‹ HortenseChapitre 5 sur 11 · PERSONNAGES I · texte numérisé non relu

PERSONNAGES I

Un père inflexible sacrifiant sa fille;

Un futur mari odieux ;

Un jeune homme à cheveux noirs, ami de la nature, rêvant sur le bord des ruisseaux, à l'ombre des saules.

C'était tout ce qu'on pouvait raisonnablement demander, et Hortense commençait son roman dans le genre allemand, comme Laure son roman anglais.

Ainsi, la première matinée qui suivit cette rencontre fut ravissante pour Hortense. Elle se leva de bonne heure et se mit à la fenêtre. Le soleil se levait à l'horizon dans de tièdes vapeurs;

HORTEXSE 91

ses rayons obliques scintillaient à travers les haies de la ferme comme des paillettes d'or, et il lui semblait que le soleil lui disait : a Je te salue, Hortense ; c'est pour toi que je purifie l'air que tu vas respirer; c'est pour toi, ce matin, que je couvre de pierreries les pointes vertes de l'herbe ; je te salue, tu aimes, tu es la reine du monde ! »

Une fauvette à tète noire sur un châtaignier chanta, et dit : a Je te salue, Hortense ; c'est pour toi, aujourd'hui, que sont nos concerts : c'est une grande fête que le premier sentiment d'amour qui se glisse au cœur d'une jeune fille ; je te salue, tu aimes, tu es la reine du monde ! »

TNE CAMPANULE daïis Vherhe. — Je te salue, Hortense ; c'est pour toi que j'ouvre ce matin mes corolles de saphir ; c'est pour rf^jouir tes yeux plus bleus que mes fleurs, que les pâquerettes

92 IlORTENSE

étoilent la prairie de leur petit disque d'or et de leurs rayons d'argent Tu aimes, tu es la reine du monde!

LA CLÉMATITE. — Je te salue, Hortense; c'est pour toi que j'embaume l'air de mes parfums pénétrants ; c'est vers toi que je tourne mes encensoirs d'argent. Tu aimes, tu es la reine du monde I

LE CHATAIGNIER. — Je te salue, Hortense ; j'étends sur toi mes larges éventails verts ; il y a cent ans qu'on m'a planté, cent ans que je résiste aux vents pour t'abriter aujourd'hui contre les âpres baisers du soleil. Tu aimes, tu es la reine du monde I

LE VENT DANS LES FEUILLES. — Jc te SaluC ,

Hortense; c'est pour toi, aujourd'hui, que seront mes plus suaves et mes plus mystérieuses harmonies, pour toi qui seule les comprendras. Pour

UOUTENSE 93

les autres, je dénouerai des cheveux, je ferai crier aigrement une girouette; mais pour toi, je te dirai les [jIus doux secrets de l'amour et j'enlèverai la poussière du chemin par où il doit venir, et je t'apporterai la chanson qu'il chante en pensant à toi. Tu aimes, tu es la reine du monde!

Il restait à savoir comment Fernand s'introduirait dans la maison.

Dans l'ordre ordinaire des lectures d'Hortense elle devait être attaquée par des brigands ou emportée par un cheval fougueux et sauvée par un inconnu. Mais cela ne pouvait guère avoir lieu dans des promenades à âne à travers un pays où on n'avait pas commis un seul vol depuis dix ans. Probablement Fernand, de son coté, attendait aussi cette occasion, car il se contentait de passer chaque matin sous la fenêtre d'Hortense et de lui faire un profond salut. Cependant, un jour, un monsieur vint à la ferme pour acheter de l'orge, et ce monsieur n'était autre que

IIORTENSE 05

Fernand, qui s'était fait donner celte commission par son oncle. Le marché conclu, on invita Fernand à dîner à la ferme. Aussi bien, c'était un grand dîner; la fermière, la cousine d'Hortense, relevait de couches, on avait invité plusieurs de ses amies, trois ou quatre fermiers des environs, et on espérait avoir M. le percepteur, un homme si spirituel, qui ne disait jamais rien comme tout le monde.

