‹ Hortense de BeauharnaisChapitre 18 sur 54 · HOUTENSÎ- DE DE AU II A RN A IS · texte numérisé non relu

HOUTENSÎ- DE DE AU II A RN A IS

femmes de son temps. Elle parlait l'anglais couramment; Goldoni lui enseigna l'italien, Albanèse la musique; Duclos, Thomas, Rochon de Chabannes, Marmontel, l'initièrent aux beautés de la littérature classique.

Pourvue, dès l'âge de quinze ans, d'une charge de lectrice auprès de Mesdames , filles de Louis XV, dotée, par le roi, de cinq mille livres de rente et mariée, le M mai 1774, à François Bertholet Gampan, maître de la garde-robe de madame la comtesse d'Artois et officier de la chambre de madame la Dauphine, madame Gampan parvint au poste de première femme de chambre de Marie-Antoinette, qu'elle avait eu fréquemment l'honneur d'accompagner sur la harpe ou sur le clavecin, lorsque la reine, alors dauphine, venait, chez madame Victoire, chanter les airs favoris de Grétry.

Depuis, elle lui donna aussi des leçons d'anglais.

Lorsque éclata la Révolution, madame Gampan resta fidèle à la malheureuse souveraine et demanda à partager sa captivité au Temple,

mais ce dangereux honneur lui fut refusé par Pétion .

Madame Gampan passa le temps de la Terreur à Coubertin, village de la vallée de Ghevreuse, auprès de sa sœur, madame Auguié, qui était, elle aussi, femme de chambre de la reine, et dont le mari, receveur général des finances, se trouvait incarcéré à Port-Libre.

On était à la veille du 9 thermidor et les deux femmes avaient presque miraculeusement échappé à la prison, lorsque des commissaires se présentèrent pour arrêter madame Auguié, compromise pour avoir prêté vingt-cinq louis à la reine, dont on avait volé la bourse dans la journée du 10 août. Terrifiée par l'apparition des gendarmes, madame Auguié se crut perdue. Sur le point de fuir, elle plaça sa plus jeune fille, âgée de huit ans, entre les bras de madame Gampan, sa marraine. « Si tu échappes à la mort, lui dit-elle, Adèle sera ta fille. » Peu d'heures après, on apprenait que la pauvre femme, complètement affolée par ces poursuites, s'était précipitée par une fenêtre, de la hauteur

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d'un truisièiiie élage, el avait été tuée sur lo coup.

Robespierre renversé, madame Campan, qui avait une vieille mère à soutenir, un mari malade à soigner et un fils de neuf ans à élever, songea, pour vivre, à tirer parti de son instruction, en fondant une maison d'éducation destinée à remplacer, pour les jeunes filles, les couvents détruits. Il lui restait, pour toute fortune, un assignat de cinq c.Mits livres; cette somme étant insufiisante pour faire imprimer ses prospectus, elle les écrivit de sa main et les distribua à une centaine de personnes de sa connaissance.

Six semaines plus tard, madame Campan, qui s'était adjoint une religieuse de TEnfant- Jésus, madame de la Gouttaye, appartenant à l'ordre de Saint-Thomas de Villeneuve *, s'ins-

1. La communauté des Dames de Saint-Thomas de Villeneuve avait été éiablie à Saint-Germain-en-Laye, en 1601, par lettrc-5patentes de Louis XIV, pour l'éducation des jeune? filles de la Cour de Jacques II. Ce roi, réfugié à Saint-Germain, y mourut en 1701.

Une parente de Joséphine, madame Tascher, qui faisait partie de cette communauté, fut, pendant la Terreur, arrêtée et con-

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tallait rue de Poissy, à Saint-Germain-en-Laye, avec mesdemoiselles Antoinette, Églé et Adèle Auguié, ses nièces, ses trois premières élèves.

Les efforts de madame Gampan furent couronnés de succès; la solidité de ses principes, la justesse de son esprit et sa parfaite connaissance du monde lui concilièrent tous les suffrages et, grâce à la mode qui l'avait favorisé, le petit établissement, si modeste au début, ne tarda pas à devenir prospère. Quelques mois s'étaient à peine écoulés, il comptait déjà un si grand nombre d'élèves que le local devenant insuffisant, il fallut en chercher un autre.

