‹ Hortense de BeauharnaisChapitre 44 sur 54 · IIORTENSE DE BE A U II AUN AIS · texte numérisé non relu

IIORTENSE DE BE A U II AUN AIS

Tout autre est Berthier, que le Premier Consul honore tout particulièrement de sa confiance et de son amitié. Il a une grosse tête, un petit corps disgracieux, de vilaines mains, dont il ronge continuellement les ongles, et des cheveux crépus, mais il plaît quand môme, malgré ces désavantages qui ne lont pas empêché de faire des passions.

Voici maintenant Lauriston, camarade de Bonaparte à l'école de Brienne et officier dos plus distingués.

Junot, un des plus anciens amis de Napoléon, qui doit de nombreux succès à sa belle prestance et dont le front porte la trace de glorieuses balafres.

Maret, Cafl'arelli, Lemarrois, Augereau, Marmont, Lacuée et tant d'autres physionomies célèbres. Rapp, un peu rude d'écorce, à l'accent alsacien, mais dont le cœur est droit et l'âme chevaleresque.

Lavalette, le mari d'Emilie, assez lourd et mal bâti, qui cependant, à force de gaieté et d'esprit, trouve moyen de faire oublier sa laideur.

Beurnonville, que l'on compte parmi les beaux hommes de l'époque, à la taille imposante, à l'air fier et dominateur^ actuellement ministre plénipotentiaire de la République à Berlin.

Clarke, pointilleux et querelleur, que le Premier Consul a trouvé plus prudent d'éloigner momentanément de Paris, en le nommant ambassadeur auprès du roi d'Étrurie.

Duroc, gouverneur du Palais, qui a, mieux que personne, le physique requis pour son emploi : un ton parfait, des manières aisées et une grande distinction. C'est, à la fois, un homme bien élevé et un beau militaire, à la taille svelte, élancée, aux yeux noirs, aux trails réguliers et fins. Bonaparte en fait le plus grand cas et se l'est attaché depuis longtemps.

Quelques-uns sont mariés, mais c'est encore le petit nombre. Le Premier Consul veut les voir établis, il compte sur un brillant essaim de jeunes femmes pour embellir sa Cour et s'occupe, parfois lui-même, de trouver, à ses braves, des héritières ou des filles nobles, qui serviront, merveilleusement, à opérer la fusion

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de l'ancienne société et de la nouvelle. « Vos femmes seront les amies de Joséphine et d'Hortense, » se plaisait-il à leur dire. Aussi cette année 1801 a-t-elle vu se former un grand nombre d'unions.

La plupart des anciennes compagnes d'IIortense sont aujourd'hui fiancées ou mariées. Églé Auguié épousera Ney dans quelques mois.

Eugénie Hulot, qui avait été remarquée dans les bals « pour avoir, dit la Gazette de France, su allier la plus grande décence au talent de danser de manière à attirer les regards », est la femme du général Moreau, depuis près d'un an.

Aimée Leclerc, jeune belle-sœur de Pauline Bonaparte, « dont la présence dans le monde me fera honneur », écrit madame Campan à Horlense, vient d'accorder sa main au général Davout.

Félicité de Faudoas, bien née, extrêmement jolie et spirituelle, est sur le point d'agréer la demande du colonel Savary, officier d'avenir, actif, plein de zèle, fort dévoué à Bonaparte et que madame Campan déclare « très aimable ».

Il n'est pas jusqu'à la petite Adèle Auguié, qui n'a que seize ans, et qui, déjà, est toute disposée à prendre pour époux un jeune officier : M. d'Aure.

Pourquoi Hortense ne se marie-t-elle pas aussi? Elle va avoir dix- neuf ans au mois d'avril prochain; le moment est venu d'y penser sérieusement.

