CHAPITRE PREMIER
1. — Saînte-Beuve et les Enchantements de Prudence. — Fragment qu'il en publie dans Chateaubriand et son groupe littéraire, — Lettre inédite de George Sand sur la première édition des Enchantements, — Article qu'elle leur consacre dans le Temps. -^ Accueil fait à ce livre par la presse religieuse et monarchiste. — Comment Armand de Pontmartin et Barbey d'Aurevilly traitèrent Chateaubriand et Mme de Mérîtens. — Marcus Allart envoie ses témoins à Barbey d'Aurevilly. — 11 est condamné pour coups et blessures. — Lettres inédites de Capponi, d'HippoIyte et d'Antoine Passy sur les Enchantements. — La clef de ce livre.
U. — Acte de naissance d'Hortense Allart. — Ses parrain et marraine. — Ses origines maternelles. — Marie-Françoise Gay, sous la Terreur, en Savoie. — Elle se lie avec Ducis, Arnault et Marie- Joseph Chénier. — Lettre inédite de l'abbé Grégoire. — Marie-Françoise Gay traduit les œuvres d'Anne RadcIilFe. — Nicolas-Jean-Gabriel Allart. — Sa réputation d'homme de plaisir. — Sa liaison avec Mn« Desgarcins, d'après les Mémoires d' Arnault. — Il épouse Marie-Françoise Gay. — Lettres inédites de Talma, de Du roc et de Marie- Joseph Chénier. — Grandeur et décadence d'AlIart et de Sigismond Gay, trésorier général, son beau-frère. — Un mot de Sophie Gay à l'Empereur.
IIÏ . — Hortense Allart orpheline à vingt ans. — Sa première éducation, sa jeunesse. — Son admiration pour l'Empereur. — Elle entre comme institutrice chez Mme la générale Bertrand. — Mme Regnault de Saint-Jean d'Angély la prend
20 HORTENSE ALLART D£ MERITENS
SOUS sa protection et éveille sa sensibilité. — Hortense se lie avec le comte de Sampayo, le faux « prélat romain » des Enchantements. — G*est lui qui forma sa jeunesse. — Origines de Sampayo. — Horteaae le quitte en 1826 et accouche à Florence de son fils Marcus. — Elle y fait la connaissance de Gapponi,.qui l'engage à cultiver spécialement l'histoire. — Comme quoi il n'y a que le premier pas qui coûte. — Les aventures galantes d'Hortense, de 1829 à 1842. — Ce qu'e^ pensait George Sand. — Du nombre d'amants que peut avoir décemment une femme. — Une lettre inédite d'Hortense à Sainte-Beuve à ce sujet.
IV. — Hortense épouse M. deMéritensen 1843. — Portrait de ce gentilhomme. — Opinion d'Hortense sur le mariage. — Elle rompt avec son mari au bout de quelques mois. — Sa retraite laborieuse d'Herblay. — Ses historiens préférés ; son admiration pour Cicéron et pour Pitt. — Sainte-Beuve l'appelait a Femme à la Staël ». — Ses opinions religieuses. — Elle fait baptiser son second fils à l'église évangélique de Florence. — Une brochure de Marcus sur le Concordait Napo^ léon et le Catholicisme, — Manière dont il fut élevé par sa mère. — Histoire d'un petit chapeau rose racontée par Hortense à Sainte-Beuve, — Lettres inédites.
V. — Après le coup d'Etat. — Dispersion des amis d'Hortense. — Elle quitte Herblay et habite successivement Bezons, Coulanges, la vallée de Talouan^ Thiais^ Bourg-la-Reine et Montlhéry. — Son picd-à-terre de la rue Nicaise à Paris. — Ses derniers écrits. — Son Novum organam apprécié par George Sand. — Influence du philosophe inconnu sur elle. — Deux lettres inédites de M. Thiers. — Elle obtient une pension comme femme de lettres par son intervention. — Ses derniers jours à Montlhéry, — « La. bonne dame », — Elle brûle sa correspondance amoureuse et littéraire. — Sa tombe à Bourg-la-Reine.
