VIRGILE
Le vieux coursier hennit aux escadrons fumants^ Le vieux rocher s'émeut au murmure de l'onde ; Napoléon captif^ s'il regardait le monde^ Lui lançait, dit Victor, de longs rayonnements.
Moi dont l'humble bonheur n'eut que de courts moments Et de qui le destin moins hautement se fonde, Si le frais souvenir m'ofifre une tresse blonde. Mon œil a retrouvé ses éblouissements.
Ainsi, quand je vous vis du premier jour, Madame, Une boucle brillait sur votre joue en flamme ; Il m'en était resté comme un éclair lointain.
Mais voilà que tardif, vous revoyant encor, J'ai retrouvé la boucle aussi fraîche qu'Aurore, Et le même rayon s'y jouait ce matin
(i) Lettre inédite à Juste Olivier, en date du 25 octobre 1840. (a) Sonnet publié, dans l'édition définitive des œuvres poétiques de Sainte-Beuve, à la suite de Joseph Delorme,
t pas les seuls vers que Sainte-Beuve lai , Quelques mois après, le 3i décembre mit, il lui lisait les strophes suivaDtes , rassuré Hortease si elle avait pu les
ui dans Tîbur, soub ses triples fontaines, en-ciel en feu des bruîssanles eaux,
-ands châtaigniers des collines romaines, ics reverdis des étemels tombeaux, à ravir même une àme délaissée, ui, dans ces lieux, doubla votre pensée lescieux plus beaux.
[cques encore, et tout près aux Cascines, livre avec l'été la galerie en fleur, odeurs des pins et les odeurs marines du soir confondent leur fraîcheur, is lieux de soins et d'amitié bercée, xi, parmi tous, tenait votre pensée int le bonheur 1
Richemonl quand le printemps s'éveiUe, Mage vert a lui sous les taillis,
feux du matin la Tamise vermeille a brune et ses soleils pAlis, lie et rêveuse, aux buissons balancée, li devers lui tirait votre pensée es airs embellis !
Qtainebleau pourquoi courir encore, )cs d'Obermann et leur sombre couvert, • â passer que l'Arabe et le More, lange sa tente et la pose au désert?
scrèle et sans bruil empressée, L-bas, quel charme enchaînait la pensée ici l'on vous perd?
SAINTS-BEUVE ET M^ie d'aGOULT 203
Mais aujourd'hui du moins qu'après la longue absence L'Etoile a rencontré son doux front éclairci. Entre un an qui finit et Vautre an qui commence, Il est peut-être une heure, une minute aussi. En ce soir d'intervalle, à cette heure lassée^ Heureux qui, s'y glissant, surprendrait la pensée A dire: Le voici l
jyjme d'Agoult dit-elle jamais ce mot en pensant à Sainte-Beuve? Je ne le crois pas; c'est également l'avis de M. Jules Troubat pour qui la vie intime de son maître n'a pas de secret. M""® d'Agoult agréa les hommages du grand critique et lui sourit, mais elle demeura avec lui sur la défensive, — autrement il ne lui aurait pas fait alors d'infidélité, même avec Hortense. Au surplus voici deux lettres de Marie qui me paraissent confirmer l'opinion de M. Jules Troubat sur ce point. La première était adressée à son amie d'Herblay.
2 mars 1846.
« J'allais VOUS écrire, quand on me remet votre lettre. Je pense vous aller voir aux premiers lilas et passer un mois de retraite ascétique à Herblay. Je suis vraiment heureuse d'apprendre qu'Henri (i) se remet complètement, et j'espère que vous me ferez part du résultat de vos belles et fortes études.
« Nélida (qui ne s'est jamais appelée Natilda que dans votre poétique imagination) paraît en ce moment dans la Revue. Mes amis tirent toutes sortes de feux
(i) Second fils d'Hortense.
e en son bonheur et s'étourdissent du broil )nt. Cela ressemble à un succès, mais rien 119 vague que ces sortes de succès. Il faudra publication en volume. Le tout a gagné après seils (je ne plaisante pas) et je ne suis point ïcontente. S'il y avait un moyen de savoir n vraie de Sainte-Beuve, Je ferais bien 71(71 et bien des efforts poar cela. On me dîl re reine (i) m'accorde des louanges énormes, le sais rien de Didier (2) et je crains l'espril ird de votre illustre ami, à la bienveillance je ne me sens aucua titre.
;s à M"" Hamelin (si elle entendait parler de ) qu'on y est beureux. La jeune femme qui icate y prend des forces pour son avenir de li ne parait cependant pas encore prochain.
; devient Marcus?
a A vous,
« HAHIE (3).
y. — Je vous porterai les romans de M. d'Isntje suis enthousiaste, u
'* d'Agoult avait été, entre i84o et 1846, la e de Sainte-Beuve, elle n'aurait pas eu tant Lin à faire, n'fest-il pas vrai? pour savoir ce isait au juste de son roman, étant donné sur-
fe Sand.
Us Didier (i8a5-i864), dont George Ssnd nous a traci^ on
:ait àani\ Histoire de ma aie.
SAINTE-BEUVB St 1
tout qu'à celte dernière date elle était plutôt ' termes avec lui (i).
La seconde lettre est plus probante encore trait, comme la première, au roman de A^i était adressée à Sainte-Beuve lui-même :
t AvrU 18J
« Je vous donne complètement raison : une ne doit pas attaquer les femmes. Si c'était à je ne le ferais pas. II y a en moi deux pei qui se combattent: l'enthousiasme et l'ironie et le doute. L'ironie doit être enchaînée et 1 si jamais dans ce que je publierai vous trou raillerie sur un homme ou une chose allant grès, je vous autorise à lacérer, déchirer « pièces, et faire brûler, par la main du bi Henri (i), mes œuvres complètes.
« Quant au roman, relisez-le imprimé et st vention avant de le juger. Ce que j'ai voulu e être indiqué trop faiblement, mais ce n'est ] œuvre de préjugé. J'ai voulu peindre une possédée du sentiment de l'idéal ; croyant le dans le mariage, puis dans l'amour libre, trompe et devrait mourir, maïs elle vit j ellev
|i| J'en IrouTCla preuve dane une lettre publiée dsos laC dance de Sainte-Beuve (l. III, p, 87). Sainte-Beuve écrivait M"* d'Agoult; n Mille hommages de respect et de cœur, ÏUrie, — et pourquoi pas'/ »
(1) Le peintre Henri Lebmann, qui nous a laiasf de M"* d si beau portrait.
206 HORTENSE ALLART DE MÉllITENS
encore, mais noa plus un homme (car aucun ne vaut d^être aimé comme elle a aimé) ; elle aimera tous ceux qui souffrent y elle va agir, libre et forte désormais; elle tendra la main aux opprimés. C'est ma péroraison. Je fais entrevoir qu'elle échouera parce que tout échoue dans ces temps-ci,mais jene la fais pas repentante; elle n'entre pas au cloître, elle ne retourne pas à la famille ni au monde, elle reste dans sa tristesse et dans sa liberté.
« Sij'osais vous faire une prière, ce seraitde ne pas dire votre opinion sur ce livre avant qu'il n'ait paru et que vous ne l'ayez lu, vous influeriez sérieusement sur de bons esprits, dont l'opinion indépendante aurait du prix pour moi.
Sainte-Beuve, après avoir lu cette lettre, fit plus qu'on ne lui demandait. Il ne rendit compte de Nélida ni avant ni après son apparition en librairie, pour plusieurs raisons que nous donne Hortense.
D'abord Gachon-Gachi (comme elle disait, parlant de Molènes) (2) avait grossièrement attaqué Marie dans la revue de Buloz, pensant atteindre Sainte- Beuve par ricochet, et celui-ci, en faisant dans le moment son éloge, aurait eu l'air de plaider pro domo suâ. Quelques mois plus tard, autre inconvénient : il aurait été obligé de prendre parti dans la querelle que la publication de Lucrezia avait suscitée
(i) Lettre inédite.
(2) On sait qu'il s'appelait de son yrai nom Gâchons de Molènes.
entre les partisans de George Sand et ceux de M"" d'AgouU,et il n'aurait pu le faire sans se brouiller avec l'une ou l'autre, peut-être même av"" H/ir tense qui, tout en critiquant le roman de Nt préférait de beaucoup à celui de la Reine.
