‹ Hortense de BeauharnaisChapitre 1 sur 54 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

« Heureuse comme une reine I » Cet adage fut-il jamais exact ? Il est permis d'en douter, si Ton en juge par le nombre de souveraines qui, depuis un siècle, gémirent sous le poids écrasant de leurs couronnes. Quoi qu'il en soit, on ne peut l'appliquer à la reine Hortense : frappée dans son cœur comme fdle, comme épouse, comme reine, comme mère, toujours elle sembla vouée au sacrifice et sa vie entière fut marquée par une série d'épreuves.

Elle n'est pas encore née que son père, complètement désintéressé de l'enfant que la mère porte dans son sein, part pour l'Amérique, et

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c'est pendant qu'il y court les aventures qu'elle vient au monde, à Paris, dans la tristesse et l'abandon.

La famille de Beauharnais était originaire de l'Orléanais. Le grand-père d'IIortense, le marquis de Beauharnais, nommé « Gouverneur général des Isles sous le Vent de l'Amérique », en 1757, se lia étroitement avec les Tascher de la Pagerie, de noblesse orléanaise également, établis à la Martinique depuis le commencement du xvni^ siècle. De retour en France, le marquis n'oublia pas ses amis et ne cessa d'entretenir avec eux d'affectueux rapports. Son fils avait eu pour marraine madame de Renaudin, née Tascher de la Pagerie, qui, en 1779, rêva de cimenter définitivement lunion des deux familles par le mariage de son filleul, le vicomte Alexandre de Beauharnais, brillant capitaine au régiment de la Sarreinfanterie, âgé seulement de dix-neuf ans, avec sa nièce, la fille de son frère, Joséphine Tascher de la Pagerie, qui atteignait alors sa seizième année.

Des deux côtés, ce projet fut favorablement accueilli. Joséphine a déclaré elle-même* que ce fut son père qui l'amena en France, qu'ils débarquèrent tous deux, le \2 novembre 1779, au port de Brest, où madame de Renaudin et le vicomte de Beauliarnais vinrent les chercher, et que « les empressements du fiancé annonçoient sa satisfaction ».Le mariage fut célébré, le 13 décembre suivant, à Noisy-le-Grand, où madame de Renaudin avait une propriété, et le jeune ménage passa Thiver à Paris, chez le marquis de Beauharnais, dont l'hôtel était situé rue Thévenot,

Le bonheur des deux époux ne fut pas « sans nuages ». Beau cavalier, danseur incomparable, brillant causeur, homme à bonnes fortunes, le vicomte de Beauharnais, s'il réalisait le type parfait du héros de roman, faisait bien, en revanche, le plus détestable des maris. « Sa grande dissipation » donna plus d'un motif de

1. Dans la plainte dL'pos(''c, par elle, entre les mains de Joron, (i conseiller du roy, commissaire au Châtelet de Paris, » le 8 décembre 1783 (Archives nationales, série Y 13975).

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plaintes à sa femme, qui lui reprocha aussi « son éloignement pour sa maison » et, pardessus tout, « son indiiïérence qu'elle ne méritoit pas » et dont elle fut cruellement blessée. En vain, Joséphine s'affligea des infidélités de son volage époux et essaya, ainsi qu'elle le dit encore elle-même, « de lui en témoigner sa sensibilité ; malheureusement le cœur de son mary étoit fermé aux impressions qu'elle s'étoit flattée de lui faire », et ses représentations restèrent sans effet.

Sur ces entrefaites, un heureux événement parut devoir « resserrer leurs liens » : le 3 septembre 1781, Joséphine mit au monde son premier enfant, celui qui devait s'appeler, plus tard, le prince Eugène.

Alexandre tinta sa femme « compagnie fidèle jusqu'au rétablissement de ses couches », mais, bientôt blasé sur les joies de la paternité, et repris par ses goûts d'indépendance, il demanda un congé et partit pour l'Italie le 25 novembre de la même année. Lorsqu'il revint en France, après huit mois d'absence, Joséphine, oubliant

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tout grief, le reçut « avec les plus grands témoignages de joye », et comme, de son côté, il paraissait « enchanté de se retrouver avec elle », on put augurer, pour les deux époux, un avenir meilleur.

Ce bonheur dura peu, paraît-il. Le 6 septembre 4783, Joséphine eut le chagrin de voir partir son mari « pour un voyage d'outre-mer qu'il avoit sollicité avec beaucoup de vivacité».

