‹ HortenseChapitre 4 sur 11 · FERNAND A PROSPER · texte numérisé non relu

FERNAND A PROSPER

Dans les premiers jours que Ton passe à la campagne, on est étourdi de l'absence du bruit j à peu près comme un voyageur endormi se réveille quand la voiture s'arrête. Mais on ne tarde pas à se trouver bien de ce calme et à comprendre que l'homme n'est réellement pas fait pour cette bruyante et inutile agitation des villes. Il y a un propos très-commun et dont je n'ai jamais bien compris le sens : Il faut bien faire quelque chose. Il y a eu des rois qui se livraient à la cuisine,

d'autres qui faisaient de la serrurerie; des hommes parfaitement riches et indépendants usent leur vie à devenir et à être pairs, ambassadeurs, ou je ne sais quoi, «parce qu'il faut bien faire quelque chose;» comme si ce n'était pas une belle, grande et noble occupation que de penser, de se livrer à la contemplation des merveilles de la nature, de lire, de peindre, de chasser, de pécher, de monter à cheval, de nager, en un mot, de ne rien faire, car c'est le nom que les imbéciles donnent à la laborieuse oisiveté d'un homme livré à la pensée et à la méditation.

Le travail est une sorte de dieu infernal auquel il semble qu'on doive donner la dime de sa vie. Beaucoup sont si pauvrement organisés, qu'ils ne jouissent d'aucune chose qu'après en avoir été longtemps privés. Pour moi, j'ai quelquefois passé des demi-journées, les yeux attachés sur

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un petit étang placé derrière la maison de mon oncle, à regarder sous les nénufars jaunes, sous les sagittaires, glisser silencieusement des troupes de poissons qui font briller alternativement, aux rayons qui se brisent dans l'eau, leur ventre d'opale et leur dos d'émeraude ; et les hydrophiles qui tournoient et s'enfoncent, et les libellules au corps grêle, bleu ou vert, jaune ou rouge, soutenu sur des ailes de gaze, voltigeant sur les pointes des roseaux.

Une de mes joies du matin est d'aller, dès que le jour s'annonce, ouvrir moi-même la porte du pigeonnier, que l'on ferme le soir par crainte des fouines et des belettes. Les pigeons, déjà accoutumés à moi, qui me suis chargé de leur déjeuner, viennent à ma voix et à mon aspect. Il y en a un surtout qui m'honore de la plus aimable familiarité : il est blanc comme un cygne, et

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\ient poser ses petites pattes roses sur mon épaule, d'où il s'amuse à fourrer son bec entre mes lèvres. Les autres sont parés des plus riches couleurs : il y en a de gris, dont le cou parait du plus beau vert. Le moindre mouvement fait remplacer la couleur verte par des tons bleu foncé qu'un autre mouvement change en violet.

Le pigeonnier est adossé à un bâtiment qui sert de grange. Jamais je n'avais pensé à une chose bien simple cependant : c'est que les arts ne sont qu'une imitation toujours imparfaite, même dans leurs plus nobles efforts, des choses que la nature étale avec tant de luxe et de somptuosité. Ce bâtiment est entouré de pieds de vigne dont le bois sarmenteux, d'espace en espace, s'élève en colonnes torses à une hauteur de huit à neuf pieds ; là, il s'étend en branches flexibles et tapisse le bâtiment d'une guirlandes de feuilles.

Certes, si, dans une église ou dans un monument,, un habile sculpteur avait imité, avec la pierre ou le bois, cet ornement naturel, on se ferait un devoir d'aller visiter ce chef-d'œuvre de l'art, et il aurait une valeur qui compenserait cà peine sept ou huit lieues de vigne réelle. Cependant le sculpteur n'aurait fait qu'un effort infructueux pour faire de la vigne ; il n'aurait réussi qu'à rendre à peu près la forme. Il n'aurait même pas osé essayer d'y joindre la couleur, ni cette fine étoffe des feuilles, dont les veines servent de canaux à la sève qui les parcourt comme le sang, et qui prendront , au mois de septembre , une teinte de topaze qui sera remplacée , au mois d'octobre, par les tons les plus magnifiques du rubis et de l'améthyste.