Le 16 mai 1847, elle écrivait à Sainte-Beu
« Je ne vous ai pas dit, comme j'ai été ind:
Lacrezia. Quoil allez-vous dire, celle des Ta Non pas, celle de la Reine. Voilà des fa curieux pour les femmes et les amants. Voir livre au public un homme auquel elle avai:
des reproches, mais dont le plus grand to était d'avoir cessé d'aimer, tort commun, colère, la haine, la fureur du livre disait a: la femme était encore sensible et blessée, h M"« Sand, achevant d'immoler les pianisti livre Chopin avec des détails ignobles, de et avec une froideur qui fait que rien ne le comme son Sosie. Les femmes ne sauraient t tester contre ces trahisons du lit, qui éloigi d'elles tous les amants. Nélida était excusa! son transport, Lucrezia est sans excuse ( froide irritation. Et comme un si beau \ laisse-t-il si mal inspirer?
« Pour moi, je trouve mon pianiste (r), dire mon ambassadeur, le plus grand des n plénipotentiaires (3). »
(i) Il s'agit encore ici de Bulwer qui, de iS43, A 1848 fi pliai poleatiaire d'ADgleterre t Madrid.
(a) Lettre inédile.
BORTENBB ALLAAT DE MÉHITEHS i
ritique se résigna donc à garder le silence, la plume lui démangeât, mais je vois que and l'interpréta d'une façon défavorable et eutralité de son ami donna lieu à toutes
commérages (i), — tant il est vrai qu'on ontenter trois femmes à la fois. N'importe. . e affaire pour Sainte-Beuve, en 1847, était ■ver l'amitié de Marie qu'il avait recouvrée,
grâce à l'intervention d'Hortense, après irdue, trois ans durant, un peu beaucoup ite. Car, s'il papillonnait, comme pas un à que, il n'admettait pas que Marie — qui disait-elle, à la folie — lui préférât ou
préférer des gens qui ne le valaient pas, ann, un Didier, un de Konchaud, pour ne
les plus en vue de ses adorateurs. Je laisse
.amartine qui, celui-là, siégeait au plafond
comme au plafond de la Chambre des
— Et Sainte-Beuve, tout aimé qu'il était,
our tiré sa révérence à Marie et ne cessait cer des flèches de Parlhe.
[847, HorteDEC lui miDdait encore :
simable lettre de vous hier, mais je n'y réponds pas TODS envoie pour vous amuser une lettre qui me fait loes. Lisez 1 et dites-moi si Cbopis et moi, on tous trompe, [à George Sand] que j'accepte sa justiGcation, mai» ditesce n'était pas l'opinioD de tout le monde que la mieDoe. li que c'est madame d'A[goult] qui m'a dil tout cela, d'A[KOu1t] ne m'aurait rien dit, que j'aurais reconnu [lamaut, mjme un sutret Vous n'aurez pas lu ce roman, rez-vous bu, qu'en a dit ce monsieur daua le journal [u'en savez-vous? Moi, je me trouve simplette el perdue Des profondes. ■ (Lettre inédite.)
Mais Hortense était !à qui ne demandait q le raccord. J'ai dit qu'elle était jalouse de M qui ne l'aurait été à sa place? On n'est jalou! tout, que de ce que l'on aime. Heureusemen était philosophe : elle finissait toujours par les situations qu'il ne dépendait pas d'elle de à son avantage. Sa jalousie lui passa, le joui se décida à prendre un mari. Et, même séj M. de Méritens, il faut lui rendre cette justîci ne chercha plus d'autre amant(i). Le mariag sain de ce côté. Dès lorSj il était tout naturel l'amie de l'une et de l'autre elle s'employât procher Marie et Sainte-Beuve.
Le 3i mars i845, elle écrivait à celui-ci :
« Ne parlez pas d'une femme que vous longtemps adorée (ce n'est pas moi qui n'ai passer comme un songe) en termes si légers q de votre billet. Pour moi, je crois ce que voi d'elle, elle a le goût faux, mais je l'estime, e aimer et n'a jamais pu, infidèle ou blessée, t cher de cette tendresse et de cette volupté de □esse. J'ai mes raisons pour tant sympathis elle. Elle a été maltraitée par la Reine, et e!
(i) ...Sans amanl, car il n'y en a pas, écrivait-elle Benre, mais s'il y était venu un eiilé d'Espagne Ou de Poli près de moi, Irisle, aimable, quel mal eassé-je fait de le M en causanl, ea se promenaal, de l'aimer 1 Comme mon maJ mari, je n'ai pas dil chercher des occasions de faire des c lui Eeraient odieuses s'il les savait, mais si le soM, les eût | si QD hasard un jour les eût amendes, je ae lui devaii pa fidélité qu'il ue m'en garde sans doute, et moD âge serai Traie raison pour me retenir. • (Letire do 3i mars 1846.)
e, et elle lui pardonne tout. Le fond de t meilleur et plus beau que vous ne penais pas seulement pourquoi vous discutez «ni littéraire ou politique avec elle, mais émtnes en discutent-elles mieux?
vu la Reine avec enchantement. Elle a ét«
votre discour3(i) et du ton, mais Victor ndormie. Elle ne sait rien de vous et du it dans son château rue Saint-Lazare. Elle
passions de la vie et les dédaigne. C'est moins le trône de César. Je me suis amu- L de l'expression. Sachant que vous étiez reux des hommes, je n'ai pas désiré de seul. Je pensais que vous n'aviez rien à leet que peut-être d'ailleurs, puisqu'on (a) séparé de Marie (à ce qu'on m'a dit) on
très serré (3). »
Té que cela, vraiment t c'est plutôt Sainteserrait de près, alors, M"' d'Arbouville.
i'il en soit, l'occasion qu'attendait Hor- ■ relâcher un peu ces liens au profit de présenta au mois de mai i845, quand ult vint habiter Herblay. Le 24 de ce mois, t à Sainte-Beuve :
ours de réc«ptiOD à l'Académie.
ait madamed'ArbcniTille. — Deni jours après, le aanil
! ëcrirait encore k Saiale-Beme :
une seule chose que je voudrais savoir, c'est qm Toœ a
oi ou de Marie, car nous avons disparu loutes les de>x,
ame qu'une aiqonrd'hm. » (Lettre inédite.)
édile.
« Vous vous réfugiez dansl'élude.vousff de penser à nous et à nos forêts, à deux I moment suivies qui vous gardent un ten nïr et vous ont plusieurs fois rappelé, d faut vous réfugier. Vous savez cette pet poétique au sommet de la colline, battue vents de la forêl et du rivage? C'est Ifl qui autrefois et que j'étais revenue ce printem occupais qu'une partie, mais j'ai cédé le I belle que vous disiez faite pour tous les vient ici à ce prix et moi, charmée de sa trouvé une autre cabane et lui cède ma qui déjà retentit du bruit des ouvriers qu senl un cabinet de toilette et suspendent s dans ces déserts. Cette Gaule glacée, ci Velléda, comme vous dites, sont un peu se Marie, mais nous voulons toutes devenii détachées. Elle me demande le secret, ma amis savent qu'elle vient ici, et c'est à v donner la gloire. Nous rions beaucoup, le enchanté, vous viendrez voir cet établisser
Mais elle mettait cette condition aux Sainte-Beuve, qu'elle ne serait associée da de ses affaires avec Marie. Elle ignorait ce passé entre eux et ne voulait pas la quest ce point. Tout ce qu'elle pouvait lui d c'est que Marie avait tout oublié. Quant parle d'Hortense), ses sentiments pour Sai
()] Lettre iuMite.
HOKTKHSE ALLAJIT 1
lût toujours les mêmes, et voici la lettre i xprimait pour la vingtième fois :
Mon aiuour, ce n'est point parce que je suis :hée de vous et de toute chose que je ne pense qu'à la sagesse, c'est parce qu'il faut pUer ses s à propos et entrer dans le port sans s'y briser. s ! si vous l'aviez voulu, nous aurions pu encore îudre doucement cette pente qui mène au rivage, vous chérissez votre mélancolie et la voulez er. Marie m'apporte ici tous ses adorateurs avec ii grand soia de sa gloire (comme on disait ) qu'on peut les lui enlever tous et qu'elle y enl.
