‹ Hortense Allart de Méritens ...Chapitre 22 sur 28 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

{Adressée à Paris yà mon retour d'Italie. Juin 18 jg.)

La Force.

Quoi ! vous, femme intrépide, il vous faut des renseignements pour arriver jusqu'à moi. Allez à la police, où on prendra votre sig'nalement, puis arrivez à dix heures à la Force, puisque cette heure vous convient. Peut-être ne me trouverez-vous pas encore seul, car j*ai d'humbles amis qui la choisissent pour éviter la rencontre des grandes visites, quoique je ne reçoive pas tout Paris, comme il vous plaît de le dire. Depuis quelque temps, les visites s'éclaircissent beaucoup, je vous assure ; ne vous efiFrayez donc pas trop, ma chère voyag'euse, et soyez donc bien persuadée au moins de tout le plaisir que me fera votre présence.

En vous attendant, tout à vous.

BÉRANGER

8 janvier i83o.

Vous devez plus que jamais m'accuser d'ingratitude. Voilà plus de deux mois que je ne vous ai vue, et vous n'êtes certainement point habituée à un pareil absindon de la part de ceux qui vous aiment.Aussi ne veux-je point

vous laisser ignorer la cause qui m'empgche de vous aller voir. Je suis indisposé, et le médecin me défend de sortir. J'ai pensé d'abord qu'avec du régime et de la ppiraiip j'en serais bienUt quitte ; mais point ; et chaque live de sortie que je fais me convainc plus vivemi la nécessité d'obéir au docteur. Depuis huit jours, j mieux ; hier, l'irritation s'est de nouveau emparée poitrine, et un accès de fièvre violente me tient i aujourd'hui. Tout cela passera, il faut l'espérer. Et comment avez-vous supporté ce froid rig'oureux î II vous faire regretter bien vivement votre doux ci lltalie. Votre plume ne s'est-elle pas gelée dans vo! doigts ? On prétend que non : quelqu'un m'assur vous êtes sur le point de publier un nouvel ou> Celui auquel vous travailliez est-il déjà terminé? reçois plus le Temps ; mais je le recevais encore que parut un article sur Jérôme. Quelle est la sonne de votre connaissance qui s'est avisée de vous , ainsi, et de parler de votre héros d'une si singulière nière? Cet article nem'a pas satisfait. Qu'en pensez-i Je vous ai répondu à la hâte le jour où vous avez ei chercher mes chansons. Savez-vous que vous m'aviez la lettre la plus aimable possible? Vous êtes bien reuse que je ne sois pas tant soit peu fat. C'est nne '. à montrer à tout le monde, comme preuve de bonne tune. Une autre qui se connaîtrait moins, et vous naîtrait moins aussi, se croirait en beau chemin avec i Ce qu'il y a de vrai dans tout cela, c'est que je crois vouscommencez à me juger mieux ; que vous voyez y a en moi un être qui ne se montre que rarement, et

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j'ai fait quelquefois ressource pour varier le genre borné à qui je dois ma réputation. Cette portion de moi-même a besoin de solitude, et c*est pourquoi je me félicite presque de la prison et de la maladie quand elles me procurent cette jouissance. C*est à cet autre moi que je dois le bonheur dont j'ai joui, et ce bonheur s'accroîtde rattachement que je puis inspirer aux êtres bons et intelligents qui me devinent, même à ceux qui ne le font que par un instinct du cœur. Avec cette clef de mon caractère, vous pourrez vous expliquer des choses qui vous ont paru, ou de l'indifférence affectée, ou de la fausse modestie. Si aujourd'hui j'ai Tair d'attacher plus de prix à la réputation qu'à de plus doux sentiments, c'est qu'à mon âge cette disposition est plus sage, quand on est assez sûr de soi-même pour ne pas trop regretter cette réputation, à l'instant où elle déchoira. Ah! si j'étais jeune ! Mais vous, qui Têtes encore, que faitesvous de votre temps? Serait-il possible que votre tête n'eût pas encore trouvé l'occasion de se monter, au moins pour quelques jours.

Ce qui démonterait la mienne> si j'avais moins de philosophie, c'est la banqueroute de mon libraire. Figurezvous que j'allais prendre quelqu'un pour me servir, car je suis bien seul. Mais je vous avais déjà fait part de ce projet ; eh bien 1 le voilà flambé I Longtemps encore il me faudra allumer mon feu, et,'par un pareil froid, c'est bien ennuyeux, surtout lorsqu'on est malade.

Voilà, je l'espère, une lettre qui me réconciliera avec vous, si vous étiez fâchée. Comptez sur ma sincère amitié.

BÉRAN^GER.

8 février i83o.

Savcz-vous que je commence à vous croire? Ne poussez pas trop loin les preuves, car j'en perdrais la tête de vanité. Quoi ! rhumblc chansonnier obtiendrait le suflFrage de l'auteur des Jfcfar/yrs/ Chateaubriand saurait par cœur quelques-uns de mes refrains! Quelle gloire pour la chanson! N'allez pas penser que je veuille le dire à tout le monde. J'aurais trop peur de rencontrer des incrédules, ou, si je parvenais à convaincre les gens, de nuire à votre illustre ami. Et Dieu m'en garde, quoique sa politique ne soit nullement la mienne, à moi, homme des basses classes, qui regarde avec mépris tout ce qui est là-haut^ parce que je porte un cœur français qui n'admet rien de ce qui ne sympathise pas avec la nation, telle que la Révolution l'a faite.

En lui répondant bien du secret, quant à moi, remerciez, je vous prie, celui qui vous a chargée de me transmettre de si douces louanges. Vous prétendez que je prends les suffrages à la quantité et pointa la qualité. Si, en effet, il pense de moi le bien que vous dites, il en doit juger autrement. Car, pour le peu qu'il se soit donné la peine d'examiner quelques-unes de mes meilleures chansons, il doit voir le faire que j'y ai mis, et le long travail qu'elles ont dû exiger. Or, à ce signe, il verra bien que je ne travaille pour la multitude que lorsque la nature des sujets ou l'intérêt politique m'en font une loi. Il lui suffira de

ayS HORTENSB ALLAAT DE MÉRITENS

cet examen pour juger la reconnaissaûce que m'inspirent ses éloges.

Venons à vous. Pourquoi dites- vous que vous êtes piquée contre moi ? Est-ce parce que je ne vous ai pas priée de me venir voir ? En vérité, il y a si loin de chez vous chez moi que je n'aurais osé le faire. Vous ne devez pas douter du plaisir que j'aurais eu à recevoir votre visite, eussions-nous dû nous quereller encore. Ma porte n*est jamais fermée pour les dames, il n'en est pas de même pour ces messieurs. Je suis bien touché du conseil que vous donnait M. de Chateaubriand, vous auriez dû le suivre au lieu de me quereller injustement.

J'ai lu les articles sur Tltalie, et j'en tiens un nouveau que je trouve très bien. Celui que j'ai lu sur Milan m'avait également plu, et alors je n'en connaissais pas Fauteur. Je ne suis pas très bon juge de la matière, mais la forme en est excellente, les aperçus fermes et étendus, et tout cela sent un auteur qui est là sur son terrain. Courage! Il y a dans le dernier une contradiction apparente : les Italiens ne vont pas au cabinet de lecture, et plus loin tout ce qui se passe chez nous les occupe. Je sais que dans le i^' passage on parle de la multitude, et dans l'autre des hommes d'élite. Mais il y avait, selon moi, nécessité de peser sur la distinction. Il faut qu'à tort ou à droit je critique toujours, n'est-ce pas ? Malgré cette observation pédantesque, courage encore une fois I

Adieu. Vous avez vu H. Passy. J'ai eu aussi bien du plaisir à le revoir. Quel savoir et que de bon sens ! Adieu. Tout à vous de cœur.

BÉRAISGER.

Mardi matin, s. d.

Votre lettre, datée de dimanche soir, ne m*arrive qu'à rinstant : je me hâte d'j répondre parce que je crains de ne pouvoir aller chez vous demain, quelque désir que j*aie de vous voir ou de vous revoir pour mieux dire.

