CHAPITRE II HORTENSE, BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND
A propos du ciaquanlenaire de la mort de Bëranger. —
urquoï son nom ne peut périr. — La chanson dans h Tévo- ■ ion des genres ». — Béranger comparé à Lamartine et à simir Delavigne, de 1825 à 1828. — Caraclère de son la- . l. — Béranger et La Fontaine. ■— Un mot d'Edmond 'eut. — La chansonjugée par Béranger. — L'ancien Caveau ! I Panard et des Collé. — La cbanson de Béranger et la ■ nippée. — Souvenira d'enfance et de jeunesse. — Dejazet j a Lisette, — L'homme chez Béranger apprécié par Lamar- ' i. — Son désintéressemenf. — Quelques mots sur la Li- I e, — Qui fut-elle? — Acte de baptême de Judith Frère. — 1 ierreur de Thaïes Bernard à ce sujet. — La chanson du ; ■nier. — Lettre de Bérangerà Hortense Allart sur nn rers ■ rette chanson. — Le carnet de Lisette an Musée Carna- !t. — La bonhomie de Béranger. — Ce qu'en pensait j ile-Beuve. — Gommentavait été formé le chansonnier, — i premiers essais poéti<iues. — Influence de Henri de Latou- ; sur lui. — Béranger et le Romantisme. — Une lellre de i i Sainle-Beuve. — Ce qu'il disait à Alfred de Musset et à lor Hugo. — Ses relations avec Lamartine.
Chateaubriand à Rome, en 1828. — Une lettre de lui A sraain. — Le tombeau de M°" de Beaumont. — Promesse tenue. — Lettres d'amour de Chateaubriand à Mm» en 1823. —Ses relations avec Mme Hamelin. — « Rivale l"" Récamier à sa manière. » — Ilortcnse Allart rend e à Chateaubriand. — Sa liaison avec lui. — Témoignage omte d'Hausson ville à ce sujet. — Quand Chateaubriand înt en congé à Paris, Hortense l'accompagne et descend 'es de chez lui.
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BERANGEA ET CHATEAUBRIAND 79
III. — Déranger à la prison de la Force. — Hortense va Vy visiter et le met en rapports avec Chateaubriand. — Lettres de Béranger à cet égard. — Chateaubriand et le parti libéral. — Son amour de la popularité. — Un mot de Benjamin Constant. — Chateaubriand offre à Déranger un siège à l'Académie française. — Leur liaison fait le scandale de la presse monarchiste.
rV. — Le roman de René et dHortense. — Le restaurant de VArc-en-deL — Leurs promenades au Champ de Mars et au Jardin des Plantes. — Une page des Enchantements de Pradence, — La chanson préférée de Chateaubriand. — Reproche que Sainte-Beuve adresse au grand enchanteur. — Voyage d'Hortense en Angleterre. — Elle y fait la conquête de Bulwer. — Chagrin de Chateaubriand à cette nouvelle. — Il s'en console et pardonne à l'infidèle. — Quelques lettres de lui à elle. — Preuve que leurs relations durèrent jusqu'à la mort de René. — Extraits de la correspondance inédite d'Hortense avec Sainte-Beuve. — Sur la mort de Mme de Chateaubriand. — Comme quoi Mme Récamier fit bien en refusant de se marier in extremis avec René.
V. '. — Gomment Chateaubriand écrit l'histoire. — Ce qu'il dit .dans ses Mémoires de la chanson que lui fit Béranger. — Son départ pour la Suisse en 1834. — Béranger le désapprouve, -t- Penaée de derrière la tête de Chateaubriand. — Il voulait une chanson et prie Béranger de la lui faire . — Béranger ookosulte Henri de Latouche et cède. — Impatience et intrigues de Chateaubriand à ce sujet. — Béranger lui lit quelques couplets lors de son passage à Paris. — La chanson paraît enfin dans le National. — Effet qu'elle produit. — Chateaubriand y répond et rentre en France. — Son arrestation. — Son internement, sa mise en liberté. — Il repart pour la Suisse. — Son Mémoire sar la captivité de la dachesse de Berry, — Il est poursuivi de ce chef. — Craintes de Béranger à cet égard. — Lettres de Chateaubriand à Hortense Ailart. — Son roman projeté de Valent ine.
i eu cinquanteans le 17 juillet (1) que, a dans léraillesau^i grandioses et plus unanimes que le Mirabeau, la France ensevelît son poète lans la personne de Béranger (2) )>.