El vous qu'on a depuis si longtemps trouvé le aimable de tous, le plus fait pour plaire, et toucher, vous dont on se détourne parce qu'on iint un peu, vous qui rempliriez de longs jours verie, de bonheur, d'étude, de toutes les séducp ou r lesquelles le ciel m'a faite, vous serez dans bande d'amoureux, le plus fidèle aux fées et imaginations. Ma solitude pouvait parfois nuyer, mais cette vie du monde qui m' arrive à orte, attriste et trouble . Les petites choses el lensonges y régnent. Ce n'est jamais l'abandon 'ai tant connu dans ma vie et la vérité que j'ai urs gardée. »
e ajoutait :
Mais pourtant je prévois quelque orage par ce lage, quelque insulte & Minerve, si par vos con-
seils vous ne m'en S3uvez. Je trouve qu'à i dit adieu à l'amour, mais qu'on revient ai sentiment. Ainsi on n'est jamais bien àégaj vous conterons toutes ces vues sur l'existen vous invite à diner, si vous voulez avec i il faut passer la soirée et coucher à Herbl savons bien que deux femmes, ce n'est pa; qu'il vous en faut trois, mais nous en trouv» troisième. Venez seulement et tout ira biei dirai quand les parties de forêt seront f Adieu ! je salue la Grèce en vous et ces ch poésies de chez elle que vous mettez si ment chez nous. Et j'espère que nous non la semaine prochaine.
« Si vous ne voulez pas aller chez M"" Je une autre chambre dans le village à vous don
Je ne saurais dire si Sainte-Beuve accepi de descendre chez M°" Jehé, mais je sais à Herblay, que toute glace fut rompue er Marie et qu'il repartit pour Paris enchant petit voyage. II n'y a qu'une chose que je pUque pas très bien, c'est que Marie, qui et
(i) Quelques jours avant, Hortense avait ^crîl A Sainte a Marie répond k vos hammages i la colline par des alfectiMuz. Elle vonlait tous inviter pour ane partie que dimancbe dans la forêt de Saint-Germaîn sous nos fenftre avons pensé qua cela oe vous plairait pas. Il y aura soi mande, une autre dame, MM. de Roncbaud, Lehmann, et CŒDr vous en dit pourtant voui serez des nfitres. Nous voi trop au-dessus de ces p]aisirs-U. > (Lettre inédite.) (a) Lettre inédite.
■blay dans la pensée d'y habiter un an, n'y soil ï que quatre mois, El jeme demande quelle tête ainte-Beuve en recevant, au commencement t (1845), la lettre d'Hortense que voici :
t Herblay, samedi.
e viens vous demander deux commérages. Je rais savoir deux choses que vous aurez enlen- Qu'a dît Marie de son séjour ici, de nos relad'amitié, etc., etc. Je vous ai dit que je la pre- :omme une relation légère, et c'est vrai. Mais s son séjour à Herblay, depuis que j'ai lu son n (i), elle m'est apparue autrement, je la trouve 'emme supérieure, comme dirait Corinne, une ination élevée, une nature fière et à part. Elle a idu it y a longtemps très bien à ma lettre de , mais je ne la crois pas aussi franche qu'elle ible, ou plutôt tout le monde n'est pas traité rement par elle et je ne sais desquels je suis, devez savoir ce qu'elle dit par M"* Valmore.
n6n dites-moi, je vous prie, ce que vous aurezsu "Rolland qui voit aussi M°"Valmore, Pourquoi le triste ? est-elle séparée d'Aycard. Je m'intébeaucoup à elle et à sa touchante histoire ; qu'y donc ? Je ne vous demande pas des questions.
Tait indigne d'un penseur, mais dite»-inoi ce ous est tombé aux pieds. Je sais bien qu'il tou.s
sera doux de vous occuper de Marie, surtout on vous dit qu'elle en est digne. Je la crois a peu faible et subissant l'influence de tous si tours. Mais je crois que nous resterons tiéti lui ai montré mon admiration, et elle n'a moi les doutes que j'ai de sa sincérité.
« Pour vous rendre plus agréable ma comr je vous envoie une lettre d'elle de cet été. C belle lettre (vous me la rendrez) qui dit tout, écrite sans aucune prétention et en courai nous écrivions souventle matin... ii
Suivait la lettre de Marie t
« Je suis toujours enchantée de l'histoire < Royal. Dans ce second volume, l'auteur, s digression, de ce qu'il appelle des protnenadei de son sujet, prend vigoureusement son lecti le bras et le fait marcher avec lui. Jamais j ouvrage historique qui apprenne mieux une {et quelle histoire !) que celui de M. Saintt C'est sans contredit l'écrivain le plus consc de notre époque. Je vous parlerai de son comme vous le désirez, quand je serai un pi de la foule des réflexions qu'il fait naître. Il que tant de choses que j'avais lues sans les c dre I Saint Augustin et les autres hommes c depuis les Pères de l'Église jusqu'à Gerson Cyran, ont perverti le christianisme en che expliquer ce que des gens simples et can seraient contentés de pratiquer. Les pren
\ naissance au despotisme catholique qui est )9é du christiantsrae. Les autres ont rêve une ne impossible, une réforme qui n'irait à rien 1 qu'à vouloir que l'humanitëne fût plus l'humajagrâceestsublime, elle existe, j'en suis convain- 'est le plus grand des bienfaits que Dieu puisse accorder, mais justement parce qu'il n'est pas ^ae de ce bien, il ne faut pas dire qu'elle seule sauver, car il y aurait injustice et barbarie de 't à élire quelques-uns et à délaisser les autres. [ aux moyens de saint Augustin, de Gerson, de •Cyran d'obtenir la grâce, ce sont des absurdihomme est mis sur la terre à condition de rem- ;rtains devoirs envers l'humanité; cet égoïsme ître et du salut est immortel. Les Livres saints ; positivement : « Aime Dieu de toute ton âme
prochain comme toi-même 1 » Les deux cornements ont une force pareille. N'aimer que 30ur sauver son âme, ne servir que Dieu pour r son âme, ne penser qu'à Dieu pour sauver son ;'est-à-dire n'aimer, ne servir que soi, c'est faJIisl positivement qu'en servant son prochain par , dans l'intérêt bien entendu de la vie humaine, "ci, sans amour, sans regarder au delà de cette
On est honnête homme sans être chrétien.
Cyran n'a prêché sa réforme que pour dire, tre calviniste, que l'absolution donnée à l'homme tiomme est ce qu'il y a de plus absurde et de [umoral.
»uant à l'histoire de Port-Royal considérée
SAlNTB-BKtrvE t
\mm
œuvre littéraire, je vous en parlerai comme ! le demandez après une seconde lecture. Vous |ue je ne suis pas prête à vous la rendre, vous verrez l'auteur, remerciez-le pour moi sir extrême que me fait cette lecture, et des pensées qu'elle me donne, ieu, ma chère, je vous embrasse ainsi que vos . Ma santé est excellente, j'espère qu'il en est le de la vôtre.
« H[ARtE] (l). )»
ignés appelleraient plus d'une réflexion, mais , pas le lieu de discuter les idées religieuses d'Agoult. Cela nous entraînerait trop loin, plus, Hortense se chargera de lui donner la E tout à l'heure en faisant la critique du Partie Sainte-Beuve...
ey d'Aurevilly disait de M"" d'Agoult : « Ce îs un bas-bleu, c'est mieux que cela ou pis, 1 pantalon bleu, le pantalon du blumérisme lin (2). » — Le mot est joli, mais ce n'esl le ces mots pittoresques où excellait l'auteur tboliqaes. Et chacun sait qu'il détestait cor- !nt les femmes de plume. La vérité, c'est que le pantalon bleu » de M"* d'Agonlt il y la fois un homme et une femme et que les iunis formaient un être au-dessus du comela femme elle avait toutes lesgràces et toutes
les fascinatîona, depuis les yeux étliérés et pleins de rêve jusqu'à la « riche chevelure » qui, à l'entendre, « est un foyer électrique » (i), et par qui e" " trisa, en effet, Sainte-Beuve. De l'homme el l'esprit sérieux, hardi, philosophique. Elle comme lui, tout en agissant généralement l'autre. Elle avait horreur de la foule, « i secret de la lutte, le goût des minorités (2) faculté d'admiration étonnante, et quand elle c'était à la passion, à la folie. Elle disait apprend à penser comme à coudre », que * égare les femmes c'est l'esprit de chimère », « ce qui manque essentiellement à l'esprit des f c'est la méthode », — que « la supériorité chez une femme est un phénomène trop rare pour ne pas exciter la défiance du vulgaire », n la dévotion des femmes n'est le plus souvi de la coquetterie avec Dieu (3)». Cesaphoris) son sexe ne sont pas d'une frappe banale, el effectivement un esprit d'élite. Lamartine, vi elleétait allée, en i843, comme on va vers la li disait de M"» d'Agoull que c'était h une bi ture (4) ». Tous ceux qui l'ont connue ont ce mot du poète. Il aurait pu ajouter que, dar belle nature, il y avait aussi une grande âme.