Il y a, à Paris, au musée des Antiques, une coupe d'un grand prix, quoique la matière soit

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un simple morceau de marbre blanc. Sur les bords de la coupe, deux colombes, également de marbre blanc, plongent leur bec dans l'eau qu'elle est censée contenir. J'ai admiré cette coupe avec tout le monde; mais je t'assure que je trouve mille fois plus beau le vase où, à chaque instant, deux pigeons viennent prendre la pose qu'a imitée le sculpteur.

Je ne peux trop m'expliquer comment les geng les plus enthousiastes des arts restent froids devant les merveilles que l'art ne copie que de loin.

Quand mes pigeons ont déjeuné, ils prennen ^eur volée, et je les regarde longtemps jouer dans les plaines bleues. Quelquefois ils font une course et partent tous sur la même ligne. De temps en temps, ils agitent leurs ailes, puis ils les étendent et se laissent glisser. La course finie., le vainqueur

se met à la tète de diverses manœuvres : on se range trois par trois, quatre par quatre, puis tous un à un, et sur une seule file; ils ont l'air si heureux, qu'on leur porte envie et qu'on craint d'être méprisé par eux. '

Il y a une sorte de petite rivière qui vient alimenter l'étang. Je me suis avisé hier de la remonter sur une de ses rives : elle a dix pieds de largeur et tout au plus deux pieds de profondeur; elle coule claire et limpide sur un fond de sable, entre deux rives de gazon; des saules et des aunes qui la bordent enlacent leur feuillage par-dessus et couvrent l'eau d'un réseau d'ombre et de soleil. Par places, des touffes d'iris s'élèvent dans le lit du ruisseau. Au pied des saules , des ronces jettent d'un arbre à l'autre leurs rameaux et leurs feuilles d'un vert sombre, avec des fleurs d'un blanc rosé.

La reine des prés s'élance droite et svelte. et balance ses th^Tses , semblables à des bouquets de mariée.

Le liseron blanc grimpe et serpente, étend ses guirlandes d'un riche feuillage parsemé de grandes cloches.

Des bergeronnettes se cachent dans les saules^ où elles fond leur nid.

Hier, la matinée était ravissante. En sortant de la maison, je listes fleurs bleues de la chicorée sauvage couvertes d'une rosée étincelante. Des chênes faisaient briller, au soleil levant, leurs jeunes pousses d'un rouge transparent; les genêts, dépouillés de fleurs , les avaient remplacées par des gousses , les unes vertes , les autres déjà presque noires ; de grands bouillons blancs, du sein d'une touffe de larges feuilles d'un vert cendré, élevaient une haute

tige surmontée d'un thyrse de fleurs jaunes.

Quand j'approchai de l'étang, j'entendis les grenouilles , effrayées à chacun de mes pas, quitter la terre et l'herbe pour s'élancer dans l'eau.

Je remontai encore le long de la petite rivière et je m'assis dans un endroit où l'on entendait Je bruit d'un moulin qu'elle fait mouvoir. J'étais immobile, et je pensais, et je regardais couler l'eau. Je ne tardai pas à être tiré de ma rêverie par des voix de femmes. Elles étaient deux, montées sur des ânes. La première traversa bravement le fleuve à dix pas de moi ; mais la seconde eut peur, et, au moment où sa monture mettait le premier pied dans l'eau en hésitant, elle se laissa glisser à terre, et l'àne passa tout seul. Les rires de la première en augmentèrent singulièrement.

— Eh bien , mademoiselle , comment allezvous faire maintenant?

— Je n'en sais vraiment rien, Marguerite.

— Écoutez, je vais faire repasser votre âne de votre côté, et vous remonterez dessus.

— Je n'oserai jamais, je suis sûre que je tomberais.

— Mais vous ne vous noierez pas, Teau n'est pas profonde.

— Je crois bien que je ne me noierai pas; mais comment m'en irai -je toute mouillée?

— Vous ne tomberez pas plus que vous n'êtes tombée depuis plus d'une heure que nous voyageons.

— Attends, Marguerite, j'ai un moyen.

