ALEXANDRE BEAUHARNAIS
L'abandon des pauvres enfants est aussi absolu que possible; ils sont seuls avec leur gouvernante, qui ne peut rien pour eux, en dehors de son dévouement, et jamais personne ne vient les voir.
Tous les amis, tous les parents qui n'ont pas pu émigrer ni se cacher en province, comme la comtesse Fanny de Beauharnais, madame de Renaudin, etc., se trouvent sous les verrous. Mesdames Hoslen de Merceron et de Beaufort sont écrouées à Port-Libre, la
marquise Lefranc de Pompignan est dans la maison d'arrêt de la section du Mont-Blanc, le prince de Salm, qui a vainement tenté d'émigrer, est enfermé aux Carmes. Quant à la princesse de Hohenzollern, dont les projets de fuite ont été si fâcheusement entravés par M. de Beauharnais, elle est gardée à vue, par un gendarme, dans son hôtel, rue de Lille, où Eugène et Hortense vont la visiter chaque jour.
De temps en temps, ceux-ci doivent entrevoir aussi Emilie de Beauharnais, dont le malheur est encore plus complet que le leur. La pauvi-e petite n'a même pas, comme ses cousins, un cœur tendre et fidèle auprès duquel elle puisse se réfugier pour trouver un peu de chaleur et de réconfort. Restée seule, rue Neuve-des- Mathurins, n"^ 856, dans l'appartement de sa mère, avec des domestiques révolutionnaires et sans-culottes, il lui faut se soumettre, sans murmure, à tous leurs caprices, suivre les processions patriotiques que l'on renouvelle tous les décadis, en l'honneur de la Repu-
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blique, et partager les jeux des enfants du quartier, qui ne ménagent pas les avanies à la fille d'un ci-devant marquis émigré et d'une prisonnière.
Sa mère est gravement malade, à Sainte- Pélagie, d'une jaunisse compliquée de divers accidents et, malgré ses supplications réitérées, elle n'a pu obtenir la permission d'aller lui donner ses soins.
Plus favorisés, Eugène et Hortense vont, à certains jours, au greffe de la prison des Carmes, où Joséphine est autorisée à les recevoir avec leur gouvernante.
Pour lâcher de distraire la prisonnière, ils lui amènent un affreux carlin nommé Fortuné, dont ils raffolent, et qui finit par jouer un rôle auquel son métier de chien ne semblait pas devoir le destiner. Un geôlier assistait toujours aux entretiens de la mère et des enfants, mais comme Fortuné était moins surveillé que les autres visiteurs et qu'on lui accordait le privilège de pénétrer jusque dans l'intérieur de la prison, mademoiselle Lannoy
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eut l'idée de cacher, sous son collier, un billet contenant tout ce qu'on ne pouvait dire de vive voix à sa maîtresse. Madame de Beauharnais s'aperçut du stratagème, répondit par le même moyen et continua à correspondre ainsi, avec ses amis de l'extérieur, par l'entremise de ce messnger improvisé et sous les yeux mêmes du gardien.
En dehors des jours de visites, Joséphine et ses enfants ne négligeaient pas une occasion de se donner mutuellement de leurs nouvelles ou de s'envoyer quelques mots de tendresse. Hortense a conservé encore une lettre que madame de Beauharnais lui avait écrite de la prison des Carmes. La voici :
« Ma chère petite Hortense, dis à la citoyenne Lannoy que je ne verrai ton papa que dans trois heures d'ici et que je lui enverrai ce qu'elle m'a demandé hier.
» Je suis bien aise, ma chère fille, d'avoir une petite lettre de loi, ce matin, et une de mon chère Eugène; elles me font beaucoup de
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bien. Je t'embrasse de tout mon cœur, je t'aime de môme, mon cher enfant.
» Embrasse bien tendrement pour moi la citoyenne Lannoy.