L'ancien hôtel de Rohan, situé rue de TUnité, <( ci-devant des Ursulines », à l'une des extrémités de Saint-Germain, presqu'à la campagne, convenait beaucoup à madame Gampan. Il avait grand air. On y accédait par une grille impo-

diiite (levant le Comité révolutionnaire de Saint-Germain. Le président lui ayant demandé ce qu'elle avait à répondre à l'accusat'on qui la dénonçait comme aristocrate, madame ïascher dit qu'elfectivement elle appartenait à la classe privilégiée, mais que « depuis trente ans elle avait fait le sacrifice de sa noblesse et déposé ses titres aux pieds des pauvres ». Cette belle réponse désarma le tribunal «pii la renvoya absoute.

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santé qui ouvrait sur une grande cour ; les bâtiments étaient spacieux, commodes ; derrière s'étendait un vaste jardin « planté, tant en parterre qu'en quinconce et potager, différens arbres et espaliers* ». Cet hôtel, avec ses dépendances, appartenait à madame de Bonenfant, qui le loua, pour la somme annuelle de deux mille livres, à madame Gampan, le 6 prairial an III (2o mai 1795), afin qu'elle entrât en possession le l^'^ juillet suivant.

La pension devenue, à partir de ce moment, un établissement important, s'intitula alors : Institution nationale de Saint-Germain. Depuis, sa réputation allant toujours croissant, pénétra non seulement à Paris et dans toute la province, mais s'étendit encore à l'étranger.

L'exemple de madame Gampan était bon à suivre. Au moment où cette dernière s'installait dans sa nouvelle demeure, un Irlandais :M. Patrice Mac Dermott, autrefois précepteur du jeune

1. Voir le bail du 6 prairial an lil et celui du le-" jour complémentaire an V, conservés dans les éludes de M^ Gréban et de M® Duval, notaires à Saint-Germain.

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Henri Campan, louait à madame Bellas de La Croix, qui en était propriétaire, l'ancien couvent desUrsulines, contigu à l'hôtel de Rohan, et y fondait un pensionnat de jeunes gens qui prit le nom de : Collège irlandaise 11 eut, pour premier pensionnaire, son Mincie n élève.

Ce fut en fructidor an III (août-septembre 1795), que la vicomtesse de Beauharnais amena, à madame Campan, sa fille Hortense, qui avait douze ans, et son fils Eugène, de deux ans plus âgé, la priant de recevoir l'une dans son établissement et de surveiller Téducation de l'autre qu'elle plaçait au Collège irlandaise

La directrice de l'Institution de Saint-Germain avait alors quarante-deux ans. Simple et soignée dans sa mise, toujours vêtue de noir, c'était une femme qui plaisait par son extérieur

1. 11 devait payer cinq mille livres pour la première année, et quatre mille cinq cents pour les années suivantes. Environ deux ans plus tard, M. Mestro succéda à M. Mac Dermott.

2. Le le*" vendémiaire an V, une course à pied eut lieu à Saint-Germain, entre les élèves de la pension tenue par M. Mac Dermott. Eugène de Beauharnais remporta un second prix et fut reconduit, avec son compétiteur Charles de Lacroix, par un détachement de Gardes nationaux et de Vétérans.

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distingué, par une politesse prévenante et par Tair de véritable bonté répandu sur sa physionomie. Elle avait une voix douce, s'exprimait avec calme et s'écoutait même un peu parler, comme une personne qui se sent sur son terrain.

Dès la première entrevue, elle sut gagner les cœurs des deux enfants qui, grâce à sa sollicitude quasi maternelle, s'accoutumèrent, sans difficulté, à leur nouveau genre de vie. Logée dans la même chambre que ses nièces, llortense ne tarda pas à être en grande intimité avec celles-ci, qui furent chargées de lui facihter les débuts et de l'initier aux mille petits usages de la pension.

Six mois s'écoulèrent, Ilorlcnse avait fait sa première communion et reçu la confirmation dans une chapelle privée, en même temps que mesdemoiselles Auguié et Pannelier nièces de madame Campan, lorsqu'un jour, après avoir été passer à Paris une après-midi de congé, on la vit rentrer toute triste à la pension. Ses amies l'entourèrent et lui demandèrent affectueusement ce qui causait sa peine : « elle nous

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dit, raconte mademoiselle Pannelier ', qu'elle avait bien du chagrin, parce que sa mère allait épouser le général Bonaparte, qu'il lui faisait peur et qu'elle craignait qu'il ne fût bien sévère pour elle et pour Eugène... »