SA VIB 21
Sainte-Beuve, pour qui « il n'y a pas de limite assignable à la curiosité dans tout ce qui touche à l'histoire (i) » , écrivait, un jour, à propos de Collé :
« J'aime les livres vrais, les livres qui sont le moins possible des livres et le plus possible l'homme même; mais c'est à la condition qu'ils vaillent la peine d'être donnés au public et qu'ils ajoutent à l'idée qui mérite de survivre (2). »
D'où je conclus que les Enchantements de Pru* dence n'auraient pas manqué de lui plaire. Qui pourrait en douter, d'ailleurs, après avoir lu jusqu'au bout le livre qu'il publia, en 1860, sur Chateaubriand et son groupe littéraire ? On sait avec quelle malice et quelle joie le grand critique y inséra le morceau des Enchantements (\m se rapporte aux relations de René avec Prudence. Quand il parut, plus d'un accusa Sainte-Beuve de s'être fait l'éditeur de mémoires apocryphes. Hélas! ils n'étaient que trop vrais. Encore M°*® deMéritens, en dépit de sa franchise, n'avait-elle dit qu'une partie de la vérité.
C'est donc Sainte-Beuve qui fut le parrain des Enchantements. La marraine fut George Sand,et cela ne
(i) Lettre à Feaillet de Gonches, du a septembre i865, Correspondance de Sainte-Beuvey t. II, p. 21.
(a) Nouveaux Lundis, t. VII» p. 878.
a2 HORTENSE ALLAJVT DE MÉRITENS
surprendra personne. S^ils devaient enchanter quelqu'un, c'était assurément Lélia, Prudence étant sa sa sœur naturelle selon l'esprit et ayant comme elle placé dans sa destinée « l'amour et l'indépendance au-dessus de tout ».
George Sand était à Nohant lorsqu'elle reçut ce curieux ouvrage. Son attention fut d'abord attirée par la couverture grise et nue qui ne portait aucune inscription, aucun nom de libraire. En ouvrant le volume, elle fut intriguée par le titre: les Enchantements de madame Prudence de Saman FEsbatx /... De qui pouvait bien être ce livre ? Elle n'en avait pas lu vingt pages qu'elle en devina l'auteur. Aussitôt elle prit sa plume, qui ne demandait qu'à courir, et elle écrivit à M""^ AUart de Méritens :
a Nohant, 24 septembre 1872.
« Où êtes-vous, astre errant? Vous sembliez fixée à Montlhéry, mais votre livre annonce une fois de plus un tel amour de la promenade que vous n'y êtes peut-être plus, et il y a des siècles que vous ne m'avez écrit.
«Je viens de lire ce livre étonnant. Vous êtes une très grande femme. Voilà le résumé de mon opinion. Voulez-vous que je vous la dise à vous ou que je fasse en toute liberté un article dans le Temps^ où je donne un feuilleton bimensuel, les mardis?
« Répondez et sachez bien qu'en dépit de nos désaccords (i) je vous admire et vous aime.
<C GEORGE s AND.
« Votre livre est-il imprimé pour vos amis seulement, ou bien sera-t-il publié? Répondez encore. Et défesdez-vous qu'on vous nomme (2)? »
Prudence, qui ne détestait pas le mystère, ne tenait pas à être dévoilée. Mais, du moment qu'elle avait mis son livre en vente, même d'une façon discrète (3), c'était évidemment avec l'espoir d'être lue. Elle accepta donc l'offre aimable de son amie, el, le 16 octobre 1872, on pouvait lire dans /e Temps,signé de George Sand, un feuilleton de douze colonnes qui commençait ainsi:
« Les Enchantements de madame Prudence de Saman CEsbatXj tel est le titre bizarre d'un des livres les plus curieux que j'aie lus. Il a été imprimé à Sceaux et se vend, je crois, sous les galeries de rOdéon, comme si l'auteur n'eût voulu, par aucune annonce, chercher la grande publicité. Je devine
(i) Dans des Notes ioédites laissées par Mm« de Méritens» je lis ce qui suit: « Dimanche, 6 avril 1878. — Je reçois une longue lettre de la Reine (Greorge Sând) en réponse à deux de moi, la dernière coatre ridée qu'il y a des femmes déchues, 'EXXt dit bien que la femme déchue, comme on dit, tient à Tensemble du passé qu'elle désavoue : l'enfer, le9 préU«8 hypocrites, etc« Elle croit que tout cela sera changé. Elle dit que je n'ai rien de la vieillesse et je mourrai toute vive. Sa lettre est très aimable. Elle est découragée et ennuyée de notre temps singulier. Mais c'est qu'elle espérait beaucoup pins que moi. . . »
(a) Lettre inédite.