Hortense fut si charmée de voir arriver le beau jeune homme, qu'elle ne fit pas trop d'attention à la vulgarité du moyen. Elle s'occupa sérieusement de sa toilette jusqu'à l'heure du dîner. La toilette était la tenue consacrée pour les héroïnes de roman : la robe blanche et les cheveux en bandeau, parure fort agréable, du reste, et sur laquelle je ne risque pas la moindre plaisanterie; en cela comme en beaucoup de choses, les ro-

mans valent bien la vie : peut-être même seraitil souvent plus agréable de lire que de vivre. Hortense était vraiment une charmante fille, grande, svelte sans être grêle, remplie de grâces dans sa démarche et dans tous ses mouvements : ses grands yeux bleus étaient doucement voilés, et ses beaux cheveux châtains, fins et soyeux, étaient harmonieusement caressés par la lumière.

On attendit longtemps M. le percepteur, qui finit par arriver, magnifiquement vêtu d'un habit bleu barbeau à boutons dorés, d'un pantalon nankin et d'un gilet broché d'or. Plusieurs épingles de diamants, trop gros pour n'avoir pas été pris dans un bouchon de carafe, attachaient sa chemise; diverses chaînes se croisaient sur son gilet, et un brillant encore plus gros que les autres aurait scintillé à son petit doigt s'il eût

IIOPvTE>SE 97

scintillé. C'était un grand jeune homme mince, d'un blond fade, avec des moustaches rousses qu'il teignait en noir, guindé et prétentieux jusque dans ses moindres mouvements. Il salua la fermière en l'appelant a belle dame » et offrit à Hortense un bouquet qu'il avait apporté dans la coiffe de son chapeau. Fernand reconnut le monsieur qu'il avait vu entrer à la ferme. Hortense remercia le percepteur de son aimable attention, et mit le bouquet sur la cheminée sans s'en occuper d'avantage.

— Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit le percepteur, mais j'ai été obligé de venir très-lentement; j'ai un soulier qui me blesse; je suis réellement le plus mal chaussé des Français, qui tous le sont ou doivent l'être aujourd'hui on ne peut mieux, depuis qu'on a pris aux Algériens la case aux bas.

Le percepteur fit suivre ce mot d'un éclat de rire sec et grêle qui donna le signal de l'hilarité et de l'admiration. Fernand sourit modérément.

On se mit à table. Le percepteur fut placé à la droite de la maîtresse de la maison, et Fernand à gauche ; mais, heureux Fernand 1 il avait Hortense de l'autre côté !

— Je vous disais donc, continua le percepteur, que j'ai des souliers seize.

Tout le monde tourne les yeux vers lui en attendant la solution de cette énigme.

— Si vous aimez mieux, et ce sera plus juste, des souliers vingt-cinq. A'ous ne comprenez pas? Des souliers seize.^ c'est-à-dire treize et trois., des souliers vingt-cinq, c'est-à-dire neuf, treize et trois.

On servit le potage; plusieurs des convives ar-

n OR TE N SE 99

rètèrent leur cuiller à la moitié du chemin qu'elle faisait de leur assiette à la bouche pour dire :

— Oui, oui, c'est juste, des souliers neufs très-étroits. Ah! ah I ah î hi ! hi î hi !

FERNAND^ froidement à Hortense. — Ce monsieur est fort gai.

LE PERCEPTEUR. — Marguerite, donnez-moi du pain. Qu'est-ce que dit le pain quand on le coupe ?

Cette fois, on mangeait comme on mange à la campagne au commencement d'un dîner. On n'entendit pas la question du percepteur. Il devint très-rouge et se mit à manger comme les autres.

Cependant il ne put se contenir bien longtemps et dit pendant qu'on enlevait les assiettes à potage :

— Voilà une excellente soupe; je suis sûr que

personne ne saurait en faire une semblable avec

un bricJx.

LA MAITRESSE DE MAISON, MADAME SORIN. — Non,

vraiment !

LE PERCEPTEUR , M. QUANTiN. — Yous prenez le navire au moment où il échoue. Marguerite, donnez-moi du pain. Qu'est-ce que dit le pain quand on le coupe ?

On trinquait ; le bruit des verres et des voix des fermiers couvrit entièrement le fausset qui servait de voix à M. Quantin. Marguerite seule l'entendit et lui apporta un morceau de pain.

FERNAND, à Hortcnse. — Il aura de la peine à placer celui-là.

HORTENSE. — Il u'v rcuonccra pas.

