J> JOSÉPHINE BONAPARTE
Madame Bonaparte n'était pas encore sur le point de revenir, et, fort heureusement, les occupations d'Hortense, les sympathies dont on l'entourait, l'aidaient à supporter cette longue séparation. Elle passait, généralement, ses jours de congé, ainsi qu'Emilie et Eugène, chez son grand -père de Beauharnais, qui, remarié, depuis près d'un an, avec madame de Renaudin *, était venu se fixer à Sainl-Germain, afin de se rapprocher de ses pelits-enfants.
Néanmoins, les meilleures fêtes ne valaient pas, pour la jeune pensionnaire, une lettre de sa maman. Joséphine lui écrivait de Mantoue, le 16 ventôse an V :
« Je me porte bien, ma chère Hortense;
1. Le contrat de mariage, de madame de Renaudin et du marquis de Beauharnais, est passé devant Lisle, notaire à Fontainebleau, à la date du 30 prairial an IV,
depuis six jours, je n'ai plus de fièvre; j'ai été un peu malade à Bologne; d'ailleurs, je m'ennuie en Italie, malgré toutes les fêtes que l'on me donne et l'accueil flatteur que je reçois des habitants de ce beau pays. Je ne puis m'accoutumer à être éloignée aussi longtemps de mes chers enfants; j'ai besoin de les serrer contre mon cœur. J'ai tout lieu d'espérer que ce moment n'est pas très éloigné et cela contribue beaucoup à me remettre de l'indisposition que j'ai eue.
» A la première occasion, je t'enverrai un collier charmant d'après l'antique, les boucles d'oreilles pareilles et les bracelets.
» Applique-toi, je t'en prie, au dessin; je t'en apporterai de bien beaux et des plus fameux maîtres. Envoie-moi, de temps en temps, de tes ouvrages. J'espère que madame Gampan est bien contente de toi; regarde-la comme une seconde mère et fais bien attention à tout ce qu'elle te dira. Embrasse-la bien pour moi, ma chère fille.
i> Écris-moi souvent; il y a bien longtemps
que je n ai eu de tes nouvelles. Aime ta maman comme elle t'aime, tu l'adoreras.
» Adieu, ma bonne petite Horiense; ta maman t'embrasse et t aime de tout son cœur.
» JOSÉPHINE liONAPAKTE. »
« J'embrasse Emilie; aime-la toujours bien. »
Quelque temps après cette lettre, Eugène qui, décidément, se sentait plus de goût pour la carrière des armes que pour celle des lettres, quittait le collège pour rejoindre l'armée d'Italie. Dès le 30 juin 1797, il était nommé sous-lieutenant et aide de camp du général Bonaparte.
On est au mois de décembre 1797.
Encore un peu de patience et, bientôt, Hortense aura la joie de revoir sa mère, après cette absence de dix-huit mois I
Pour charmer ses loisirs, elle écrit à Caroline d'Hyenville, alors àCoutances, une longue lettre qui, à travers les fautes d'orthographe et les défaillances du style, peint admirablement son
caractère, avec ses élans de tendresse passionnée, sa gaieté, son espièglerie et jusqu'à un fond de coquetterie naissante :
« Comment peux-tu douter de mon éternel attachement, ma chère amie, et comment peuxtu croire que la prochaine arrivée de maman m'empêche de penser à toi et de récrire? tous les amusemens de Paris ne sauroit être comparé au bonheur de m'ent retenir avec ma Caroline et de recevoir d'elle l'assurance quelle ne m'a pas oublié et quelle conserve encore, pour moi, un peu d'amitié.
» Notre Mardi-Gras sera, je crois, fort triste, car, depuis longtems, M. Mac Dermott est à Paris et nous aurons peu de jeunes gens; cependant M. Mestro a prit l'hôtel d'Arcours * et va y tenir une maison d'éducation ^, mais,
1. La maison de madame Cainpan était flanquée à droite de rhùlel d'Harcourt, et à gauche du couvent des Ursulines, devenu collège Irlandais.
2. Le projet semble n'avoir été qu'ébauché, car, quelques mois plus tard, on voit M. Mestro reprendre la pension de M. ^lac Derniolt et signer un bail avec madame Bellas de La Croix, propriétaire de l'ex-couvent des Ursulines.
comme il ne fait que commencer, il n'y aura que des marmots, pour les jours gras, aussi je n'en veux pas.
» Nous n'avons pas encore de nouvelles pensionnaires, car, sans cela, je te l'aurais mandé. Je te dirai aussi que je vais, tous les dimanches, dîner chez madame Pannelier, et qu'une fois y étant nous voyons arriver M. Christien, M. Raymond, M. Masson \ il nous ont beaucoup intimidé, mais, après, nous avons pris notre partie en brave et nous avons joué à la volière, enfin je me suis beaucoup amusé, sauf que j'ai beaucoup embrassé M. Masson, ce qui n'est pas amusant. Madame Pannelier a été, avant-hier, à Paris, et elle ne revient que dimanche. Si tu veux écrire aux demoiselles Auguié, cela leur fera grand plaisir. Voici leur adresse : rue du Faubourg-Poissonnihe n^ 3L » J'espère qu'avant quinze jours, je reverrai
1. Claude Masson, bailli d'Argenteuil et prévôt de Sartrouville avant la Révolution, membre du Conseil général de la commune de Saint-Germain-en-Laye, élu juge de paix le 10 brumaire an IV ; arrière grand-père de M. Frédéric Masson, l'éminent historien de Napoléon et de son époque.
maman, car tout le monde dit qu'elle arrive; tu t'imagines bien mon bonheur quand je l'embrasserai après une si longue absence I Je t'écrirai tout de suite mon bonheur quand je le saurai.
» Quant à ton certifica, je te l'enverrai dans la première lettre que je t'écrirai.
» Olympe * veut absolument que je lui cède un petit morceau de papier pour t'écrire, je ne puis le lui refuser, car je sens moi-même le plaisir que cela fait de pouvoir peindre sur le papier, à son amie, ce qu'on ne peut lui dire en parole.
« Je vois bien, ma bonne Caroline, écrit à son tour Olympe, que tu m'as entièrement oubliée, car j'ai beau t'écrire, je ne reçois pas seulement un mot de réponse. Pour moi, je ne fais pas comme toi, je parle et je pense toujours à Caroline, et même l'aimerai toute ma vie de tout mon cœur et de toute mon âme,