Peu de temps après, madame de Beauharnais, devenue madame Bonaparte, vint voir sa fille, accompagnée de son nouvel époux-. « Il voulut visiter les classes et nous fit plusieurs questions, mais, soit la terreur qu'Hortense nous avait inspirée à l'avance, soit cet air de supériorité qu'il avait déjà à un si haut degré, ce ne fut qu'en tremblant que nous lui répondîmes. Il eut cependant l'air très satisfait et dit à ma tante : « Il faudra que je vous confie ma » petite sœur Caroline, madame Gampan, je » vous préviens seulement qu'elle ne sait abso- » lument rien, tâchez de me la rendre aussi

1 . Nous devons la communication des Souvenirs manuscrils de mademoiselle Pannelier, plus tard baronne Lambert, à Tobligeance do madame la comtesse de Reggio, sa petite-fille.

2. Si les souvenirs de mademoiselle Pannelier ne la trompent pas, il conviendrait de placer la date de cette visite au 20 ventôse an IV, car Napoléon, marié le 19 ventùse, partit le 21 pour ritalie.

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savante que la chère Hortense; » et en lui disant cela, il lui pinçait légèrement le bout de l'oreille ^ Il dit aussi qu'il voulait que son frère Jérôme vint en pension chez M. MacDermott avec Eugène...^ »

Quelques jours avant son départ pour l'Italie, Joséphine confia à madame Campan une nouvelle élève : c'était sa nièce, Emilie de Beauharnais, fille de sa belle-sœur qui, complètement ruinée par la Révolution, ne pouvait subvenir aux dépenses d'une éducation.

1. « Ainsi que l'avait annoncé son frère, Caroline, lorsqu'elle arriva en pension, n'avait aucune instruction, elle ne savait même paslire. Ma tante jugea combien il serait humiliant, pour une fille de quinze ans, d'être mise avec des enfants de sept à huit ans, elle prit donc le parti de lui faire donner toutes ses leçons en particulier, dans son cabinet. Ce fut l'abbé Bertrand qui fut chargé de cette rude besogne, je dis rude parce qu'avec infiniment d'esprit naturel, je n'ai pas connu de tète aussi rebelle que la sienne pour apprendre, ainsi jamais elle n'a pu écrire correctement... Le général IJonaparle avait désiré que sa sœur apprit le dessin et la mu^fique : pour les arts également, personne ne fut plus mal organisé que Caroline ; elle les aimait beaucoup cependant, mais quand elle voulait chanter, il fallait se sauver; quant au dessin, elle avait adopté le paysage, mais il lui était impossible de faire une maison droite... » {Souvenirs inédits de mademoiselle Pannelier.)

2. En 1798, à la fête de la Jeunesse, Jérôme Bonaparte, élève de l'institution de M. Mestro (successeur de Mac Dermolt), obtint le prix de géographie.

« Je vous fais part, écrivait la marquise François de Beauharnais à madame de Renaudin, des procédés de madame Bonaparte pour moi etmafdle. Depuis quelque temps, sachant que mes moyens ne me permettaient pas de lui donner les maîtres que je lui désirais, elle a bien voulu y suppléer et, dans ce moment, elle vient de la mettre dans la même pension que ma nièce ; elle pourra, grâce à sa tante, y acquérir les talents qui lui manquent. C'est pour moi un grand bonheur de lui devoir cette reconnaissance. »

Cette généreuse intervention était d'autant plus méritoire, de la part de Joséphine, que ses ressources se trouvaient être encore des plus modestes. On s'en fera une idée quand on saura qu'elle fut obligée de demander à madame Campan de bien vouloir se contenter de la somme de six cents francs par an, pour chacune des deux jeunes filles, au lieu de douze cents francs que payaient les autres élèves, ce que madame Cam[)an eut le bon esprit d'accepter.

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Bien lui en prit, car cette condescendance sera la source de sa fortune. Bientôt le général Bonaparte, satisfait des progrès de sa belle-fille et de la tenue de la maison, y fera entrer deux de ses sœurs : Pauline (plus tard princesse Borghèse) n'y demeura que quelques mois, mais Caroline y resta jusqu'à son mariaL;e avec Murât. Stéphanie de Beauharnais (la future {;iande- duchesse de Bade), Stéphanie Tascher de la Pacçcrie (qui épousera le prince d'Arenberg), Charlotte Bonaparte (fille de Lucien, mariée au prince Gabrielli), Annette et Clotilde Murât (devenues l'une princesse de Ilohenzollern et l'autre duchesse de Corrigliano), etc., passeront aussi, successivement, pnr les mains de madame Campan, et constitueront, pour son établissement, une magnifique réclame.