Assurez M. de Chateaubriand de toute ma reconnaissance pour la preuve de bienveillance qu'il vous charge de me transmettre. Dites-lui, je vous prie, que j'en conserverai, un éternel souvenir ; que j*estime plus le suffrage qu'il veut bien m'accorder que ma nomination même, si je me mettais sur les rangs ; mais qu'il ne m'est pas possible de profiter de cette offre dont je sens tout le prix et qui va enfin me donner de l'orgueil, ce dont j'ai trop manqué, bien que vous disiez, vous qui vous vantez de me connaître.

Non, je n'ai et n'aurai vraisemblablement jamais de prétention à l'Académie. Je l'ai écrit, il y a peu de temps encore, à Andrieux, qui me prêche en vain depuis trois ou quatre ans. Ne croyez pas au moins que je dédaigne ce corps : depuis plusieurs années, il s'est relevé à mes yeux ; je serais fier d'être le collègue de beaucoup de personnes qui en font partie. D'ailleurs, j'y ai déjà beaucoup d'amis. J'ai, il est vrai, l'idée que l'Académie française a été plus nuisible qu'utile à la poésie, mais le mal est fait et peut-être il serait possible d'en modifier aujourd'hui l'influence. Vous voyez que je ne suis pas positive-

aSo HORTENSE ALLA.RT DE MÉRITENS

ment aDti-académique. La question pour moi n'est donc pas dans TAcadémie : elle m'est toute personnelle.

Ce que j'ai cherché toute ma vie c'est une position conforme, autant que possible ici-bas, à mes goûts et à mon caractère ; la Providence (car j'y crois), après bien des tourmentes, m*a poussé vers un petit coin de terre que tout le monde dédaignait, je veux dire la chanson ; ce genre est devenu ma vie et ma position. Il m'a procuré de quoi vivoter et me faire connaître. J'en suis heureux, et voilà plus de i5 ans que cela dure. Personne ne me porte envie et je suis à l'abri de l'envie que les succès des autres pourraient m 'inspirer dans une plus haute carrière. J'ai dépensé à ce métier une partie du petit magasin d'idées que je m'étais fait. Je n'y suis forcé à rien de grand, à rien de solennel, je fais ce que je peux, je fais ce que je veux, parce que je suis, homme et bagage, en dehors de tout. En politique même, jen'en fais qu'à ma tête, me moquant du mot d'ordre des partis, et ne m'inspirant que de l'amour de la patrie, ma grande et durable passion.

Et vous voudriez que j'allasse me perdre dans un corps illustre, moi à qui tout esprit de corps est insupportable. Laissez-mon petit ruisseau serpenter à l'ombre, dans sa verte prairie, au milieu des fleurs, et, voisin de la mer, s'y précipiter, sans se perdre avant dans quelques fleuves qu'il ne grossirait pas. Il faut que je sois poète comme je suis homme. Je déteste ces gens qui sont autres dans leur vie que dans leurs ouvrages ; songez à mes goûts. Songez à mes opinions. Me voyez-vous dans la tribune académique, débitant un beau discours comme le mélancolique Lamartine ? Pensez à ce chansonnier condamné deux fois

à. la prison pour injures à la dynastie, et qui, ayant obt du roi l'approbation des suffrages académiques, procl au nez de toute la France la gloire de Charles X ! I^ TiiacbËre Hortense I J'ai plus de logique qu'il n'est, dit donné à un poète d'en avoir. Je veux ^étre conséquen je vous assure que cela ne me coûtera pas. J'ai bien dié mon caractère : il ne veut pas que je sois autre cl que ce que je suis. N'être rien, voilà ma vocation. entendu quelquefois traiter cette abnégation do vei On avait tort; ceserait plutAtdel'égolsme.La preuve c qu'on a voulu me faire le cens d'ébgibililé pour qu( fusse de la Chambre, et que les mêmes motifs m'ont refuser cet honneur qui m'eût pourtant mieux conv que les titres académiques.

Si je voulais ajouter des raisons purement littéraire celles que je viens de vous donner, elles ne me manq raient pas ; mais elles seraient plus faciles à combattre m'en tiens donc à ce qui me regarde personnellement vous ferais rire et votre ami aussi, si je vous disais qui que je regrette le plus de l'Académie c'estle traitement eût pu me servir à avoir, comme vous le dites, une boi pour me faire servir. Oui, certes, i .5oo francs me ferai un grand bien. J'apprends chaque jour à mieux conna le prix de l'argent, mais je ne suis pas plus disposé à cheter trep cher. D'ailleurs je ne meurs pas de faim mes espérances de fortune n'ont jamais été au-delà.

Vous me direz peut-être, vous qui m'aimez, qu'un ji je regretterai le refus que je fais aujourd'hui. Vous pou avoir raison. Quand la réputation s'en ira, il est possi que je voie les choses d'un autre œil ; mais alors l'ôge a

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fait son travail, je ne serai plus qu'un sot et j'ajirai conséquemment à ce que je serai. Qui sait aussi si, à Tarticle de la mort, je ne demanderai pas un confesseur? Mais alors le Déranger que vous aimez et que veut bien estimer un peu votre illustre ami, ne sera plus : ce sera un autre Béranger dont vous vous moquerez avec g'rande raison et dont TAcadémie ne se souciera guères, non plus que le curé de sa paroisse.

Celui qui a encore bonne tête et bon cœur vous assure de toute sa tendresse et vous prie de ne pas l'oublier. Adieu et à bientôt,

BÉRANGER

9 jain i83o.

Mille bons jours. Vous voilà revenue et vous me retrouvez encore malade. Je ne puis me tirer d'affaire : le temps variable que nous avons contribue bien sans doute à mon indisposition.

M. de Chateaubriand s'est donné la peine de me venir voir il y a trois jours, et mon portier, qui est nouveau dans la maison, l'a empêché de monter: il est vrai que j'étais ce jour-là peu en état de le recevoir. Je n'en ai pas moins été désolé. Je ne tarderai pas à sortir, je l'espère, et j'irai m'excuser auprès de lui. Sans doute il vous dira que j'ai été le déranger plusieurs fois ; ce qu'il ne vous dira pas c'est que je l'aurais été voir plus souvent, si je n'avais

craint d'être importuo. Il ne vous dira peut-être pas non plus que j'ai été pour lui une occasion d'injures de la part des journaux absolutistes. Vous devez croire que j'en ai été désolé. Je voudrais bien qu'il n'en doutât pas.

Je suis bien fâché d'apprendre que vous avez retrouvé votre fils malade. Heureusement que la saison, toute singulière qu'elle se présente, rend son mal moins dangereux. Allons^ bonne et tendre mère, voilà encore de ces soins que vous devez prendre avec toute l'intelligence d'un cœur de femme. Quant à un amant ou un mari, je suis persuadé que vous ne vous y entendriez pas du tout.

Avez-vous fait un agréable voyage ? Avez-vous rencontré qaelqa^an là-bas? Voilà des questions auxquelles vous répondrez bientôt^ si, conmie je l'espère, je puis vous aller voir avant peu de jours.

A vous de cœur.

BERA.NGER.

39 août i83o.

