRANGER ET CHATEAUBRIAND l33
n'eu possédons qu'une seule, tirée des papiers du grand écrivain, — car je ne compte pas comme telles les trois ou quatre petits billets de rendez-vous dont j"ai fait état plus haut. — Cette lettre est de 1842; elle prouve qu'à cette époque les relations d'Hortenseavec Chateaubriand étaient toujours aussi tendres. Du reste sa correspondance avec Sainte- Beuve suffirait à le prouver. J'y puiserai tout à l'heure à pleines mains. Voyons d'abord la lettre :
« Herblay, 8 août [1842].
(( On a dit à Paris qu'il vous est arrivé un accident sans dang-er ni suite, à Néris. Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles. N'écrivez pas vous-même, puisque vous me dites que cela vous gêne. Vous dictez très bien, dictez donc. Vous m'aviez promis de m'écrire ; mais il faut toujours aller chercher les grands hommes.
« Hé bien! ma Régence (i), y avez-vous pensé? Mon Espartero, le voilà. Je ne la cède qu'à vous. Mais vous n'en voudrez pas. Soyez son maître ; enseignez-lui comment il pourrait s'emparer de la Régence et de tout, délivrer l'Italie, soulever l'univers, gagner à jamais la cause de la liberté. Jamais homme ne vit le sort lui préparer un si beau rôle, s'il veut le saisir. C'est moi qui l'ai jadis envoyé à vos pieds. Il y reviendrait dans sa gloire. Ceci serait très amu-
( 1 ) Cette lettre se rapporte aux événements qui suivirent la mort tragique du duc d'Orléans (i3 juillet 1842).
sant. En êtes-vous inquiété ? Et votre profond dédain confond-il hommes, femmes, régents, régentes?
« Je voudrais bien soigner votre santé aux eaux. Êtes-vous content? Vous portez-vous mieux? Si Dieu nous rendait à tous deux la jeunesse, voudriezvous disputer la Régence à Thiers ou m'entraîner en Italie ?
« Il y a ici, dans la Seine, une île assez grande, abandonnée à la nature, couverte de hautes herbes, d'arbres en liberté et d'animaux sauvages. C'est là que je vais penser à vous : on y entend le bruit des colibris, le frémiss ment des saules, les doux murmures de vos déserts d'Amérique : il y a une odeur de plantes marines, et les mauves bleues dont vous orniez le front d'Atala.
J'y dis vos vers :
Que de ces prés l'émail plaît à mon cœur (1) !
« Quand revenez-vous ? Faites-moi écrire un mot. Je vous suis fidèle à outrance dans ma solitude.
« Adieu ! vive le Régent ! vive l'Italie ! vive la liberté ! vive Chateaubriand ! vive l'Europe ! vive la grande Régence universelle (2) ! w
Dépouillons, à présent, les lettres d'Hortense à Sainte-Beuve où il est parlé de René :
« 16 mars 1842 [d'Herblay].
(( J'ai reçu ce matin le billet le plus adorable de
(i) L'Amour à la Campagne.
(2) Lettre inédite, communiquée par M. Faillies.
BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND l35
M. de Chateaubriand, et je me plais à vous unir quand vous avez tant de rapports; il n'a pas lu encore, car il ne m'en parle pas ! On ne voudrait jamais avouer nos faiblesses catholiques, mais, à part le xviii^ siècle, que vous êtes des gens admirables I »
« 15 février J843.
« J'irai à Paris vendredi prochain 17. Je vous attendrai de 3 à 6 heures, rue Saint-Nicaise. Apportezmoi des nouvelles de M. de Chateaubriand. Il est malade, au lit, et dicte ses lettres. Est-ce sérieux ? il ne m'en dit rien, mais tout est sérieux à son âge. Vous seul, vous serez un jour tout ce qui me restera de la race et du génie de René, n
« Suivez-vous le régime que je vous ai indiqué, allez-vous suivant les quais jusqu'au Champ-de- Mars, promenade que j'ai faite souvent avec René 1 Le voyez-vous chez M""^ Récamier? Il dit qu'il est toujours souffrant. »
«28 mal 1843 [de Montauban].