FERNAND. — C'cst cc quc nous allous voir. MADAME soRiN. — Le rûti est un peu dur.

HOPiTENSE 101

UN CONVIVE INDULGENT. — Mais non ; il est d'an goût parfait.

M. QUAxNTiN. — Je ne lui trouve qu'un défaut, c'est que c'est un rôti à poil.

LE CONVIVE INDULGENT. — Comment cela ?

MADAME soRiN. — Je ne connais pas celui-là.

FERNAND, à Uortense. — Elle connaît dohc les autres ?

HORTENSE. — Certainement ! moi aussi ; c'est la vingtième fois qu'il les recommence.

M. QUANTiN. — Qu'est-ce que c'est que monter un cheval à poil ?

LE CONVIVE INDULGENT.— ^'est monter sam selle.

M. QUANTiN. — Eh bien, un rôti à poil, c'est un rôti sans 5e^. Marguerite, donnez-moi du pain. Qu'est-ce que...?

FERNAND. — Pardou, monsieur, vous en avez encore.

102 H0RTEN5E

M. QL'ANTiN. — Monsieur, je vous remercie.

HORTENSE, à Fcmand. — Vous êtes méchant !

FERNAND. — Nullement. Ce monsieur a pour profession d'amuser; il doit m'amuser à ma guise, et il m'amusera.

Ici, on parla du prix de l'orge, d'un arrêté de M. le maire, qui fut attaqué par les uns et défendu par les autres ; cela allait bien mieux sous l'empereur; un vieux soldat porte la santé de l'empereur; on raconte plusieurs anecdotes.

HORTENSE, à Femand. — M. Quantin va placer son calembour sur l'empereur.

FERNAND. — Tcncz-vous à l'entendre ?

HORTENSE. — Pourquoi me demandez-vous cela?

FERNAND. -— C'cst que, si vous y teniez, je ne vous en voudrais pas priver.

IIOHTEXSE ■ 103

HORTENSE. — Je l'ai entendu une trentaine de fois.

FERNAND. — Alors, c'est bien.

M. QrAiNTiN. — Savez-vous pourquoi Napoléon a été vaincu?

FERNAND. — Monsieur, Napoléon n'a jamais été vaincu.

LE VIEUX SOLDAT. — Bravo î

L'N AUTRE. — Bien répondu!

M. QUANTiN. — Cependant, monsieur, l'histoire est là.

FERNAND. — Oui, mousieur, elle est là, et précisément pour appuyer ce cjue j'avance.

M. QDANTIN. — Oh! oh ! oh !

FERNAND. — L'euipereur n'a jamais été vaincu ; il a été trahi.

LE VIEUX SOLDAT. — Bravo ! bravo ! bravo î bravo !

i04 HORTENSE

FÊîiNAKD. — Et tout homme ami des gloires de la France est forcé d'être de mon avis.

LE VIEUX SOLDAT. — Et celui qui dirait le contraire aurait affaire à moi.

M. soRiN. — Vive l'empereur!

M. QUANTiN. — Je suis parfaitement de votre avis.

FERNAND. — J'en étais sûr.

M. QUA>'TiN. — Et ce que je voulais dire en est la preuve.

LE VIEUX SOLDAT. • — VoyOUS 1

M. QUAXTiN. — Je vous demandais: pourquoi Napoléon a-t-il été vaincu?

FERNAND. — Je VOUS répète, monsieur, que Napoléon n'a jamais été vaincu.

TOUS. — Napoléon n'a jamais été vaincu.

M. SORIN. — Vive l'empereur 1

TOUS. — Vive l'empereur I

:\r. QUANTix. — Mais laissez-moi finir, et vous verrez que nous sommes d'accord.

FERNAND. — Xou, monsieur.

LE VIEUX SOLDAT. — Non ! uou ! non I

FERNAND. — Je ne puis laisser passer une semblable assertion.

M. QtAXTiN. — Mais, monsieur...

FERNAND. — MoUSieUF...

MADAME soRiN. — Ah I ah ! messieurs...

M. soRiN. — Messieurs, je vous en prie, que cela n'aille pas plus loin. N'en parlons plus.

FERNAND, bcts, à Horteuse. — Il ne le dira pas.