uante ans ! c'est une lourde pelletée de terre tête et sur l'œuvre de ceux qui, à un titrequel- , occupèrent de leur vivant l'opinion publique. iz les écrivains en vogue qui, durant ce laps de
sont tombés dans l'oubli I... J'entends dire le lit plus Béranger. Il est certain qu'on ne le plus guère. Néanmoins, il est du petit nombre s dont le nom ne peut périr, d'abord parce icarne un genre qui, malgré tout, a sa place ie dans la littérature, ensuite parce qu'il reprélieux que personne l'esprit frondeur et libéral ermina la Révolution de Juillet, linand Brunetière, en dépit de sa théorie de lion des genres, — car je ne vois pas ponr-
chanson n'aurait pas évolué comme le reste, xtmprenait pas plus Béranger qu'il n'estimait laire. Il rougissait, il s'enflammait à la pensée chansonnier de la Mère Gréffoire aurait pn être ladémie, s'il l'avait voulu, et je l'aurais proba-
BÉRANOSR ET CHATEAUBRIAND 8l
blement scandalisé en lui disant que je donnerais tout le bagage poétique des Campenon, des Legouvé et des Baour, — qui barrèrent en 1824 le pont des Arts à Lamartine, — pour sept ou huit chansons de Béranger, dont/^ Roi d'Yvetot, le Dieu des bonnes ffensj le Vieux drapeau et le Juif errant t
C'est pourtantvrai. Sous la Restauration, de 1825 à ï8a8, entre le cénacle de la Muse française et celui de Joseph Delorme, la critique était unanime à mettre Béranger sur le même rang que l'auteur des Méditations et celui des Messéniennes. Dieu me garde d'en faire l'émule de Lamartine, mais j'estime qu'il vaut bien Casimir Delavigne, et c'est un fait reconnu de tous qu'il a élevé la chanson à la hauteur de l'ode. Chateaubriand disait qu'il l'avait élevée jusqu'à la gloire (i). On a discuté longtemps le point de savoir s'il connaissait le latin. La chose n'a pas grande importance à mes yeux, tant de gens l'ont appris qui n'en ont rien retenu ! mais on ne saurait contester que ses chansons soient très latines, j'entends qu'elles sont essentiellement françaises de tournure et d'accent. Je trouve même que, pour la langue et l'esprit, elles ont un grand air de parenté avec les fables du Bonhomme.
— Faites-moi donc une fable de La Fontaine! — disait un jour Edmond About à un jeune poète qui se moquait devant lui de notre fabuliste.
Faites-moi donc, dirai-je à mon tour aux jeunes
(i) Lettre de Chateaubriand à Béranj^r, du 27 avril i83o. Corresp, de Béranger, t. I, p. 4o6.
aèdes qui n'ont que du mépris pour notre chansonnier, faites-moi donc «ne chanson de Béranger, ou seulement une chanson d'Hégésippe Moreau, son îur élève !
chanson est un genre beaucoup plus difficile à r qu'on ne croît :
ians doute, la pensée acquiert de la vigueur,
au refrain ; mais cette obli^tion de l'asservir à \me refrain en gêne le développement et l'éten- Cette obligation d'enfermer une pensée élevée un petit espace ôte de la clarté à l'expression.
très difficile de rester simple et naturel saos
de son sujet. Il faut amener le refrain sans que paraisse forcé, el on n'y arrive que par le tra- ! plus assidu et le plus persévérant (i)... »
était l'avis de Béranger, qui en vaut bien un
jr apprécier tout te mérite de ses chansons on l'à les comparer à celles de l'ancien Caveau, î diflérence! Dans l'ancien Caveau des Collé, anard, des Désaugiers, on ne chantait que la ■iole, l'amour et le bon vin. Du jour où la polis'empara de Béranger, car il avait commencé, ssi, par s'exercer sur les mêmes thèmes, il 1 deux cordes graves à son instrument, -t qu'il ait modestement une vielle, — la corde satirit la corde patriotique, el sa chanson devint la de la Mênippée. Seulement, la^i^/i[/>/»e> n'avait
ettre * M"' de Solms. Cnmsp. de Béranger, U IV,
séiUJ<lGK]| BT GQATI^U^RIAND 63
pas dépassé les cercles littéraires et fut l'arme en quelque sorte d'une élite, taudis que les chansons de Béranger pénétrèrent, grâce aux colporteurs, dans les couches profondes du peuple et jusque dans les provinces les plus éloignées. Mon enfance et ma jeunesse ont été bercées par elles ; c'est pour cela, sans doute, que j'en ai gardé si bon souvenir. Ma mère savait par cœur le Roi d' Yvetot, le Vilain^ la Bonne vieilley la Lettre à. P Académie , etc. Et il fallait l'entendre, l'hiver, à la veillée, chanioaner ces couplets spirituels en filant sa quenouille de lin. Souvent mon père lui donnait la réplique ; msiisy comme il avait été soldat, — il avait fait le sâège d'Anvers, — il chantait de préférence les chansons patriotiques : les Gaulois et les Francs, le Bon Dieu, le Vieux drapeau.