(i]DaDi«l SterQ, Peméts, réjlexiom et etqaines me
(ï) Lettre i Lamartine, du ig février i843.
(3) DiDiel Slern, Pensées, réflexions, etc., etc.
(4) Lettre de LamartîM do ao février :843, Corretp., t,
ndant l'amie préférée de Sainle-Beuve, sa vraie de, celle qui lui disait tout et à qui il pouvait ■e, était toujours Hortense. Elle seule, en ir la grâce efficace du n clou d'or », était enis sa pensée intime et y était restée, en dépit carences contraires. Car je ne suis pas très : le volage lui ait été infidèle, au sens exact not. Quand un homme de son âge et de sa vole ainsi de l'une à l'autre et ne s'arrête pieds d'une belle inhumaine, il y a gros à |u'il se contente avec ses désirs. Autrement Di aurait-il écrit à Hortense, en t84i, quand demandait qu'à lui continuer ses faveurs :
a... Mais, Minerve descendit dn ciel et posa entre eux des sermeulE :
ils jurèrent par tes Dieux qui habitent l'Olympe, par le Styx. sermeal redoutalile aux Dieax mêmes... 1 >
i, mon amie (permettez-moi de vous appeler ai besoin de faire appel à votre amitié, à votre ité. Que rien ne soit changé entre nous, rien
un point. Quand je vous vois, je suis faible, e; cela est suivi de longs troubles. Je veux
en vous un appui contre vous, contre moins me verrez toujours ami, toujours touché;
mais qu'il y ait entre nous une barrière reste en deçà du serment !
a Mais à vous, reconnaissant,
« Et toujours.
« SAINTE-BEUVE (l
Cette barrière que Sainte-Beuve priait d'élever entre leurs désirs réciproques ne f abaissée depuis, mais on verra qu'Horlent portait malaisément et qu'elle en souffrit ju son mariage ; même aprts avoir rendu lef l'amour, il y eut toujours au fond de sa pe horizon doucement lumineux, un retour vague et tendre n — suivant l'expression ij Beuve — vers celui qui lui avait procuré les jouissances de i'automne.C'estau point qu'el vait se passer de ses lettres. Quand il était jours sans lui écrire, elle le croyait fâché oi Alors elle prenait un de ses Portraits fi elle y trouvait « mille grâces, ces abeilles mette qu'elle n'avait jamais su atteindre, ses lèvres eussent aimé à chercher sur les s Elle offrait d'aller le soigner, comme s'il n' eu de mère. « Ah! Sainte-Beuve, comme v( me touche! laissez-moi croire qu'un jour ell confiée ! » Et elle le suppliait de prendre de I de marcher « comme un porte-faix u, d'avoi ses yeux, de rompre enfin son corps, dans de son esprit qui l'enchantait.
(i) Lettre inédite, commuaiqa^e par Jalcs Troobat.
iijours et partout elle lisait tout ce qu'il failli en donnait son avis au risque de le froisser. : n'était pas d'accord avec lui sur tous les
S'il lui reprochait quelquefois « d'arranger I choses et de penser trop à Sallusle et à
M, elle lui renvoyait la balle en lui reprochant
pas assez songer à Salluste et de croire que st charmant dans un salon l'est aussi dans
», En quoi elle n'avait pas entièrement tort.
fait le charme, en effet, des Portraits litléle Sainte-Beuve, et ce qui leur nuit aussi par s, c'est qu'il est aisé, pourvu qu'on soît sufiut averti, d'apercevoir entre les lignes, der- I sinuosités aimables de la phrase, le visage
ou grondeur de Sophie, de Marie.de Juliette rtense (i). Et nous savons pertinemment que
ni ëcriTBil, le S DOTcmbre iS45 :
: ■ l'article Faariel vous avez lits bien parlé de Benjamin [e ne croîs pas que tous l'ajez si maltraité cette fois. Mail, ce, et attaqué par les ordres d'one dune (m'avei-vous dit) clarc que Benjamin Constant avait tout le sérieux permit e frsDjais, et que, quaud ces Français voulaient faire les ;e dévouer pour les religions et les djnastiea, ils EOrtaient , perdaient la candeur de l'abandon, par où brilla ai oobleimin Constant. EnSn j'aurais un peu attaqué ceai que les dominé, car B. C. représente mieux an Anglais Kérieui que ■ançais sérietix De représentent un Anglais sérieux. Ah I pas la candeur, l'oubli du peuple et de l'arrangement, nn
se livre à ses passions et qui écrit k celle qu'il aime ces :s que TOUS citea dans le portrait de M"* de Krudenw, itiquei tonjoors cet bomme en en citant des choses admiloi, pour le venger, je vais faire courir à5.ooo exemplaires ,-otre billet de ce matin où vous préférez la jeunesse et ipeau roscè l'automne, à la sagesse, à Minerve, aux moset, à Zenon et Platon.
sérieux, tocs voilà ! ob ! comme Benjamin Constant écri-
SÀINTE-BEUVB ET U^^ d'àQOULT 223
c'était pour leur faire plaisir qu'il traitait; par-ci par-là^ de tel ou tel sujet. Quand, par exemple, Hortense lui demandait pourquoi il ne parlait pas de Royer-GoUard, on pouvait être sûr qu'il ne tarderait pas à s'en occuper. Comme elle ne s'intéressait qu'aux grands hommes, elle était agacée de le voir perdre son encre à portraiturer des hommes de troisième ordre, comme <v Sue, Soulier et Savate » I Et elle se fâchait tout rouge, quand il lui disait, pour expliquer ses choix :
« Les choses sont si vastes et si infinies qu'il y a entre elles de quoi justifier tous les jugements individuels contradictoires que nous portons sur elles, et quand chacun a bien taillé avec son esprit dans l'immense cité, il en reste encore. »
Regrettait-il sa jeunesse, elle lui écrivait :
« Que vous me faites pitié, vous autres, avec votre goût de la jeunesse I Que les hommes sages et savants sont préférables I Platon dit que c'est quand la vue s'en va que l'esprit de Thomme voit clair 1...
« Vous dites quelque part {Bernardin de Saint' Pierre^ je croîs) que la nature soigne la jeunesse et abandonne ensuite son ouvrage. C'est dit d'une belle manière et c'est vrai peut-être, mais combien différemment j'ai senti la jeunesse I Combien alors j'ai trouvé que la nature harcèle, presse et torture son
Ytit autrement à plus de cinquante ans/ Vous en avez cité des choses d'une prayité, d'une passion, d'une tristesse abandonnée. Allons I vous êtes jaloux de M** H[écamier], c'est tout clair. »
ouvrage, qu'elle en tire par la c
l'usage qu'elle en veut. Nos enfan de nos entrailles avec plus re en met à nous les faire à Il y a une action cruelle, ; sur la femme, el si la fem talienne, si elle est difficile te et lani^uit, et connaît de horreur, c'est quand elle a passé la jeunesse, le jette un cri de délivrance, qu'elle se réconcilie la nature et trouve que la nature enfin protège ouvrage. Vous direz : « Vous y voilà donc à le mal ! » Oui, pour un jour de tourment payé ille délices. Et toutes les femmes ne sont pas si i. Mais c'est ici, c'est dans la forêt, < ant sans vous voir, en vous voyani de la vie, d'un âge heureux, qu'oi encore mieux, qu'on y compte cora ent de ce que nous avons vu icî-b en voyage et non au terme , et qu'u dans un autre séjour, nous nous i les circonstances de la terre, et nou drons mieux.