M. QUANTiN, bas, à son voisin de droite. — Napoléon a été vaincu parce qu'il avait des N mis devant et derrière... Ah! voici des pommes, je pourrais m'en faire des souliers à la place des souliers seize qui me blessent.

i06 HORTENSE

LE CONVIVE INDULGENT. — Comment cela?

M. QUÂNTiN. — En les faisant cuir.

TOUS. — Bravo ! bravo I

FERNAND, quaiid tout le monde a fini, d'une voix aiguë. — Bravo l

M. QUANTiN. — De même qu'un jour maigre on peut faire un plat de poisson avec des cailles.

LE CONVIVE INDULGENT. — Oh ! oll !

M. QUANTiN. — Vous chargcz votre fusil, vous tirez sur les cailles, et, si vous ne les manquez pas, elles sont des truites.

LE CONVIVE INDULGENT. — Ah ! ail ! détruites.

M. SORIN. — Ah ! ah ! ah !

M. QUANTiN. — Marguerite, donnez-moi du pain ; qu'est-ce que dit le pain quand...?

FERNAND. — A la sauté de madame Sorin I

M. QUANTIN. — Qu'est-ce que dit le pain quand on lec...?

IIORTENSE 107

TOUS. — A la santé de madame Sorin I Ici, on porte une demi-douzaine de toasts. M. QUANTiN, à son voisin de droite. — A qui

devez-vous le jour?

LE VOISIN DE DROITE DE M. QrA>-TO. — A M. et

madame Pérot, mes père et mère, M. QL'ANTIN. — Ta te ti to...

LE VOISIN DE DROITE. — Heiu !

M. QUANTIN. — Ta te ti to...

LE VOISIN DE DROITE. — Eh bien, qu'est-ce que cela veut dire, ta te ti to tu?

M. QUANTIN. — Je n'ai pas dit: tu.

LE VOISIN. — Vous avez dit : ta te ti to.

M. QUANTIN. — Donc, tu n'v es pas, c'est-àdire que vous vous ^trompez, si j'osais me permettre de vous tutoyer. Vous devez le jour à la chicorée.

LE VOISIN DE DROITE. — En voilà uuc jolie 1

i08 HORTENSE

M. QUANTIN. — Parce que la chicorée esiamère... Ta mère I

FERNAND. — La chicorée est votre mère?... Je ne comprends pas.

M. QUANTIN. — Ta mère.

FERNAND. — Alors VOUS tutoyez monsieur?

M. QUANTIN. — Momentanément. Qu'est-ce que dit le pain quand on le coupe?

FERNAND. — Madame Sorin se lève. Messieurs, la main aux dames î

On se leva alors pour aller prendre le café au salon.

M. Quantin et Fernand se séparèrent on no saurait plus mal disposés l'un pour l'autre. Le bouquet de M. Quantin est resté sans eau sur le marbre de la cheminée. On avait engagé Fernand à revenir tous les soirs: on réunissait quelques personnes, on dansait, on jouait aux

IIORTEXSE 109

jeux innocents. Hortense avait demandé à Fernand s'il reviendrait le lendemain. Fernand avait répondu :

— Vous savez bien que oui.

En rentrant chez son oncle, Fernand trouva Charles installé dans sa chambre et couché sur son lit.

— Ohé! Charles!

— Hein ! qui est-ce qui est là ?

— Moi, Fernand.

— Eh bien, qu'est-ce que tu viens faire ici?

— Parbleu î me coucher, quand tu auras bien voulu me rendre mon lit... Allons, le voilà rendormi!... Charles! Charles I

— Qui est là?

— Ah çà! ce dialogue peut ne jamais finir !

— Qui est là?

— Moi, Fernand, qui veux me coucher.

jlO HORTENSE

— Eh bien, mais quand tu auras fini de me secouer... Ah! me voiUà réveillé; je t'attendais. J'ai à te parler sérieusement. Il faut que lundi tu me mettes à la porte.

— Comment cela ?

— Que ta me chasses.

— Bah!

— Ignominieusement, de façon à ne pas m'accorder les huit jours qu'on laisse d'usage aux domestiques pour chercher une nouvelle place.

— Pourquoi cela ?

— Parce que je m'ennuie ici, parce que la petite Fanny va à Paris, et que je prétends faire la route avec elle.

