Hortense
que nous n'avions osé l'espérer, et , après avoir suffisamment exploré le terrain, je vais, d'ici à deux ou trois jours, engager une action définitive.
Notre voyage a été comme presque tous les voyages : il ne .nous est rien arrivé, et un voyage de cinquante lieues n'est pas assez lointain pour qu'on puisse se permettre d'inventer des circonstances. Charles était dans l'intérieur, j'étais sur l'impériale de la voiture avec trois autres personnes, qui, toutes trois, se sont crues obligées de me donner des raisons de leur situation. L'un de mes compagnons voyageait ainsi par goût, la vue étant plus belle ; l'autre n'avait pu obtenir d'autre place; le troisième ne pouvait satisfaire autrement son habitude de fumer. C'est une chose étrange que la vanité. Je comprendrais un mensonge qui aurait pour but de se rendre
agréable aux autres ; mais ceux de mes compagnons de voyage ne voulaient pas dire autre chose que ceci : « Je vous prie de ne pas croire que ce soit par défaut d'argent, comme vous, que je me suis ainsi juché sur la voiture avec les ballots. » Je me sentis d'assez mauvaise humeur de cette impertinence, d'autant plus qu'ils avaient pris à eux trois les trois seuls mensonges dont il fût possible de colorer notre misère, et que j'étais, faute de mieux, réduit à dire la vérité ou à ne rien dire.
Si ma lettre devait être publiée on seulement lue par une douzaine de personnes, tu peux être persuadé que j'userais ici de tous mes avantages, et que je me servirais de toi comme tout voyageur se sert de l'ami auquel il écrit.
« Reste à Paris , te dirais-je. toi qui, plus
sage que moi, as consacré ta vie aux calculs de la fortune et aux luttes de l'ambition ; toi, esprit exact et sachant le prix des choses^ qui ne te livres pas à de vaines et poétiques rêveries, etc. »
Ce qui signifie que l'ami auquel on écrit est un rustre, un butor, un boutiquier, une huître, un cloporte destiné à faire ressortir par un contraste l'âme élevée, le désintéressement artistique, la poétique désinvolture de l'ami qui écrit.
Mais ma lettre, destinée à allumer ta pipe, n'en jetterait pas pour cela une flamme plus brillante et plus pure ; je n'userai donc que d'un seul des avantages de ma position d'ami de voyage on l'envoyant une liste de commissions à faire pour moi, commissions que, sans aucun doute, tune ferais pas pour toi, que je trouverais bien
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quelque prétexte de ne pas faire non plus si j'étais à Paris, mais qui, vu l'éloignement et l'impossibilité où je suis d'en avoir la corvée, me paraissent d'une telle urgence, que je te prie de n'y apporter aucun retard.
Quand je te disais que mon voyage n'avait été marqué par aucun accident, j'oubliais des aventures de voleurs au nombre de deux par jour, c'est-à-dire à l'heure du déjeuner ou du dîner dans les auberges.
Certains voleurs de grande route, en effet, vu les progrès de la civilisation, les écoles primaires et le déboisement de la France, ayant remarqué qu'on les pendait quelquefois et qu'on les envoyait fréquemment aux galères, ont sans doute cru devoir apporter à leur profession des modifications plus apparentes que réelles, qui l'ont placée à la hauteur des autres industries. Ils ont
pris une patente, et, pour ne pas abandonner le théâtre de leurs anciens exploits, ils se sont établis aubergistes sur les grandes routes ; là, ils attendent les voyageurs comme autrefois ; seulement, au lieu de la chasse- 'à courre, ils font la chasse à la pipée ; ils attirent les infortunés par l'appât d'une prétendue nourriture, et, quand ils ont mordu à l'hameçon, ils sont pris : l'aubergiste les rançonne à sa guise avec la permission de M. le maire et la protection du gouvernement et de la gendarmerie.