Ce n'est pas faute que Joséphine n'y songe car, avant même que sa fille sortît de pension, elle s'en occupait. Un instant, paraît-il, elle projeta de lui faire épouser le jeune Gohier, puis le fils du Directeur Rewbel, mais ce dernier refusa, prétend Barras : « Nous sommes de bons Alsaciens, aurait-il dit, nous ne sommes pas de force à nous mesurer en mariage avec la fille de madame de Beauharnais et un beau-père corse. » Hortense, d'ailleurs, avait opposé la plus vive résistance à ce projet, invoquant comme prétexte « qu'une femme qui voulait être sage et heureuse ne pouvait épouser que Thomme qu'elle aimerait passionnément ».

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Mademoiselle de Beauharnais préférait, certainement, M. Charles ou plutôt Aimé de Gontaut, qui se montrait, alors, fort empressé, et avec lequel elle dansait plus volontiers qu'avec aucun autre. « Il était charmant, dit une contemporaine, sa physionomie douce et aimable était ombragée de grosses boucles de cheveux blonds. » Malheureusement, les parents du jeune homme se mirent à la traverse de cet amour naissant; leur fils, trouvaient-ils, était trop jeune pour penser au mariage ; ils jugèrent donc prudent de l'éloigner momentanément de Paris et l'envoyèrent à Londres.

Ce fut alors que se présenta le comte de Mun, émigré, qui venait d'obtenir sa radialion ; il avait tout pour lui : naissance, esprit, fortune; sa recherche ne pouvait que flatter mademoiselle de Beauharnais, mais Hortense, on le sait, était romanesque ; elle s'imaginait naïvement que l'objet de son premier amour devait, lui aussi, n'avoir jamais aimé personne avant elle. Quelqu'un s étant avisé de dire, en sa présence, que M. de Mun avait été amoureux,

en Allemagne, de madame de Slaël, la jeun^ fille fut froissée jusqu'au fond de l'âme et ne voulut plus entendre parler d'un pareil volage. Madame Gampan, mise dans la confidence, essaya de la faire revenir sur sa détermination : «L'amour subit, lui dit-elle, ne naît pas toujours dans notre cœur pour notre bonheur; il n'est solide que lorsqu'il vient à la suite de l'amitié; » rien n'y lit, Hortense s'entêta dans son refus. « Beaucoup de gens, à Paris, ont su tout cela dans les plus petits détails, lui écrivitelle alors, on vous a blâmée de ne pas avoir accepté ; c'est une raison de plus pour que vous vous observiez sur tout, pour que votre choix à venir soit sage dans tous les points. » Au milieu de ces projets divers, Joséphine n'avait cessé de caresser un secret dessein. Déjà madame Bonaparte était hantée par le spectre du divorce : à mesure que Napoléon s'élevait et que l'absence d'une postérité se faisait regretter, cette crainte grandissait et la torturait. Elle sentait le terrain d'autant moins solide sous ses pas que les membres de la

famille Bonaparte, ses pires adversaires, se trouvaient au cœur même de la place et travaillaient, sans relâche, à saper l'édifice de son bonheur. Il était donc politique, croyait-elle, de se créer des intelligences dans le camp ennemi et d attacher les Bonaparte aux Beauharnais, par le moyen d'un lien que rien ne pourrait rompre. Leurs intérêts devenant les mêmes, son repos serait assuré ; tel était son raisonnement. Pas un instant elle n'hésita à se servir d'Hortense comme trait d'union, oubliant, dans sa légèreté, de se demander si elle n'obtiendrait pas sa propre tranquillité aux dépens de celle de sa fille I...

La duchesse d'Abrantès prétend, dans ses Mémoires, qu'au moment du retour d'Egypte, dans le temps où Jérôme Bonaparte « courait, dans le petit jardin de la maison de la rue Ghantereine, après sa jolie demi-sœur, comme il appelait Hortense », madame Bonaparte, aurait eu l'idée de marier sa fille avec son jeune beau-frère, mais le fait est peu vraisemblable, si l'on réfléchit qu'à cette époque, Jérôme

avait quinze ans et Hortense une année de plus.