« J'ai eu une lettre de René, mais pas encore de la Reine (i), à laquelle j'ai écrit une lettre assez mélancolique. »
(i) Elle appelait ainsi George Sand, depuis que Béranger l'avait surnommée « la Reine de notre nouvelle génération littéraire ». (Lettre à Napoléon Peyrat, du 20 novembre i834.)
UORTENSK ALLART DE MERITENS
« 2 mars 1844 [d'HerblayJ.
« Ayez la bonté de faire porter ce billet chez M. de Chateaubriand. »
« Dites-moi si vous voyez René ; il m'écrit bien tristement, et son état me touche et m'afflige. »
« 2 novembre 1845.
« Si on est sévère pour René, il n'aura que l'inconvénient de la mode qu'il a trop cherchée, mais qui lui reviendra, car tout tourne en ce monde, et les écrivains de cette trempe ont leur temps comme les couleurs. Toute sa vie est expliquée par le mot de Platon, léger, ailé et sacré ; c'est ce qu'il a été, ce que vous êtes tous, poètes, ce qui vous fait pardonner un vol parfois capricieux, le départ, le retour sur un fond saint et adorable. »
« 12 novembre 1845, lundi soir.
« Je reprends. Je vous ai quitté pour mes hommes d'État, mais j'étais triste^et rêveuse et sombre comme l'automne, de sorte que je vous ai fait ce soir une infidélité. J'ai été chercher l'automne et la tendresse et la tempête où je savais la trouver ; j'ai pris ces 6^ et 7« livres des Martyrs où sont les images, les horizons, les passions des Gaules et de la Germanie, et
certes, quand vous traitez Chateaubriand si sévèrerement, et je dirai si durement pour son âge, vous oubliez des beautés qui, dans leur genre, n'ont rien d'ég'al dans notre langue. C'est le sentiment de la nature bien autrement que ne l'a eu Rousseau, avec une impression de l'infini, avec quelque chose de fier et de sublime qui laisse loin le rustique amant de Julie. Mais tout cela et des souvenirs très vifs (car autrefois, en lui lisant tout haut ces beaux passages, je l'ai fait fondre en pleurs) ne m'ont pas fait verser de larmes, et je n'ai pu en répandre enfin, et beaucoup, que quand Socrate passe sa main dans les cheveux de Phédon et lui dit : « Demain, ôPhédonf tu feras couper ces beaux cheveux 1 » Hé bien, monsieur, quand je vous appelais René, Pitt et Platon, je ne disais qu'une même chose, qu'un même nom ; voici ce que j'ai vu ce soir en lisant la mort de Socrate. Laissez-moi donc rappeler le poète en vous, car le poète est sacré. Le sacré et le saint, voilà ce qu'il faut sauver. »
« 4 janvier 1846.
«Déranger m'écrit: « Votre poète est mort, sa cage est muette. » Il dit qu'il n'en est pas ainsi de Chateaubriand, qui vient d'ajouter quelques pages à ses Mémoires. Il se plaint de vous qui abandonnez sa vieillesse. Allez donc le voir, il est malade et ennuyé. »
l38 HORTENSE ALLART DE MÉRITENS
<( J'ai consacré ce dimanche à René dont j'ai reçu l'autre jour une vive et charmante lettre. »
(( Est-il vrai que madame de Chateaubriand est morte ? Vous me la représentiez comme un tyran, il y a un mois (i) ; ce tyran était-t-il si malade? Estelle morte subitement? Comment René prend-il la mort de Céluta? A-t-il pu aller à l'enterrement? En est-il étonné, frappé? Cette mort si près est bien désagréable. Enfin il est libre, et, tel que je le connais, il peut encore oublier son âg'e autant qu'on l'oublie à vingt ans, au moins pour les idées et les enchantements. Dites-moi tout ce que vous savez. Vous ne demandez qu'à me parler de ces gens-là... Répondez-moi vite sur René. Quand vous voulez Tattaquer par-ci, par-là, aous me faites rire. Qui doit avoir des reproches, de lui, âgé et d'un autre bord, ou de vous autres, son école, jeunes et de ce
(i) Sainte-Beuve écrivait alors à Hortense :
« Un mort bien illustre, et qui mérite de s'appeler mort, en effet, puisqu'il ne vit plus de la seule vie qu'il avait rêvée. Chateaubriand est bien malheureux ; il ne peut plus sortir de sa chambre. M""» Récamier l'y va voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards de M">« de Chateaubriand, qui se venge ainsi de cinquante années de délaissement. Elle a le dernier mot sur le sublime volage et sur tant de beautés qui l'ont tour à tour ravi. Cette femme est spirituelle, dévote et ironique ; moyennant toutes ses vertus, elle se passe tous ses défauts. Ah! que vous valez mieux, vous autres !... » {Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 397.)
BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND I Sf)
siècle, qui vous êtes rejetës aux vieilleries et qui commencez des romans, en disant : J' avais fait une bonne première communion ? Ce n'est pas ainsi que commencent Zadicj et llngénu. On peut aimer un homme sans prendre ses opinions, mais on ne peut les blâmer quand on est de son école. 0 Amaury, prêtre et repentant (r) ! »
« 16 mai 4847.
« Je n'ai pas été voir René; il m'écrit qu'il ne se mariera plus, mais il va, je crois, à Passy (2) avec sa belle (3). »
Arrêtons là nos citations. Cette dernière phrase surtout vaut la peine qu'on la commente. Si tout ce qui précède justifie les Enchantements d'Hortense et témoigne de la g-ratitude qu'elle avait g^ardée à Chateaubriand, le mot relatif à son mariage dénote
(i) A propos de la mort de M"" de Chateaubriand, Hortense écrit dans ses Enchantements (p. 819) : h En février 1847, j'apprends la mort de M">« de Chateaubriand. Je vais à Paris, j'écris, le lendemain on m'avertit qu'une personne qui ne peut monter (il marchait mal) m'attend en voiture. Je mets un chapeau, je descends, je trouve M. de Chateaubriand qui me demande si je veux faire une promenade avec lui. Je monte dans sa voiture. Il est aimable et tendre. Quand la voiture commence à marcher, il se tourne tout entier de mon côté pourme regarder. Il était enveloppé dans un élégant manteau. Il me dit qu'il s'ennuie. Nous parlons de Rome. Je l'ai vu plusieurs fois chez lui et en nous promenant. Il m'a charmée et touchée. Il ne peut marcher, il est mélancolique, il a ses anciennes grâces, cette distinction, cette élévation qui en font un homme si attrayant. L'âge, au lieu de changer la beauté de son visage, la rend plus remarquable. »
(2) « A Passy », c'était chez Déranger.
(3) « Sa belle », c'était M"« Récamier. — Tous ces fragments sont tirés de la Correspondance inédite d'Hortense Allart avec Sainte- Beuve .
l40 HORTENSE ALLART DE MÉRITENS
assez qu'il portait lég'èrement le deuil de sa femme. A vrai dire, on s'en doutait déjà ; cependant il n'est pas mauvais que ce doute devienne une certitude. Il a écrit dans ses Mémoires que madame de Chateaubriand avait contribué à rendre sa vie plus digne. Entendez qu'elle avait couvert ses dérèg'lements. Néanmoins, s'il avait eu à choisir entre la dignité et l'éclat, je ne crois pas qu'il eût hésité. Il savait effectivement beaucoup plus de gré à madame Récamier de l'éclat qu'elle avait répandu sur sa vie qu'à sa femme de la dignité qu'elle y avait mise. La preuve en est qu'après avoir écrit « qu'il ne se marierait plus », il offrit d'épouser madame Récamier en secondes noces. Mais Juliette eut le bon esprit et le bon goût de refuser. Quels avantages lui aurait rapportés ce mariage in extremis ? Aurait-elle changé de rôle et de figure aux yeux de l'histoire ? Non; dès lors il était plus décent et plus naturel qu'elle demeurât jusqu'au bout madame Récamier. Le nom de Chateaubriand, se substituant au sien si tard, n'aurait rien ajouté à sa gloire.
Revenons à Déranger. Chateaubriand écrit parfois l'histoire d'une manière qui n'est pas tout à fait conforme à la vérité : non qu'il la trahisse, il ne va pas jusque-là, mais il n'en dit qu'une partie, quand il y est intéressé, à seule fin de garder le beau rôle.