Vlais pour la terre, vous me charmez Je vous trouve aimable pour moi * pas sûr que vous ne voltigiez pas,qu<:
croie en général un homme vrai de manières de dire à peu près la v Vous m'avez voulu stoïcienne, et ji ient (les stoïciens) que Famitié ne pc
qu'entre des gens qui aimaient le bien t tade{i). »
Ses antipathies, ses haines littéraires étaient fois excessives. Ainsi elle ne pouvait souffrir mann, malgré « le grand ton de son style », e ne comprenait rien aux Pensées de Joubert. E pourquoi Sainte-Beuve lui disait un jour c manquait de sens critique. Pourtant elle av jugement sain et voyait ordinairement assez Parlant de Bayle, qu'elle connaissait à fond trouvait que c'était un « taquin ».
a Et le monde se partage entre les croyants taquins. Bayle s'amuse de ce qui trouble les a el il veut les étonner, les dérouter, et c'est so aussi un incrédule à rebours. »
Parlant de Cousin , elle lui en voulait de « \ ment qu'il avait mis à V Apologie de Socraie
« C'est abominable. Il fallait donc tuer Vo; Rousseau, Bayle, vous, tous les hommes qu quent les Dieux et l'Etat. On n'a jamais jeté les plus légères, plus inconséquentes, plus d reuses. Un pair de France ! Il ne l'était pas î Le clergé a bien récompensé son zèle! Il ne fai qu'il meure en laissant cette tache dans sa vie; le-lui donc, mais il a peut-être corrigé cela d'autres éditions (2). »
Elle avait un faible pour les orateurs et les
i l'antiquité, ses dieux étaient Cicéroti et is les temps modernes, c'étaient Pitt, Hume. Ici évidemment elle avait subi de Bulwer.
s pas que Cicéron est trop politique pour )rd on ne saurait l'être trop pour vous, st politique dans ses lettres que pour faiblesse, son amitié pour Pompée, les e sa patrie ; il lient la lyre et il est fort sus. Mais y a-t-il rien de plus touchant, able, de plus charmant,que cette douleur our la perte de sa fille calmée peu à peu : et la philosophie? On le voit se relever, c'estcommeun chant harmonieux, toutes respirent la tendresse, la tristesse, et la Bien peu de choses sur la terre ont mr secrète et surtout cette simplicité
t de Pitt :
pouvë avec Pitt toute ma raison. Il me ime qui a été le plus haut comme politi- : civilisation, voici en quoi : en défendant l'exemple contagieux de la France, sans nter à la Constitution. Et en coalisant ntre Napoléon, il a fait tout ce que peut glais, tout ce que peut faire un homme us une constitution et qui a l'Europe à
SAINT£«BEUyE ET M"^^ d'aGOULT 227
« Cependant je comprends comment Thiers a pu dire peu éclairé^ mot que vous lui reprochez. C'est dans son appréciation de la Révolution française ; il n'a pas assez rendu justice à ce grand mouvement, si beau du moins à son origine (i). »
Et encore :
« Que je vous conte une rencontre charmante : Pilt exprime au Parlement ses regrets de n'avoir pas relevé Tantique trône royal de France, et de n'avoir pas vula noblesse disposée à se rallier autour de la monarchie rélablie,et le voilà qui dit aux Communes :
Me si fata meis paterentar dacere vitam Aaspiciisy etsponte mea componere curas, Urbem trojanam primant dalcesqae meorum Reliquias colerem, Priami ttcta altra marièrent Et récidiva mana posaissem Pergama victift.
« Et c'est encore ce beau
Et récidiva mana posaissem Pergama victis !
« Hé bien, Pitt est pardonné de n'avoir point aimé les femmes, puisque c'est chez Didon qu'il va chercher sa politique. Peut-on faire une citation plus délicieuse et à laquelle son mince historien du moment peut être plus sensible (2)? »
Quant à Chatam, elle ne doutait pas que Sainte- Beuve n'eût été son fils chéri, s'il avait fait de la politique active.
« Vous eussiez eu un beau rôle au Parlement, une
(i) Lettre inédite.
(2) Lettre inédite du 18 octobre i845.
éloquence que je vous connais, l'autoritë et qui dit ce qu'elle sais plus le reste. Un homme mais un inflexible ministre, ui des tempêtes de la guerre et de à Trafaîgar et mourant à la vous n'eussiez pas pris des mo; plus humains et peut-être plu s'en va la gloire de Pitt devan est que ces hommes exquis ne j et qu'un rustre le leur enlève, taine ruse, une certaine habil ges 111, qui, avant d'être fou, et qui, rejetant la haute fierté joué par les élégantes façons < On voit qu'Hortense conna avait une culture très étendue Sainte-Beuve aimait tant son commerce. Il avait beau ne pas penser toujours comme elle, il avait toujours à apprendre avec elle. Sans compter qu'elle lui était parfois d'un grand secours. Ainsi, pour en citer un exemple, c'est elle qui lui procura les lettres de Bonstetten dont il fit usage dans son article sur cet écrivain suisse (a). Je croyais qu'il les avait eues
{i| Lellre inédite du a4 octobre i845.
(i) C'est elie également qui, eo 184S, en pleine balaille des rnes, lui
indiqua le passage de Bacon sur U Dignité da Sci -' — ■ —
1S69, lui procura le Talkyrand de Bulwer, dont il | écrire ses articles aur ce diplomate, qui firent ai grac dans le journal te Tempt. Je lis, en effet, dans sa sous la date de janvier 1869: ■ Sainte-Beave m'écri TalUyrand et Ta faire l'article. ■
SAINTK-BKUVB ET Mme t> AGOliLT 33$
par le canal de Juste Olivier. KendoDs à Horlease ce qui lui revient de droit. Elle avait fait la connaissance de Bonstetten à Genève, et même U lui avait donne un Pline dont elle se dessaisit au profit de Beuve. Mais c'étaient surtout les historien ravissaient. Elle avait plein la bouche de 1 Salluste, et plus encore de Hume, « le pIu!
historien moderne n, à ses yeux, « en ce qu'i que la différence de politique et de vie civili « Il a exposé la science du gouvernement n tatif, et celte politique de balancement qu qu'on s'est armé contre Louis XIV et Napo n'expose pas seulement les événements d'An) mais son coup d'oeil jeté sur l'Europe est perçant ; c'est un guide pour tous ceux qui ront la poHtique (i). »
Elle lui savait gré de planer au-dessus de ments, tandis que Mignet et ceux de son i étaient écrasés, et de n'avoir pas eu la préoct de y art — chose dont les littérateurs frani trop vanté l'excellence et la nécessité I
« Les poètes et les gens du monde ne ci dans une histoire que le style. Or, Sismondi que tous les historiens de nos jours ne suppôt pas (à ce point de vue) un sévère examen.
« C'est très facile quand on n'écrit pas c ouvrages de venir attaquer le style des long;
(i) Ullrede i843.
330 HORTENSE ALLART DE MERITENS j
ges. Le monde ne marcherait pas et on ne saurait pas les faits si chacun écrivait avec la précaution de Béranger (i). »
Je ne sais pas ce que là-dessus pensait Sainte- Beuve, mais je serais bien étonné quMl n'eût pas été de Tavis d'Hortense.Trop de style nuit aux longs ouvrages, à preuve l'Histoire de France^ de Michelet. Cependant Renan trouvait qu'il n'y en avait pas assez dans celle de Henri Martin, et l'on n'a pas oublié l'éloge au vinaigre qu'il fit de cet honnête historien, dans son discours de réception à l'Académie française. M°*« Henri Martin en fut si douloureuse ment affectée qu'elle faillit s'évanouir en l'entendant (2). — Sous ce rapport, Thiers était tout près de réaliser l'idéal d'Hortense. Elle écrivait à Sainte^ Beuve après avoir lu le premier tome de V Histoire du Consulat :
« Je pense comme vous, c'est simple, noble, plein, au fond d'une chaleur et d'une élévation qui se contiennent à la manière des bons écrivains. J'oserais faire deux reproches : une sorte de fatalité acceptée, et une admiration sans critique, car la France et le premier Consul manquaient alors de toute connaissance politique. La campagne de Marengo, le passage des Alpes, tout cela me semble admirable. Et à la fin,ces mots si modestes, si vrais, si simples : « On peut le dire, la France n'avait jamais vu de si grandes choses. » Tout cela est charmant! »
(i) Lettre inédite de i843,
(2) Je tiens ce fait de Jules Simon.