Il y eut quelques instants de silence dont je profitai pour m'approcher. Quand j'arrivai près de la peureuse, elle était debout sur le sable, te-

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nant dans ses mains des bas blancs comme la neige^, et de petits souliers de maroquin d'un bleu foncé. Elle était si préocccupée de sa résolution, qu'elle ne m'aperçut pas, et avança un de ses petits pieds, qu'elle posa sur le sable recouvert de quelques pouces d'eau. Je ne distinguai guère son visage ; elle était un peu inclinée pour interroger, avant de poser le pied , le fond de ce gouffre de trente pouces. Les boucles de ses cheveux châtains retombant en avant me cachaient presque entièrement son profil. Je ne voyais que son menton et une partie de sa nuque, dont les cheveux étaient admirablement plantés. Tout à coup elle se redressa et tourna de mon côté un visage inquiet. Je ne sais quel frôlement de feuilles l'avait avertie de ma présence. Ce visage était si plein de grâce et de dignité, que je me sentis le cœur serré. Je la saluai légèrement

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et je quittai le bord de la rivière. Je ne tardai pas à entendre de nouveau la voix de Marguerite et le pas des ânes qui s'éloignaient. Sitôt que je cessai de les entendre, je revins comme malgré moi à la place où je l'avais vue. Je voyais le sable sur lequel elle avait posé ses pieds nus, et je croyais en voir l'empreinte sur ce sable. Je m'assis en cet endroit, et je songeai à elle. J'avais encore dans la tète le timbre harmonieux de sa voix.

Comme je rêvais ainsi, mes yeux furent frappés agréablement de l'aspect d'un ruban oublié dans l'herbe : c'était un ruban en soie blanche, élégant et frais au possible. Je le ramassai, et, franchissant d'un bond la rivière, je m'élançai sur les traces de celle qui l'avait perdu. Ma probité était accrue au delà de ses limites ordinaires par le désir de la revoir, de lui parler, de ne

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plus être tout à fait pour elle un inconnu. Elles avaient beaucoup d'avance sur moi, et je marchai longtemps sans les rejoindre. Enfin j'arrivai comme Marguerite descendait de son destrier à la porte d'une ferme d'assez belle apparence. Sa compagne sauta légèrement à bas du sien ; mais l'animal, au lieu de suivre, comme son compagnon, le chemin de l'écurie, prit le trot avec cet air singulièrement boudeur qui n'appartient qu'aux ânes, et, sourd a la voix de Marguerite, qui le rappelait, tantôt avec des épithètes flatteuses, tantôt avec de terribles menaces, il continua à fuir et vint étourdiment se jeter sur moi. Je le saisis à la bride et le ramenai. A mon aspect, la compagne de Marguerite rougit presque aussi fort que lorsqu'elle m'avait aperçu pour la première fois. J'en augurai qu'elle me reconnaissait et qu'elle avait remarqué la discrétion de

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bonne compagnie avec laquelle je m'étais retiré pour ne pas prolonger son embarras. ElJe répondit à mon salut en s'inclinant légèrement, et, moi, je n'osai plus lui rendre son ruban.

La pensée du trouble que lui donnerait une telle restitution me troubla un peu moi-même ; d'ailleurs, je n'avais plus besoin de ma probité pour la revoir, et je ne me sentis pas fâché de garder le ruban.

Marguerite était rentrée ; sa compagne s'inclina de nouveau et rentra également. Je restai là quelques instants comme fasciné, ou plutôt pétrifié. Je crus m'apercevoir qu'un rideau d'une fenêtre du premier étage avait un peu dérangé ses plis, et je partis, espérant que je n'étais pas étranger à ce mouvement clandestin du rideau.

Le lendemain, je retournai à la rivière; je replaçai le ruban blanc dans l'herbe où je l'avais

trouvé, pour bien renouveler toutes mes impressions de la veille. Le courant avait amoncelé quelques cailloux sur le sable où elle avait, la veille, posé ses pieds. Je pensai qu'ils auraient pu la blesser, et je les ôtai. Puis je repris le ruban et j'allai revoir la ferme. Elle était à la fenêtre, je la saluai, et elle me rendit mon salut avec une grâce ineffable.

A ce moment, un homme entra dans la ferme :

c'était un jeune homme habillé avec prétention.