Lucien Bonaparte, qui, en 1801, était veuf depuis quelques mois, se vante d'avoir refusé la main d'Hortense que sa belle-sœur le pressait d'accepter, mais l'assertion est non moins contestable que la précédente. Gomment, en effet, Joséphine aurait-elle songé, une minute, à s'adresser à Lucien qui, toujours, lui avait porté les coups les plus redoutables et qu'elle savait acharné à sa perle, tandis qu'elle avait, sous la main, un autre frère de Bonaparte, Louis, tout aussi hostile au fond, peut-être, mais dont l'animadversion se dissimulait derrière une prudente neutralité.

Napoléon n'aurait certes pas admis la plus légère opposition de la part de ce frère qu'il avait élevé, c'est tout au plus, au moment où il lui annonçait son mariage avec Joséphine, si celui-ci s'était permis de répondre timidement que « madame de Beauharnais paraissait fort aimable, mais qu'elle n'était plus jeune... »

Louis Bonaparte, chef de brigade à vingt-

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trois ans, a déjà un passé militaire qui lui fait honneur.

Son avancement fut rapide : à quinze ans et demi, il par lit pour sa première campagne à Tarmée des Alpes, en qualité de sous-lieulenant adjoint à l'état-major de Bonaparte, où Ton remarqua, à diverses reprises, son rare sang- froid.

11 fut ensuite nommé lieutenant dans une compagnie de canonniers volontaires, en garnison à Saint-Tropez, où il demeura quelques mois, puis il se rendit à l'École d'artillerie de Gh;\lons pour y faire ses études, mais Bonaparte, nommé général en clief de l'armée de l'Intérieur, l'en fit sortir, en frimaire an IV (novembre-décembre 1795), afin de l'attacher à son état-major.

Ce fut à cette époque que Louis rencontra, pour la première fois, madame de Beauharnais, qui, dans quelques mois, allait devenir sa belle-sœur, et ses enfants : Hortense, âgée de douze ans et Eugène de quatorze.

Lorsque éclata la guerre d'Italie, Louis fit la

campagne aux cotés de son fière, dont il élait aide de camp, avec le grade de lieutenant, s'y conduisit vaillamment et fut promu capitaine parle Directoire. 11 se distingua, également, en Egypte, obtint, à son retour, le grade de chef d'escadrons au 5^ dragons et, peu après le 18 brumaire, celui de colonel dans le même régiment.

Durant son court séjour à Paris, entre les deux campagnes, Louis, en allant visiter sa sœur Caroline, alors en pension chez madame Gampan, fit la connaissance d'Emilie de Beauharnais : « H s'intéressait vivement à elle, liton dans les notes qu'il a laissées sur sa vie, estimait les qualités de son cœur et de son esprit, et la trouvait la plus belle personne qu'il eut jamais vue. »

Il s'éprit violemment d'elle et confia ses sentiments à Gasabianca, ancien officier de marine, ami de sa famille, un soir qu'il se promenait avec lui dans le jardin des Tuileries. Celui-ci, d'abord très interloqué, puis effrayé, à l'idée de voir le frère du général Bonaparte

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épouser la fille d'un émigré, répondit : « Savezvous que ce mariage ferait le plus grand tort à votre frère et le rendrait suspect au gouvernement dans un moment où, partant pour une expédition hasardeuse, il a un aussi grand besoin de se faire des amis, ou du moins de ne point se faire d'ennemis? »

Casabianca crut prudent de dévoiler le secret dont il était dépositaire à Napoléon qui, dès le lendemain, fit appeler Louis et, sans aucune allusion à la conversation de la veille, lui ordonna de partir sur-le-champ pour Toulon, avec trois autres aides de camp, afin de l'y attendre et de s'embarquer, ensuite, pour l'Egypte.

Louis dut obéir. Chemin faisant, il reçut l'ordre de s'arrêter à Lyon ; le climat, le pays, les habitants lui plurent : « Rien n'égale au printemps, écrit-il, la beauté de ces lieux enchanteurs... » mais, « ce séjour, ajoute-t-il avec mélancolie, ne devait point diminuer les regrets et les émotions d'un jeune homme qui se voyait arraché, malgré lui, à tout ce qu'il

aimait et peut-être pour toujours I » Ses pressentiments ne le trompèrent pas, quelques jours, en effet, après son départ, Emilie épousait Lavalette.

