‹ Hortense de BeauharnaisChapitre 31 sur 54 · Rue du Bac, ancien hôtel Galiffet · texte numérisé non relu

Rue du Bac, ancien hôtel Galiffet

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place publique, c'est à qui dansera, sautera, tourbillonnera avec le plus d'entrain. On ne compte pas moins de trente bals populaires dans la ville.

Le théâtre du Marais, stimulé par l'exemple de l'Opéra, annonce qu'il donne, après la représentation, « un bal paré gratis » et croit prudent d'ajouter cette recommandation : « Les citoyens et citoyennes sont invités à avoir une mise décente, c'est de rigueur. »

Si les grandes personnes s'amusent, il est bien juste que les enfants aient aussi leur part de plaisir en ce jour de réjouissance générale. Le Théâtre de la Cité y a pensé et avertit le public que, le soir, aura lieu la « première représentation de la reprise de Cadet-Roussel, ornée de manœuvres de cavalerie exécutées par des ânes », sous la direction de Franconi et de ses élèves.

Comment, au milieu de cette vie agitée, mademoiselle de Beauharnais pourrait-elle s'occuper d'études sérieuses ? Où trouver le temps d'aller, ne serait-ce qu'en courant,

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embrasser son grand-père et son ancienne institutrice à Saint-Germain ? Elle ne répond même plus aux lettres qu'on lui adresse.

Madame Campan en est désespérée et se lamente sans trêve ni repos.

5 vontôse an VllI.

« Quand je gronde mon Horlense, ])Our ne m'avoir point répondu, je lui prouve, en lui écrivant de nouveau, que ces reproches sont ceux de Tètre qui donnerait tout au monde pour la voir telle qu'on doit être et malheureusement telle qu'o?i n'est plus... telle qu'elle doit être pour son bonheur, et en même temps pour la gloire des siens et pour l'utilité publique, car, chez les Français, l'exemple partant du point élevé a une grande influence...

j> Vivant à Paris, dans le tourbillon du monde, on ne peut disposer que de sa matinée, mais tachez d'obtenir qu'elle soit à vous. Levez-vous à neuf heures, les jours ordinaires, et à onze les jours oii l'on a dansé, pour cela il faudrait être couchée à minuit, et à deux heures les jours de bal ; il vous resterait neuf heures de sommeil,

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c'est tout ce qu'il faut pour se bien reposer et retrouver sa fraîcheur. Tâchez aussi, sous prétexte de santé, de refuser souvent des bals, n'allez point user vos succès dans le monde, il y a là pour vous un très grand danger.

» Le Premier Consul vous voit avec plaisir parce qu'il vous aime et vous estime... Plus votre conduite sera régulière, plus sa bonne opinion croîtra... Vous ne devez paraître, partout, qu'avec votre mère, car la réputation des femmes avec lesquelles on vous verra va influer sur la vôtre; gardez donc vos courses de jeune personne pour la Malmaison, quand vous y serez, ou pour Saint-Germain, lorsque j'aurai le bonheur de vous y voir, mais, où vous êtes, ne perdez pas un instant de vue les convenances et les yeux des Parisiens.

» Votre grand-père vous a bien regrettée pour son Dimanche Gras; il n'y avait que le docteur* et moi. Adieu, mon ange. »

1. Le docteur Dubreuil, ami de madame Campan et voisin du marquis de Beauliarnais ; tous deux demeuraient rue de Lorraine, à Sainl-Gurmain.

Hortense sera-t-elle aussi raisonnable que le voudrait madame Gampan? C'est douteux 1 A dix-sept ans, le plaisir a bien de l'attrait et les tentations sont nombreuses.

Lucien donne au ministère de l'Intérieur des fêtes charmantes, où toutes les grandes élégantes veulent être invitées. On danse dans la magnifique galerie que le duc de Brissac, ancien propriétaire de l'hôtel, a fait construire à cet effet, et le bal est toujours suivi d'un très beau souper.

Les autres ministres, les membres de la famille du Premier Consul reçoivent également ; il y a aussi les bals du troisième Consul, tous les mardis, au pavillon de Flore ; les soirées de madame de iMontesson, sans compter toutes celles qui se donnent encore en l'honneur de madame Bonaparte et de sa fille. Au besoin, Joséphine les provoque :

« Elle se souvint d'un bal que nous avions donné, quatreans auparavant, écritM. d'Arjuzon dans le Journal de sa vie, et demanda à ma femme, qu'elle avait connue toute jeune et

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pour laquelle elle conservait de l'amitié, d'en organiser un autre pour procurer un amusement à mademoiselle Hortense, sa fille. Nous invitâmes un grand nombre de jeunes créoles de leur connaissance, parentes et amies de madame d'Arjuzon. Cette fôte fut très élégante, très réussie et se prolongea fort avant dans la nuit. Après le souper, madame Bonaparte voulut voir mes enfants et j'eus l'honneur de la conduire dans leur chambre auprès de leurs berceaux. . . »

Les Tuileries ne sont pas plus calmes, Joséphine a des réunions intimes dans ses appartements et, fréquemment, les salons du premier étage s'ouvrent pour de grandes réceptions : régulièrement chaque décade ont lieu, dans la galerie de Diane, des dîners de deux cents couverts composés d'invités de toutes sortes : envoyés diplomatiques, ministres, sénateurs, députés, tribuns, conseillers d'État, fonctionnaires, artistes, savants, militaires de tous grades, depuis le général jusqu'à l'humble

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soldat qui vient d'obtenir une arme d'honneur ^ Le quintidi est le jour de la revue, ou parade, que le Premier Consul passe sur la place du Carrousel, à midi, et qui attire toujours une foule de curieux et d'étrangers au palais.