A l'institution de Saint-Germain, les études étaient partagées en quatre classes, qui se distinguaient, entre elles, par la couleur du chapeau, du fichu et des rubans des élèves. La classe verte était celle des petites, la classe aurore

venait ensuite, puis la classe bleue et enfin la classe nacarat ou classe supérieure. Madame Gampan, qui avait la vocation de renseignement, donnait, elle-même, la plupart de ses leçons. Instruire en amusant, tel était son but; elle y parvenait, sachant à merveille mêler, dans de justes proportions, l'utile et l'agréable, et faire passer les préceptes les plus ardus, grâce à un bon mot ou à une anecdote contée avec esprit et gaieté.

Elle excellait surtout dans les cours de couversation :

« Aujourd'hui, disait-elle gravement aux élèves de la classe nacarat, causerie sur un incendie, sur un naufrage, sur une partie de campagne manquée, sur la rupture d'un mariage. »

D'autres fois, elle abordait des sujets pratiques, tels que la tenue d'une maison, les dépenses « dont il faut régler l'emploi avec attention ; par contre, une chose qu'on doit éviter comme étant du plus mauvais ton, c'est de s'entretenir, dans un salon, de ces détails de

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fortune et d'intérieur. Il faut savoir faire et commander, mais laisser les femmes sans éducation parler équipages, domestiques, lessive et pot-au-feu. »

Un autre jour, passant en revue les actes les plus ordinaires de la vie, elle prescrivait à ses élèves « de ne jamais manquer de saluer lorsque quelqu'un éternue. A la Cour, continuait-elle, lorsque le roi ou la reine éternuait, toutes les dames faisaient une révérence et je me souviens, dans ma grande jeunesse, d'avoir trouvé quelque plaisir aux rhumes de cerveau de Leurs Majestés, lorsque le cercle entier saluait leurs éternuements ».

Elle leur recommandait également, non seulement de « manger avec le plus de propreté j)Ossible, mais d'y ajouter même de la recherche et des grâces. On vous présente aussi, en sortant de table, des jattes de porcelaine ou de cristal contenant des verres d'eau tiède pour se laver la bouche et les extrémités des doigts ; il ne faut ignorer aucun de ces usages et ne

pas tomber dans la gaucherie d'un membre de l'Assemblée des Notables, qui se plaignait, au bout de quinze jours de séjour à la Cour, du dérangement de sa santé, parce que les valets lui présentaient toujours à boire un grand verre d'eau tiède à la fin de ses repas, et que cet usage lui avait délabré l'estomac. »

Que l'on s'étonne encore du charme tout particulier qui émanait des femmes du temps de l'Empire et de la Restauration, et de leur incontestable pouvoir de séduction, quand on saura que, chez madame Campan ou dans les autres pensions qui toutes se réglaient de leur lîiieux sur son modèle, Vart de plaire avait été érigé en préceptes et que des cours entiers étaient faits sur ce sujet.

« Le besoin de plaire, lit-on dans ses conseils destinés aux jeunes filles, s'empare du cœur des femmes dès leur plus tendre jeunesse et la plupart d'entre elles n'atteignent pas ce but, uniquement pour avoir manqué de lumières sur le moyen d'y parvenir : celle-ci croit charmer par une pétulance qu'elle prend pour de la

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vivacité; celle-là croit fermement intéresser par son indolence et ses airs de langueur ; d'autres, uniquement occupées de leurs charmes, croient en augmenter la puissance par une recherche et une coquetterie qui ne peuvent qu'y nuire et qu'un faux désir de plaire fait porter trop souvent jusqu'à l'oubli des lois de la décence; elles ignorent qu'il n'y a point de formes aimables qui no dcmnndent à être voilées et que la beauté mémo reçoit de la pudeur son attrait le plus séduisant. D'autres encore seraient charmées de plaire, car ce besoin est général, mais entraînées par leur paresse, elles dédaignent les moindres frais pour attirer les cœurs à elles et, de temps en temps, s'étonnent de ne les avoir point charmés. »

Après avoir énuméré tout ce qui peut faire échouer la jeune fdle dans l'étude qu'elle fait des moyens de plaire, madame Campan lui indique la route à suivre pour y parvenir et conclut ainsi.