(3) On ne le trourait que sous les galeries de l'Odéon.
bien pourquoi, mais je n'ai à juger que le livre, dont j'accepte et ne trahis point le pseudonyme. »
Après avoir analysé l'ouvrage, Georges Sand en tirait cette conclusion :
ai beaucoup de sympathie pour cette âme fer-
qui n'est point exclusivement chrétienne, et itre tranquillement dans les temples de son
et de son pays, sans renoncer à sa personna-
ses sentiments et à ses idées. »
:uant au grand combat de la vie livré par elle miné si bravement, choque-t-il la raison, le )ersonnel, qui est de se sacrifier à une croyance
et raisonnée?Non, assurément. Choque-t-il la e? Dans cette situation particulière et avec ce
de grande loyauté et de parfaite tolérance qui érise madame de Saman, nul n'est autorisé à lui a pierre, et, pour mon compte, tout en faisant, iorie, certaines réserves que je n'ai point à dire
lui jette une couronne de roses à feuilles de
te belle couronne enorgueillît Prudence, qui t donner plus de publicité à son livre. Ayant u de George Sand la permission de reproduire article en guise de préface , elle porta ses antements chez Michel Lévy, qui les lança, le il savait, au mois de janvier 1873.
L à peine besoin de dire qu'ils furent assez mal
accueillis par la presse religieuse et monarchiste. L' c< Ordre moral », qui était à la veille d'entrer au gouvernement, ne pouvait voir d'un bon œil un livre qui sapait si élégamment les bases mêmes de la société. Aussi les deux critiques les plus autorisés du parti, Armand de Pontmartin et Barbey d'Aurevilly, crièrent-ils au scandale et furent-ils très durs pour Prudence. Ah ! si les enchanteurs s'étaient appelés simplement Déranger, Libri, Thiers, Mignet, Sainte- Beuve, peut-être aurait-on fait le silence autour de ce mauvais livre, car chacun sait que ces messieurs n'étaient que des bourgeois voltairiens. Mais Chateaubriand! « cette grandiose figure de défenseur d'une religion, de créateur d'une poésie, de précurseur d'une révolution littéraire, d'ordonnateur des pompes funèbres d'une monarchie vaincue », quelle douleur et quelle^^honte de le voir travesti, à soixante ans, en « un vicomte bohème, royaliste et catholique pour rire, enfoncé jusqu'au menton dans cette coterie dominée par Béranger, abusant des fiacres, lévite du Dieu des bonnes gens, courant les guinguettes, fredonnant des chansons, donnant rendez-vous 'à l'objet de sa flamme sur le pont d'Austerlitz ou dans une allée du Jardin]Mes Plantes, acceptant des rivalités que son âge rendait ridicules, une promiscuité qui aurait dû révolter son orgueil et où se perdaient les derniers restes de sa dignité, j'allais dire de son honneur ; infidèle tout ensemble à sa femme, — ceci ne comptait pas, — à madame Récamier, à son nom, à son passé, à safgloire, à l'exemple qu'il nous devait
26 HOEVTËNSE ALLART DE MERITENS
en échange de notre enthousiasme et de nos hommages (r) ».