Vous finissez votre lettre par les mots que m'adressa M. de Chateaubriand lorsque j'allai le voir après nos grands événements. Que de belles chansons à faire! me dit-il. Vous vous trompez tous les deux. Mon rôle est fini ; pour faire de la politique en couplets, il me faut, moi, des persécutions à craindre^ de l'oppression à subir. Je ne suis pas né pour être du parti vainqueur. Aussi me suis^je empressé d'aller visiter votre ami, aussitôt qu'il eut pris

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position; jusque-là je crus devoir m'en abstenir, parce que rien ne doit influer sur ces sortes de déterminations qui décident de la vie d'un homme illustre. Beaucoup de personnes ont blâmé son discours ; je ne suis pas du nombre ; il lui sied bien, selon moi. Aussi nous sommes-nous bien entendus. Un seul point nous a fait différer : il veut quitter la France et je me suis permis deux fois de combattre cette idée de tout mon pouvoir. Mes raisons ont paru faire de Teffet sur son esprit. Je retournerai le voir incîessamment^ aussitôt qu'une nouvelle indisposition, fruit des fatigues que tout ceci m'a causées, mepermettra.de reprendre mes courses. Je vous avoue que son sort m'attriste beaucoup ; le premier jour que je le revis, je tombai dans une mélancolie profonde. La France n'aura-t-elle pas à rougir de laisser un pareil homme en proie au besoin? Non, je ne suis pas né pour être du parti vainqueur, et pourtant j'ai versé des larmes de bonheur quand la tyrannie a expiré sous les coups des Parisiens. Une chose met ma conscience à Taise, c'est qu'ainsi que Chateaubriand moi aussi j'ai refusé tout ce qu'on a voulu faire pour moi. On a prétendu que, dans notre grande semaine, j'avais rendu bien des services; on aurait voulu m'en donner le prix; j'ai prié qu'on me laissât ce que je suis ; et je suis Gros-Jean comme devant, ce qui doit vous faire pitié. Cette pitié augmentera quand vous saurez que, sous ce règne comme sous le précédent, Déranger ne se laissera pas porter à l'Académie et qu'il a de nouveau signifié à ses amis de ne plus lui en parler. Le seul changement que mon sort va subir, c'est que mes chansons, cessant d'être fruit défendu, vont perdre les trois quarts de leur valeur

pour les libraires, ce qui diminuera sensiblement mes petits revenus déjà presque insuffisants. Mais qu'y faire? Mon règne a fini avec celui de Charles X. La fin de l'un doit me consoler amplement de la fin de l'autre.

Une des choses qui doivent attrister dans ce beau résultat de nos efforts, c'est que tous les amis ou se dispersentou vont s'engloutir dans le pouvoir. Je ne suis pas homme à faire antichambre; d'ailleurs, ils en seraient affligés. Pourtant, il en faut passer par là ou ne plus se voir; et ne plus se voir, à Paris, c'est ne plus se connaître.

Mais vous, pendant toutes nos mitraillades^ où étiezvous fourrée? Est-ce la peur qui vous a fait fuir jusqu'à Saint-Valery? Y avez-vousvu votre enfant? J'ai été un soir chez***, pour avoir de vos nouvelles.

J'ai dîné avec M. Libri^ chez M°*« Regnaud, peu de jours après la grande semaine, il s'est battu comme un déterminé. Il me paraît avoir une bonne tête et des pensées généreuses. Il pense beaucoup à sa patrie; cela me fait bien penser de lui.

Je vais peut-être partir pour la Picardie, afin d'éviter le flot des solliciteurs qui s'acharnent après moi ; tous me supposent un immense crédit, par la raison peut-être que je n'en veux pas faire usage pour moi.

Voilà une bien longue lettre pour un malade qu'on a saigné avant-hier, et qui souffre encore beaucoup de la tête et de la poitrine.

Adieu, travaillez, écrivez-moi entre deux chapitres.

Tout à vous de cœur.

BÉRANGER

286 HORTENSE AIXAIIT DB MilUTENS

Avez-vous pleuré ce pauvre M. Farcj, qui s'est fait taer si héroïquement ?

xiu

Passy, i6 décembre i83a.

Au risque de me faire reprocher encore ce que vous appelez ma fausse modestie, je vous dirai que votre article me semble trop parfumé d'encens. Mais je me hâte de vous remercier même des éloges exagérés, parce qu'ils partent d'une manière de me juger qui me semble la plus honorable et la plus vraie. Je vous assure que jamais article ne m'a fait tant de plaisir à lire. Je le trouve aussi complet qu'il doit Tètre, étant pris de haut, conune vous l'avez fait. Vous auriez peut-être dû indiquer que les commencements de ma carrière chantante portaient encore les signes d'une grande incertitude de vues et d'un mé> lange d'âges divers. C'est Je seul détail qui soit nécessaire à ce morceau.

Depuis i5 ans surtout^ la carrière s'est agrandie pour moi. C'est vraiment depuis cette époque que j'ai fait l'application de mon principe : l'utilité de l'art. L'art sans application me paraît un enfantillage. Vous sentez toutefois qu'il n'y a rien de complètement absolu dans cette idée, mais je la regarde comme la base essentielle. Si je voulais faire l'histoire de tous les grands poètes, de tous les grands artistes, je vous prouverais que tous ont été occupés de satisfaire à la pensée de leur époque, qu'ils semblaient chargés de féconder.

Vous voyez par là pourquoi votre article m'a fait tant de plaisir et pourquoi le point de vue d'où vous Tavez écrit me semble si honorable. La jeune école repousse mon sys* tëme, qui n'est pour moi qu'un besoin de ma propre nature. Nous verrons si elle a mieux jugé.

Grand merci donc de votre prose que je n'ai jamais trouvée plus belle, moi, qui la trouve si belle, que je suis encore à désirer pour vous un sujet qui en soit dig-ne. Pour que j'en méritasse quelques pages, vous avez été obligée de me mettre sur des échasses, et de me couronner d'une auréole. Il est un mot qui me fait frisonner d'eflFroi quand on me l'applique, c'est celui de grand homme. Il est vrai que rarement on s'en est avisé, et il faut être vous, pour avoir pensé à l'imprimer. Pour Chateaubriand, on est habitué à le lui entendre donner et il va à sa taille. Mais il ne faut pas abuser de ce mot. Si vous faites imprimer cet article, ôtez, je vous prie, cette phrase: elle me fait peur. J'aurais tant voulu mériter cette épithète I J'ai quelquefois eu l'idée que la nature m'avait destiné à l'obtenir. Mais l'éducation m'a manqué et mon caractère s'est usé à lutter contre la fortune, ou, pour mieux dire, il s'est laissé effrayer par elle ; car il était trop paresseux pour soutenir une lutte ouverte.

Mais en voilà bien long pour une personne qui garde mes chiffons et les livre au public sans m'en demander la permission. Je ne vous croyais pas dévote à ce point de faire reliques ainsi des rognures d'un saint de mon acabit. Il faut vous pardonner vos indiscrétions : vous êtes si bonne pour moi que je vous passerais même d'avoir fait imprimer dans votre article quelques-unes de ces chansons dont

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vous dites un mot en passant. N'est-ce pas qu'elles sont jolies ? Oh ! çà I faut^il que je garde votre manuscrit ? Qu*en ferez-vous ? Il me semble que le comble de la gloire pour moi eût été de le voir rendre public (i). Songez-vous combien Tamant de Lisette a dû désirer de voir son éloge fait par une femme, et par une femme d'un beau talent !

Adieu. Je suis à ma préface, qui va bien m' ennuyer. Après quoi, je lancerai ma barque au ri sque de tous les mauvais vents.

Tout à vous et de cœur.

BÉRANGER

p. 5. — Je suis bien fâché d'apprendre l'indisposition de M. de Chateaubriand. Je redoute aussi sa brochure, même pour lui. Il vise trop à se faire persécuter ; il passera les bornes. Malgré tout son génie, il ne peut se rendre compte de notre époque. On me trouvera peut-être le même tort, mais, moi, au moins, je marche avec mon temps : et Chateaubriand, au contraire, veut lui barrer le chemin, et cela, peut-être, sans s'en douter.

Passy, aa|février.

Me voici un peu moins soufiFrantde la tête, et j'en profite

pour répondre plus clairement à tout ce que vous avez eu

la bonté de m'écrire relativement à votre article, que vous devez bien maudire.

(i) Béranger obtint satisfaction, nous le verrons tout à Theure.

Je ne Y ai pas relu, mais vous me dites que vous y ajoutez quelques critiques. Tant mieux, vraiment. La peur d'en faire qui me déplaisent est fort aimable de votre part, bien que peu raisonnable. Parce que vous avez la bonté de vous occuper de moi et d'en occuper le public, pensez-vous que je puisse vouloir vous ôter la liberté de le faire à votre fantaisie, et vous imposer une admiration sans bornes pour ma petite poésie et pour ma prose écolière? Les critiques de mauvaise foi et vraiment malveillantes, je les hais, parce qu'on se sent peu disposé à en profiter, même quand elles tombent juste. Il n'en est pas de même des autres. D'ailleurs, je sais que votre amitié pour moi vous empêchera de dire toute la vérité. Vous prétendez qu'on croit que nous avons été bien ensemble, jugiez de ce qu'on penserait de nous, si vous alliez vous montrer trop sévère. Oh I diraiton, on voit bien qu'il l'a quittée. Ce sont là de ces choses qu'elles ne pardonnent jamais, etc., etc., etc., et mille autres propos semblables. Oui, si vous ne mettez du miel dans votre encre, voilà ce qui vous attend. Je n'ai donc pas de raison de m'inquiéter de la prétendue sévérité dont vous avez peur vous-même.