Cependant, quand elle fut arrivée au c volume de ce livre, il lui sembla que, tout dans la vraie méthode historique, Thiers fa de place aux commërages, et que, suivant 1 Sainte-Beuve," lui et l'Empereur allaient tr venture et à l'avenant (i) ».
Elle ne fut vraiment satisfaite à tous les ] vue que par la lecture de Port-Boy al. Encor elle ses réserves sur le fond.
Herblay, 9 mars
o Faut-il vous écrire un petit billet ou uni lettre ? Faut-il se tenir dans une admiration ou dans un débordement de plaisir? Ce dern me plaît davantage et peut-être vous divertir;
« Vous voici donc à l'Académie tout droi donc les lettres pures, sans politique ou autre les lettres mêmes,Montaigne, Pascal, tous le; voici des études charmantes. J'ai lu tout à 1 traversjcommençant par Pascal et Jansénius sant par Saint-Cyran. Commençons donc [ sénius, cette machine de guerre trop charj éclata, dites-vous, pour ruiner sesamîs. Vou habilement mêlé Milton et en avez fait de li biblique. Ces grandes questions m'ont plu infi j'aurais même voulu au moins quelque clios grâce et VAagrusliniis dont vous nous frustn
(i) Lettre incite d'octobre iS45. — Les volâmes sui Thierg U déseochsiltèrent tout k fait, comone on le rem CoTTMpondtnce avec Sainte-Beuve.
iule l'histoire et le caracl
nt admirables. Voilà IIk
qu'il ne lisait rien. Par
t-Royal qui ne lisaient ri
très sont des bêtes ou c
lade, Bossuel un houira
!, saint, nourri seulemei
li est simple et beau, vra
nt-Cyran, guindé, faux,
nvoquer un g^and hom
heure ; nous verrons. Ci
; dît de belles choses si simplement ! je vais
i mémoires. Ces grandes dames et ces nonnes
itpas dignes de Sacy; les autres, M. d'Andilly
;, leur convenaient mieux.
andvousavezditque Montaigne était« rkomme
'éalare», voua avez dit quelque chose de mei^
i et qui ouvre l'esprit. En effet, la réformation,
un réveil, mais chrétien. Montaigne rentre
homme éternel; la nature se réveille forte,
suse, après une contrainte de seize siècles ; elle
er, grossière, rustique, elle n'est ni grecque,
le, ni chrétienne, un peu de Socrate pourtant.
cela est parfait et du plus haut et du plus
e amusement; cela mène loin et fait penser.
uand vous reprenez Montaigne plus loin, il
ihie que vous en forcez un peu le sens ; il est
!ux, mais pas tout ; il doute même dé lui ; vous
es un croyant au rebours, c'est trop.
lis, monsieurrécrivain, vous n'étiez pas femme.
■ SAINTE-BEUVE ET M°*e d'aGOULT 233
I irons n'étiez pas obligé d'aimer un homme, je ne vous trouve pas assez tendre, assez passionné, assez déchiré pour Pascal; vous n'êtes pas à genoux,vous n'en parlez pas comme on doit parler des saints. Mais nous verrons plus tard. Quant à Thistoire des Provinciales y c'est charmant, bien conté, amusant, plein de choses, d'idées, de goût, et de l'esprit à pleines mains. On relit par-ci par-là, et on trouve une foule de choses qui ont échappé ! aussi je relirai plusieurs fois.
« Et la critique, l'oserais-je faire par devoir? Elle ne m'appartient pas, je la laisse à de plus savants, et je dirai seulement que Balzac et d'Andilly sont trop longs, qu'il y a trop de portraits et de frivolités. On voit un peu là, derrière, le grand esprit de Marie (i), que vous ménagez madame la marquise, madame la duchesse que vous acceptez. Votre héroïne, madame de Guéméné, a la plus belle femme de la cour », vous tient trop au cœur.
« Ma critique, si j'en voulais faire,viendrait déplus haut, elle serait toute philosophique et frappant d'abord sur une petite note atroce qui dit que chaque chose a deux noms, et que le troisième est en Dieu ; elle vous demanderait ce que Voltaire, ce que le xvin« siècle pourrait penser de votre livre.
« Port-Royal fut fondé par des demoiselles qui, vous l'avez dit vous-même, cherchaient un établissement et des intérêts. La religion de ce temps est
(i) Mm» d'AgouIt.
i religion de cour, c'est une cour qui domine tout mouvement, l'esprit ni la connaissance n'en sont 1 le point de départ, on le sent à tout instant ; la ir, la célébrité furent le but de ceux qui lisaient ; les croyants, comme Sacy, ne lisaient pas. Mais ourd'hui plus de cour ; qui donc vous rend si fai- , vous qui lisez ? Jouons-nous ici la comédie? Le istianisme est-ce une vérité ou non? Y a-t-il un , un père ? Avez-vous lu Voltaire et Frédéric le md, et Montesquieu? Ne connaissez-vous que dame Récamier et sa coterie depuis Port-Rojal? it-on écrire de ce ton si on est sérieux et un hone homme ? Oui, comme Horace qui parle à cha- '. instant de Jupiter, ce qui le placera moins haut ■fois que Déranger.
I Allez, une femme qui honore la vérité ne pout être à vous et à M. de Chateaubriand qu'en past. Il était doux d'être à vous deux, mais on n'auvoulu avouer vos idées jamais. Vous n'êtes pas hommes sérieux, ni convaincus, ni pieux, ni sûrs. lis êtes de son école, et c'est une fausse école. U t suivre la science éternelle; si on en dérive on rompe ; il n'y en a pas deux, il n'y a deux mots ien. Scélérat, il n'y a qu'une science et qu'une té ; la vérité prend des formes, elle s'entoure de nés à la voix de Jésus-Christ. Mais quand ces for- 1 sont tombées, déchirées, vieillies, sahes, profas, quand de grands hommes en ont fait justice, il L les laisser dans la tombe et saluer la vérilé^pure. itaire ouvre votre livre, il le lit : « — Oh 1 oh I
qu'est-ce ceci? Cet homme ne m'a-t-il pas lu? Estil de Port-Royal? N'en est-il pas? Il va nlns Inin que moi! Le diable a-t-il fini par descen moi? C'est son allure, mais je n'ai pas élé Deux mots à tout I Je n'ai jamais écrit cela
« On peut parler du chrisUanisme et de avec vérité, puisqu'il y a des vérités dans li nisme et la grâce. Mais ce n'est plus du catholique. Du temps de Bossuet vivait Lei pensait déjà ; si ces hommes eussent de 1 cherché la vérité, il n'était déjà plus permi garer, il y avait la Théodicée de Leibnitz. Il: chaient que la cour, et Bossuet fera la risée religieux par sa correspondance avec la sœu nuau et d'autres. La cour renfermait tout, Ion, dans une erreur dorée. Des victimes t mortes autour, avec lesquelles seules je sy et qui restent à venger. Vous êtes plus près rir avec elles que de les venger.
« C'est là ma critique, elle porte loin vous voulez la pousser. Adieu, je vous écri être encore sur ce livre que je vais relisant i plus plein qu'aucun de DOS temps (i). »
Elle revint effectivement sur Port-Royal, de l'ouvrage que la princesse Belgiojoso pu le même temps sur la Formation du Dogn ligue, mais ce fut surtout pour persifler la p Elle écrivait à Saînte>Beuve :
(i) Uttre iDédilf.
Herblay, vendredi [1843].
'ous êtes obligé de lire le deuxième volume Princesse milanaise ; c'est saint Augustin et la efficace. Elle dit poliment qu'elle n'ose aller à es travaux sur ce sujet. C'est donc Port-Hoyal. : donc, monsieur, cette belle; il y aura entre un rapprochement inévitable. Son esprit est et élevé, c'est-à-dire italien. Mais ce n'est pas re, elle n'a pas d'opinions ni de but. Et puis n stupide. Passe pour une Princesse romaine -e comme cela. Mais une Milanaise galante et ïuse ! Si c'est si beau de se martyriser, qu'elle rtyrise ! Je n'ai pas vu sa moquerie, mais je ïs lu attentivement. Elle n'aime guère saint e et saint Augustin, elle les taquine, mais ce ■ien. Quoi ! ces grands travaux des penseurs rnîer siècle n'ont pas suffi, et voilà, voilà igequi sort de l'école des Terroristes, car quoiignet s'en défende, c'est lui, et je le lui repro-
e n'est pas ainsi, monsieur, que vous louchez itiëres délicates. Votre plume malicieuse n'est nte que pour le curé d'Herblay; vous frappez 1 à la Pascal, à la Provinciale, et bien que je eproche de n'aller /)as assez franc jeu, je ne ompare pas à cette Charlotte Corday sous le Quelques hommes voient, aperçoivent, jugent,
posent des principes, mais le troupeau des hommes à tout âge dira, fera tout ce qu'on voudra, rien ne le tient ni te garantit, c'est une pitié. Nous ai une réaction terrible qui jettera loin ce retour bi en arrière.