Beauharnais ne faisait que suivre, en cette circonstance, l'exemple de toute la jeune noblesse de son temps qui, exaltée par les idées philosophiques, grisée d'enthousiasme pour la liberté, embrassait, avec ardeur, la cause de l'indépendance américaine et s'embarquait, en foule, pour le Nouveau-Monde, afin d'aller se placer sous les ordres de Rochambeau, de La Fayette, du comte d'Estaing ou du marquis de Bouille.

a A son départ, M. de Beauharnois se flattoit de laisser son épouse enceinte, aiant été obligé, par les circonstances, de séjourner à Brest, il se félicita d'en apprendre la certitude »,

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et, pendant quelque temps, les lettres qu'il lui adressa et qui ne « respiroient que des sentiments tendres et affectueux >•> purent soutenir la pauvre femme si cruellement délaissée.

Le 10 aoiit 1783, la vicomtesse de Beauharnais accoucha d'une fille, rue de la Pépinière ^ Joséphine n'eùt-elle pas été confondue d'étonnement, si quelque clairvoyant astrologue, tirant l'horoscope de l'enfant, fut venu, à cette minute-là, lui annoncer qu'elle venait de donner le jour à une future souveraine de Hollande, à la reine Hortense, à la mère d'un empereur !

Hortense - Eugénie, portée, le lendemain même de sa naissance, à l'église de la Madeleine de la Ville-l'Évêque, y fut baptisée par l'abbé Leber, docteur en Sorbonne et curé de la paroisse. Elle eut, pour parrain, son grand-père : Joseph-(jaspard Tascher de la Pagerie, capitaine de dragons, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, qui, étant absent, fut représenté par un jeune neveu : Robert-Gas-

1. Celte partie de la rue de la Pépinière prit, peu de temps après, le nom de rue Neuve-Saint-Charles.

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pard Tascher de la Pagerie ; et pour marraine : la comtesse Claude de Beauharnais, née Mouchard, sa tante.

11 ne semble pas que Joséphine ait nourri sa fille, quoique ce devoir, préconisé par Jean- Jacques, fût devenu une affaire de mode et qu'il fût de bon goût, pour une jeune mère, de se montrer passionnée admiratrice de l'auteur de YÉmile et de suivre ses préceptes.

Hortense eut donc une nourrice : madame Rousseau, qu'elle n'oublia pas dans la suite, au temps de ses grandeurs, non plus que son frère de lait : Vincent Rousseau, qui devint son homme de confiance et qui lui resta attaché jusqu'à la fin de sa vie.

Lorsque Alexandre de Beauharnais reçoit, à la Martinique, la nouvelle de la naissance de sa fille, des préliminaires de paix avec l'Angleterre ont suspendu les hostilités, et l'incorrigible vicomte fait de ses loisirs le plus mauvais emploi. Là, comme autrefois en France, il a contracté de fâcheuses relations qui exercent sur lui une funeste influence. Reçoit-il

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de faux rapports sur sa femme, ou bien plutôt, ainsi que l'assure cette dernière, veut-il « secouer un joug qui lui pèse? » Toujours est-il que sa volonté de rompre avec elle se trouve formellement exprimée dans sa correspondance, où se peint toute la violence de son caractère*. « Si je vous avois écrit dans le premier moment de ma rage, dit-il, le 12 juillet 1783, ma plume auroit brûlé le papier. »

Viennent ensuite les invectives les plus blessantes et les imputations les plus injurieuses ; enfin, dans un paroxysme de colère et de déraison, il en arrive à désavouer sa fdle :

« J'en jure, par le ciel qui m'éclaire, c'est un sang étranger qui coule dans ses veines. »

Le 20 octobre, Alexandre, qui vient de débarquer en France, ne s'est pas radouci ; il ne veut pas retrouver sa femme dans sa maison, et il lui écrit, de Ghàtellerault, une seconde lettre pour lui intimer l'ordre d'en sortir :

1. Deux lettres d'Alexandre de Beauharnais sont annexées à la plainte.

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« Je ne vois aucun inconvénient, si vous devez retourner en Amérique, à vous laisser prendre ce parti-là. Vous pouvez opter entre le retour dans votre famille et le couvent à Paris. »

Hâtons-nous d'ajouter, pour l'honneur de Joséphine, que quelques mois ne se seront pas écoulés, avant qu'Alexandre rétracte ses odieuses accusations et avoue que ses lettres ont été dictées par « la fougue et l'emportement ».

Mais, le 26 octobre, lors de son arrivée à Paris, il est encore sous l'empire d'une violente irritation.

• « Sans vouloir s'en rapporter, sur l'innocence de sa femme, à M. le marquis de Beauharnois, ni à aucune des personnes respectables qui ont toujours été témoins de son honnêteté, il persiste dans sa résolution de ne plus habiter avec elle, et, pour montrer qu'il la fuit, au lieu de descendre, en arrivant, dans l'hôtel dont il est le principal locataire, sis rue Neuve-Saint-

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