Je me suis tellement convaincu de ce léger changement, que j'ai aussi grand'peur à l'aspect d'un bonnet de coton blanc et d'un tablier avec un couteau de cuisine, que les anciens voyageurs quand ils voyaient débusquer les brigands de leur temps, que l'on ne retrouve plus qu'au Miéâtre, avec un chapeau à la Henri IV. une veste
et un pantalon brun, une ceinture rouge pleine
de pistolets et des bottes jaunes évasées par le haut.
Charles a soutenu parfaitement son rôle ! Nous avons trouvé de nouveaux arguments à t'opposer, à toi qui n'approuvais pas que Charles m'accompagnât. Auriez-vous pu vivre honorablement tous deux, dis-le-moi, avec les sommes restant en caisse jusqu'à mon retour? et n'était-il pas très-urgent de te dégrever de Charles? et pensestu que mon oncle aurait bien reçu l'invasion d'un camarade, et que cela l'eût parfaitement disposé à me voter les subventions que je vais le prier de m'accorder sur le bien de mon père? L'expédient trouvé par Charles, déjouer le rôle de mon domestique , n'a-t-il pas le triple avantage de nourrir confortablement le susdit Charles aux dépens du susdit oncle, do flatter la vanité du même
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oncle par l'apparition d'un neveu aussi fashionable, et de lui faire mieux comprendre que ma position dans le monde exige un notable supplément de revenu ; enfin, de jeter un peu de gaieté siir un voyage et sur un séjour mortellement ennuyeux ?
Arrivés à Nevers, la voiture, qui suivait la route de Clermont, nous a laissés sur le pavé. On ne pouvait partir que le lendemain à trois heures du matin, et encore ne pouvait-on pas nous assurer de places. Nous nous logeâmes (il n'y a pas moyen, dans un récit de voyage, d'éviter ce malheureux prétérit : nous partîmes, nous cinglâmes, nous demeurâmes, qui suffirait pour me faire détester les voyages et les voyageurs; mais je ne suis pas fâché d'infliger à mon tour quelques-uns de ces prétérits), nous nous logeâmes chez un aubergiste du faubourg, au Gi'and Mouesse ; il
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était tout préoccupé d'un hùtel qu'il fait bâtir dans un autre quartier de la ville.
— Monsieur, lui dit Charles, les chambres que vous nous donnez sont ignobles.
— Monsieur, répondit l'hôtelier, il y aura, dans l'hôtel que je fais bâtir, quarante chambres de maître et trente chambres de domestique.
CHARLES. — Les vitres sont cassées, les papiers en lambeaux.
l'hôtelier. — Tout parqueté, les escaliers irottés tous les jours, des lits excellents.
CHARLES. — Les nôtres n'ont pas de rideaux.
l'hôtelier. — Il y aura une salle de billard et une salle de bains.
CHARLES. — De plus, votre vin est détestable.
l'hôtelier. — J'ai passé des marchés avec des propriétaires, et j'aurai la cave la mieux montée du pays. Il y aura surtout un certain bordeaux...!
On vint de la diligence nous éveiller à deux heures et demie dans la nuit ; on frappa à tout rompre.
— Ohé I les voyageurs qui ont demandé deux places pour**'.
Le domestique de l'hôtel vint frapper à nos portes.
— Est-ce vous, messieurs , qui avez demandé deux places pour *** ?
— Oui.
— Eh bien, on vous appelle.
Nous nous habillons à la hâte ; nous prenons nos valises. Le domestique nous précède avec une lanterne.
— Ohé ! v'ià tes voyageurs !
— Est-ce vous, messieurs, dit à son tour l'envoyé de la diligence, qui avez demandé deux places pour ***?
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— Oui.
— Ah î... Eh bien, il n'y en a pas.
— Comment ! il n'y en a pas?
— Non! la voiture de Paris est complète.