RÉRANGER KT CHATEAUBRIAND l4l
Parlant des événements de i83o, qui mirent fin à sa carrière politique, il fait cette déclaration dans ses Mémoires d' Outre-tombe.
« Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu'on appelait mon parti. Un vieux chevalier de Saint- Louis, qui m'est inconnu, m'écrivait, du fond de sa tourelle : « Réjouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu. » Très bien, mon brave gentilhomme, vous êtes poète aussi.
« A la fin d'un dîner au Café de Paris, dîner que je donnais à MM. Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Bérang'er nous chanta l'admirable chanson imprimée :
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins ?
« On y remarquait cette strophe sur les Bourbons :
Et tu voudrais t'attacher à leur chute ! Connais donc mieux leur folie vanité :
Au rang- des maux qu'au ciel même elle impute. Leur cœur ingrat met ta fidélité.
« A cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de la Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur la proposition Briqueville (i). »
Tout cela, à un mot près que j'ai soulig"né, est rigoureusement exact; mais, si le ton fait la chanson,
(i) Mémoires d' Outre-tombe, t. I, p. 449-
l42 HORTENSE ALLART DE MÉRITENS
les circonstances où celle-là fut composée lui donnent toute sa valeur. Je vais les raconter, puisque Chateaubriand a jugé à propos de les taire.
Lorsqu'au mois d'avril i83o, il allait offrir à Béranger un fauteuil académique, il avait sa pensée de derrière la tête : il rêvait d'être chanté par le chansonnier. Il lui écrivait :
« Je suis aussi vieux que votre admirable Juif errant; malheureusement, je ne puis plus courir comme lui et je ne serai pas chanté par vous (i). »
Trois mois après, au lendemain des barricades, il disait encore : « Que de belles chansons à faire 1 » Mais Bérang-er, qui le voyait venir, feignait de ne pas comprendre. Il écrivait, le 20 août i83o, à Hortense Allart :
(( Mon rôle est fini ; pour faire de la politique en couplets, il me faut, à moi, des persécutions à craindre, de l'oppression à subir. Je ne suis pas né pour être du parti vainqueur. Aussi me suis-je empressé d'aller visiter votre ami, aussitôt qu'il eut pris position ; jusque-là, je crus devoir m'en abstenir, parce que rien ne doit influer sur ces sortes de déterminations qui décident de Ja vie d'un homme illustre. Beaucoup de personnes ont blâmé son discours (2) ; je ne suis pas du nombre; il lui sied bien, selon moi. Aussi nous sommes-nous bien entendus. Un seul
(i) Lettre de Chateaubriand à Déranger, datée du 27 avril i83o. Corresp. de Bcranger, t. I, p. 406.
(2) Son discours prononcé, à la Chambre des pairs, le 7 août i83o.
BÉHANGEU ET CHATEAUBRIAND l43
point nous a fait différer : il veut quitter la France, et je me suis permis deux fois de combattre cette idée de tout mon pouvoir. Mes raisons ont paru faire de l'effet sur son esprit. Je retournerai le voir incessamment, aussitôt qu'une nouvelle indisposition, fruit des fatigues que tout ceci m'a causées, me permettra de reprendre mes courses. Je vous avoue que son sort m'attriste beaucoup ; le premier jour que je le revis, je tombai dans une mélancolie profonde. La France n'aura-t-elle pas à rougir de laisser un pareil homme en proie au besoin (i)? »
Cependant Chateaubriand partit pour la Suisse, le i6 mai i83i, en secouant sur la France la poussière de ses souliers. Etait-ce sans esprit de retour ? Oh ! que non. Il y avait dans cette fuite, qui affectait l'apparence d'une émigration nouvelle, un peu de comédie et beaucoup de mise en scène. Chateaubriand voulait se faire regretter et qu'on le rappelât à l'occasion. Mais qui avait assez d'autorité ou de popularité pour élever la voix avec quelque chance d'être compris ? Un seul homme : c'était justement celui dont les couplets chargés de salpêtre avaient fait sauter le trône de Charles X. Chateaubriand lui donna à entendre qu'une chanson dans les circonstances présentes lui serait très agréable. Comment refuser ce plaisir à quelqu'un dont on se croit l'obligé?... Oui, mais cette chanson était singulièrement difficile à faire. A tort ou à raison, Chateaubriand passait pour
(i) Lettres choisies de Béranger. — Voir l'Appendice.