« Ce retour a été conduit par des poètes et par des esprits; l'esprit nous vengera. De nouv maîtres édifieront, mats d'après les travaux du nier siècle, et tout celui-ci passera comme un amusant. On arrivera au vrai Dieu ; les catholi et les chrétiens avec leurs idoles seront les im et on rira de leur frivole zèle. »
Le lendemain, elle lui écrivait encore :
o Attendez, attendez, je vous dis souvent des ses; c'est ce que j'ai fait hier en vous disant que i Princesse attaquait saint Augustin, mais que ce tait rien. Je n'avais pas tout lu ; j'ai achevé dep elle fait voir qu'il ne savait guère ce qu'il disail même, mais en le citant seulement. Elle rapport longs passages. Mais quand nous analysions ennui, dites-vous, ce gros Jansénius, vous attem vous que c'était la beauté qui allait vous le pre des mains? Heureusement que vous lisiez le vô la maltresse d'un jour que vous aviez alors. Voi qu'elle dit ; « Les défenseurs de Jansénius dépi rent dans cette lutte un talent sans égal, une g deur d'âme étonnante et une profonde habileté, défenseurs de l'Eglise catholique, car tels étaien Jésuites, firent preuvede bon sens et de bonne fc
E ALLIAI DE HËniTCHB
louchait à la question elle-même, mais ils rent de mauvais moyens (i), »
bon sens », je ne dis pas non, mais a de )t », c'est autre chose. On sent ici la mainde ^ur ou de l'abbé Combalot, car on ne sait ire au juste quel estcelui des deux qui fiit le aleur de la princesse dans cette ceuvre apoe. Un esprit impartial et averti aurait laissa ; foi des Jésuites au fond de son encrier, ssons.
là donc Jansénius à la mode, grâce à vous et icesse. Mais, comme Fontaine, elle fait voir { manquez un peu de critique. En maître, vous a fleur du talent de ces hommes par partie ; m, vous nous donnez le beau seul ; vous inSrmité, la bêtise; on est encore ébloui, nous montre à découvert la folie de saint 1 et ses contradictions ; elle le juge trop ïnt même, il me semble. Mais elle le bat par
,sàki(2). .
it que sur le fond elle s'accordait avec Marie, ime elle, elle ne voyait ici que le côté docjansénisme. Plus tard, elle s'apercevra vait autre chose que la question de la grâce •ouvera, pour qualifier les Port-Royalistes, ste, en disant qu'ils furent « les Girondins [îcisme ».
SAINTE-BEUVE ET M""^® d'aGOULT 289
Elle terminait ainsi sa lettre à Sainte-Beuve :
« Vous, si vous disiez : « Voilà les beaux côtés de Jansénius et de saint Augustin, mais ces grands hommes, etc., etc., mais, mais !.., » àla bonne heure ! mais non. Vous ne les attaquez jamais directement. Votre guerre est différente de celle de cette dame. Vous avez plus de force et d'esprit, plus de malice aussi. Elle, on n'y comprend trop rien. De bonne foi, croit-on à ces folies? surtout en les voyant de ce côté stupide, frivole et détaillé, où elle les expose! Mais c'est une femme pour vous charmer ; elle est pleine de vos sujets et très capable, grave, profonde même ; c'est un travail d'homme. Comme vous causeriez bien avec elle, en regardant ses yeux, et son sourire le plus beau que j'aie vu !
« Adieu, monsieur, j'ai généreusement réparé cette erreur avec celte docteur. J'ai envie de lui écrire ; me le conseillez-vous ? Je ne pourrai éviter de lui parler de Port-Royal. J'ai causé avec elle dans le monde une fois, où je lui avais enlevé Mignet (i) pour deux heures. Mais les auteurs aiment qu'on les comprenne.
« Lisez le livre et parlez-m'en. Voulez-vous mon exemplaire de Mignet? »
(i) Sur les relations de la princesse avec Mignet, consulter le t. II de notre ouyrage sur Alfred de Musset. — Mignet avait beaucoup d'estime poar le talent d'Hortense Allart. Quand elle publia son Histoire de la République d'Athènes, il lui écrivit: « Votre Histoire de la République d'Athènes, je la lis avec un vif intérêt. J'y trouve des récits animés» une façon naturelle et piquante, un talent simple, beaucoup d'esprit et des jugements libres portés sur des faits connus. » (Lettre inédite.)
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Et comme elle savait que Sainte-Beuve ne détestait pas les petites combinaisons ^^rr^^r^^o.
tait pas les petites combmaisons romanesques, Hortense lui écrivait, le 24 novembre (1842), en lui envoyant l'ouvrage de la Princesse :
romanesques, Horibre ouvrage de la Princesse :
« Si c'était la Princesse elle-même qui vous envoyait son livre, que diriez-vous? Ce n'est pas elle, mais elle sait sans doute qui vous l'envoie, car c'est Mignet, voici comment. Je vous l'ai ofïert, vous n'avez pas répondu et je l'ai rendu. Depuis j'ai prié Mignet de vous l'envoyer, lui disant que vous croiriez que c'était moi, et que vous et la Princesse vous étiez tous deux Pélagiens. Voilà tout. Gardez l'ouvrage à votre aise, et faites-le mettre après chez Mignet, rue des Capucines, n^' 10... Vous me direz promptement votre avis sur ma chère et grave princesse. Je ne lui ai pas écrit, mais j'ai dit toutes les choses aimables à son ami. Aucune autre femme n'a encore montré tant de profondeur et d'attention, mais l'ouvrage ne peut intéresser que les docteurs. Et quel goût! — De Princesse de Trivulze, d'Italie I Quel style noble et convenable l vous verrez (i). »
C'est réellement dommage que nous n'ayons pas les réponses de Sainte-Beuve à ces lettres malicieuses d'Hortense, car nous connaîtrions probablement sa pensée de derrière la tête sur le livre de la Princesse, tandis que nous sommes obligés de nous contenter, à son défaut, des quelques lignes louangeuses qu'il
(i) Lettre inédite.
SAINTE-BEUVE ET Mm® D*AGOULT 24 1
envoya alors à la Revue Suisse (i), après avoir écrit à M*»® d'Agoult : « Le livre de la princesse B... est sur quelques tables favorisées. Essai sur la/orma^ tion... du dogme catholique... Voilà comme il faut en faire, quand on se mêle de théologie. Je sais que M°»® Récamier, l'autre jour, avait lu Origène. Les modes de notre temps en vérité sont singulières (2). » Six ans plus tard, quand Port-Royal fut terminé, Hortense, tout en lui gardant son admiration, portait sur Sainte-Beuve ce jugement d'ensemble que riiistoire a ratifié depuis.
« Ce qui sort de Port^Royal publié, c'est que vous êtes dévot et incrédule. Vous jugez ces Messieurs tantôt de leur bord, et tan tôt comme eût fait Lucrèce, 11 y a telle petite note qui met tout en doute. Chateaubriand a gardé cette note pour sa maîtresse, mais votre maîtresse à vous, c'est l'étude (3). »
(i) Voici ces lignes, datées da a8 décembre i84a : « H a paru un livre sérieux encore inachevé de la princesse Belgiojoso, Essai sur la formation da dogme catholique; c'est sérieux, catholique d'inten* tioD, semi-pélagien et origénien de fond, d*un style très ferme, très simple, enfin une très précieuse curiosité venant d'une Italienne galante, d'une Trivulce. Son nom n'y est pas, mais elle l'avoue. L'ouvrage s'étend, jusqu'ici, depuis saint Justin jusqu'à saint Augustin. Il reste encore 2 vol. à paraître. » Un an après, le 11 août i843, Lamennais écrivait à M»* Clément : « Ce que vous m'apprenez de la P. Bel (princesse Belgiojoso) ne m'étonne pas le moins du monde. Elle vit assez seule à Marly, plongée dans les livres, à ce qu'on assure. Il est pourtant étrange qu'elle ne vous ait pas envoyé le sien. Vous n'y perdez, au reste, que de l'ennui... » (Lettre publiée par M. Christian Maréchal dans la Revue d*histoire littéraire de la France, n« d'avril-juin 1906.)