A dix ans,j'emboitais le pas dans la rue aux conscrits qui tiraient au sort et je disais avec eux :
Conscrits, au pas^
Ne pleurez pas,
Marchez au pas,
Au pas, au pas^ au pas^ au pas...
Quand j'en eus vingt-cinq, celle qui avait créé la Lisette acheva de ce côté mon éducation . Elle était alors presque octogénaire, mais elle avait encore toute sa jeunesse d'esprit, et je n'oublierai jamais les huit jours qu'elle passa sous mon toit. C'était à Nantes, en 1874. Ah! la Lisette, la Lisette I qui n'a pas entendu Déjazet la chanter de sa voix grésillante
larde ne peut imaginer le charme qu'elle y
. C'était vraiment le comble de l'art !
i pour le chansonnier. — Et l'homme? dira-
- « L'homme chez Béranger, répond Lamar-
ait immensément au-dessus du poète (i). »
us bel éloge?
«-Beuve aimait à répéter que pour bien juger
un, il était indispensable d'être renseigné
açon dont il se comportait avec les femmes
s les affaires d'argent. Voyons comment
er se comportait sur ces deux points. '
savons déjà qu'il était d'un désintéresseibsolu, qu'il refusa toute sa vie d'accepter e ce soit du pouvoir et qu'il mourut, comme vécu, dans une condition plutôt médiocre.
834, il faillit se brouiller avec Hortense Allart u'elle s'était permis d'ouvrir à son insu une ption publique afin de lui venir en aide :
vérité, ma chère Hortense, ce n'est pas de le je me serais attendu à avoir jamais pareil Sment 1 Sans comprendre les gens, on doit r les connaître. Or, vous deviez assez m'avoir lizarreries pour vous figurer qu'il ne me conût pas d'être ainsi mis à la merci du public ; avait une portion de moi que je ne voulais pas lux regards de tout le monde, et qu'on peut lansonnier et avoir pourtant une certaine ... Savez-vous qu'en province j'ai trouvé des venir* et PortraiU, t, 11, p. 3oo.
BéRANGSR ET CHATEAUBRIAND 85
gens de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pour Soo.ooo francs? Un demimillion, quelle aubaine pour un pauvre diable 1 Selon ces calculateurs et un peu selon moi, les notabilités se seraient empressées de concourir à cette bonne œuvre: ministres, pairs de France, préfets, etc. Que sais-je ? Des princes même seraient venus se réunir aux braves gens de la classe ouvrière pour m'enrichir à tout jamais. Ehl c'est justement cela qui m'a dû faire peur, plus peut-être que toutes les raisons que je vous ai données (i). »
Dans ses rapports avec les femmes il n'était guère plus compliqué.
Quoiqu'il ne fût pas beau, loin de là, il eut toujours beaucoup de succès auprès d'elles. Jeune, elles le recherchaient pour son esprit et ses talents; vieux, pour sa bonhomie, sa popularité, la sagesse de ses conseils. Mais en dehors de ses amours avec Lisette et de quelques passades avec des femmes plus ou moins faciles, il n'eut pas, à proprement parler, d'aventurer galantes. Il aimait la femme pour elle-même, pour ses qualités et ses charmants défauts, mais il s'en méfiait comme de la peste (2). Il écrivait une fois à Hortense Allart :
(i) Lettres choisies de Béranger à Hortense Allart. Voir à VAppendice,
(2) Quelques mots sur la Lisette. — Qui fut-elle au juste? Bien malio qui pcarrait le dire, Béranger en ayant gardé le secret. Je crois qa*il a célébré sous ce nom les diverses amours de sa jeunesse, comme Lamarlirc a célébré les siennes sous le nom d'Elvire. Cependant, c'est
HOaTENSf: AibLART DE MSRITENS
« Vous avez bien cherché, coquette (car vous l'avez été avec moi et peut-être avec moi seul), À me faire tomber à vos genoux^ mais j'ai si bien deviné
M'^* Judith Frère, son amie d'enfance^qui a fini par incarner la Uselte aux yeux du public, comme M"^* Charles le personnage d^lirire.