l44 IIORTENSE ALLART DE MERITEES
être mêlé aux manœuvres carlistes. Si la chose se vérifiait, quelle situation serait la sienne, à lui. Déranger? Il ne pouvait décemment louer l'illustre écrivain sans mentir à ses propres opinions et sans courir le risque de trahir son propre parti. Il s'en ouvrit à Henri de Latouche, à qui l'estime de Chateaubriand donnait en l'espèce une particulière compétence. Henri de Latouche avait été longtemps, dans la Vallée-aux-Loups, le voisin de l'auteur d'Atcila. Il y habitait même encore et se vantait d'en être le paysan (i).
Latouche engagea Béranger à satisfaire ChateauiDriand. Et, au commencement de septembre i83i, quand celui-ci vint à Paris pour essayer de vendre sa maison de la rue d'Enfer, la chanson était assez avancée pour que Béranger se risquât à lui en dire quelques couplets. Chateaubriand la trouva tout à fait à son goût et aurait voulu que le poète la terminât sur l'heure. Mais Béranger, ayant le travail fort lent, refusait de la livrer à la publicité avant de l'avoir soumise à Henri de Latouche, « juge sévère et délicat ». Impatienté, Chateaubriand lui écrivit, le i4 septembre :
«Eh bien, monsieur, ma chanson? Je pars; si vousvoulez que je revienne, il faut que j'emporte vos ordres. Il faut aussi que je vous réponde, et j'ai besoin d'avoir sous les yeux mon acte d'accusation.
(i) Il signait alors : « Le paysan de la Vallée-aux-Loups. »
BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND l45
« Hyacinthe (i) est chargé de vous faire mes sommations respectueuses et de réclamer mon trésor.
(( Si je ne vous revois pas, monsieur, recevez jusqu'à mon retour mes remerciements et mes admirations aussi vives que sincères (2). »
Cette chanson n'était donc pas imprimée, quand Chateaubriand repartit pour la Suisse. Elle ne le fut que quelques jours plus tard, par les soins du libraire Ladvocat, qui en fit faire des placards pour les journaux (3), à l'insu de Déranger, comme il appert de sa correspondance avec Henri de Latouclie.
Mais que Chateaubriand l'ait emportée manuscrite ou imprimée (4), la chose en elle-même est sans importance. Ce qui en a beaucoup, au contraire, c'est l'intrig'ue amusante qu'il noua, entre son départ et son retour, pour avoir le droit de dire qu'en rentrant en France il cédait à la pression de l'opinion publique.
(i) Hyacinthe Pilorçe, son secrétaire.
(2) Corresp. de Déranger, t. II.
(3) Elle parut dans le National du 20 septembre i83i, avec la note que voici :
«M. Ladvocat, éditeur à\i Nouveau Diable boiteux, nous communique une chanson de Bérançer destinée à faire partie des premières livraisons de son recueil. Cette chanson, adressée à M. de Chateaubriand, est un hommage rendu aux nobles sentiments de ce grand écrivain, qui rêva longtemps l'alùance impossible de la liberté et de la légitimité. Le poète, dont de tristes mécomptes avaient, depuis un an, refroidi la verve, a retrouvé ses patriotiques inspirations pour convier l'illustre exilé à se vouer désormais sans partage au service d'une patrie qui n'est jamais ingrate envers l'homme de génie. »
(4'> Et il est évident qu'il l'avait emportée manuscrite, mais, par une altention délicate, Béranger l'avait datée du jour même où Chateaubriand quittait de nouveau la France (i4 septembre i83i). C'est, en effet, la date qu'elle porte dans le National.
l46 nORTENSE ALLART DE MÉRITENS
Voici la chanson :
Air d'Octavie
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie.
Fuir notre amour (1), notre encens et nos soins ?
N'entends-tu pas la France qui s'écrie :
« Mon beau ciel pleure une étoile de moins ? »
Où donc est-il ? se dit la tendre mère. Battu des vents que Dieu seul fait changer, Pauvre aujourd'hui comme le vieil Homère, Il frappe, hélas ! au seuil de l'étranger.