Mais dites-moi donc quels sont les braves gens qui prétendent m'enrichir de vos faveurs. Si je les connaissais, je les baiserais sur les deux joues pour l'honneur qu'ils veulent bien me faire. Vous avez bien cherché, coquette (car vous l'avez été avec moi et peut-être avec moi seul), à me faire tomber à vos genoux, mais j'ai si bien deviné que c'était pour voir comment je m'en relèverais que je n'ai fait que sourire de vos agaceries. Bien m'en a pris, ma foi ! Comme vous vous seriez amusée à bouleverser ma pauvre

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tête I Quand on est sujet aux migraines, on évite avec g^rand soin les voitures qui cahotent leur monde, surtout quand il n'y a que des cahots à attendre. Les bonnes places n^auraient pas été pour moi, qui n'aurais servi qu*à compléter l'équipage, en singe ou en lapin. Ohl je ne m'embarque pas ainsi. Dites-le de ma part à ceux qui vous calomnient. Je n'en suis pas moins reconnaissant de la bonne idée qu'ils ont de moi, car, à vous en croire, ce n'est pas le mauvais rôle qu'ils me font jouer.

Mais parlons de choses plus sérieuses. Concevez-vous le procès fait à M. de Chateaubriand ? Quoi ! la brochure paraît et elle passe sans poursuites, et à propos de je ne sais quelle visite qu'on lui fait, le voilà en jug^ement pour cette même brochure 1 Je suis sûr qu'il est loin de s'en affliger. A sa place, je m'en réjouirais. Pourtant, une chose m'inquiète. Selon moi, une fois sur les bancs, il sera condamné. Or, la prison ne lui va pas du tout. II lui faut la liberté matérielle ; la vue d'un verrou doit lui agacer les nerfs. Comment fera-t-il pour passer trois mois (il ne peut être condamné à moins) entre quatre murailles? Je crains pour sa santé. Il ne tient pas assez aux témoignages d'attachement et d'intérêt, pour qu'ils lui soient une compensation suffisante. Vraiment, ces réflexions m'affligent, et vous ne m'en dites pas un mot I Je voudrais qu'on pdt se donner un remplaçant en prison, je serais son homme. Moi, cela me va. Dites-lui que, si on veut faire cet arrang^nent, mon paquet sera bientôt fait. Certes, j'aimerais mieux me voir encore là que lui. Je vous assure qu'il j sera malade. La captivité aura bien vite dissipé tout ce qu'il aura eu de plaisir à glorifier Henri V devant le tribunal. Mais, encore

une fois, concevez-vous des stupides comme les g'ens qui nous gouvernent ! Chateaubriand en prison ! quelle victoire !

Je suis bien aise que vous l'ayez consulté pour votre article. Vous voyez qu'il n'aime pas le mot de grand homme, lui à qui ce mot va pourtant. Mais, dites-vous, Sainte- Beuve Ta employé. Jamais directement, si j'ai bonne mémoire. Et puis, il ne m'a pas consulté pour son article, sauf pour les passages biographiques.

Puisque vous êtes si bien avec M. Pichot, vous devriez le prier de m'envoyer le n^ de la Revue où sera votre article (i). Vous devez croire que je serai très empressé de le lire, surtout sachant que vous y avez fait des changements et que vous vous permettez de me critiquer.

Adieu. A vous de cœur,

Hne Basse, aa.

Passy, 1 juillet i83d.

Votre lettre, qui ne fait que de me parvenir, est bien

<i) Cet article d^Hortense sur Béranger parut dans la Revue de Paris le 17 mars i833. U était si dithyrambique, que la direction crut devoir le faire suivre de la note suivante :

€ En acceptant l'article qu'on Tient de lire, nous l'ayons moins considéré comme une appréciation critique du beau talent de M. de Béranger que comme une réponse à ceux qui Toudraiant que cette muse populaire fût ezcloaivement la musc du peuple. M. de Bëranger jugé avec amour par une femme, M. de Béranger réclamé par elle comme le poète des esprits aristocratiques, voilà oe qui nous a frappé dans cette espèce d'apothéose de notre grand chansonnier, qui nous permettra de le juger à notre tour plus froidement. »

vieille de date. Elle ne m'en fait pas moins de plaisir. Après avoir reçu Sextus^ j'avais été pour vous en remercier et en causer avec vous. Malheureusement vous veniez de nous quitter. Je n'ai pu savoir le motif d'une fuite si prompte : je crois pourtant que Jouffroy m'en a dit la raison, mais je ne me la rappelle pas.

Vous voulez savoir mon avis sur votre ouvrage ; cela vous est-il bien nécessaire ? Vous ne tenez pas beaucoup plus compte des éloges que des critiques. D'ailleurs, les critiques, comme vous le dites fort bien, vous les devinez. Oui, vous avez raison, car elles seraient celles que je vous ai déjà faites pour Gertrude et Jérôme. Quant aux éloges je n'ai qu'à ajouter à ceux que je vous ai adressés sur ces deux romans. Votre style me paraît avoir acquis encore, Il y a à la fois plus de flexibilité et plus de fermeté. Il est vraiment de main de maître. Plusieurs de vos amis et des personnes que vous ne connaissez pas en jugent ainsi. Il m'a surtout charmé dans vos fragments sur l'Italie. Là, dégagée des obligations du roman, il m'a quelquefois étonné. Je ne veux pas dire toutefois qu'il n'y ait pas souvent le même mérite dans les pages du roman ; il y en a certes de fort belles, ce qui n'empêche pas votre madame de Longueville de porter malheur au pauvre Sextus, qui ne me semble plus être qu'un idiot dès qu'il s'amourache de cette pédante vaniteuse.

Tout ce qu'il y a de justes réflexions, de faits résumés, de peintures heureuses et concises dans vos fragments, doit vous consoler d'échouer dans la peinture de cet amour aristocratique. Ne vous obstinez pas au moins^ vous pouvez le plus.

APPENDICB 2q3

Bien des choses ici se sont passées depuis que vous m*avez écrit. Je ne sais ce que vous en pensez là-bas. Le parti républicain, avec lequel vous savez que je sympathise, a commis une faute énorme qui a eu d'affreux résultats . Le gouvernement n'a pas voulu être en reste ; on venait de lui procurer un triomphe facile, il Ta sur-le-champ compromis par sa mise en état de siège.

Je vis loin du monde, au fur et mesure je romps toutes mes anciennes relations et me prépare une vie d'ermite. Malgré les perturbations présentes, malgré toutes celles qui doivent avoir lieu encore, je sais où nous arriverons. La révolution de Juillet m'en a donné la ferme assurance. Je ne suis donc pas inquiet de l'avenir. Aussi ne me coûtet-il pas de ne me point mêler des affaires présentes. Elles sont dirigées par des hommes incapables et souvent aveugles. Les antagonistes de ces hommes sont, comme eux, aveugles et incapables. Il en est toujours ainsi à des époques de transition. Ce qui me fâche, c'est de voir toujours les sales petites passions personnelles mêler leur boue infecte à la vase du grand fleuve troublé par tant de tempêtes.

Vous avez raison, je m'applaudis de ce qui arrive en Angleterre, non comme un ennemi des Anglais, loin de cela, mais comme un ami de l'humanité , qui a toujours vu qu'en Angleterre était le plus grand obstacle à la révolution sociale que j'ai rêvée, cette révolution sainte, celle de l'égalité, complément de la révolution faite par le christianisme.