Thaïes Bernard, son biographe, raconte qu'elle itait fille d'un maître d'armes et qu'elle naquît, en 1777, rue Montorgueil, dans un ancien hôtel qui portait alors l'easeigoe du Aoi d* YvetûL C'est nue double erreur : elle était fille d'un mattre pâtissier et vint au monde rue Sainte-Marguerite, proche Saint-Germain-des-Prés, comme il appert de son acte de baptême, inédit jusqu'à présent :
Paroisse Saint -Sulpige. — ]> i5 du mois de septembre de l'année 1778 a été baptisée Fraoçoise-Nicole-Judith, née d'hier, fille de Louis Frère, maître pâtissier, et de Magdeleine-Judith Bourge^s, son épouse, demeurant rue Sainte-Marguerite. Le parrain, Nicolas Bourgeois, de Paris, la marraine Françoise Joobert, épouse de Charles Frère, grand-père de l'enfant; le père présent et ont signé...
{Communiqué par Edmond Beaurepaire, conservateur adjoint de de la Bibl. Saini-Fargeau,)
El le Grenier, dira-t-on, le fameux grenier popularisé par la chanson? Il existe toujours; il est situé rue de Bondy et boulevard Saint-Martin, 78, et certainement mademoiselle Judithen fit l'ascension plus d'une fois; maij^^ en ce temps-là, ce n'était pas elle qui était Lisette, c'était plutôt cette folle de petite cousine» nommée Adélaïde Paron, qui, un jour de nivôse 1801, donna un fils à Béranger. Elle était jolie, dit l'histoire, et dame ! . . .
J'ai su depuis qui payait sa toilette.
Quand parut la chanson du Grenier, ce vers effaroucha plus d*une lectrice, et Béranger dut s'expliquer. J'ai sous les yeux la réponse qu'il fit à Hortense AUart — qui pourtant n'était pas bégueule. — Elle est datée d'un autre grenier, celui de la Force, 32 mars 1829 •
«Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous avait choquée dans le Grenier, je vous l'aurais dit. Ah I ma chère amie, que nous entendons l'amour différemment ! A vingt ans, j'étais à cet égard comme je suis aujourd'hui. Vous avez donc une très mauvaise idée de cette pauvre Lisette? Elle était cependant si bonne fille 1 si folle I si jolie I Je dois même dire si tendre ! Eh quoi l parce qu'elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe> vous vous fâchez contre elle. Vous n'en auriez pas eu le courage, si vous Paviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien I D'ailleurs, elle n'eût pas mieux demandé de tenir de moi ce qu'elle était obligée d'acheter d'un autre. Mais comment faire? Moi j'étais si pauvre t La plus
»y ■:r^^ir ,
que c'était pour voir comme je m'en relèverais que je n^ai fait que sourire de vos agaceries. Bien m'en a pris, ma foi! Comme vous vous seriez amusée à bouleverser ma pauvre têtel Quand on est sujet aux migraines, on évite avec grand soin les voitures qui cahotent leur monde, surtout quand il n'y a que des cahots à attendre. Les bonnes places n'auraient pas
petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade pendant huit jours, panade que je faisais moi-même^ en entassant rime sur rime, et tout plein de l'espoir d'une gloire future.
cr Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, oii, sans appui, sans pain assure, sans instruction, je me révais un avenir, dans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires ! Oh t que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Employez bien ce qu'il vous en reste, naa chère amie. Aimez et laissez-vous aimer ; j*ai bien connu ce bonheur ; c'est le plus grand de la vie. Mais n'aimez pas avec votre tête ; arrivée à mon âge, vous n'oseriez pas regarder en arrière, car vous ne seriez suivie que pat les squelettes deros illusions. Matérialisez un peu plus l'amour que vous ne l'avez fait jusqu'à présent. Il me semble que cela est aussi nécessaire aux femmes qa*à nous. »
Après cela, qui pourrait en vouloir à Lisette?... Mais l'autre, la dernière, la vraie, avait-elle été toujours sage? Hum 1 hum 1... 11 y a à Carnavalet un petit carnet d'elle qui la trahit sans en avoir l'air. Ce carnet est daté de 1 8a a par le calendrier sur lequel il s'ouvre. Or, sur un feuillet je lis cette respectueuse formule d'amour signée d'un nom qui ne courait pas les rues :
// love from ail my heart, my sweet darling Judith^ my dear sweet heart.