« Une jeune femme, à laquelle on trouve vraiment de l'esprit et de l'instruction sans

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qu'elle ait cherché à le faire remarquer, de l'agrément clans ses manières sans affectation, du goût dans sa parure sans coquetterie et surtout sans indécence, de la gaieté sans étourderie, du calme sans indolence, des talents sans prétentions, me paraît un elre vraiment enchanteur, un modèle auquel vous (levez essayer de ressembler. »

Chez madame Campan, il faut bien l'avouer, ce genre d'enseignement occupait la première place avec les arts d'agrément dont le développement excessif portait un incontestable préjudice à rinstruclion proprement dite.

On étudiait bien un peu de géographie avec l'abbé Bertrand \ d'histoire naturelle, de grammaire, mais l'orthographe de la plupart des élèves sorties de Saint-Germain laissait toujours passablement à désirer. Le calcul était réduit à l'application des quatre règles.

1. L'abbé Beiirand avait été gouverneur des enfants de madame Pannelier, sœur de madame Campan. En môme temps qu'il professait cbcz madame Campan, il était aussi directeur (les enfants du collège de 31. .'\rae Dermott. D'après les notes manuscrites de mademoiselle Pannelier.

Quant à THistoire, le Directoire en avait singulièrement simplifié Tétude en interdisant aux instituteurs d'apprendre aux enfants l'histoire de France et l'histoire sainte, sous peine, pour le délinquant, de voir fermer sa maison par le procureur de la commune : l'histoire grecque et l'histoire romaine, seules, devaient être enseignées.

En revanche, les élèves savaient toutes danser et saluer à ravir, grâce aux soins de Coulon, le maître à la mode ; elles apprenaient la harpe et le clavecin avec madame Laval, le piano avec Mozin et Hyacinthe Jadin, le chant avec Langlé et Carbonel, le chant italien avec Bonesi ; Plantade dirigeait les chœurs, Grasset donnait les leçons d accompagnement; Léger, Thiénon et Isabey étaient chargés des cours de dessin et de peinture.

L'éducation religieuse avait aussi sa part dans le programme, une part plus considérable peut-être qu'on n'aurait pu le croire, étant données, en ce temps de troubles, la légèreté des mœurs, les idées voltairiennes répandues

dans toutes les classes de la société et les difficultés que Ton éprouvait dans la pratique de la religion, par suite de la fermeture des églises et de la dispersion des prêtres. Une chapelle, que madame Campan fit ouvrir en même temps que son Institution, fut fermée par ordre du Gouvernement, malgré ses réclamations.

« Citoyenne, lui fut-il répondu, la nation ne reconnaît que l'Être suprême et l'immortalité de l'àme, arrange-toi là-dessus : des ordres s'exécutent et ne se commentent pas. »

La religieuse que madame Campan s'était associée à ses débuts, fut donc uniquement chargée d'enseigner le catéchisme et de diriger tout ce qui regardait l'instruction spirituelle; plus tard, lors du rétablissement officiel du Culte, ce soin échut à un aumônier qui, chaque matin, célébrait la messe en présence du pensionnat assemblé.

Indulgente sans faiblesse pour les petits manquements des enfants ou leurs légères in-

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cai'tades, madame Campan n'usait des punilions qu'avec la plus grande modération, ce qui les rendait d'autant plus efficaces. Son système, fort sage d'ailleurs, consistait surtout à attacher une idée de honte et d'opprobre à certains actes fort indifférents par eux-mêmes, ainsi : manger seule à la table de bois était une pcniteucc fort rare, réservée seulement aux graves circonstances. La coupable, placée à part au réfectoire, était soumise à l'humiliation d'être servie sur une table sans nappe, tandis qu'un écriteau, placé dans un cadre au-dessus de sa tête, retraçait, aux yeux de tous, la nature de la faute qui lui méritait un pareil châtiment.

Madame Campan évitait cependant le plus possible de gronder ses élèves en public, estimant que c'était décourager une enfant et la mortifier inutilement que de l'exposer à la risée ou au blâme de ses camarades. Une réprimande faite en tôte-à-têtc pouvait être bien plus profitable.

Par contre, les récompenses, graduées avec

art, étaient appropriées aux diflérents âges. Par exemple, les élèves dont les maîtres de musique étaient satisfaits, entonnaient le plain-chant à la chapelle ou exécutaient des motets ou des chœurs dans les grandes solennités.