(a) Nouvelle Correspondance, p. 88.
(3) Lettre inédite.
> n'est pas sans à propos que le nom de Lucrèce présentait ici soua la plume d'Hortense. À cette jque Sainte-Beuve t^taït dominé par ce grand poète tn, et sa camarade d'Herblay était scandalisée en itendanl lui dire que <r Lucrèce était peut-être is fort ou plus hardi que Virgile ».
Le i4 décembre 1847 elle lui écrivait :
K J'ai lu l'autre jour ce cinquième livre de Lucrèce e vous me citez. Et moi de rire. Voilà bien les ïtes ! comment ces hommes-là pourraient-ils être lants constants, ils ne sont pas même fidèles à BU ! Ce cinquième livre est très beau, soit, l'imalation en est grande et brillante, mais quel fond Livre, quelles basses conclusions et qu'on va mal moquant des peuples en s' égarant plus qu'eux !
Je vois partout l'intelligence, la combinaison, dit crèceen ternies magnifiques, mais je ia nie, elle 't toute de la pierre et du bois, »
( Ne m'écriviez-vous pas cet été qu'en retrouvant ^rand air de la nature, tous les doutes s'en vont qu'on est croyant dans les champs ? Pourquoi ne avez-vous donc pas fait vos réserves sur ce cinième livre, qui est raisonné aussi bêtement que sonne M. Littré? Les gens un peu vifs sur Dieu sont pas si tolérants. Vous approuviez Bacon de e que les esprits déroutés d'abord par les causes ondes reviennent à ia cause première en voyant ; la chaîne de tout tient au trône même de Jupiter.
bien, disons donc : «Les faibles esprits s'arrêtenl
SAINTE-BBUVE ET x"* d'aÛOULT âj3
aux causes secondes els'y fracassent ; mais les forts esprits n'oublient jamais la cause première et s'y tiennent fermement. » — Et M. de Humboldt, si ir —'■'•-'• ne va-t-il pas tout à coup se demander si le i Dieu ne serait pas dans ce côté de la lune c ne YOyons jamais ? 11 avait devant lui l'in pour croire en Dieu, il va se tourner dans de cette petite misérable lune ! C'est là une commune à tous les athées.
« Si vous dites que vous n'avez voulu louer que comme poète, vous aurez tout réparé, m; il ne sera pas grand poète, vrai poète, émt tendresse, par le côté divin des choses, et on p toujours Virgile et le pieux Énée, qui n'a va mour que par les Dieux.
« C'est ce que font sur la terre les gens se A nous autres femmes, il nous faut un hoi un Dieu, et quand Dieu cesse de s'offrir à n< les traits d'un homme, il vient intellectuel e et nous parle dans la solitude. Mais que fai Lucrèce? Ce serait un néant de l'intelltgenc l'humanité.
« La question n'est pas de savoir si l'on est tel, et on peut, comme Confucius, se cont s'enchanter d'une existence terrestre. Mais tion de lumière ou de ténèbres, d'honneur t.
chantement, est une intelligence présidant Or nulle femme, nulle mère ne peut la nier, il drait avoir ni sens ni entrailles, n'avoir coni délices, ni la maternité. C'est la mère qui co
; Dieu père. Que les hommes en jugent à an, mais j'ai plus foi en Virgile qu'en
i ce qui sort souvent de vos lettres et de vos n esprit étendu, juste, excellent, fort, hardi,
la matière qu'il traite, mais manquant de
ne concluant qu'en l'air.
lus le dis et peut-être je me trompe, ce que
t peu de chose, mais nous allons vous voir à
ise se trompait, en effet, en croyant que euve concluait en l'air. En voulant tout idir, faire le lour de toutes les conceptions, les systèmes philosophiques, il en était douter de tout, comme Montaigne. Mais sa i ëtait entière, et ses derniers jugements res, aussi sains, aussi solides que les pre-
ns après avoir reçu cette lettre d'Horlense, lit que dans l'intervalle il s'était accompli i événements, Sainte-Beuve écrivait à son
prépare une grande bataille. Les esprits liques s'y reconnaîtront à de vraies marques.
après tout. J'ai fait uo peu de mythologie le en mon temps; elle s'est évaporée. C'é-
moi comme le cygne de Léda, un moyen aux belles et de filer un plus tendre amour.
pondance de Sainie-Beaue. Lcltre do i3 joillel i863.
SAINTE-BEUVE ET M"*C d'aGOULT ^45
La jeunesse a du temps et se sert de tout. Je suis vieux, et j'ai chassé tous les nuages. Je me mortifie moins, et je vois plus juste. Il est dommage que tout cela ne puisse durer et que le moment où l'on est le plus maître de soi et de sa pensée soit celui où elle est le plus près de faiblir et de finir (i). »
Tout cela était exact, au fond, et Sainte-Beuve nous explique fort bien ses différentes mues en disant qu'il était un esprit philosophique. Les esprits de cette nature finissent rarement, en effet, par le Credo. Cependant m'est avis qu'il se vante ou qu'il s'abuse en assimilant au cygne de Léda son christianisme de la période romantique. Quand il fit les Consolations^ il était tout aussi sincère — j'aime à le croire du moins — que lorsqu'il fit Joseph Détonne. Autrement, il aurait joué une comédie qui I ne serait pas digne de lui. Que dans son christianisme à la René le cœur ait eu plus de place que la logique et la raison, je le veux bien. Que ce soient les deux yeux noirs du Livre iï amour qui aient précipité sa conversion, c'est possible encore. Mais cela dut se faire insensiblement' et comme à son insu. En 1 tout cas, il n'est pas douteux que, de i83o à i84o et 1 même un peu plus tard, il fut réellement chrétien, I On n'a pour s'en rendre compte qu'à lire les prei miers volumes de Port-Royal. Il ne cessa de l'être — et la rencontre est assez curieuse — qu'aux approches de la mort de Chateaubriand. 11 ne l'était
(i) Lettre inédite.
si peu ! à Liège, quand il professa son cours ;t sur son groupe littéraire ». Et cependant e remarquable — il ne douta jamais de la sin- Uigieuse de René. Tout en prenant plaisir à ï nu son épicurisme catholique, il n'osa pas i sa religion avait été pour lui « comme le de Léda, un moyen d'arriver aux belles ».
il il aurait pu lui appliquer ce mot aussi jusqu'à lui-même 1... Non, ce qui fait la force itique de Sainte-Beuve, ce par quoi il demeuquelque sorte supérieur à son œuvre, c'est ivers toutes ses transformations il ne chercha que la vérité.
:use, qui le connaissait à fond et regretta plus ois de le voir descendre la pente qui mène au lisme, lui rendait sous ce rapport pleine et justice.
Te ses Enchantements et j'y lis, sous la date ):
Itne à Paris chez M'"''HameIin avec Didier très i. Sainte-Beuve, que je pressentais là, vient le : ne l'avais pas vu.depuis deux ans ; il est vio- Tiporté, amusant. Il dit que les lettres de Chaand que je lui ai prêtées sont admirables...
1 dernière fois que je l'ai vu, car nous n'*lus fait que nous écrire plus ou moins souvent, 5 trouvantplus dans les mômes lieux. Il voulait ne voir à Bezons, mais il attendait l'inspira- )ur ses visites, comme pour la poésie, afin de plaire. Il ne vînt pas et resta pour moi ton-
jours le Sainte-Beuve frêle, maigre, et un peu m. que j'avais connu, mais il garda plus réellemei à jamais, ces deux traits de son haut caractèn désintéressement et la sincérité. »
Restons sur cette équitable et forte parole. Je | rais citer encore mainte lettre de cette incompa amie, car c'est à peine si j'ai écrémé sa corres dance, et elle vaut qu'on la publie toute (i). Ma de pareilles études il faut savoir se borner. A commentaire je n'ajouterai donc, en terminant, l'expression d'un regret profond — celui qu'Hor ait jugé à propos de détruire les lettres de Sa Beuve. C'est une perte irréparable.