Charles, avec le plus grand sang-froid, demande pardon de l'avoir dérangé au domestique de l'hôtel, qui nous dit qu'il n'y a pas de mal. Nous nous recouchons. Le matin, nous sommes assiégés de conducteurs de patache. Tu ne sais pas, ô Prosper, ce que c'est qu'une patache. Écoute donc, et plains deux amis magnanimes qui t'ont laissé aux douceurs, à la paix et au far nienie de l'atelier, pour aller ainsi courir les aventures. As-tu vu quelquefois notre vénérable portière, la mèreBiroux, plus familièrement //ï'«/? /ro?^^, trouvant le matin dans sa souricière quelque malheureuse prisonnière, prendre la souricière et la secouer violemment à deux mains jusqu'à la mort do
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la coupable? C'est précisément le rôle de la souris que joue le voyageur en patache. Le plancher de la voiture, à chaque pas du cheval, l'envoie au plafond ; le plafond le renvoie au plancher, qui le renvoie au plafond.
J'éclaire Charles sur les pataches ; nous congédions les patachons avec horreur. Un homme nous offre une calèche. Charles va accepter; moi, plus prudent ou plus expérimenté, je crains que la calèche ne soit une patache déguisée. Je demande à la voir ; on me montre une véritable calèche, ma foi, peut-être un peu surannée, mais suspendue, mais avec des coussins. Nous montons dans la calèche avec enthousiasme ; nous partons, nous féUcitant mutuellement de n'avoir pas à faire en patache les onze lieues qui séparent Nevers de la maison de mon oncle. Nous faisons ainsi cinq lieues. Le conducteur nous demande le prix coq-
Tenu, auquel nous ajoutons un honnête pourboire. A la cinquième lieue, nous arrêtons pour déjeuner; il était dix heures du matin. Nous déjeunons. Notre conducteur disparaît sur la fin du déjeuner ; sans doute, il va atteler ses chevaux. Au bout d'un quart d'heare, l'aubergiste nous demande :
— Si ces messieurs veulent monter en voiture? Nous sortons ; nous trouvons devant la porte
la plus affreuse des pataches.
— Ah! dis-je à Charles, viens voir comment sont construites les pataches, et te faire une idée de l'horrible supplice que nous avons évité. Vois, posée sur l'essieu !
— Et sur un chemin ferré !
— C'est bien la souris de m'an Iroux.
— Je voudrais bien voir les tètes des malheureux que l'on trimbale là dedans.
— Ils déjeunent.
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• — Les pauvres diables doivent en avoir besoin.
— Ces messieurs veulent-ils monter? nous répète l'aubergiste.
— Oui ; où est la voiture?
— Eh mais, la v'ià donc !
Et il nous montre la patache .
— Mais non, mon ami, c'est la calèche qui est à nous.
— C'est la calèche qui nous a amenés.
— La calèche à Jean Cavois?
— Oui !
— Je le sais bien ; mais Jean Cavois ne vient jamais que jusqu'ici avec sa calèche, et c'est moi qui conduis les voyageurs à destination.
— Mais c'est une infamie !
— Je ne dis pas, mais je n'en suis pas la cause. La patache n'est pas trop mauvaise , tout de même.
— Nous voulons notre calèche. Où est-elle ?
HORTErsSE 17
— Sur la route de Nevers.
— Et Jean Cavois ?
— Toujours sur le siège.
— Cela ne se passera pas comme ça. Il doit y avoir un maire, un magistrat, quelqu'un ?
— Oui, à Moulins.
— Mais nous n'allons pas à Moulins.
— Vous n'êtes pas sur la route, mais il y a des autorités à Nevers.
— Merci, retourner à N'evers ! mais nous y passerons en nous en allant, et j'étranglerai Jean Cavois.
— Comme monsieur voudra. Ces 'messieurs veulent- ils monter ?
— Dans ton affreuse patache?
— J'n'ai absolument que ça à vous offrir.
La calèche n'est qu'une amorce avec laquelle
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Jean, le brigand de Jean Cavois, est allé piper d'autres voyageurs.