Ainsi s'exprimait Armand de Pontmartin. Barbey d'Aurevilly, dont on connaît la manière et les truculences de style, fut encore plus violent et mit carrément les pieds dans le plat :
« Pour avoir des confessions de cette espèce, il fallait Rousseau, il fallait ce crapuleux superbe que Voltaire, qui n'était pas bégueule, appelait « le laquais de Diogène ». Mais de Rousseau femme il n'y en avait pas, et même la notion en manquait à l'esprit humain, constitué tel qu'il était alors. Eh bienl cette notion ne lui manque plus maintenant... Mais que je plains sincèrement, mon Dieu! les maris, les fils ou les filles des femmes (si elles en ont) qui écrivent de ces livres-là (2). »
(i) Nouveaux Samedis, io« série.
(a) Les Bas-Bleus. — Sur le compte de Chateaubriand, lai qui se vantait d'être de la race de René et qui en était, en effet, voici comment s'exprimait Barbey d'Aurevilly :
a Déjà de cette amère comédie on savait quelque chose. Sainte- Beuve, qui aimait à conduire ces eaux corrompues dans les détours sinueux des coteaux modérés de sa littérature, en avait filtré quelques gouttes dans son livre sur Chateaubriand, écrit <— pour déshonorer Fauteur des Martyrs — après sa mort, bien entendu, 11 tenait de Tenchanteresse Prudence ces détails qui renchantèrent, mais qui m'attris* tent, moi, quand ils me montrent l'auteur du Génie du Christianisme sur le bord de sa vie, en bonne fortune de cabaret, avec une maîtresse, y chantant le Dieu des bonnes cens, de Béranger. Les compagnons d'Ulysse marchant à quatre pattes devant Circé me font un effet moins violent que cette porcherie. N'est-ce pas là quelque chose d'ignoble et d'affreux dont la mémoire du grand poète religieux en prose restera éternellement souillée, et que tous les efforts futurs de la critique et de l'histoire, qui l'essuieront, ne pourront effacer? Ghateaubriand ayant pour table d'amphithéâtre le lit encore chaud d*une
Justement M°*^ de Méritens avait un fils, nommé Marcus AUart, lequel n'avait pas froid aux yeux. Dès qu'il eut pris connaissance de cet article, il envoya ses témoins à Barbey d'Aurevilly. Celui-ci ayant refusé de constituer les siens, Marcus se rendit au bureau du Constitutionnel ^ dans l'espoir de Ty rencontrer. Comme il ne l'y trouva pas, il tomba à bras raccourcis sur le dos du premier rédacteur venu, ce qui lui valut de passer en police correctionnelle et d'être condamné, le i4 juin 1873, à un mois de prison et 200 francs de dommages-intérêts.
Pendant ce temps-là, les Enchantements faisaient leur chemin dans le monde et provoquaient dans la société où fréquentait leur auteur, et même parmi leurs personnages de premier ou de second plan, — car il en existait encore, — un redoublement de sympathie pour Prudence, dont je vais citer quelques témoignages.
Le premier lui vint de Florence et lui fut donné par Gino Capponi, l'illustre homme d'État italien (i),
maîtresse qni l'y dissèque par volapté de ressouvenir et d'orgueil d'avoir été à lui î Une femme de l'ancienne société française qui se Tante après l'amour, comme les lâches après la guerre I Voilà ce qui m'a fait m'arrêter devant ce livre, signe des temps, et pour le montrer simplement du doigt. »
(i) Capponi (Gino, marquis), l'une des plus grandes figures du Risorgimento italien, naquit et mourut à Florence (1792- 1876). Bien que d'une famille très dévouée à la maison d' Autriche-Lorraine, il fît ïpartîe, en i8i3, d'une dëputation envoyée par Florence à Napoléon. En 1821, il fut attaché à la maison du prince de Garignan, et, de i8ai à 1848, le véritable chef du parti libéral modéré en Toscane. Ministre en 1848, mais trompé par le grand-duc et par ses collègues, Capponi donna sa démission, laissant la place aux hommes du parti avancé. Il s'était lié de bonne heure avec Lamartine, qui lui écrivait, en i85o,
28 BORTENSE ALLART DE BCÉRITENS
— qui lui avait conseillé d'étudier Thistoire, après s'être aperçu qu'elle avait « toujours les grands hom* mes dans la tête x>.