Je sentis que j'étais son ennemi.

Fernand.

Les parents barbares.

Hortense était fille d'un ancien militaire qui l'avait fait élever dans un pensionnat de Paris, où elle avait appris^ avec la musique et le dessin, le plus profond mépris de la couture et du potau-feu. Aussi, quand elle revint chez son père, après son éducation terminée, elle se sentit toute triste et désorientée en voyant dans ses parents d'excellentes gens parfaitement vulgaires. La mère ne savait rien au-dessus des soins du ménagé, et mettait son point d'honneur à faire chaque année les meilleures confitures qui se man-

geassent dans la ville. Le père cultivait un petit carré de jardin placé derrière la maison, et le soir jouait à la trionipJie avec deux ou trois voisins, anciens soldats comme lui, qui venaient fumer et boire de la bière. Le dimanche, on allait à la messe le matin, puis on faisait le soir un tour de promenade sur le Cours, tandis que les ouvrières et les paysannes dansaient.

En quittant le pensionnat, Hortense et son amie intime, Laure Lemault, s'étaient juré de s'écrire. Voici la première lettre de Laure :

LAURE LKMAULT A HORTENSE.

Te rappelles-tu, ma chère Hortense , ces nuits presque entièrement passées à causer ensemble de l'avenir , et à nous raconter les rêves

de nos jeunes têtes? Eh bien, pour moi, ces rêves se sont réalisés dans toute leur magnificence. Je vis dans ce pays de féerie dont nous parlaient ces romans que nous lisions ensemble, et qui nous faisaient verser tant de larmes. Pour la première fois on m'a menée au bal, il y a une semaine, et je suis encore tout étourdie d'étonnement, d'admiration, de bonheur, et, je puis te le dire à toi, d'un indicible orgueil.

» Oh ! ma chère Hortense, que sont devenues nos robes de soie puce montant jusqu'au cou, et nos souliers de cuir, et nos cheveux noués derrière la tète, et les reproches de notre maîtresse Fanquette DevaM ? Lorsque nous avions trouvé moyen, par un bout de ruban ou un petit accrcche-cœur tourné sur la tempe, de ne pas ressembler tout à fait aux plus laides de nos compagnes, avec quelle voix et quelles expressions la bonne

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Fanquette nous faisait un crime de notre coquetterie! J'ai bien pensé à elle quand je me suis vue dans ma toilette de bal ; elle serait morte d'étonnement et d'indignation.

» J'étais un peu embarrassée en voyant tous les regards fixés sur moi au moment où on nous annonça dans le salon; mais je ne sais quel murmure presque insensible m'avertit que cette attention n'avait rien de désobligeant pour moi. La maîtresse de la maison nous fit asseoir auprès d'elle, et m'adressa les compliments les plus exagérés. Bientôt cependant un nouveau lion vint m'enlever les regards du salon : on annonça le comte Edouard de M... Si tu te le rappelles, nous n'avions jamais vu qu'un seul comte pendant notre séjour à la pension : c'était le père de cette grande Léocadie qui avait des cheveux rouges. La figure de ce vieillard, vêtu d'une douil-

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lette de soie violette, m'était toujours restée dans la tète, et je ne me figurais pas qu'un comte pût être jamais fait d'une autre manière. Aussi je fus stupéfaite en voyant dans le comte de M... un beau jeune homme, avec des cheveux noirs bouclés et de grands yeux dont on ne pouvait soutenir l'éclat.

» Les femmes qui m'entouraient jetaient les yeux, les unes sur leurs toilettes, les autres sur une des glaces du salon. Tout le monde voulait être sous les armes : le comte était une conquête importante. Après avoir salué la maîtresse de la maison et quelques femmes de sa connaissance, il alla s'adosser à la cheminée, et fut aussitôt abordé par tous les jeunes gens qui se trouvaient dans le salon, et qui semblaient fiers et heureux de le connaître. Je ne saurais te peindre l'élégance de sa mise et de sa tournure, parce que je ne sais

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en quoi cela consiste ; rien n'est plus simple et plus abandonné comme au hasard : cependant son habit, qu'il ne boutonne pas, lui prend mieux la taille que ceux de tous ces hommes sanglés à en devenir violets. Sa cravate, dont le nœud est si peu compliqué, qu'on jurerait qu'il l'a mise sans glace, a une grâce que personne autre ne peut atteindre.