Ce mot me fait pensera M. de Chateaubriand. Je l'ai été voir deux fois dans sa prétendue prison, il me paraît

2^4 HORTENflE ALLAAT DE lléRITBNS

bien enfant. Bon Dieu! qu'il a besoin de glcnre etdebruit! Du reste, il est toujours fort spirituel et fort aimable. Mais il ne devrait pas écrire si souvent dans les journaux. Sa première lettre, datée de la prison, le met dans la nécessité, pour être conséquent, de sortir de France à présent que le voilà libre. Heureusement les inconséquences ne lui coûtent pas. Je voudrais bien qu'il nous restât. Il fait semblant de m'aimer ; moi, je lui suis vraiment attaché, mais je ne puis prendre sur moi de le lui prouver autant que je le voudrais. Me voici à bout de papier. Adieu, portez-vous bien et écrivez-moi,

A vous de cœur,

BÉRANGER

Paris, 6 décembre i83s.

Grand merci de V Indienne, Vous voici en Angleterre. Je pars pour Passy et j'emporte le volume que j'ai déjà parcouru.

Ce n'est pas tout que bien écrire, faites-vous donclouer. Vous devez avoir un monde autour de vous. A quoi l'employez- vous, s'il ne vous sert à répandre votre réputation ?

Saint&-Beuve, qui a travaillé à tant de réputations qui sont bien heureuses de la sienne, à laquelle elles se sont peu dévouées, devrait se charger de vous faire rendre justice. Il a tout ce qu'il faut pour cela, surtout l'opiniâtreté. Voyez comme il m'a séduit, moi qui tranchais du Caton ; qui ne voulais pas entendre parler de connivence avec la

APPENDICE .^ ag5

critique ; qui me faisais fier de n'être pour rien dans les articles faits sur moi I je n'ai pu lui résister. La souris a fait un trou dans mon grenier. Souvenirs et vieilles paperasses, tout est devenu sa proie. Et vous, traîtresse, qui allez lui livrer le secret de notre correspondance, que vont dire les prudes du fragment qu'il vous a emprunté? J'ai bien envie de me venger en livrant au public toutes les déclarations d'amour que vous m'avez adressées; oui, toutes, jusqu'à la proposition de voyage que vous m'avez faite en dernier lieu, et à laquelle je crois n'avoir pas même répondu. Arrangez-vous donc pour que je prenne toutes ces belles choses au sérieux, comme certain grand homme qui a trop de disposition vraiment à prendre ainsi les choses les plus ridicules. Qu'en dites-vous?

Je suis venu passer un jour à Paris ; je retourne tâcher de travailler à Passy. Dans six semaines, j'espère avoir vendu mon fonds et être enfin hors des affaires. Alors, j'irai vous voir et bavarderavec vous. Nous nous querellerons. En attendant, je vais vous lire. Julien Warwich est-il à Paris? A quel nom attachez-vous vos idées? Oh! dans six semaines, je saurai tout cela, si vous ne me l'écrivez avant.

Adieu. Je vous baise les mains bien respectueusement et bien tendrement.

BÉRANGER

Celle-ci, vous ne la laisserez pas imprimer.

296 HO^TENSE ALLART DE BfiaiTENS

Paris, jeudi 7, i833.

Je suis à Paris depuis deux jours pour afiFaire. Je voulais vous aller voir hier et n'en ai pas eu le temps. Tâchez d'arriver assez tôt pour empêcher MM. Didier et Lherminier de m'aller chercher à Passy. S'ils veulent remettre leur visite à la semaine prochaine, j'en serai charmé. Je désire beaucoup faire la connaissance de M. Lherm.inier.

Je fais chercher à Passy un appartement. Vous ne me faites pas peur pour voisine. Pour toute autre chose, il n'en serait pas de même.

Quant à la lettre de M. de Chateaubriand, je ne puis être trop reconnaissant de l'autorisation qu'il veut bien accorder à son impression. Mais l'intérêt de mes amis passe avant le mien ; or, malg-ré ce qu'il y a de glorieux pour moi dans ce nouveau témoignage d'estime et d'intérêt, je pense que pour M. de Chateaubriand il est inutile au moins que cette lettre soit publiée. Au reste, je ne l'ai pas là sous les yeux ; je l'examinerai de nouveau. Mais je crois ne pas me tromper, car je la sais par cœur.

Avant de retourner dans mon ermitage, je tâcherai de vous aller remercier de toutes vos bontés.

A vous de cœur.

Votre admiration pour madame Sand est un nouveau trait de votre bon et noble caractère. Ce n'est pas vous qui

jamais serez envieuse ou jalouse du mérite d'une autre femme. Je voua dirai à ma honte que je ne conna' romans de cette dameque par les journaux.

J'ai passé hier chez vous, pour savoir si on vous f parvenir les iettresqui vous y étaient adressées. Votn tier m'en a donné l'assurance. Je vous écris donc TOUS remercier de tout ce que vous me transmett choses flatteuses. Vos Anglais sont bien bons pour n: vous finirez par me faire croire que je jouis de qu considération au-delà du détroit, ce qui, je vous l'a me semble un peu singulier, étant aussi éminemment ^nçais de fond et de forme que je le suis, dans petit genre tout familier. Au reste, je ne puis mieux que de m'en rapporter à vous. Ce n'est pas seulemeni les Anglais que je suis dans le doute à cet égard. Ui fesseur d'Iéna m'étant venurendrevisiteîl ja peu dej j'opposai la même incrédulité aux louanges qu'il av bonté de m'apporter d'Allemagne. Il soufflalanlet si dans ma vanité d'auteur, comme voua le faitosvous-n qu'il parvint à ébranler ma raison. Malheureusement une vanité qui se désenfle bien vite. Vous m'avez ej un article que Martin, qui est encore ici, m'a analj: qui m'a fait beaucoup de plaisir. Mais il m'en eilt davantage, si je n'avais vu que son auteur, sur la f je ne sais quelle autre feuille, m'attribuait une chi

agS houtknsb allart de MiniTENS

intitulée le Lion muselé^ qui finit par des vœux pour te triomphe de Henri V. Je ne connais pas Torig'inal français de cette chanson : elle peut être meilleure que les miennes; mais ceux qui ont lu avec quelque attention mes chansons et mes préfaces peuvent-ils se laisser prendre à me croîro Tauteur de vers écrits dans un pareil esprit? Ce sont toutes les erreurs de ce g-enre que je remarque dans ce que les élrang-ers écrivent sur les autres Français, qui me font douter de ma réputation hors des frontières de notre langue. Je me suis quelquefois demandé si j'étais bien compris, môme, hors de Paris.

Je vois que vous êtes mieux disposée pour TAngleterre cette année que dans vos précédents voyages. J*en augure bien pour votre avenir, qui, m*assure-t--on, pourrait devenir tout anglais — qu'en dites-vous? Nous sommes toujours maintenant en attendant des nouvelles de Londres. Les arrangements ministériels de ce côté de la Manche peuvent avoir beaucoup d'influence ici: du moins on le croit, je pense un peu différemment.

Vous aurez peut-être entendu dire que j'étais ruiné, ou vous l'entendrez peut-être dire. N'en croyez rien, quelque journal qui vous en porte la nouvelle. Il est vrai que mes petits revenus peuvent aller en s'amoindrissant beaucoup, pendant que ceux de mes libraires vont en croissant outre mesure. Mais je ne suis pas ruiné. Seulement, je pense à me retirer à Fontainebleau pour y vivre avec plus d'économie. Gela est un peu triste sans doute ; mais il le faudra. Dans cette circonstance, grand nombre d'offres obligeantes m'ont été faites. J'aurais voulu pouvoir en accepter quelques-unes; mais, tout bien pesé, j'ai trouvé dans

APPENDICE 2gg

toutes plus d'inconvénient3 que ne m*en fait redouter, ma retraite loin de Paris ; retraite qui ne sera pas telle que je ne puisse venir de temps à autre voir les bons amis que je laisserai ici. Je ne regretterai qu'eux, car le monde, qui ne ma jamais beaucoup charmé, commence à m'inspirer bien du dégoût.

Adieu, ma chère Hortense. Soyez heureuse^ à Paris ou à Londres, et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, que je recevrai toujours avec un vif plaisir, à Paris comme à Fontainebleau.