Proscrit jadis, la naissante Amérique Nous le rendit après nos longs discords. Riche de gloire et, Colomb poétique.
D'un nouveau monde étalant les trésors.
Le pèlerin de Grèce etd'Ionie, Chantant plus tard le cirque et l'Alhambra, Nous revit tous dévots à son génie.
Devant le Dieu que sa voix célébra.
De son pays qui lui doit tant de lyres. Lorsque la sienne en pleurant s'exila, Il s'enquérait aux débris des empires Si des Français n'aA'aient point passé là.
C'était l'époque où, fécondant l'histoire, La grande épée, efïroi des nations, Resplendissante au soleil de la gloire.
En fit sur nous rejaiUir les rayons.
Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse Brille à tes chants d'unenoble rougeur.
(i) Déranger avait écrit « son amour » ; Henri de Latouche mit M noire » et Déranger lui dit que c'était mieux, mais, par la suite, il rétablit le mot primitif.
BÉRANGEll ET CHATEAUBHIAND ll^'J
J'offre aujourd'hui, pour prix de mon ivresse, Un peu d'eau pure au pauvre voyageur.
Chateaubriand, pourquoi iuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins ? N'entends-tu pas la France qui s'écrie : Mon beau ciel pleure une étoile de moins ?
Des anciens rois quand revient la famille. Lui, de leur sceptre appui religieux, Veut aux Bourbons faire adopter pour fille La Liberté qui se passe d'aïeux.
Son éloquence à ces rois fit laumône ; Prodigue fée, en ses enchantements.
Plus elle voit de rouille à leur vieux trône. Plus elle y sème et fleurs et diamants.
Mais de nos droits il gardait la mémoire ; Les insensés dirent : a Le ciel est beau, Chassons cet homme, et soufflons sur sa gloire. Comme au grand jour on éteint un flambeau. »
Et tu voudrais t'attacher à leur chute ! Connais donc mieux leur folle vanité :
Au rang des maux qu'au ciel même elle impute, Leur cœur ingrat met ta fidélité.
Va; sers le peuple en butte à leurs bravades, Ce peuple humain, des grands talents épris. Qui t'emportait, vainqueur aux barricades. Comme un trophée, entre ses bras meurtris.
Ne sers que lui. Pour lui ma voix te somme D'un prompt retour après un triste adieu. Sa cause est sainte : il soufïre, et tout grand homme Auprès du peuple est l'envoyé de Dieu.
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins ? N'entends-tu pas la France qui s'écrie : « Mon beau ciel pleure une étoile de moins ? »
l48 nORTENSE ALLART DE MÉRITENS
On connaît la réponse de Chateaubriand à Béranger. Datée de Genève, 24 septembre i83i, elle parut dans le National du 26 octobre et, cinq jours après, à la librairie Le Normant, en tête de sa brochure intitulée : De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille . En voici la conclusion :
« Enfin, monsieur, les organes de l'opinion, presque tous les journaux ont témoigné de mon absence des regrets dontje me trouve singulièrement honoré. Votre éloquence, prodigue fée, vient à son tour orner de fleurs de diamants non pas mon vieux trône, je n'en ai point, mais mon vieux bâton de pèlerin; comment serais-je invulnérable à la flatterie d'une muse qui a dédaigné de flatter les rois ? Quand cette muse me somme d'un prompt retour,je me sens très disposé à la suivre dans son temple, c'est-à-dire dans ma patrie. »
Et, en effet. Chateaubriand était si pressé de mettre fin à son exil volontaire qu'il rentra à Paris avant même que sa lettre eût vu le jour.
Ce ne fut pas pour longtemps, du reste. Depuis l'avènement du roi Louis-Philippe, c'était à qui, parmi les légitimistes et les républicains, aurait dit au nouveau souverain les choses les plus dures. Usurpateur pour les premiers, il n'était qu'un escamoteur pour les seconds. Et le National de Carrel lui faisait une guerre sans merci. Mais rien n'égalait la morgue hautaine du vicomte de Chateaubriand.