ce Pendant que je lisais le livre de Marcus (i), j'ai
au moment de partir pour l'Orient : « Un souvenir, même triste, de vous m'est toujours cher. Je vous aime comme on aime les beaux souvenirs de sa jeunesse, de son cœur et de sa pensée. Je vous aime de plus, comme on aime par sympathie les illusions et les déceptions communes. Notre sort se ressemble beaucoup. Seulement je subis plus d'ingratitudes et d'injustices que vous. Car, en confidence, je puis bien vous jurer que sans moi l'Europe était en cendres, la France en ruines et la liberté raisonnable perdue pour un demi-siècle. Cette conscience me suffirait, mais comme j'en ai une autre meilleure encore^ je crois en Dieu. Je crois que nous sommes quelquefois ses ouvriers, souvent ses martyrs, ce sont encore les plus heureux. Si mon intervention recommence dans ce bas monde, j'y aspirerai. » {Corresp, de Lamartine, t. IV, p. 3i8.)
Membre de l'Assemblée constituante de Toscane en 1859, Capponi devmt sénateur du royaume d'Italie. Il s'était franchement rallié à la monarchie unitaire. Devenu aveugle, il n'en entreprît pas moins une Histoire de Florence, qu'il publia en 1875, un an avant de mourir.
(i I Nos frontières morales et politiques. Dieu et Patrie. Paris, Librairie générale, 187a, i vol. in-8. — Ce livre, dédié «à l'âme d'Armand Carrel », avait pour épigraphe ces vers de Béranger :
Comme l'oiseau, libre sous la feuillée.
Que n'ai-je ici laissé mourir mes chants I Mais de grandeur la France dépouillée Courbait son front sous le joug des méchants. Je leur lapçai les traits de la satire ; Pour mon bonheur, l'amour m'inspirait mieux.
Ciel vaste et pur, daigne encor me sourire ; Echos des bois, répétez mes adieux...
Et ces iambes d'André Ghénier :
Mourir sans vider mon carquois!
Sans percer, sans fouler, sans ]^étrir dans leur fange
Ces bourreaux, barbouilleurs de lois, Ces tyrans effrontés de la France avilie^
Egorgée I... O mon cher trésor, G ma plume 1
Marcus Ailart était bonapartiste et nationaliste. Après s'être porté à la députation, en 1873, contre MM. de Rémusat et Barodet, il fut un de ceux qui manifestèrent bruyamment contre Richard Wagner,
appris que le vôtre était sur ma table depuis deux ou trois mois ; ces choses arrivent à un aveugle et sans la faute de personne. J^ai aussitôt interrompu la lecture de Tautre, vous le pensez bien.
«... J^ai lu surtout avec avidité toutes les premières années et les deux dernières d'Italie et les lettres de René et ce qui le regarde : cette partie est bien singulière, mais elle illustre admirablement Tidée que je m'étais faite de l'homme et qu'une fois je croîs vous avoir écrite. Quant à vous, je vous ai lue avec avidité, j'ai toujours une mémoire impitoyable et à mon âge on vit dans le passé. Voilà donc une foule de souvenirs, de particularités de plus en plus minutieuses, d'insiffhts dans le caractère d'autres personnes et sur moi-même et mes misères et ce qui n'est pas vulgaire dans ces misères ; entre autres choses, je me retrouve de tout point tel que je suis aujourd'hui, mais, quant à vous, oh 1 c'est autre chose, je n'avais rien à apprendre, mais j'avais des particularités à connaître. Que je vous aie aimée, rien de plus naturel, et rien aussi de plus naturel que de m'en être toujours tenu un peu à distance, me connaissant moi-même !
« Pour vous, on doit vous estimer plus hautement après ce livre qui pourtant est vrai, très vrai, comme un livre doit l'être. Il est très bien composé, le style
quand on s*ayisa de reprendre un de ses opéras à TAcadémie nationale de musique. Tous les journaux parlèrent alors d'un spectateur qui, pendant les entr'actes de la première représentation, demandait au chef d'orchestre de jouer la Marseillaise, Ce spectateur était Marcus.