Votre tout dévoué,

Avant-hier, en vous parlant d'une souscription que je repoussais, je ne savais pas m'adresser si bien. Hier, à Sainte-Pélagie, j'ai appris avec peine et surprise qu'un volume de listes écrites courait tous les coins de Paris, et que Vous étiez, contre moi, à la tête de cette souscription. Nous avons eu déjà bien des sujets de querelle; mais celui-ci serait bien autrement grave que tous les autres. Je vous l'ai dit l'autre jour : je ne permettrai jamais que, même avec la meilleure intention, on me traîne en public, et l'on me fasse contracter des obligations qui me répugnent. Je vous prie donc de vous hâter de mettre fin à cette tentative à la fois blessante et inutile. Votre amitié pour moi s'est complètement égarée dans cette circonstance. Vous auriez au moins dû faire comme Carrel, qui a pris la précaution de me consulter pour une démarche

300 HOATENSB ALLA.KT DE MERITENS

de même g^nre. Quand on sait qu'on a ajffaire à un homme dont le caractère n*est pas tout à fait celui des autres (et Ton peut^ sans supériorité aucune, difiFérer de tout le monde), on doit se i^parder de toucher à sa vie sans sa permission. Vous savez que nous n'avons jamais pu nous comprendre : c'eût été une raison de plus de ne rien entreprendre sans m'en parler. Encore un coup, votre amitié pour moi, votre bon cœur, vous ont égarée. Réparez le mal qui peut être fait, et évitez surtout que rien de cela ne s'ébruite, car vous me placeriez dans une situation très douloureuse.

Retenez bien que si j'avais besoin du public, j'y recourrais moi-même. Je l'ai déjà dit.

6 jaillet i834.

Je conçois bien que vous disiez que vous vous attendiez à une lettre plus dure de ma part. Peut-être l'eût-elle été en effet si j'avais su que ce que je croyais des listes manuscrites étaient des listes imprimées ; si j'avais su qu'on en avait fait envoi en province. J'ai appris tout cela hier et aujourd'hui . Un ami tout scandalisé m'a apporté un de ces prospectus, et sur-le-champ j'ai écrit à M. Guyet (i), qui vient de me faire exprimer par un de mes amis, son client, tout le regret qu'il avait eu de cette avanie qui m'est faite, et toutes les objections qu'il vous avait opposées.

(i) M. Guyet-DesfoDtaines, notaire, chez qui Félix Àrvers fut clerc pendant quelque temps.

C'est par lui que j*ai su qu'un envoi avait été fait dans les départements. Je vais donc me voir obligé d'entretenir ou de faire entretenir le public de moi, pour mettre un terme à. ce beau charivari. En vérité, ma chère Hortense, ce n'est pas de vous que je me serais attendu à avoir jamais pareil désag-rément ! Sans comprendre les gens, on doit pouvoir les connaître. Or, vous deviez assez m'avoir vu de bizarreries, pour vous figurer qu'il ne me conviendrait pas d'être à la merci du public ; qu'il y avait une portion de moi que JB ne voulais pas livrer aux regards de tout le inonde, et qu'on peut être chansonnier et avoir pourtant une certaine pudeur. On me semble peu mon ami si on ne s'est aperçu de ces ridicules, dont je m'accuse , mais que je prie de respecter. Si, en effet, vous n'avez pu retirer vos maudites listes, ayez la bonté et la franchise de me le faire savoir, pour que je fasse réclamer dans les journaux, ou que même j'y mette quelques lignes, si, malgré l'aversion que j'ai pour ces sortes de moyens, je juge nécessaire d'user de cette dernière ressource, qui me répugne tant. Que diable avîez-vous besoin de revenir de Londres pour cette équipée ! Soyez sûre que vous ne connaîtrez plus l'état de mes affaires.

Tout à vous du reste.

Fontainebleau, 12 janvier i836.

A mon retour de la Picardie, j'ai trouvé vos deux lettres,

302 H0RTEN8E ALLART DE MÉRITENS

celle que vous aviez perdue et celle où vous m'annonciez que votre colère commençait à se calmer. Comme j'ai mis du temps à y répondre, j'espère que maintenant vous êtes tout à fait radoucie^ et ne m'en voulez plus qu'un peu de ne vous avoir pas laissée me faire une fortune. Savezvous qu'en province j'ai trouvé des gens de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pour5oo.ooo francs. Un demi-million,quelle aubaine pour un pauvre diable I Selon ces calculateurs et un peu selon moi, les notabilités se seraient empressées de concourir à cette bonne œuvre; ministres, pairs de France, préfets, etc., etc. Que sais-je? Des princes même seraient venus se réunir aux braves gens de la classe ouvrière pour m'enrichir à tout jamais. Ëh I c'est justement cela qui m'a dû faire peur, plus peut-être que toutes les raisons que je vous ai données. Si je ne vous en ai rien dit, c'est par la crainte de votre indiscrétion. Aujourd'hui que cette affaire est loin de nous, vous devez sentir qpie si cette malheureuse souscription eût tourné comme il était à craindre, je me trouvais l'obligé, non seulement du peuple, mais des riches et des grands peut-être, dont le nom eût éclipsé ceux des pauvres et bons artisans, pour qui j'ai de la reconnaissance autant que s'ils étaient venus prendre part à cette cotisation. C'était là ma grande cause de répugnance, et celle que je ne voulais pas exprimer alors.

Mais comment vivez-vous? m'allez-vous dire. Très bien. Je suis à Fontainebleau depuis le 20 août, avec mes deux vieilles et une Cendrillon pour domestique ; j'habite une petite masure très commode, dont le jardin est bien suffisant dans un pays où les promenades sont m vastes et si

APPENDICE 3o3

magnifiques. Je ne manque de rien et me plais dans cette solitude, incomplète encore, parce que plusieurs amis ont voulu s*assurer par eux-mêmes que Fontainebleau n'était pas tout à fait un cimetière, bon tout au plus pour des ombres. ■ Incessamment je vais y avoir pour voisin S. M. Louis- Philippe, ce qui ne m'arrange que fort peu, parce que les vivres vont renchérir; ces rois sont si gros mangeurs! Heureux ceux qui ne sont leurs voisins que pour i5 jours !

Etc., etc.

Toars, a mars 1837.

On ne vous a pas trompée en vous disant que je travaillais. Ce qu'il faut ajouter, c'est que je ne travaille pas vite. Je suis pourtant soutenu par l'idée d'être utile, la seule qui aujourd'hui puisse me remettre à écrire. •

Je me plais beaucoup dans mon nouvel ermitage, mais j'ai eu de la peine à m'acclimater sur les bords de la Loire, bords trop vantés, selon moi. Un de mes amusements, c'est l'arrangement de mon petit jardin : croiriez-vous que je fais planter, moi, déjà si vieux ! Ma maison n'est qu'une bicoque, mais j'y suis à ravir, ma seule peine est de penser qu'il faudra peut-être m'en éloigner. J'ai l'idée d'aller à Paris vers le printemps. Vous n'y serez sans doute plus. Je ne vous remercie pas moins du logement que vous me proposiez.

Ayez donc la bonté de ne plus affranchir quand vous m'écrivez, sinon je continuerai, moi, à affranchir aussi.

3o4 H0RTEN8E ALLAHT DE MÉRITENS

Adieu. Rappelez-moi au souvenir de nos amis communs, et surtout à celui de votre sœur.

A vous de cœur,

BÉRANGER

(Adressée à Florence,)

Saint-Cyr, près Tours, 9 décembre 1837.