— Ces messieurs veulent-ils monter ?
— Là dedans ?
— Dans ta boîte?
— Dans la bière?
— J'ai déjà dit à ces messieurs que j'n'ai que ça : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Nous nous décidons à monter. La patache était attelée à deux chevaux de Is. force cVun cheval et demi. Une grosse bête alezane, avec la crinière, la queue et de longs poils au paturon d'un jaune pâle, était dans les brancards; à côté, en dehors des roues, attaché par deux cordes, tirait un autre cheval un peu plus petit qu'un âne ; il avait une grosse tête presque blanche ; quoique le reste du corps fût gris de fer, sa queue était dénuée de
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poils; ses jambes, plutôt grêles que fines, étaient plus claires que le corps, ce qui est en général un signe de faiblesse : il galopait à côté de l'alezane, qui trottait sous elle.
Notre homme sur le brancard de la patacîie allait au pas quand çamontait et aussi quand ça descendait ; les terrains les plus plats et les plus unis étaient intitulés par lui montagne ou ravin. Il manifestait une remarquable et injuste préférence pour la grosse alezane. De temps à autre, il faisait entendre un hue ! d'un ton grave et plein qu'il tirait du plus creux de sa poitrine, et qu'il faisait suivre immédiatement d'un hue! ou plutôt d'un hie ! suraigu en fausset ; après quoi, il posait son fouet sur la sellette de l'alezane en lui disant de sa voix la plus douce et la plus meilleuse :
— Allons, Lisa!
Puis il sanglait un coup sous le ventre de son
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compagnon, qui cessait de galoper, en criant :
— Mille tonnerres! le Gris, hue! hic! Messieurs, où descendez-vous, à ***?
Nous ne voulions pas tomber chez mon oncle comme deux bombes, et il était décent de faire un peu de toilette avant de se présenter ; Charles surtout avait à mettre sa livrée d'emprunt.
— Nous descendrons au Lion d'or.
— Monsieur veut dire au Lion d'argent ?
— Non, au Lion d'or.
— Au Lion d'argent.
— Mais, mon brave homme, quand je vous dis que c'est au Lion d'or.
— Je ne connais pas le Lion d'or; mais on est très-bien au Lion d'argent.
— C'est égal, c'est au Lion d'or que je veux descendre.
— Hue 1 hie I Allons, Lisa 1 Mille tonnerres ! le
Gris, hue ! hie ! (Entre les dents : ) C'est au Lion d'argent qu'ils veulent dire. Hue! hie! Allons, Lisa !
Comme nous entrions dans le hameau, le voiturier rencontra un faucheur.
-r- Ohé ! Jean, dit le faucheur, vous v'ià par ici ?
— Oui, et vous?
— Ça va bien ?
— Oui, et vous?
— Moi aussi.
— Où descendez-vous votre monde ?
— Au Lion d'Argent.
CHARLES. — Ah çà! il est trop obstiné, le patachon. C'est au Lion d'or, Lion d'or , d'or d'or !
LE FAUCHEUR. — OÙ cst-ce douc , le Lion d'or?
■ Le patachon, qui est descendu sous prétexte de côte :
— C'est au Lion d'argent ; il n'y a pas de Lion d'or. Est-ce que vous connaissez le Lion d'or?
— Non.
— C'est que c'est le Lion d'argent qu'ils veulent dire.
Un quart d'heure après, la patache s'arrête. Le maitre de l'auberge sort.
— Ces messieurs veulent-ils descendre ?
— Où sommes-nous ?
— A l'auberge du Lion d'argent.
— Ah çàl mais, patachon, quand on vous dit de nous conduire au Lion d'or.
L'nÙTELTER. — Yous ne serez pas mieux au Lion d'or que chez moi, messieurs.
— Je le crois ; mais c'est au Lion d'or que je veux descendre.
— Ils ont encore, ce matin, acheté du poisson