3o HORTENSE ALLART DE MÉRITENS
en est soigné, enfin c'est vous tout entière. Saint Augustin commence son livre par une prière, vous avez fini le vôtre par des prières qui sont très belles; cela aussi a son mérite.
<( Mille amitiés.
(( G. GAPPONI (l). »
Mépris et fureur en deçà, estime et compliments au delà : c'est de quoi justifier une fois de plus le mot de Pascal.
Aussi bien, dans le même temps, Hippolyte Passy écrivait-il à M""® de Méritens :
« Vous m'avez ramené à des temps bien éloignés de nous maintenant ; de nombreux souvenirs, parmi lesquels il en est de tristes, se sont réveillés en moi, et j'ai vu revivre une société dont il ne reste aujourd'hui que de rares débris dispersés dans un monde qui n'est plus celui au milieu duquel nous avons passé notre jeunesse au temps d'aimer.
«... Vous êtes, je crois, la première femme qui se soit confessée aussi franchement au public; ce que vous aviez éprouvé, pensé et fait, vous le racontez dans un style alerte et ferme qui en dit plus qu'il ne semble vouloir en dire, et qui vous montre de la tête aux pieds. Vous prêtez à une étude psychologique à la fois curieuse et instructive, et c'est un mérite réel. Vous êtes femme, cependant vous n'êtes pas la femme, car il y a en vous une originalité qui vous est
(i) Lettre inédite. — Voir à V Appendice,
SA VIE 3l
propre et qiii tous sépare de la multitude des filles d'Eve, notre grand'mère à tous (i). »
Et son frère aîné, Antoine Passy, la complimentait à son tour de cette façon :
« Vous avez peint très librement et d'une façon touchante cette disposition à vouloir être séduite par une forte intelligence, pour finir par la satisfaction des sens, qui n'ont été pour vous que l'accessoire de la passion, est-ce vrai?
« Vous avez rencontré trois fois des hommes qui ont donné raison à votre méthode expérimentale, ar priori, contraire à celle de Bacon ; c'est très bien. Vous êtes arrivée à l'amour par le contact des deux intelligences. Le mariage a été une désertion de votre vie antérieure.
« Vos révélations sur Chateaubriand m'ont amusé; cette grande figure littéraire, religieuse et politique baisant vos pieds, est un tableau ravissant (2). »
Tels sont les deux sons de cloches plus ou moins francs qui se firent entendre à l'apparition des Enchantements de Prudence. Depuis lors, une petite-fille de M®« de Méritens ayant bien voulu me livrer la clef de ce livre, j'ai pu relever, entre la confession de sa grand'mère et l'histoire réelle de sa vie, un certain nombre de différences qui méritent d'être signalées. J'en profiterai pour mettre les choses au point.
(i) Lettre inédite.
(2) Lettre inédite.
Hortense-Thérèse-Sigismonde-Sophie-Alexandrine Allart naquit à Milan, le 7 septembre 1801, au bruit du canon qui célébrait la paix de Lunéville (i). Son
(i) Singulière reDcontre : c'est à Lunéville aussi que rnoorut son fils Marcus . — Voici l'acte de naissance d'Hortense :
Du registre des actes de l'état civil des Français établis dans la Cisalpine, tenu par le conseiller d'Etat, ministre extraordinaire du gouvernement français à Milan et déposé aux archives du ministère des Affaires étrangères, a été extrait ce qui suit :
Six vendémiaire an dix (vingt-huit septembre mil huit cent an). Acte de naissance de Hortense-Thérèse-Sigismonde -Sophie- Alexandrine, née le 20 fructidor (sept septembre mil huit cent un), à une demi heure de la nuit, fille légitime du citoyen Nicolas- Jean-Gabriel Allart, citoyen français, membre d'une commission extraordinaire de liquidation à Milan, et de dame Marie-Françoise Gay, son éponge légitime, née à Lyon, département du Rhône.