Votre aimable lettre m'a trouvé au milieu des plantations que je fais faire et que je fais moi-même, car j'ai pris un goût très vif au jardinage : ces occupations, qui ont duré près d'un mois, m'*ont empêché de vous répondre plus tôt. Oui, certes, ce serait un beau voyage à faire pour moi que d'aller visiter la Toscane I Non que je croie ie moins du monde qu'on m'y adore, comme il vous plaît de le dire, mais j'ai toujours eu le désir de voir cette Italie, car si j'y étais une fois, ne croyez pas que je m'en tienne à Florence; il me faudrait un peu de Rome, de Naples, de Venise, etc., etc. ; sauf à venir compléter mon année auprès de vous dans les belles campagnes florentines. Tout cela serait charmant, mais je suis trop vieux maintenant pour faire de si longues courses. Plus que jamais je redoute de me déranger. Croiriez-vous que le voyage de Paris m'épouvante, et qu'il y aura bientôt deux ans que je n'y ai mis le pied ? Il est vrai que le nombre des connaissances à voir, des dîners à faire, des soirées à passer est pour beaucoup dans mon efiFroi. En Italie, je

serais à l'abri decesiDCODvénients. Mais, je tous le ri tout le plaisir que je me promettais de la belle na - des arts, de la Fréquentation des hommes distiu^ui pays où vous êtes ne suffit pas pour vaincre mon pathie de mouvement qui ne fait que croître chaque Ainsi, à moins d'événements majeurs, n'espérez pa; jamais mon cicérone à l'étranger, malgré tout l'hoi que cela pourrait me faire. Mon Italie à moi c'est le que j'habite en Touraine, et je prie Dieu de m'y 1b vieillir et mourir, non en égoïste, mais en ermite qui pour le monde un avenir consolant vers lequel les I de ce temps, comme un cocher ivre, nous mènent droitet plus vite, peut-être, queue le pourrait faire h son avec toutes ses brides et tous ses fouets.

J'aurais bien voulu pourtant me plonger dans le j avec vous; mais Didier a oublié de faire votre commis et j'attends encore le i'^ vol. de votre Histoire de Flore Je vais tenter d'en avoir des nouvelles, car je suis seulement très curieux de connaître votre nouvelle 1^ tive, mais il m'est nécessaire, dans ce moment, de s{ mieux que je ne la sais l'histoire de cette république. . ma manière de voir, les derniers historiens sont touj les meilleurs, sans compter que je vous crois bien cap d'effacer ceux de nos Français qui se sont déjà empan ce sujet fécond et brillant.

Mais l'histoire ancienne vous fait-elle oublier ce vous devez à la grande affaire de notre époque. Je < parler de l'émancipation de la femme. Ave^-vous roj avec la célèbre madame '". J'ai eu des nouvelles de assembléeset j'aurais fait volontiers 60 lieues poury a^

3o6 HORTENSE AIXART DE uiniTENS

ter. Quoi ! tous étiez présidente? Quoi ! vous et vos acolytes portiez de larges rubans rouges ! Mais, vraiment, cela devait être d'une magnificence et d'une grandeur à désespérer Dupin avec son crachat et M. Paaquier avec sa fameuse robe puce. £t que de beaux et d'éloquents discours on prononçait là, m'a assuré la dame qui les a entendus et qui m'a prédit qu'il en résulterait infailliblement l'asservissement de notre sexe ; heureux encore qu'on nous laisse la vie, par simple intérêt de propagation, chose reconnue indispensable jusqu'à l'invention de quelque machine à vapeur ou autre qui fasse enfin disparaître cet inconvénient trop bourgeois. Tout cela est-il vrai, ditesmoi ? Je n'ose croire le siècle en si beau chemin. Vous avez fait bien des progrès, s'il faut en croire mon historien.

Vous me parlez de votre sœur et de sa position heureuse de manière à me faire plaisir.

Adieu. Ecrivez-moi plus soi^vent et je serai plus exact à vous répondre.

A vous de cœur^

BÉRANGSR.

(Adressée à fferblay.)

F&SBjf 6 décembre.

Je vous ai attendue avant-hier jusqu'à deux heures. Estce que vous et votre Plutarque vous auriez fait naufrage

en route ? Je ne regretterais pas votre vieux chéronéen, l*un des oracles de l'antiquité auxquels j'accorde le moins de croyance et d'admiration ; Thomrae des biog^raphies et des parallèles, c'est-à-dire le moins historien des historiens ; rempli d'ailleurs de contradictions, ainsi qu'on peut le voir en lisant ses œuvres diverses.

Sainte-Beuve est venu hier ici, mais je n'y étais pas. Je recevais la pluie dans les Champs-Elysées, le bois de Boulogne étant devenu impraticable de notre côté, grâce aux fortifications que je voudrais voir à tous les diables ainsi que ceux qui nous embastillent.

On assure que '** espère peu de la Revue : je crains qu'il ne voie juste sur ce point, car le pauvre Leroux a bien besoin que cette entreprise se soutienne; ***, que j'ai rencontré chez Lamennais, a aussi fort mauvaise opinion du succès. Quant à moi, je trouve qu'il y a plus de bon sens dans le petit journal V Atelier , que de braves ouvriers font paraître tous les mois et rédigent entre eux. Mais vous savez comme je suis terre à terre^ sens commun et bête^ pour tout dire en un mot. Toutefois, la Seconde lettre de Leroux m'a beaucoup plu, malheureusement là conclusion à tirer c'est qu'il faut se taire si on n*a une religion toute faite à nous donner. Or, vous savez que la sienne est loin d'être complète encore. Dieu et l'âme sont les deux petits articles qui restent à faire ; mais c'est bien peu de chose pour un philosophe. J'attends donc avec patience.

Adieu : ne me donnez plus de rendez-vous, ou n'y manquez pas.

Tout à vous.

BEEANGER.

3o8 HORTÊNSB ALLART DE MERITENS

Ah ! que vous faites sagement de vous occuper des poules et des canards. Voilà des individus avec lesquels on peut faire de la politique^ même en leur accordant le vote universel. Les Guizot de ces espèces ne vous accablent pas de sots livres et de plats discours, et s'il y a là des présidents et des princes, ils sont toujours bons à rôtir ou à bouillir. Philosophez donc avec votre basse-cour et apprenez la langue des canards.

Est-ce que vous ne riez pas lorsque votre plume me donne du grand homme? Je ne vous le pardonne que parce que je m'imagine vous voir en gaîté lorsque vous prodiguez ce mot. Il n'est pas moins plaisant de vous entendre parler de la volée sortie de dessous mes ailes. Si vous disiez pareille chose à ces grands esprits, ils rougiraient de honte.

Etc., etc.

{Adressée à Herblay.)

Passy, 3o mai 182^9.

Votre historiette est charmante (i), sans être beaucoup

(i) Ma jeune servante de i5 ans, Désirée, avait enlevé une chanson de Béranger d'un exemplaire de mon fils aîné. Mon fils la menaça, pour faire rendre la chanson, de brûler une jolie robe rose que je venais de lui donner. Désirée rendit la chanson en pleurant ; je contai cela à Béranger, qui envoya deux exemplaires, un pour Désirée, un pour mon fils. J*ai donné le plus beau à Désirée. (Note d'Hortense.)

plus vraie peut-être que tant d'autres histoires qu'on nous fait tous les jours* Vos grands poètes dédaigneraient ce tribut d'en bas. Un chansonnier s'en glorifie.

Vous recevrez un de ces jours deux exemplaires de mes chansons^ que vous distribuerez comme vous l'entendrez. J'espère que M. Marcus voudra bien en agréer un en échange de celui qui a été mutilé. Quant à l'autre, ofFrezle de ma part, je vous prie, à la bonne Désirée, puisse-t-il effacer les larmes que l'autre a fait couler. Tout à vous.

BERANGER

J'aurais voulu vous éviter le port du petit paquet, mais on m'a fait observer qu'affranchir c'était courir le risque qu'il n'arrivât pas.

(Adressée à Herblay.)

La Gelle-Saint-Gloud, 10 octobre 1849.

Quoi, vous qui correspondez avec les ambassadeurs, avec des ministres, vous daignez écrire à un pauvre ermite, qui ose à peine lever les yeux stir de tels personnages ! Non seulement vous correspondez avec eux, mais vous leur dictez^ pour ainsi dire, des lois. Voulez-vous ravoir la Belgique, même aussi les provinces rhénanes, je le suppose, on vous le promet. Peste ! quel train vous allez 1 Que

3lO HOHTENSE ALLART DB MÊHITGNS

va devenir ce malheureux Léopold 7 lui que bien des républiqnes pourraient désirer pour président. Ce que je regrette au rôle que vous prenez, c'est le titre de philosophe que j'aimais tant à youp donner.