Lord Sidney Ramsay*
Admettons que cet Anglais de marque ait précédé Béranger dans le cœur de Judith, le piquant de l'affaire, c'est que vingt ans plus tard, «n i84o, pendant que notre chansonnier vivait retiré à Tours, il s'en lallut d'un cheveu qu'il ne délaissât Judith pour une dame anglaijse. Il avait alors soixante ans. Il eut peur et alla se cacher comme un voleur chez un ami, à Fontenay-sous-Bois. Quand il revint auprès de Lisette, il avait triomphé de l'amour et je ne serais pas surpris que, dans le pardon de Judith, ne se fût glissé le souvenir «.. de lord Sidney Ramsay»
HORTENSE ALLART DE uiRIl'ENS
été pour moi, qui n^aurais servi qu'à compléter Fëquipage, en singe ou en lapin. Oh ! je ne m'embarque pas ainsi... (i). »
On voit que Béranger ne se faisait aucune illusion sur les hommages que lui rendait le sexe aimable. Il est vrai qu'en aucune matière il ne s'en faisait accroire. Je serais même tenté de lui reprocher sa trop grande modestie, et, quand Sainte-Beuve le traitait de faux bonhomme, sans nous dire en quoi il l'était, j'ai idée que c'était précisément son excès d'humilité qui lui portait sur les nerfs. Le comble de la modestie ne consiste-t-il pas à dire assez de mal de soi pour en ôter l'envie aux autres ?
Le i3 mars 1842, il écrivait à Louise Colet :
« Appelez-moi Béranger tout court, comme le font tous mes ^ amis et bien d'autres encore, même parmi les femmes, sans que cela tire à conséquence : j'ai soixante-quatre ans. Ce dont je vous prie aussi, c'çst de ne plus m'admirer. Aimez-moi assez pour renoncer à cette petitesse. Vous avez tout ce qu'il faut pour prendre la mesure de vos contemporains, et surtout d'un homme comme moi, qui n'ai qu'un talent limité, du sens commun et peu de chose de plus (2). »
Le « sens commun » fut, en effet, la grande force de Béranger et ce qui, toute sa vie, le fit rechercher
(1} Lettres choisies de Bérang^er kHoriense AlIart.Voir à l'Appendice (2) Quarante-cinq lettres de Béranger à Louise Colet.
ir-» •*'
BBRANGBR ET CHATBÀUBIilAND 89
des hommes les plus considérables (i). Quant au « peu de chose de plus » qu'il daig^nait se reconnaître, c'était peut-être un grain de génie. En tout cas, la sûreté de son jugement s'exerçait sur les sujets les plus divers et dans les situations les plus difficiles. On ferait un volume exquis avec les sentences et les aphorismes qui tombaient tout naturellement de ses lèvres d'épicurien. Il disait par exemple :
« On ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris ! — Le chef-d'œuvre de l'humanité, c'est un gouvernement. — On n'abolit pas la royauté, on l'use 1 »
Formé à l'école de Ducis et d'Antoine Arnault, qu'il avait rencontrés chez madame Regnault de Saint-Jean d'Angély, belle-sœur de l'auteur de GermanicuSy Béranger n'avait que médiocrement goûté les premiers essais de la littérature romantique, les premières MessénienneSy entre autres. Il trouvait que Casimir I>elavigne faisait trop bien le vers, qu'il était « trop uniformément élégant » , que Waterloo et la Mort de Jeanne d'Arc n'étaient que « des déclamations de collège », enfin que Delavigne avait « le reflet grec, mais qu'il manquait du génie (2) ».
Cependant, à la différence de la société qu'il fréquentait alors, le Génie du christianisme Pavait rempli d'un saint enthousiasme. C'est au point que, sous son influence, il avait entr^ris, vers i8o4,
(f) « J'ai plus de logique qu'il n'est, dit-on, donné à un poète d'en avoir », ëcriTait-il un jour à Hortense. (Lettres choisies, — Voir à ^'Appendice.)