Le sexe de l'enfant a été reconnu être féminin. Premier témoin le citoyen Louis Jainviile, commissaire des guerres, âgé de vingt-neuf ans, présent à Milan. Deuxième témoin, le citoyen Constant Mazean, commissaire des guerres, âgé de vingt-six ans et demi, présent à Milan.
Sur la réquisition à nous faite par le citoyen Gabriel Allart, père de renfant,et du citoyen Ruboli, accoucheur. Et ont signé ce jour, six vendémiaire an dix (signé) ; Jainville, C. Mazeau, Sophie Malechard, G. AUard, A. Petiet, Rielle, Angelo Ruboli. Constaté suivant la loi par moi ministre extraordinaire du gouvernement français dans la Cisalpine, les jour et an que dessus. (Signé) : Petiet. Par le ministre, le secrétaire de légation. Signé : Derville Malechard .
Certifié conforme par nons conseiller d'Etat, garde des archives du ministère des Affaires étrangères à Paris, le vingt-quatre mars mil huit cent dix-huit. Signé : d'Hauterive.
Voici maintenant son acte de baptême :
1801, le 16 septembre, Hortense-Sophie-Thérèze-Sigismonde, fille du citoyen Nicolas- Jean-Gabriel AlIart, membre de la Commission de liquidation en Italie, et de la citoyenne Marie-Françoise Gay,
acte de naissance nous apprend que son père, « Nicolas-Jean-Gabriel AUart, citoyen français », était à cette époque « membre d'une commission extraordinaire de liquidation à Milan ».
Le prénom d'Hortense fut donné à Tenfant par la femme du général Marmont, sa marraine, et celui de Sigîsmonde en l'honneur de son oncle maternel, Sigismond Gay, époux de Sophie Nichault de la Valette, qui fut le père de Delphine (i). — M™® Emile de Girardin et Hortense AUart étaient donc cousines germaines,
La mère d'Hortense, Marie-Françoise Gay, descendait d'une famille bourgeoise de la Savoie qui avait été anoblie, à la fin du xviii^ siècle, par Victor-Amédée, roi de Sardaigne (2).
Orpheline à dix-sept ans, n'ayant pour tout bien que sa beauté et Texcellente éducation que lui avaient donnée ses parents, Marie-Françoise Gay
jugali (a), née le 7 coarant à minuit et demi, ou ao fructidor an IX, a été baptisée par moi soussigné en forme privée à la maison, par décret de Monseigneur l'Archevêque, avec faculté de différer les cérémonies sacrées du baptême à l'église.
En foi de quoi
Signé : frawçois-gervasoni, curé coadjuteur.
(i) On sait que Delphine Gray naquit à Aix-la-Chapelle, le a6 janvier 1804.
(3) Tous les biographes la font nattre à Lyon vers lySo. La vérité c'est qu'elle naquit dans cette ville le 3 décembre 1765. Son père, Joseph Gay, négociant,avait épousé,au commencement de janvier de la même année, Marie-Claudine-Louise Gaby, fille d'un négociant de la place des Terreaux. Ruinés par l'achat malheureux du domaine de Lupigny, situé non loin de Chambéry^ ils moururent prématurément l'un et l'autre, en 1783, des suites de leur déconfiture.
{à) Gonjointg.
quitta, en pleine Terreur, la Savoie où elle avait rempli, à la satisfaction de Tabbé Grégoire (i), les fonctions de présidente de la Société philanthropique des dames de Chambéry, et s'en alla, avec une sœur cadette, Anne-Sophie, et Sigismond, son frère, tenter la fortune à Paris.
Je ne serais pas éloigné de penser qu'elle avait obtenu préalablement des lettres de recommandation de l'abbé Grégoire ou des représentants du peuple, ses collègues, qui avaient été chargés, comme lui,d^organiser la Savoie, car, à peine arrivée à Paris, nous la voyons se répandre dans la société à laquelle appartenaient Ducis, Arnault et Marie-Joseph Chénier.