— Mais sous quel prétexte te chasser ?

— N'aie pas d'inquiétude : je me charge de te donner mieux qu'un prétexte.

— Une idée !

I10RTEN5E m

— Voyons ton idée.

— Si tu insultais mon oncle!

— Insulter ton oncle ?

— Insulter mon oncle...

— Pour quoi faire?

— 3lon Dieu ! que cet être-là est donc obtus î Me misennn ! où ai-je pris un polype, un corail pour ami?

— Es-tu fou ?

— Oui, certes, je suis foui sans cela, serais-je ton ami? Tu insulteras mon oncle.

— Bien I

— Je m'indigne, j'entre dans une colère impossible à décrire.

— Bien !

— Je te traite comme le dernier des misérables.

— Bien !

\\2 IIORTENSE

— Je ne veux rien entendre.

— Bien !

— Je suis implacable.

— Bien!

— Je te casse ma canne sur les épaules.

— Très-bien !

— Ma fureur est telle, que mon oncle luimême cherche à m'apaiser. « Non, dis-je, s'il n'avait offensé que moi, je pourrais peut-être encore lui pardonner; mais c'est vous, c'est mon oncle, que le drùle, que le belitre a osé insulter I Je le chasse pour ne pas l'assommer. » Tu conçois l'excellent etfet de la scène sur mon oncle.

— A ravir ; mais je ne puis insulter cet homme de but en blanc.

— Saisis la première occasion où il te fera une observation, et réponds-lui. Il est violent, il s'emportera.

IIORTENSE 113

— Mais, comme je veux être chassé avant lundi, je crois plus prudent de faire naître l'occasion.

— Ne fais pas de sottises trop fortes.

— Qu'est-ce que cela te fait , puisque tu me chasses ?

— N'importe, ne va pas trop loin.

— Je te dis adieu ce soir, et nous allons faire du punch et boire à mon voyage. Ah! à propos, tu me payeras, en me chassant, trois mois de gages.

— Où veux-tu que je les prenne?

— Tu les demanderas à ton onde, et^ quand je serai parti, une fois entré dans des affaires de ménage, rien ne t'empêchera de te féliciter de mon départ, de dire que je t'ai ruiné, dépouillé; que, depuis quelques mois, je t'ai réduit à une gêne qui t'oblige à le consulter sur tes affaires et

114 nORTENSE

le prier de t'avancer de l'argent... Ah çà! d'où viens-tu? que fais-tu depuis quelques jours?

— Moi? Rien, je me promène, je rêve.

— Seul?

— Parfaitement seul.

— D'où vient cet amour subit de la solitude?

— Je ne sais, une sombre mélancolie...

— Je l'ai vue hier à la fenêtre, ta mélancolie ; elle avait une robe bleue.

— Que vcux-lu dire?

— Que je t'ai vu hier passer devant la ferme de M. Sorin et regarder à une petite fenêtre.

— Eh bien, oui... j'aime, j'adore une jeune fdle...

— Et tu la nommes ?

— Je ne la nomme pas.

— De la discrétion? Diable I c'est une passion.

IIORTEXSE H5

— Gomme vous dites, une passion.

— Alors, bonsoir.

— Bonsoir.

Le lendemain, quand Fernand arriva chez M. Sorin, on buvait de la bière sous le grand châtaignier placé devant la maison. Hortense était avec deux autres jeunes filles et madame Sorin ; les hommes étaient M. Sorin, M. Quantin, et Fernand qui arrivait. M. Quantin avait déballé avant l'arrivée de Fernand ; le chien avait ai)oyé iprès lui, il l'avait chassé, craignant une mort nire. Comme M. Sorin lui avait demandé : « Que lit-on de neuf?)-) il avait répondu que l'on n'en disait rien, sinon que c'est toujours la moitié de dix-huit. Il avait vanté les productions de la France, qui a des coings dans toutes les rues et des dattes à toutes les époques.

— Ah! voici M. Fernand, dit madame Sorin.

H6 IIORTENSE

Hortense l'avait aperçu avant elle, mais elle n'avait rien dit.

— M. Sorin soutenait, dit madame Sorin, aue vous ne pourriez pas trouver le chemin.