(2) Lettre à Napoléon Peyrat. Cf. Béranger et Lamennais,
c'est-à-dire plus de dix ans avant Lamartine, de composer an poème sur Cloois et de faire des Médita'
La publication des poésies d'André Chénier et les otis de versification qu'il avait reçues, peu avant Henri de Latouche le rendirent plus sévère pour -même et plus maître aussi de son instrument. r il ne faudrait pas croire qu'il arriva du premier ip à la maîtrise. Il avait, au contraire, le travail ig et pénible : il raconte que, dans ses meilleures lées, il ne fit jamais plus de quinze ou seize chan-
> fut Henri de Latouche qui le mit en rapports '.c les poètes du premier Cénacle, notamment avec dame Desbordes-Valmore (3), qui, elle aussi, lit été son élève — et même quelque chose de plus. Mais Béranger ne se lia véritablement avec Hugo, nte-Beuve et Musset qu'en 1829, pendant qu'il
) Il racoQlc anssi dans sa Biographie qu'il fréqnerta les ^liseE heures dt solitude et se livra k des leclurea asc^lii^icB. Ce qu'il j
sûr, c'est que, lorsqu'il chaota pour la première fois, chez M, de ', le Dita des bannes ^ena, qui commence psr ce vers :
II est UQ Diea, devant iui je jn'inclinel al nn soubresaut ^tuerai, â peu près comme chez M"* d'Epi-
le jour oii Jeaa-Jaoques Rousseau, se levstit au milieu des aarles fort impies de d'Holbach et de Diderot, dit tout haut : ■ Eh , moi, Messieurs, je crois en Dieuî ■ (Legouré, Soixante ont de
I CF. Ma Biographie, p. 3g6 {éâ. ia-ît contenaal les Poéties poi- Tcj, i858).
I Sur \fs r«Ift(ioDs de Latouche avec Mia> Desbordes-Vskoore, Cf. ; SainCe-Beaue. — BéraDger disait de Marceline qn'ima lensibiixquise dislinguail ses productiona et ae révélait dam lonlM aes
BSaAiiîGBR, ET CHATKAVBAIAND QI
était enfermé à la Force (i). Eacore garda-t^il visà-vis d'eux une sage indépendance et tout son franc parler. Nous avons une lettre fort précieuse de lui à Sainte-Beuve, à propos des Consolations . Il lui écrivait au mois de mars ou avril 1 83o :
«Mon cherDelorme, sachant que jVî écrit à Hugo au sujet d'Hernaniy peut-être, en recevant ma lettre, allez-vous croire que je me veux faire le thuriféraire de toute l'école romantique. Dieu m'en garde I Et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remerciements pour les doux instants que votre nouveau volume m'a procurés. Il est tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s'est épuré d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je trouverais bien à guerroyer contre quelques mots, quelques phrases! mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vousmême qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C'est ce que je vais faire au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques (2). »
Vers le même temps, il écrivait à Musset, qui lui avait offert ses Contes d'Espaffne et d'Italie :
(i) On sait que tout Paris défilait alors dans sa cellule et le corn- U«ii d€[ cadeaux de toutes sortes. Je vois daos sa Correspondance que Musset-Pathay, le père d'Alfred, lui envoya son livre sur Jean- HcqvfiS Rott9Mau; Fontaney, les Etudes françaises et étrangères d'EmiU Deschamps;. Heori de Latouche, sa Fragoletta; Rouget de Uale, ses Chants fiançais,
(a) Correspondance de Béranger, t. I, p. 4oo.
is avez de bien beaux chevaux dans votre nais vous ne savez pas lesconduire... »
[joutait, en manière de consolation :
13 le saurez un jour. Par malheur, il arrive que, quand on le sait, les chevaux sont
lent se fâcher contre un homme dont la crilit si franche et si spirituelle (a) ? Hugo, qui t avait l'épiderme extrêmement sensible, en t le premier. Il est vrai que Déranger, sans ager les vérités, y mettait plus de formes, fut représenté le , Roi s'amuse, il lui écrivit nom de Triboulet ;
nettez à votre fou, Sire, de vous tirer respecent par le bord de votre manteau, et de vous t bas ce que l'on n'ose pas vous dire tout
ent quelques observations aussi fines que
le vois bien dans quel but Béranger m'a
mai i83i, ila^crU:
er, qui se tait depuis loDgtemps, aous a œaiilré dans an lortet le triste raQlCmc de ce prince (Louis XI) jeUnt de rnes sur un soleil dt prioteiupsetuDerciude de fîlletlei...' le lUtéraiare.) — Musset avait, d'ailleurs, une telle admit chansonnier que, lorsqu'on lui demandait quel était le m temps dont la France devait élre le plus fiire, il répon- Béranger.