Le duodi, il reçoit les sénateurs et les généraux ; le quarlidi, les membres du Corps législatif; le sextidi, les tribuns et le tribunal de cassation ; le 2 et le 17 de chaque mois, les membres du Corps diplomatique ^. A la première audience solennelle qu'il accorda aux Tuileries à ceux-ci,

1. L'institution des armes d'honneur précéda celle de la Légion d'honneur. On donnait, comme récompenses, des fusils, des carabines, des sabres, des grenades, des mousquetons, des haches, des trompettes et des baguettes d'honneur.

2. Membres du Corps diplomatique en 1800: MM. le marquis de Musquiz, ambassadeur d'Espagne ; Jusliniani, ambassadeur de Rome ; Serbelloni, ambassadeur de la République Cisalpine ; Schimmelpenninck, ambassadeur et ministre plénipotentiaire de la République Batave; le baron de Restzenstein, ministre plénipotentiaire de Bade ; Boccardi, ministre plénipotentiaire de la République Ligurienne ; Manthey, chargé d'affaires de Danemark •„ Kopp, ^chargé d'affaires de Hesse-Cassel ; Signeul, chargé d'affaires de Suède ; Classen, agent général du commeice de Danemark; le baron de Sandoz-Rollin, ministre pléni[!0tentiaire de Prusse ; Jenner, ministre plénipotentiaire de la République Ilelvé tique.

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le 2 ventôse, les journaux signalèrent une innovation : « On offrit du café, du chocolat, du thé et divers rafraîchissements dans une pièce voisine de celle où se tenait le Premier Consul. »

Vers la fin du carême, les bals et les soirées font trêve momentanément et sont remplacés par des distractions d'un genre plus sérieux. Une mondaine, vraiment digne de ce nom, ne saurait manquer, pendant les trois derniers jours de la Semaine Sainte, la promenade de Longchamp, si vantée sous l'ancien régime et dont le Premier Consul vient d'autoriser le rétablissement. C'est une occasion d'exhiber sa voiture quand on en a, sinon l'on va en fiacre. Et l'on défile ainsi, lentement, entre deux rangées de curieux venus là pour admirer les équipages et les nouvelles toilettes printanières ; l'on roule jusqu'à la barrière de TÉtoile, puis l'on revient; quelques voitures poussent jusqu'au Bois de Boulogne, mais c'est le petit nombre...

Le soir, on assiste aux concerts spirituels de rOpéra qui ont recommencé, également, à se faire entendre cette année-là.

Le retour de la belle saison ramène aussi le goût des plaisirs champêtres : Hortense fait de fréquentes courses aux environs de Paris et accompagne le Premier Consul dans ses déplacements à la Malmaison, où il aime à se rendre trois jours par décade.

Voilà donc les études sérieuses de nouveau renvoyées aux Calendes grecques. Madame Campan, qui s'aperçoit qu'elle a prêché dans le désert, se fâche, cette fois, pour tout de bon.

8 germinal an YIII (29 mars 1800.)

« Vous voilà donc, ma chère Hortense, dans un tourbillon qui vous entraîne à l'habitude de déjeuner sept jours de la décade en ville, plus le décadi et le primidi à la Malmaison : il ne faut plus penser à vos maîtres, il faut dire adieu à toute occupation, il faut consentir à ce que Paris entier dise que vous êtes livrée au tourbillon du monde, si cela continue, à moins que vous n'ayez le courage et la tenue de résister à ce tourbillon dangereux où vous entraîne môme votre maman, par le plaisir

bien naturel de vous avoir avec elle ; mais prenez-y garde, mon Hortense, ces gens qui vous invitent ne le font pas pour vous, mais bien pour eux, parce que vous êtes la personne du jour, titre effrayant pour quiconque réfléchit, car il indique, par son sens, que cette faveur est passagère... Si vous perdez l'habitude de Foccupalion suivie, vous êtes perdue sans ressource pour le bonheur et les jouissances intérieures et vertueuses... Quant à l'emploi de votre temps, le voici, selon moi:

y> Le matin, une leçon depuis neuf heures et demie jusqu'au déjeuner, ou bien dessiner seule.

» Déjeuner.

» Une leçon après le déjeuner.

» Duodi. — Hyacinthe Jadin *, même jour le maître de dessin.

» Tridi. — Bonesi ^ puis votre dessin, seule si vous voulez.

» Quartidi. — Hyacinthe Jadin et votre maître de dessin.

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