M. QUANTiN. — Il n'y avait pas de danger; monsieur est trop bel homme pour cela.

FERNAND. — Mousieur...

M. QUANTiN. — Un bien fait n'est jamais perdu.

M. soRiN. — Rentrons-nous?

MADAME SORIN, — Nou ; la soirée est magnifique, restons à la belle étoile.

M. QUANTiN. — Je ne connais pas cet abbé-là.

JULIE. — • A quoi allons-nous jouer?

Rose proposa divers jeux innocents auxquels on joua tour à tour...

Je sais quelqu'un qui a beaucoup d'esprit, qui a écrit sur les jeux innocents un chapitre que je

voudrais bien avoir fait, d'autant que ce chapitre ne sera jamais imprimé, car l'auteur sait bien que, dès qu'une femme se fait écrivain, elle a d'un seul coup le double tort d'augmenter le nombre des livres et de diminuer le nombre des femmes.

Pendant le cours de ces divers jeux, Fernand trouva occasion de dire à Hortense :

— Mademoiselle, je vous supplie de ne pas prendre en mauvaise part ce que je vais vous demander. Je quitte ce pays dans quelques jours; il faut absolument que j'aie avec vous, avant de partir, une conversation de quelques instants.

Je ne sais trop ce qu'eût répondu Hortense : elle avait bien envie de savoir ce que lui voulait Fernand, ou plutôt de Ventendre, car ses théories étaient à ce sujet assez avancées pour qu'elle sût fort bien qu'il serait question d'amour. Cepen-

118 IIORTENSE

dant elle ne pouvait accorder à une première demande une chose aussi grave qu'un rendez-vous. Heureusement, pour la tirer d'embarras, quelqu'un s'approcha d'elle et la dispensa ainsi de répondre. Ce ne fut que longtemps après que Fernand put la rejoindre et lui dire :

— Mademoiselle, je jure sur l'honneur que ce que j'ai à vous dire n'a rien que de parfaitement honorable. Me refuser serait me réduire au désespoir. Soyez demain matin à la porte de la ferme quand je ferai de ce côté ma promenade ordinaire. C'est sous ce même châtaignier où nous sommes en ce moment que je vous demande une entrevue qui, ainsi en vue de la ferme, n'a rien d'inconvenant ni de mystérieux.

ROSE. — Jouons diU jardin de ma tante.

HORTENSE. — Je uc sais pas le jeu.

MADAME SORIN. — M moi.

IIOUTE>"SE ^^9

M. ouaintïn. Ni moi.

FERNAXî). — Sous ce rapport, je suis comme monsieur.

ROSE. — Ta le sais, Julie ?

JULIE. — Oui. Commençons... Plaçons-nous

en rond.

JULIE, à madame Sorin. — Je te vends les quatre coins du jardin de ma tante : dans le premier coin, il y a un romarin, je t'aime sans On. MADAME soRiN, à Rosc, — Je te vends les quatre coins du jardin de ma tante: dans le premier coin, il y a un romarin, je t'aime sans fm. ROSE, à M, Quantin. — Je vous vends les quatre coins de mon jardin, etc.

M. QUANTIN, à Feniand. — Je vous vends les quatre coins du jardin de ma tante : dans le premier coin, il y a un romarin, je vous aime sans fm.

i20 HORTENSE

FERNAND, à Hoiicnse. — • Je vous vends les quatre coins de mon jardin, etc.

HORTENSE, à Julic. — Je tc vends, etc.

JULIE, à madame Sorin. — Dans le second coin, il y a une rose. Je t'embrasserais^ mais je n*ose.

MADAME SORIN, à Rose. — Daus le second coin^ etc.

ROSE, à M. Quantin. — Dans le second coin, etc.

M. QUANTIN, à Fernand. — Dans le second coin, il y a, etc.

FERNAND, à Horteusc, — Dans le second coin, il y a une rose. Je vous embrasserais, mais je n'ose.

HORTENSE, à JuUe. — Daus le second coin, etc.

JULIE, à madame Sorin. — Dans le troisième coin, il y a un œillet, dis-moi ton secret. Voyons, Aglaé, ton secret.

MADAME SORIN, bas à JuUc. — Mou mari est

IlOUTENSE 121

passablement maussade... {Haut, à Rose.) Dans le troisième coin, il y a un œillet, dis-moi ton secret.