Pour celles qui devaient faire leur première communion, l'aumônier désignait les petites filles qui savaient bien leur catéchisme pour tenir la nappe les jours de communion générale ; de même elles présentaient le pain bénit à la Fête-Dieu, ou à la fête de la dédicace do la chapelle, ou bien jetaient des fleurs à la procession sur le passage du Saint-Sacrement.

Pour les grandes j c'étaient un thé pris dans Tappartement particulier de la directrice, une partie de campagne, un déjeuner sur l'herbe ; c'était aussi la visite chez les pauvres, qui avait été placée au nombre des récompenses que les pensionnaires eurent toujours le plus à cœur d'obtenir K

Comme de nos jours, l'usage était de distri-

1. ^'ûi^ à rAppeiidicc la klUe de madame Campau u la municipalité de SaiiiL-Germaiii.

buer des livres, en prix, aux élèves ; parmi ces ouvrages se trouvaient le plus ordinairement : Le petit Labruyère, Les Annales de la vertu, Adèle et Théodore, de madame de Genlis; Les Contes, de madame de Meulan ; Les Soirées au logis, Le Guide du jeune naturaliste, de Campe ; Le Magasin des Enfants ou Dialogues entre une sage gouvernante et ses élèves, Le Magasin des adolescents, de madame Leprince de Beaumont ; Le petit Grandisson, Sandfort et Mer ton et VAmi de r adolescence, de Berquin ; Jeu raisonnable et moral 'pour les Enfants, Lectures graduées, de l'abbé Gauthier ; Les Œuvres de Jauffret, continuateur de Berquin et frère de celui qui fut, sous l'Empire, évèque de Metz et aumônier de Napoléon, etc., etc.

Madame Gampan avait, de plus, imaginé un prix tout particulier, appelé prix de bon caractère, comprenant : la soumission, la douceur, la politesse, la propreté, l'ordre et les soins maternels que les aînées devaient rendre aux plus jeunes. Il consistait en une rose artificielle portée les dimanches et fêtes par l'élève que

désignaient, au scrutin, ses maîtresses et ses compagnes et qui recevait le titre de Rosière, Le lendemain, l'héroïne du jour était invitée, par la directrice, à un déjeuner particulier auquel prenaient part les anciennes rosières. Enfin, lorsqu'une élève avait terminé son éducation après avoir reçu, dans toutes les classes parcourues, cette récompense enviée, la dernière rose lui était remise dans un vase de porcelaine, décoré d'une inscription en lettres d'or qui rappelait la date de ce suprême triomphe.

A présent que Ton a parcouru le cercle des études à l'Institution de Saint-Germain, on sera peut-être curieux de connaître l'emploi des récréations, mais il est probable que les jeux des pensionnaires, de tout temps, furent les mêmes, et que, toujours, elles ont aimé à sauter à la corde, à jouer au ballon, au cerceau, à la raquette, à former des rondes en chantant des couplets.

Madame Campan, il est vrai, avait dans l'esprit des ressources d'une fécondité intarissable et qui, certes, n'étaient pas à la portée

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de tout le monde, pour amuser ses pupilles. Chaque dimanche, elle groupait, autour de son fauteuil, un jeune auditoire et le tenait sous le charme par des récits pleins de verve et d'entrain qui, la plupart du temps, étaient tirés des souvenirs de sa jeunesse.

« Un jour, disait-elle, au cliàteau de Compiègne, l'arrivée du roi interrompit la lecture que je faisais à madame Victoire. Je me lève et je passe dans une autre chambre. Là, seule dans cette pièce qui n'avait point d'issue, sans autre livre qu'un Massillonque je venais délire à la princesse, légère et gaie, comme on l'est à quinze ans, je m'amusais à tourner sur moimôme avec mon panier de grand habit et je m'agenouillais tout à coup pour voir s'arrondir ma jupe de soie rose que l'air gonflait autour de moi.

j) Pendant ce grave exercice, le roi entra, la princesse le suivit ; je veux me lever, mes pieds s'embarrassent et je tombe au milieu de ma robe en liée par le vent.

» — Ma fille, dit Louis XV en éclatant de

rire, je vous conseille de renvoyer au couvent une lectrice qui fait des fromages. »

Elle racontait encore volontiers Tanecdote suivante:

« J'avais quinze ans. Le roi sortait pour aller à la chasse ; un service nombreux le suivait. Il s'arrêta en face de moi.