» Depuis l'entrée du héros, il n'y avait plus d'abandon ni de naturel chez aucune femme. L'une parlait haut pour se faire remarquer, et ce qu'elle disait était destiné à être entendu, non de la personne à qui elle parlait , mais du comte Edouard de M...

» L'autre s'éloignaitde sa voisine, dont la robe jaune lui nuisait. Chacune essayait ses mines les plus victorieuses, ses attitudes les plus invincibles. Quelques mesures jouées sur le piano aver-

tirent que Ton allait danser après que les plateaux qu'on apportait chargés de glaces et de gâteaux seraient sortis. Le comte jeta alors un coup d'œil autour du salon ; plusieurs femmes in^itées d'avance pour cette première contredanse reçurent un peu mal les hommes qui venaient leur rappeler leur promesse. Qui le comte va-t-il engager? Je ne pense pas que ce soit moi. Toutes ces femmes si aisées, si fardées^ si décolletées, qui parlent, qui rient, doivent nécessairement l'emporter sur moi ; mais je me sens déjà une provision de mauvaise humeur contre celle qui sera choisie. Cette grande femme dont la démarche est si noble, et qui est coiffée d'un turban de cachemire blanc, est, selon moi, la plus belle ; mais elle danse, je le sais, avec le maître de la maison.

» La maîtresse delà maison parle bas à son fils;

le jeune homme me regarde, il vient de notre côté; pourvu qu'il ne m'engage pas à danser! Heureusement, on l'arrête en route ; un de ses amis lui parle.

» Pendant ce temps, le comte de M.... se fait présenter à ma mère par notre hôte. D'autre part, le jeune homme délivré poursuit sa route. Plus de doute, c'est à moi qu'il en veut. Le voici : il me demande si je veux lui faire l'honneur de danser avec lui. Maudit homme ! j'ai failli dire que je ne dansais pas. Le comte, qui, après avoir quitté ma mère, a fait le tour du salon, revient vers nous et me dit : « Voulez-vous, mademoi- » selle, me faire l'honneur de danser avec moi?»

f) Je rougis, je balbutie que je suis engagée. Il me salue et s'éloigne. Je suis confuse, fière et malheureuse ; je hais ce jeune homme, qui m'a engagée... Je hais le comte, qui est venu si tard.

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Il avait bien besoin de faire le tour du salon !... Eh! oui, il les a toutes regardées avant de venir à moi. Il m'a choisie. Mon Dieu î que ce qu'il m'a dit me semble donc gracieux ! « Youlez-voas, » mademoiselle, me faire l'honneur de danser j) avec moi? » Quelle difiërence, bon Dieu, avec ce maudit fils de la maison ! Ah ! qu'est-ce que m'a dit le fils de la maison? Il m'a dit : « Voulez- » vous , mademoiselle , me faire l'honneur de » danser avec moi ! » Cela se ressemble au premier abord, mais... En place, on danse. Je cherche le comte des yeux; avec qui danse-t-il? Je hais sa danseuse, et cependant je suis déjà vengée d'elle, car il ne s'est adressé à elle que parce qu'il n'a pas pu m'obtenir. Je ne le vois pas; je danse nonchalamment. Ah! le voici. Il ne danse pas, il est appuyé contre la cheminée derrière moi. Chaque fois que je ne danse pas, il

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louche presque ma robe, tant il est près de moi; il ne danse pas, cela est d'un goût exquis. En effet, je l'aifaitremarqueràmamère : quand un homme a invité une femme qui ne peut accepter à cause d'une invitation antérieure, il s'adresse à une autre et me parait faire une impertinence aux deux femmes. A la première, cela veut dire : a Je m'adressais à vous par hasard, sans choix, » sans préférence; je ne danse pas avec vous, eh » bien, je danserai avec une autre. » A la se- » coude : « Je vous prends faute de mieux ; si la » femme que j'ai invitée d'al)ord était libre, je » n'aurais jamais pensé à vous ; elle est plus » jolie, plus élégante, plus spirituelle que vous. » » Ma mère m'a répondu que cela n'était pas, en effet, d'un goût bien délicat, mais qu'on en agissait toujours ainsi, et que l'habitude empêchait de le remarquer. Je ne vis, en effet, dans toute