R0SE,i«5, à madame Sorin.,. [Haut, à 31. Quontin.) — Dans le troisième coin, il y a un œillet, dites-moi votre secret.

M. QrANTiN, bas, à Rose, après ravoir embrassée clandestinement... {Haut, à Fernand.) — Dans le troisième coin, il y a un œillet; dites-moi votre secret.

lERXAXD, bas. à M. Quantin.,. {Haut, à Hortense.) — Dans le troisième coin, il y a un œillet; dites-moi votre secret.

HORTE>'SE, bas, à Fernand, en rougissant... {Haut, à Julie.) — Dans le troisième coin, il y a, etc.

JULIE. — Dans le quatrième coin, il y a un pavot; ce que tu m'as dit tout bas, je vais le dire

tout haut. Madame Aglaé Sorin m'a dit : <x Mon mari est, ce soir, passablement maussade. »

M. QrANTiN. — Comment! comment! est-ce qu'on répète?... C'est ridicule; ce n'est pas spirituel. Je n'aime pas ce jeu-là.

Hortense ne dit rien, mais elle devint pâle comme une morte ; elle avait dit bas à Fernande qui n'avait cessé de la supplier toute la soirée : «Demain à sept heures. »

MADAME soRiN. — Daus Ic quatrième coin, il y a un pavot ; ce que tu m'as dit tout bas, je vais le dire tout haut. Rose m'a dit...

ROSE. — Oh bien, je ne veux pas que tu le répètes.

M. QUANTiN. — N'est-ce pas, mademoiselle Rose, que ce jeu n'a pas le sens commun?

MADAME SORIN. — - Rose m'a dit : « Il fait beau ce soir. »

yi. QUANTiN. — Traîtresse ! vous saviez le jeu! (// fait des lignes à Rosé).

ROSE. — Dans le quatrième coin, il y a un pavot ; ce que vous m'avez dit tout bas, je vais le dire tout haut. Ne me tirez donc pas par ma jupe ! monsieur Quantin... vous avez beau cligner de l'œil... M. Quantin m'a dit qu'à cùté de moi, Aglaé, Hortense et Julie ne méritaient pas qu'on les regardât.

M. QUANTIN. — Je vous prie de croire...

jriiE. — M. Quantin n'est pas assez fat pour croire que cela nous fait quelque chose.

^ QUANTIN. — Je vous suppUe...

ROSE. — Allons, allons, le jeu.

M. QUANTIN. — Dans le quatrième coin, etc.; monsieur m'a dit : Qui trop embrasse mal étreint,

FERNAND. — Pardou, monsieur, ce n'est pas

124 IIORTENSE

tout à fait cela. Mademoiselle Rose ne nous a pas révélé votre confidence tout entière; vous lui avez donné un baiser sur le cou, sous prétexte de lui parler à l'oreille.

M. QUANTiN. — Moi, mousieur ?

ROSE, très-rouge. — Je ne l'avais pas senti.

rERNAND. — Et vos nioustaclies ont marqué le baiser en noir sur son cou... d'albâtre, comme on dit.

MADAME SORIN. — Ma foi , la marque y est encore.

M. QUANTiN. — Je ne vois pas... monsieur, quel rapport...

FERNAND. — Pardou, monsieur, ceci explique que je vous ai dit, non pas qui troj) cfnbrassc , mal étreintj mais qui mal est teint trop embrasse. Je vous demande pardon de vous avoir dérobé ce calembour. {A Horicnsc.) Dans le quatrième

coin, il y a un pavot , ce que vous m'avez dit tout bas, je vais le dire tout haut. Mademoiselle Hortense m'a dit que sa cousine, madame Sorin, est aussi bonne que jolie.

noRTE.xsE. — Julie m'a dit bonsoir.

M. QUANTIN, à Fernand très-haut à l'oreille et de façon à être entendu de tout le monde. — Monsieur, je serai demain à sept heures du matin sur le pré.

FERNAND, froidement. Pour paître, monsieur ?

M. QUANTIN. — Non, mousicur, pour y corriger un insolent, pour me battre.

FERNAND. — En effet, monsieur, le meilleur moyen de corriger un insolent est de vous battre... vous-même.