BÉRANGEU ET CHATEAUBRIAND l49
Quant fut publiée sa brochure, on crut que le ministère lui mettrait la main au collet. C'était trop tôt. JNI. Thiers avait encore certains égards pour lui et se réservait pour une occasion meilleure — ou pire. Tout à coup on apprend que la duchesse de Berry a fait son apparition en Vendée. L'occasion cherchée semble venue. Un matin, M. de Chateaubriand est arrête avec MM. Hyde de Neuville, de Fitz- James et Berryer, réputés ses complices. C'était le i6 juin 1882. Béranger fut navré, Hortense aussi; ils n'étaient pas au bout de leurs peines.
Après quatorze jours de prison préventive, — très douce d'ailleurs, — Chateaubriand fut remis en liberté. Ou'allait-il faire? Ecoutons Béranger. Récrivait, le 2 juillet, à Hortense :
« J'ai été voir notre ami deux fois dans sa prétendue prison, il me paraît bien enfant. Bon Dieu ! qu'il a besoin de gloire et de bruit ! Du reste, il est fort spirituel et fort aimable. Mais il ne devrait pas écrire si souvent dans les journaux. Sa première lettre, datée de la prison, le met dans la nécessité, pour être conséquent, de sortir de France, à présent que le voilà libre. Heureusement, les inconséquences ne lui coûtent pas. Je voudrais bien qu'il nous restât. Il fait semblant de m'aimer; moi, je lui suis vraiment attaché, mais je ne puis prendre sur moi de le lui prouver autant que je le voudrais (i).»
Béranger commençait à regretter sa chanson. Cha-
(i) Lettres choisies de Béranger. — Voir V Appendice.
l5o HORTENSE ALLART DE MERITENS
teaubriand, (( pour être conséquent », fit donc de nouveau ses malles. Le choléra sévissait à Paris : c'était le moment de voyager. René alla dîner avec Hortense à VArc-en-ciel et repartit pour la Suisse, où sa femme et puis M™^ Récamier le rejoignirent. On l'y croyait installé définitivement, quand le voilà qui débarque à Paris sans tambour ni trompette... Qu'est-ce que je dis là? C'est au milieu d'un bruit énorme, provoqué par une lettre de lui aux directeurs de journaux, qu'il fit sa rentrée dans la capitale. Et quelle en était la cause? Un fait très grave, il faut en convenir. La duchesse de Berry avait été arrêtée à Nantes, et Berryer était allé à Genève en instruire Chateaubriand. En présence de cette situation, il n'y avait pas à hésiter. Du moment que Chateaubriand s'était constitué l'avocat de Henri V, sa place n'était plus à Genève, mais à Paris.
Cela se passait au mois de novembre 1882. Le mois suivant, paraissait le Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry, qui contenait l'apostrophe fameuse : « Madame, votre fils est mon roi ! w Quelques journaux, l'ayant imprimée, furent traduits devant les tribunaux. Chateaubriand fut enveloppé dans la poursuite. D'où grande colère de Béranger. Le 22 février 1 833, il écrivait à Hortense Allart :
(( Concevez-vous le ])rocès fait à M. de Chateaubriand ! Quoi ! la brochure paraît et elle passe sans poursuites, et à propos de je ne sais quelle visite qu'on lui fait, le voilà en jugement pour cette même
brochure ! Je suis sûr qu'il est loin de s'en affliger. A sa place, je m'en réjouirais. Pourtant une chose m'inquiète. Selon moi, une fois sur les bancs, il sera condamné. Or, la prison ne lui va pas du tout. Il lui faut la liberté matérielle; la vue d'un verrou doit lui ag-acer les nerfs. Gomment fera-t-il pour passer trois mois (il ne peut être condamné à moins) entre quatre murailles? Je crains pour sa santé. Il ne tient pas assez aux témoig^nages d'attachement et d'intérêt pour qu'ils lui soient une compensation suffisante. Vraiment ces réflexions m'affligent, et vous ne m'en dites pas un mot ! Je voudrais qu'on pût se donner un remplaçant en prison, je serais son homme. Moi, cela me va. Dites-lui que, si on veut faire cet arrangement, mon paquet sera bientôt fait. Certes, j'aimerais mieux me voir encore là que lui. Je vous assure qu'il y sera malade. La captivité aura bien vite dissipé tout ce qu'il aura eu de plaisir à glorifier Henri V devant le tribunal. Mais, encore une fois, concevez-vous des stupides comme les gens qui nous gouvernent ! Chateaubriand en prison ! Quelle victoire (i) ! »
Il n'y était pas encore^ et Déranger se tourmentait bien mal à propos. En tout cas, Chateaubriand envisageait cette éventualité d'une façon plus joyeuse. Il avait écrit à Hortense, le 28 janvier :
« Mon amie, ne comptez pas sur ma visite au-
(ï) Lettres choisies de Béranger. — Voir à V Appendice.