» — Mademoiselle Genêt, me dit-il, on m'assure que vous êtes fort instruile, que vous savez quatre ou cinq langues étrangères.

» — Je n'en sais que deux. Sire, répondis-je, en tremblant.

» — Lesquelles?

« — L'anglais et l'italien.

» — Les parlez-vous famdièrement ?

» — Oui, Sire, très familièrement.

« — En voilà bien assez pour faire enrager un mari...

» Après ce joli compliment, le roi tourna les talons et continua sa route, la suite me salua en riant, et moi, je restai quelques instants sur place étourdie et confondue... »

Madame Campan composait aussi de petits

contes ou des nouvelles, des dialogues qu'elle faisait réciter aux enfants et même des comédies que Ton représentait avec beaucoup d'apparat. A certains jours, au Mardi-Gras par exemple, il y avait bal, et les jeunes gens de l'institution Mac-Dermott étaient invités à venir faire danser les pensionnaires, leurs voisines, pour la plus grande joie des uns et des autres.

Ces réunions entre garçons et filles, en somme peu convenables, et à la faveur desquelles s'élaborèrent plus d'un petit roman, déplaisaient souverainement à Napoléon, qui le prouva bien, en 1807, lorsqu'il plaça madame Campan à la tète de la maison Impériale d'Écouen et qu'il prescrivit une clôture rigoureuse, avec grilles et tours, dont l'accès fut interdit aux hommes.

Il reprochait encore à cette éducatrice, pourtant si éminente par certains côtés, la publicité qu'elle recherchait pour les examens de fin d'année, et les exhibitions de « jeunes beautés » qui se faisaient devant le Tout-Paris mondain de l'époque. Il trouvait, avec raison, que la

retraite et la simplicité convenaient infiniment mieux à des filles de cet âge, et étaient plus en harmonie avec la réserve et la modestie que l'on aime à rencontrer en elles. Ce jour-là, l'établissement se trouvait envahi par une foule élégante qui venait admirer les travaux de dessin et d'aiguille exposés, et applaudir aux talents des élèves que Ton faisait briller, et que les artistes les plus distingués ne dédaignaient pas de venir seconder. Souvent, on y entendit Garât, le chanteur favori d'alors, d'Alvimare, qui, au dire de ses contemporains, (( jouait de la harpe comme Orphée » ; Grasset, célèbre violon, etc., etc.

Ce qui précède nous a fait connaître la vie que menait Hortense de Beauharnais en pension, ses occupations et le genre d'esprit qui présidait à son éducation. Voyons, à présent, quel fut son entourage. Dans la plupart de ses compagnes, presque toutes ses amies, on retrouvera les noms des futures belles dames de l'Empire et de la Restauration. Nous avons déjà cité mesdemoiselles Auguié, devenues la comtesse de La Ville, la princesse de laMoskowa et la baronne de Broc; outre ces trois-là, madame Campan avait encore, comme élèves, deux autres de ses nièces : Agathe Rousseau

(madame Bourboulon de Saint-Elme), Alexandrine Pannelier (baronne Lambert), toutes, comme on le voit, parfaitement mariées, grâce à l'amitié d'IIortcnse et à la protection de Napoléon. Venaient ensuite : Eugénie Hulot (femme du général Moreau), mesdemoiselles Clarke, Nancy et Adèle Macdonald (madame Perregaux et la duchesse de Massa), Caroline dHyenville, Olympe Grattarel,Victorine Victor, Nelly Bourjolly, d'Aumont, de Boubers, de Folard, Aimée Leclerc (femme du maréchal Davout, prince d'Eckmulh, et sœur du général Leclerc lequel avait épousé Pauline Bonaparte), Nievès Hervas (duchesse de Frioul), Élise Oudinot (comtesse Pajol), Félicité de Faudoas (duchesse de Rovigo), Sophie de Marbois (duchesse de Plaisance), Zoé Talon (la célèbre comtesse du Gayla favorite de Louis XVIII), Annette de Mackau (madame Wattier de Saint- Alphonse), Anna Leblond (femme du général Duphot), Rose du Vidal (madame Lavollée) et sa sœur Emilie, Victorine Massôna (femme du maréchal Reillej, Elisa de Lally-ïollendal

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(madame d'Aux), deux petites - filles de madame de Genlis : mesdemoiselles de Valence (l'une madame de Gels, l'autre la maréchale Gérard), Élise Monroë (fille du président de la République des États-Unis), mesdemoiselles de Yernou (dont l'une est devenue madame de Monlbrun), Virginie Churchill, Sophie Simons, Louise Gochelet, Léontine de Noailles (fille du duc de Mouchy), très liée avec Caroline Bonaparte, etc., etc..