BÉRANGBa ET CH4TEAUBilIAf{D qS
ëcrit cette lettre, dit Hugo. Il la trouve certainement fort spirituelle, il ne veut pas qu'elle soit perdue, et il s'est dit : « Quand Victor Hugo mourra, tous ses papiers seront publiés,et ma lettre ira à la postérité. » Mais je tromperai ce petit calcul, je brûle la lettre. » A quoi Béranger répondit gaiement : ,
« Si jamais l'envie me prend d'adresser quelque chose à la postérité, ce n^est pas Victor Hugo que je prendrai pour facteur (i). »
Parlerai-je à présent des rapports de Bérangef avec Lamartine? Tout en admirant son grand talent, le chansonnier avait contre la personne du poète des préventions plus ou moins justifiées dont il ne se défit qu'assez tard, sous l'empire des événements. Il faut dire que, sans le vouloir, Lamartine l'avait blessé dans son manifeste sur l'Avenir de la poésie, Béranger avait même été sur le point de lui répondre, mais, comme il l'écrivait à Sainte-Beuve, le 3 avril i8345 il avait reculé devant la peur de retarder par une polémique inutile la transformation des idées de Lamartine, car, avec son flair habituel, il avait cru remarquer qu'il était en train de « se désaristocratiser ».
Sur ces entrefaites Jocelyn parut. Ce poème remplit Béranger d'enthousiasme. Lui que les vers n'avaient jamais attendri, il pleura en le lisant. « Chose singulière ! disait-il, c'est chez lui (Lamartine) l'absence d'imagination créatrice qui l'a conduit à ce
(i) Soixante ans de SouvenirSy par Ernest Legouyé, 1. 1^ p. aaô.
, qu'il ne devine peut-être pas, Forcé de se sur un fonds commun, il est resté vrai, au ansla plus grande partie de son œuvre. Depuis ips, dit-on, l'Allemagne, l'Angleterre ont cette à. Ce n'est pas par imitation qu'il l'a trouvée; op dédaigneux d'autruipour cela. Vous senn ami, que je ne parle pas de la construction m, sous le rapport raisonnable. Il y a énor- . li critiquer quant aux moyens. Quant à ion, il faut convenir aussi qu'il y a dans ce ine surabondance pleine de fatuité. Cela conocelyn est, suivant moi, le plus beau monue notre poésie actuelle. II est surtout d'un : exemple : il fait entrer la poésie élevée dans ine du vrai. La narration en est très souvent , et je ne croyais pas Lamartine capable de Que notre ami Quinet lise Jocelyn. On ne tais un grand poète français sans ce dun pré-
tdant, à cetteépoque,Bérangerrefusa encore rencontrer chez Lebrun avec Lamartine, qu'il appartenait à un monde faux qui ne lui it pas et qu'il trouvait inutile de rechercher me éminent dont on ne croit pouvoir aimer aient {2) ».
situation se prolongea jusqu'en 1842. On le discours de Lamartine sur les chemins de fut ce discours admirable qui le mit en
BÉRAr^GEH ST CHATEAUBRIAND 96
contact avec Béranger, preuve qu!il voyait juste quand il disait au chansonnier, adversaire, comme tant d'autres, des voies ferrées, que « c'était plus qu'une industrie, que c'était un sens qui poussait à l'homme (i) ».
Le 21 mars de cette année, à la suite d'une visite que Béranger lui avait faite quelques jours auparavant, Lamartine le pria à dîner « avec eux seuls (2) ». Et de ce jour mémorable il n'eut pas d'ami plus dévoué. Béranger entra peu à peu dans ses vues politiques, qui consistaient à préparer « le terrain d'un gouvernement qui eût l'unité monarchique et la dilatation républicaine ». Les Girori' dins achevèrent de le conquérir, et voici en quels termes, le 2 mars i848, il appréciait le rôle de Lamartine à FHôtel-de-Ville :
« Lamartine a été admirable, et la France ne reconnaîtra jamais assez le service qu'il lui a rendu au mépris de ses jours. Je le répète souvent : Voilà le premier poète qui ait été propre aux grandes choses.Qui s'en serait douté, il y a quinze ans (3) ? »
(i) Lettre de Lamartine à Béranger, du 6 mars i84a.
(a) Lettre du même au même, du i4 mars i84ft.
(3) Lettre à M. le François. — Quand Lamartine tomba du pouvoir, Béranger fut révolté de l'ingratitude publique. Il écrivait, le 3 février i853, à M. Gilhard : « Le pauvre Lamartine, dont vous me parlez, est étendu depuis tix jours dans son lit, malade de chagrin, me dit-il. Rien de plus affligeant que de voir un pareil homme dans cette triste situation. Comment ne se trouve-t-il pas un riche capitaliste qui se fasse honneur de le tirer de là? Se séparer de ses propriétés a toujours été pour lui le parti devant lequel il a reculé; ce qui a accumulé les intérêts et accru par conséquent son embarras. » {Corresp, de Béranger, t. IV, p. 17a.)
Quelque temps avant, une grande dame demanil à Béran^er quelques vers pour son album, mrne la page qu'on lui tendait contenait ce qualin de Lamartine :
Dans ce cimetière de gloire
Vous voulez ma cendre. A quoi boa ?