Comme il fallait vivre, elle se mit à traduire les œuvres d'Anne Radcliffe, qui jouissait alors d'une
(i) Après avoir présidé la séance de la Convention où fut votée l'annexion de la Savoie à la France, Grégoire y avait été envoyé en mission avec ses collèges Hérault de Séchelles, Jagot et Simond. Ce dernier était savoyard. Voici la lettre que l'évêque constitutionnel de Blois écrivait à Marie-Françoise Gay :
c Chambéry, 8 janvier.
c Citoyenne,
« Un savant, votre compatriote, le citoyen Mathon^ sachant qu*fl s'était formé une société philanthropique, s'est empressé de concourir à la bonne œuvre. II m'envoye divers ouvrages relatifs à l'organisation d'un bureau de travail pour les pauvres et d'un institut de bienfaisance pour les mères nourrices. C'est le citoyen Domergue qui avait écrit à Lyon pour obtenir ce recueil de mémoires que je vous transmets pour la Société philanthropique à l'existence de laquelle je m'intéresserai toujours. Le but respectable de ses fonctions, son utilité spéciale à Chambéry, le zèle des sociétaires et spécialement celui de la présidente doivent donner de la consistance à cette société.
(( Agréez et partagez avec vos compagnes mes sentiments de fraternité cordiale. »
« ORKGOIRE. »
(Lettre inédite.)
^ânde vogue. Dans une lettre inédite du 23 vendémaire an VI (i8 novembre 1797), qu'elle adressait à un sien cousin habitantAix-Ies-Bains, après lui avoir parlé des événement» « et de la pompe funèbre de Hoche à TOpéra^ dont la musique fait le plus grand honneur à Chérubini », elle lui demandait s'il avait lu « la traduction de sa façon. Sept volumes — disait-elle — sont-ils suffisants pour endormir le lecteur ? » Et elle signait déjà Mary Gay, pour donner une couleur anglaise à son nom.
Quelques années après, le 19 frimaire an VII (i), grâce à ses relations et à ses talents, elle épousait Nicolas-Jean-Gabriel Allart, — fils d'un greffier au parlement de Paris, — qui, par son habileté et son entregent, s'était créé un cabinet d'affaires bien connu de tous ceux qui faisaient la fête (2). Lui-même avait la réputation d'un homme de plaisir. Si nous ouvrons les Mémoires d'Arnault, nous voyons qu'il aimait passionnément le théâtre et qu'il était lié avec Talma. Arnault ne l'aurait pas dit, que nous l'aurions su par le petit billet que voici. Il n'est pas daté, mais il doit être de 1794 ou de 1795 au plus tard, et il est adressé à M. AUard, citoyen actif (3), rue Chapon, à Paris.
(1) La date de soa mariage nous est donnée par celte lettre d'avis de son frère Sîgismond. « Le citoyen J. STigismond Gaj a l'honneur devons faire p«rt du mariage de la citoyenne Mary Gay avec le citoyen- G. Allart. Paris, ce ig frimaire an Vil. » (Document inédit.)
(a) II était également très en crédit près des ministres et du Conseil d'État... {Les Enchantements de Prudence , p. 7.)
(3) Etait citoyen actif qui était électeur.
« Mon petit, nous avons un fameux marin à diner CM. de Bougainviile) qui nous a assuré d'après les ^ ibabilités les plus fortes que le vent, le vent le plus itrariant que j'aye jamais senti, durerait encore ' ;lques jours et que le vent se ferait bien plus sentir les lieux hauts de Montmorenci que dans les lieux : où nous sommes.
i Consëquemment, d'après cesrEdsonnementsméroiogiques et lathéoriedes vents, nous avonsconclu , ; le vent nord-est étant le vent de tous les vents plus fatal, nous resterions à Paria, et que tu vienlis dîner et souper avec nous, dimanche, lundi et rdi, rue Chantereine(r) à Paris, et non au Cheval inc à Montmorenci. C'est dit. Adieu, toutà toi. < Mamzel miche t'embrasse.