Plusieurs de ces jeunes lilles appartenaient à des familles riches, et, dans les commencements, Hortense eut à endurer des souffrances d'amour-propre, causées par la modeste position de fortune de sa mère.

Un jour. Rose du Vidal la trouve en larmes, elle lui demande la cause de son chagrin et Hortense répond que les parents des élèves ont envoyé, comme ils ont coutume de le faire au commencement de chaque saison, les étoffes nécessaires pour confectionner les robes d'uniformes et qu'il n'y a rien à son adresse. Il lui faudra donc continuer à porter sa vieille robe

tout usée. Vivement touchée par cette triste considération, Rose écrit aussitôt à ses parents pour les prier d'expédier de l'étoffe pour une seconde robe. Ils firent volontiers ce que demandait leur fille et renouvelèrent même les envois, tant que dura cet état de gêne.

Une autre fois, pendant la campagne d'Italie, Hortense accompagnée d'une sous-maîtresse, madame Voisin, avait été passer, à Paris, une après-midi de congé, avec Eugène et Jérôme Bonaparte; pour terminer la fête, on demanda à aller au théâtre, mais les bourses étaient presqu'à sec; il fallut se résoudre à monter au paradis.

Le jour de la fête de la directrice, cette année-là, Hortense et Eugène, ne pouvant lui offrir aucun objet de prix, réunirent leurs économies et lui apportèrent un oranger, naïf souvenir qui toucha madame Campan plus que n'aurait pu le faire le plus riche cadeau.

Cependant parvenaient à Hortense des nouvelles d'Italie, où le général Bonaparte marchait de victoires en victoires. Il avait déjà conçu,

106 IIORÏF.NSI' DE BEA un A UN Aïs.

pour les enfanls de sa femme, im réel attachement et le leur témoignait en toute occasion.

« Je reçois une lettre d'Eugène que je t'envoie, lit-on dans une lettre à Joséphine qui se trouvait alors à Milan. Je te prie d'écrire, de ma part, à ces aimables enfants et de leur envoyer quelques bijoux. Assure-les bien que jo les aime comme mes enfants. »

« J'ai reçu une lettre d'Iïorlense, disail-il un autre jour, elle est tout à fait aimable. Je vais lui écrire. Je l'aime bien et je lui enverrai bientôt les parfums qu'elle veut avoir. »

Madame Bonaparte, à son tour, écrivait à madame de Rcnaudin, sa tante :

« J'ai le mari le pins aimable qu'il est possible de rencontrer... 11 écrit souvent à mes enfants, il les aime beaucoup. Il envoie à Hortense, par M. Serbelloni, une belle montre à répétition, émaillée et entourée de perles fines \ à Eugène une belle montre d'or. »

1. Cette njontre, donnée plus tird, par la reine Hortense, à madame la comtesse d'Arjuzon, née Hosten, e>t aujourd'hui précieusement conservée dans sa famille.

Le même jour, s;ins doute, Joséphine adressait, à sa fille, les lignes suivantes :

^c Milan, ce 20 rniclidor au IV.

)) M. le duc de Serbelloni part dans l'instant l)0ur Paris et m'a promis, ma chère Hortense, d'aller, le lendemain de son arrivée, à Saint- Germain. Il te dira combien je parle de toi, combien je pense à toi et combien je t'aime. Eugène partage avec toi ces sentiments, ma chère fille; je vous aime tous les deux à l'adoration.

y> M. Serbelloni te remettra, de la part de Bonaparte et de la mienne, de petits souvenirs pour toi, Emilie, Eugène et Jérôme.

» Fais mille amitiés à madame Gampan; je compte lui envo^^er une collection de belles gravures et de beaux dessins d'Italie.

» Embrasse pour moi mon cher Eugène, Emilie et Jérôme.

» Adieu, ma chère Hortense, ma chère fille^ pense souvent à ta maman, écris-lui souvent;

lOS IIORTENSE DE BEAUHARXAIS.

tes lettres et celles de ton frère la consolent d'être éloignée de ses chers enfants.

» Adieu encore, je t'embrasse bien tendrement.

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