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la soirée, que le comte de M... qui eût ce tact et ce bon goût. Je crains bien qu'il ne m'ait trouvée sotte et niaise, car je n'ai pas dit un mot de toute la contredanse; quoique mon danseur m'ait plusieurs fois adressé la parole ; mais il était si près de moi, il m'aurait entendue, et je n'aurais pas voulu risquer quelque chose qui ne fût à la fois très-spirituel, plein de sensibilité, de noblesse, et cependant de douceur et de modestie : quelque chose qui ne donnât pas en même temps une idée très-avantageuse de mon cœur et de mon esprit. Trois volumes ne contiendraient pas ce que j'aurais voulu renfermer dans mon premier mot. Aussi restai-je muette.

» Après la contredanse, le comte disparut sans prendre congé de personne, et je ne le revis plus. Je n'en dormis pas de la nuit, et je fus toute soucieuse le lendemain. Ce lendemain était

hier. Aujourd'hui, je vais encore au bal : peutêtre je le verrai.

» Il est é^^dent qu'il m'a remarquée, qu'il a voulu danser avec moi, et que, me trouvant engagée, il n'a voulu danser avec personne. Sans aucim doute, il sera ce soir chez madame de Barny. Cela ne manque jamais dans les romans que nous avons lus. Mais, depuis deux jours, j'ai moins de foi aux romans. Ce qui me paraissait si simple de la part des héros de papier, me semble aujourd'hui bien difficile. Comment saura-t-il que je vais chez madame de Barny ? Et, d'ailleurs, la connaît-il? Pourra-t-il, s'il ne la connaît pas, s'y faire présenter?

» J'ai cependant un pressentiment qu'il y sera. Quelqu'un aujourd'hui qui est venu voir maman m'a dit : « Allez-vous chez madame de Barny? » Je me suis sentie rougir. S'il n'y est pas, k quoi

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faudra-t-il croire ? Les héros de roman n'existeront pas, ni les héroïnes non plus, puisque mon pressentiment m'aura trompée.

» J'aurai, du reste, une toilette plus élégante encore et plus riche que l'autre jour ; je t'en ferai la description dans ma première lettre, c'est ravissant.

» Tu vois, chère Hortense, que je te dis tout, même mes plus fugitives impressions. J'espère que tu ne feras pas la discrète et que je ne tarderai pas à recevoir de toi une lettre aussi longue

que celle-ci.

» Laure. »

Hortense chercha dans sa tète ce qu'elle pourrait écrire à son amie Laure en échange de sa lettre si intérassante. Elle eut envie d'adord de ré-

pondre par un éloge de la compagnie, de la simplicité des mœurs, des plaisirs sans fracas, des scènes imposantes de la nature ; mais c'eût été mal répondre à la franchise de Laure; car Hortense ne pouvait s'empêcher d'envier un peu son amie, et la campagne lui semblait une solitude assez ennuyeuse déjà depuis quelque temps, sans compter que l'on se trouvait dans l'hiver, que la promenade même était supprimée. Qu'aurait-elle dit à Laure? Fallait il se plaindre et attrister le bonheur de son amie? Elle ne répondit pas. Une seconde lettre de Laure contenait la suite du roman et des descriptions de fêtes enivrantes. Cette correspondance devint importune à Hortense; ces lettres lui apportaient le son des violons et les parfums des bals, et faisaient naître dans son cœur d'amere regrets. En sortant de pension, où elles avaient été élevées sur le pied de la plus

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grande égalité, les deux jeunes filles croyaient entrer ensemble dans la vie, et déjà elles étaient cruellement séparées. Hortense n'eut pas encore la force de répondre à cette lettre. Que répondre, en effet, à toutes les magnificences dont parlait Laure? Quelle chose pourrait avoir de l'intérêt pour elle, de celles qui se passaient autour d'Hortense?