Pendant que j'inscris ma mémoire
Le temps pulvérise monnom.
écrivit au-dessous :
Si te lemps, pour montrer jusqu'où va sod empire. Pulvérise, en effet, le beau nom que voilà.
Qu'il daigne, sur les vers que j'ose encore écrire. Jeter un peu de cette poudre-Iâ (I) '.
Je pourrais multiplier les citations et les anecdo- ., mais j'ai hâte de montrer Béranger dans ses ations avec le père même du romantisme, autrement avec Chateaubriand, C'est en i83o que ces deux mmes se lièrent ensemble, et comme, à mon avis, 3 n'a rien fait de plus glorieux en ce monde, je s heureux de dire tout de suite que c'est Hortense lart qui leur senit de trait d'union.
Lorsque Chateaubriand fut nommé ambassadeur à me, en 1828, il avoue qu'il éprouva une secrète s en pensant à tous les souvenirs qu'il y avait lais-
ses. Mais il faut croire que cette joie fut de cou durée, car, le 3 novembre i8a8, — viuglnànq j jour par jouraprès la mort de M""^ de Beaumont ( — il ë(*îvait à M, Villemain :
M Votre lettre, monsieur, est venue bien à pro; dans ma solitude de Rome, elle a suspendu en i le mal de pays que j'ai fort. Ce mal n'est autre ( mes années qui m'ôtent les yeux pour voir corn je voyais autrefois : mon débris n'est pas assez grî pour se consoler avec celui de Rome. Quand je promène seul à présent au milieu de tous ces déct bre des siècles, ils ne me servent plus que d'éch pour mesurer le temps : je remonte dans le passt vois ce que j'ai perdu et le bout de ce court ave que j'ai devant moi : je compte toutes les joies pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m force d'admirer ce que j'admirais, et je n'admire pi Je rentre cbez moi pour subir mes bonneurs, acca du sirocco ou bercé par la tramontane. Voilà to ma vie, à un tombeau près, que je »'ai pas enc eu le courage de visiter {2). »
Celte tombe était celle qu'il avait fait élevé Pauline, dans l'église Saînt-Louis-des-Français,
Et pourquoi ne l'avait-il pas encore visitée î C peut-être qu'elle lui rappelait des engagements sac qu'il avait mal tenus.
(>) Oa Esit qu'elle mourut i Rome dans les bras de Chsleaubrl 1« 3 novembre i8o3, l>) Mémoire* iTOalre-tombe, iA. Biré, l. V, p. 61.
Quelques instants avant de mourir, Pauline de Eiumont lui ayant fait promeltre de reprendre » de Chateaubriand, il l'avait reprise, mais dans I conditions telles que les apparences seules étaient isfaites. Elle n'avait pas cessé d'être sa n veuve », vait beau maintenant être sexagénaire, l'âge même vait pu l'assagir, et, depuis i8o3, sa vie n'avait été une succession d'intrigues et d'enchantements. §:uère encore, pendant qu'il était ministre des aires étrangères,en pleine guerre d'Espagne,alors il paraissait absorbé par l'importance des événenls, il adressait à une dame inconnue, que je croîs )ir démasquée (i), les déclarations d'amour les s folles qui soient jamais parties de sa tête, je se dire de son cœur :
« Vendredi matin [13 septembre 1833],
[ Mon ange, ma vie, jenesais quoi de plus encore,
) Qaaad je publiai, daasies Annales romoniiguca (n* d'août 1904), ttres de Chalcaobrisod qoe j« reproduis ici> tout le monde cherla femme, el les plus avertis, voire celui qui m'avait communï-
ces lettres, se perdirent en conjectures. Cependant louf-tempa £, une toute petite phriiBe de Sainte-Beure éveilla mes souptons et mil sur la trace. Cette phrase disait : a 11 7 eut bieu aussi
motif à ce départ de M°>* Récamler, en i6i3, une petite pointe ïlousie an siyet d'one fort jolie et très spirituelle dame, M-" de
qui était alors Iris fêtée au Diinistère des Affaires étrangères, » séries da Lundi, t. XIV, p. 877.) Quelle était cette M"« de ! Je Qb une «uquAte très iérituac et, au bout de quelque .teiiips uis la conrictioD, pour ne pas dire la certitude, qu'il s'agissait de mme d'un futur maréchal de France. — Lire dans les Annaomantigaei de juillet-octobre 1907 l'àistoire complète et trèscir- «nciée de celte liaison romanesque de Chateaubriand.