C'était le soir, à l'heure où le ciel reprend à la terre tout ce qu'il lui a prêté pendant le jour. Le odeurs s'exhalent plus pénétrantes; les brillante couleurs des arbres et des fleurs disparaissent ; la pourpre des roses, l'or des genêts, sont serrés dans le riche écrin du ciel jusqu'au lendemain. L'homme croit que ses yeux ont cessé de voii tandis que seulement les choses qu'il voyait n'existent plus. Tout cela, demain matin, retombera avec les perles de la rosée matinale.

A cette heure où tout remonte, où le soleil replie ses rayons au milieu des parfums et des ma-

KORTENSE 127

gnificences reprises à la terre, montent aussi au ciel les prières des hommes.

M. SOKLN. — 0 ciel ! faites que le père de ma femme ne tarde pas à nous laisser le bien qui me permettrait d'acheter cette pièce de terre qui m'arrondirait. Il est vieux et malade. La\ie n'est pour lui qu'un fardeau !

ÂGLAÉ SORIN. — 0 ciel! conservez-moi mon père!

FERNAND. — 0 ciel ! faites qu'Hortense soit à moi!

M. QUANTij, — 0 ciell faites qu'Hortense soit à moi !

JULIE. — 0 ciel! faites que M. Quantin, qui a une si bonne place, veuille m'épouser!

ROSE. — 0 ciel! faites que M, Quantin, qui a une si bonne place, veuille m'épouser !

CHARLES. — 0 ciel ! pourvu que l'oncle donne de l'argent !

128 IIORTE.NSE

l'o>xle. — 0 ciel! pourvu que je ne sois pas encore forcé de donner de l'argent àmon neveu!

HORTENSE. — 0 ciel ! faites que l'homme que mon père me destine ne soit jamais mon mari!

LE PÈRE d'hortense. — 0 ciel! faites que l'homme que je destine à ma fille soit un heureiLx époux !

Embarras du ciel, qui ne peut contenter tout le monde, et prend sagement le parti de ne se mêler de rien.

Le lendemain, de bonne heure, M. Quantin, arrivé dans l'endroit qu'il avait désigné à Fernand, y trouva Charles, qui fumait un cigare.

CHARLES. — Vous devez être M. Quantin?

M. QUANTix. — Précisément. Et vous, vous devriez être M. Fernand.

CHARLES, haut, mais se retournant comme s'il ne voulait pas être entendu. — Qu'est-ce qu'on m'a donc dit qu'il était si béte ? Le mot est trèsjoli. {Haut.) M. Fernand m'a prié de l'excuser et de vous faire patienter quelques instants ; les

13U IlORTENSE

chances du combat sont douteuses; on peut se faire tuer après avoir fait n'importe quoi, mais il y a des choses qu'on ne peut guère faire après avoir été tué. Il sera ici dans un quart d'heure.

M. Quantin salua et se mit à se promener silencieusement. Charles se promena de son côté et revint à lui :

— Voulez-vous fumer un cigare?

— Avec plaisir.

M. Quantin allume son cigare à celui de Charles. Ils se tournent le dos et vont chacun jusqu'au bout de la prairie ; ils reviennent et se retrouvent vis-à-vis l'un de l'autre.

CHARLES. — Prisez-vous?

M. QUANTIN. — Oui, monsieur.

CHARLES. — Eh bien, donnez-moi une prise.

M. QCANTiN. — Très-volontiers, monsieur.

Ils se tournent encore le dos, vont jusqu'au

HOUTENSE 131

bout du pré en marchant lentement et reviennent.

Charles se met alors à réciter des \ctsou de la prose tout haut, et, soit hasard, soit malice, les vers ou la prose qu'il récite au moment où ils se roQvent en face sont toujoijrs peu égayants.

Un jeune malade, h pas lents,

Venait voir une fois encore

Le bois chers à ses premiers ans.

. . . . Adieu, je succombe!

Et dans chaque feuille qui tombe Je vois un présage de mort.

Au banquet de la vie, infortuné convive,

J'apparus un jour et je m^urs!

Je meurs ! et sur la tombe où lentement j'arrive

Nul ne viendra verser des pleurs !

La tombe est hermétiquement fermée : aucun secret n'en sort

Je vais chercher un grand peut-être.

Page 1