l52 HORTENSE ALLAHT DE MERITENS
jourd'hui : je suis cloué chez moi dans l'attente de l'huissier; les uns disent qu'il viendra me sig-nifier les ordres de la cour royale, les autres qu'il ne viendra pas, et qu'on veut me tenir sous le coup de la menace pour me laisser le temps de la fuite. C'est bien mal me connaître. Il faut que je sache un peu où j'en suis pour fixer le jour de notre dîner. Si je dois finir mes jours en prison, je veux vous dire adieu avant. Je pense que vendredi, sauf accident, serait un jour possible parce qu'alors, si je n'ai entendu parler de rien, il est probable que les choses en seront restées là. Votre infidélité veut-elle bien me permettre de baiser ses pieds (i) ? »
Comment donc!... Cependant, n'ayant rien reçu de Chateaubriand le lendemain, « Son Infidélité » fut dans l'inquiétude. Elle en fut tirée, le3o au soir, par ce petit mot :
« Je viens de recevoir l'assignation pour demain, presque avec votre billet. Vous voyez que j'ai plusieurs rendez-vous. N'allez pas me traiter d'infidèle. Je vous écrirai demain après l'entrevue, pour vous dire où nous en sommes et si je serai libre vendredi. Donc à bientôt (2). »
Mais l'événement ne leur permit pas de dîner ensemble. Le 3i janvier, Chateaul)riand écrivait : (( J'ai été interrogé, j'ai refusé de répondre en ce
(1) J.cs Enchantements, p. 236.
(2) Les Enchantements, p. 227.
BERANGEK ET CHATEAUBRIAND
qui me regarde, j'ai répondu en ce qui touche les jeunes gens inculpés : je crois qu'il y aura procès. J'irai vous voir aussitôt que la tempête sera un peu apaisée. Je vous écrirai. De votre côté, écrivez-moi avec toute la douceur de vos trompeuses paroles. Le procès, s'il y a lieu, ne pourra être plaidé avant un mois ou six semaines; ainsi je verrai naître avec vous les premières fleurs du printemps. M. Béranger m'a envoyé son petit volume (i), je l'ai dévoré; jamais il n'a rencontré tant de talent et de charme. Je vais commencer Valentine.
Vous vieillirez, ô ma jeune maîtresse, Vous vieillirez et je ne serai plus !
« Voilà ce qui me vengera de votre trahison. »
Valentine était un roman dont Chateaubriand avait entretenu plus d'une fois Hortense; — je crois même qu'il lui destinait le principal rôle. — Mais les affaires de la duchesse de Berry ne lui laissèrent pas le temps de l'écrire. Acquitté en Cour d'assises, le 27 février i833, il partit presque aussitôt pour Prague, où il plaida près de Charles X la cause de la
(i) Lire à ce sujet, dans la Corresp. de Bérangrer, t. II, p. ii5, la très belle lettre que Chateaubriand adressa au chansonnier, le i" février i833 :
... « J'ai couru vite à ce que je connaissais. Le Vieux caporal, l'Alchimiste, le Juif errant sont des chefs-d'œuvre de coût, de sentiment et de philosophie. Je ne sais que vous dire du reste, tout me plaît également... Dans le son de votre joyeuse lyre il y a quelque chose qui m'attendrit; votre talent a conservé toute sa jeunesse, mais une jeunesse qui a traversé le temps en apprenant la vie. Vous chantez mieux que jamais du fond de vos années. »
l54 HORTENSE ALLART DE MÉRITÉNS
mère de Henri V. Et quand il revint à Paris, ce fut pour s'occuper de la rédaction de ses Mémoires.
Entre temps, il avait eu la joie de voir Lamennais — par la grâce d'Hortense — se rapprocher de lui et lier connaissance avec Déranger.