Il est vrai que le grand figuier du jardin était mort, que le curé avait renvoyé sa servante, que le beurre était plus cher qu'on ne l'avait vu depuis bien des années, que l'on avait annoncé à l'église le mariage de Denise Deschamps avec Mathieu Cornudet. Mais que faisait tout cela à Laure, qui ne connaissait ni les Deschamps, ni les Cornudet, ni le curé, ni le figuier?

Laure, ne recevant pas de réponse à ses lettres, finit par ne plus écrire, et Hortense resta livrée

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à une profonde mélancolie. Son père lui annonça un jour qu'il allait la marier, m J'ai eu, lui dit-il, un ami qui est mort loin d'ici. Il n'a appris ta naissance que par mes lettres. Il avait un fils, et nous nous sommes promis de vous marier ensemble. Le jeune homme, qui a quelque bien, travaille à Paris ; il doit avoir fini son droit cette année ; nous ferons le mariage immédiatement.»

La pauvre Hortense se sentit froid au cœur. Un mariage convenu d'avance avec un homme qu'elle n'avait jamais vu, un mariage qui n'était pas précédé par une rencontre fortuite, par une impression soudaine, par des obstacles dont triomphent l'amour et la constance ; un tel mariage lui semblait le plus grand malheur qui pût lui arriver. Il n'y aurait donc rien dans sa vie de ces merveilleux romans qu'elle avait lus avec

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Laurel elle vivrait et elle mourrait comme ces fleurs qui, dans un désert ou sur un pic inaccessible, étalent leurs riches corolles de pourpre ou d'azur que personne ne verra, et exhalent des odeurs que personne ne respirera ! Beauté perdue I parfum perdu ! Il lui paraissait que cet arrêt de son père lui enlevait toute sa jeunesse et ses brillantes fleurs d'amour, et que, le jour du mariage, elle aurait subitement trente ans.

On ne saurait croire toute l'influence des premières lectures sur certaines organisations, et combien de gens ont eu, d'après la Nouvelle Héloïse et Paul et Virginie^ des passions (jui ont fait le destin de toute leur vie. Les filles surtout, qui ont une éducation et des sympathies moins littéraires, mêlent à ces livres, qui, dans leur exaltation même, ont une grandeur et une noblesse qui en sont le contre-poison, une foule de

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romans de bas étage, tous calqués les uns sur les autres, qui leur remplissent la tête de phrases grotesques, de lieux communs d'amour. Hortense crut ici devoir répondre à son père par des phrases usitées en pareil cas dans les romans vulgaires : elle était bien jeune encore ; etle mettait tout son bonheur^ toutes ses espérances^ à rester auprès de ses parents^ d soigner, à consoler leur vieillesse.

Le père répondit que, grâce à Dieu, ni lui ni sa femme n'avaient encore de vieillesse à soigner, et que, lorsqu'il en serait temps, il serait pour eux beaucoup plus consolant de la voir auprès d'eux, heureuse femme et heureuse mère, que vieille fille jaune et acariâtre.

— Mais, mon père, je ne connais pas ce jeune homme, et, s'il ne se trouvait pas entre nous cette sympathie qui est le lien des dmes...

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— Cela serait malheureux, si tu juges la chose indispensable, parce que, mon ami étant mort, je ne puis le prier de me dégager de ma parole, et qu'il faut la tenir.

— Quoi I mon père, vous m'obligeriez à un mariage qui...?

— Ce, ne sera pas un mariage qui..., ce sera un mariage très-heureux et parfaitement assorti. Le jeune homme est un fort beau garçon que j'espère t'amener à mon premier voyage à Paris.

Quelques mois après, le père d'Hortense se mit en route pour Paris, et Hortense alla passer le temps de son voyage chez une cousine, mariée depuis quelques années à un riche fermier.

C'est là qu'elle fit la rencontre de Fernand. Elle ne put le voir sans émotion. Depuis un an, elle n'avait aperçu que des paysans ; Fernand lui parut un être d'une nature supérieure à l'huma-

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nité. D'ailleurs, elle commençait à voir clair dans sa situation ; le roman allait s'entamer et se dessinait déjà dans l'avenir avec des contours assez nets et assez marqués.

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