J'étais en Normandie quand j'ai reçu votre lettre, et j'y réponds d'un village à quelques lieues de Paris, Je me mis tard en route, cett« année, et je pense que l'anprochaine je renoncerai complètement aux voyages, sont choses contrariantes pour moi, et dont ma santé ;'arran|^ pas. Vous avez la bonté de m'en demander nouvelles. Je vous dirai que j'ai mal débuté dans ma année. Mais les petites indispositions ont cessé et je porte bien maintenant. Qui, à me voir, il y a 4» «us. prédit que je vivrais si lon^emps. Cela commeuce h faire peur, car presque tous ceux de mes amis que j'fti dépasser les 70 ans ont fini assez sottement. II est qu'il n'est pas toujours nécessaire d'arriver là, pour s et dire des sottises. Aussi ne parlé-je que de ceux à j'aurais souhaita de mourir tout entiers d'intelligence, le semble que, sous ce rapport, je commence è décliner eusement. Je crains même d'arriver à la folie. Celte nte, je la puise dans l'idée qui me poursuit, que tous [ qui s'agitent aujourd'hui sont fous et sots. Que mes blahies sont bêtes I m'écrié-je sans cesse. Or, pour se ce seul sage, il faut être fou. N'6tes-vous pas de cet ? Peut-être êtes-vous aussi atteinte de mon malî dieu, chÈre philosophe : je porte envie à la solitude où i avez su vous continer. Moi je suis resté le chargé Faires de tout le monde. Mais j'ai déclaré que si j'ac- .plissaîs mes 70 ans je me croirais en droit de donner

ma démission et m'en irais vivre dans quelque coin, à porte bien fermée. Tout à vous.

BÉKKNGEK.

(Adressée dans la vallée de Talouan.)

i5 janyier i85o.

Il me semble que vous devez avoir plus froid dans votre vallée que nous n'avons ici, où j*ai passablement içrelotté. Je deviens frileux, moi qui ai été sans feu, dans un log'ement humide, jusqu'à 4^ ans. Il j en 28 de cela, car j'ai déjà émietté plus du tiers de ma 70» et je sens que je vieillis beaucoup. Je ris encore assez bien, mais je ne peux plus rimailler, ce qui était mon unique plaisir.

Je vais vous prouver combien je suis vieux. Je n'ai plus de curiosité pour les belles choses qui se font ou disent à Paris.

Quant aux articles de Sainte-Beuve, comme je ne reçois pas le Constitutionnel i je ne les lis point. Je leur préférerais son Port-Royal; aussi Tai-je demandé à un de mes amis.

Il me semble que vous avez découvert bien tard que l'association était le principe mis en avant par les socialistes. La difficulté est de savoir comment ils nous associeront. Là, commence la division des camps. Et Dieu sait quel tas de boue les chefs se jettent à la figure. On peut

HORTENSE AIXAAT DE HERITEES

juger, d'après cela, comment ils se traiteront quand la victoire leur arrivera. Et elle peut leur arriver. Quand j'y pense, je me trouve beaucoup trop jeune, moi qui pourtant ne suis pas réac.

Il y a bien longtemps que je n'ai vu madame***. Elle m'a fait demander si je voulais faire partie d'une société qu'elle veut fonder, dit-on. Étes-vous de cette société-là ? On prétend que c'est une espèce de club. J'y courrai, si vous devez y parler.

En attendant, je vous baise les mains et suis tout à vous.

BÉRANGER

Ma chère philosophe,

Vous êtes bien sûre que j'ai lu sur-le-champ le premier chapitre de votre œuvre nouvelle et j'en suis charmé autant par le ton que vous y prenez que par la plupart des idées qui en sont la matière. Tout ce que vous dites de la nature, de la lenteur des villageois, me semble parfait. Vous parlez admirablement sur la justice. S'il y a, selon moi, à reprendre sur l'échelle des qualités, sur la valeur que vous donnez à Pascal, par exemple, le reste me plaît infiniment, et votre cœur ne vous a jamais mieux inspî" rée.

Tout à vous,

BÉRANOER.

APPBNDIGE 3l3

7 janvier i853.

Quoi I vous faites des vers et vous ne me les envoyez pas. Vous savez pourtant que je suis un critique moins sévère que Sainte-Beuve .

Je ne vous oublie pas, mais tant de choses me rappellent que j'ai 78 ans, que je crains toujours de ne parler que de cela. Et puis la paresse! D'ailleurs puisque vous paraissez avoir de mes nouvelles, peu exactes il est vrai, vous devez savoir que je suis toujours accablé des affaires de tout le monde, ce qui use tout mon temps en courses et en sollicitations. Je n'ai jamais été plus occupé que depuis que je ne fais plus rien. Quand j'ai dit adieu aux rimes^ j'ai cru que j'allais n'avoir plus qu'à dormir, lire et rêvasser. Oh! bien oui ! il n'y a pas de commissionnaire dans Paris pour faire plus de courses que moi. Dernièrement, malgré ce que vous dites de mes forces, les jambes m'ont manqué à la suite de grippes successives : il m'a fallu garder la chambre quelques jours. On en a profité pour me dire mort ; et il y a encore des gens qui s'obstinent à me croire enterré.

Au reste, en efiFet, je ne suis plus de ce monde. Je vis plus retiré que jamais. Je me contente des rencontres que je fais dans la rue. Cette façon d'être m'est assez heureuse.

Quand vous serez plus près de Paris, j'espère bien me trouver quelquefois sur votre route. Seulement, je vous pré-

3l4 HORTENSE ALLAUT de BUfcRITENS

viens qu'il vous faudra m'arrêter si vous voulez que nous causions, car ma vue n'est pas- des meilleures. Vous allez donc cesser d'être ermite. Il me semblait que vous deviez finir par là, surtout d'après l'éloge que vous me faisiez de vos campagnes.

Je ne devine pas quel est le ministre qui vous dît qirtl a ] reçu des leçons qui l'ont rendu sage. D'après tout ce qw ^ j'ai vu et vois encore depuis i848, je suis loîn de croiie qu'aucun de nos anciens hommes d'État, s'applaudisse beaucoup d'avoir laissé tomber son fromage. Je suis tenté même de croire qu'ils ne pardonnent pas au Renard, qui l'a croqué.

Quant à moi, qui n'aime guère les renards, je n'en suis pas moins disposé à les regarder comme les exécuteurs des hautes-oeuvres, chargés de temps à autre de châtier les sottises de nos prétendus grands honmies.

Adieu, chère muse, puisque vous voilà devenue de philosophe, femme poète, faites-moi part de vos essais, dussent-ils ressembler aux vers de Malebranche :

li fait en ce beau jour le plus beau temps du monde, Pour aller à cheval sur la terre et sur Tonde,

Vous savez que le philosophe s'en est tenu à ce distique, Ne faites pas comme lui, en dépit des censeurs. Tout à vous.

BÉRANGER

37 janvier i855.

Je suis maintenant au Marais, rue de Vendôme, n^ 5 ; j'habite les combles d'un vieux château royal, où sont venus souvent Voltaire, Chaulieu, Lafare, etc., etc. Tout près du grand jardin où ces messieurs se sont sans doute promenés souvent. Un chansonnier n*a pas droit à de si grands honneurs, bien que ce soit un ancien épicier qui possède ce reste des propriétés des enfants de Gabrielle.

J'achève ici ma vie, moins tranquillement toutefois que je le désirerais. Tant de gens me croient du crédit qu'on me relance ici pour tirer parti de ma faveur prétendue : je n'ai qu'un peu celle des libraires, rois qui sont fort chiches.

Et vous, chère amie ? N'allez-vous pas recommencer à courtiser ces rois-là? Votre histoire est-elle enfin terminée? dépêchez-vous. L'ancien monde s'en va. Il en naît un tout nouveau qui rira bien de celui qui l'a précédé. Voyez quel chemin il a fait depuis 8g.

Adieu. Tout à vous de cœur.

BEKANGER.

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