Ainsi finit ce petit roman à peine ébauché, dont Louis porta longtemps le deuil au fond du cœur, et dont il voulut, en un discret rappel, éterniser le souvenir dans l'histoire de Marie ou les peines de V amour, ouvrage en trois volumes qu'il donna à Gratz, en 1812, et qu'il fit rééditer deux ans plus tard.

Louis était encore dans toute l'amertume de sa déception, lorsque son frère, cédant aux sollicitations de Joséphine, vint lui proposer Hortense pour femme. Il refusa, explique-t-il lui-même, « non qu'il eût aucune raison défavorable au caractère ou à la moralité de cette jeune personne, dont tout le monde faisait l'éloge, mais parce qu'il craignait que leurs caractères ne se convinssent pas. »

Pressé de nouveau, après Marengo, d'obtempérer au désir de son frère et de sa belle-sœur, Louis voulut gagner du temps et obtint la

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permission de voyager. Il partit, en octobre, avec le jeune de Flahaut, sous prétexte d'assister aux manœuvres militaires de Postdam, séjourna à Berlin, à la cour du roi et de la séduisante reine Louise de Prusse, alla ensuite à Dantzick, puis chez le duc de Brunswick et revint, à Paris, en février 1801.

Madame Bonaparte ne se tint pas pour battue : Louis affirme que, pour se dérober à de nouvelles instances, il demanda à faire partie de l'expédition qui se préparait pour le Portugal, et qu'on le retint, pendant plus de quinze jours, à la Malmaison où il s'était rendu pour faire ses adieux à son frère et à sa bellesœur; mais, lit-on dans son récit, « craignant de manquer l'occasion de faire la guerre, il partit, dans la nuit, pour Bordeaux, sans prendre congé et rejoignit l'armée dans cette ville ».

Au moment de l'armistice, Louis s'en fut passer les mois de juillet, d'août et de septembre à Barèges (( pour y faire usage des douches, sur un genou qu'il s'était froissé dans une chute, et pour un rhumatisme, à la main

droite, qu'il commençait à ressentir », et retourna à Paris, en octobre, au moment où se concluait la paix générale.

C'est à cette époque que Joséphine, résolue à emporter la position de haute lutte, se prépare à livrer la bataille décisive. Mais elle aura affaire à forte partie, il ne faut pas se le dissimuler, car, si Louis n'aime pas Hortense, Hortense, de son cùté, ne peut souffrir Louis et pleure, à chaudes larmes, chaque fois que sa mère parle de le lui donner pour époux.

Physiquement, Hortense n'a rien à lui reprocher : malgré quelques infirmités précoces, Louis est, ce que l'on appelle communément, « un beau cavalier ». De taille moyenne, il possède de la noblesse dans le maintien, de la distinction dans les manières. Il ressemble assez, par sa coupe de figure un peu longue, par ses traits réguliers, à ce qu'était Napoléon au même âge, mais, aux lignes seules se borne l'analogie, car, contrairement à son frère dont le visage retlétait admirablement toutes les impressions, Louis a une physionomie

étrangement morne, et ses yeux, quoique grands et beaux, semblent totalement dépourvus d'expression.

Il faut aussi reconnaître que ce jeune homme a l'esprit cultivé : comme Hortense, il s'occupe volontiers d'art et de littérature, mais ses goûts sont bizarres et artificiels. Gâté, de bonne heure, par la lecture de Jean-Jacques Rousseau, il fait montre de sensiblerie, plutôt que de véritable sensibilité, s'enthousiasme à froid, veut être profond et n'est que vide, et a aussi de grandes prétentions à la naïveté, à la bonhomie et, surtout, à ce que l'on appelait alors « la vertu ».

Son caractère est également plein de contradictions : il a un fond de réelle bonté, une certaine délicatesse, de la douceur dans les rapports, mais ces qualités sont irrémédiablement gâtées par son humeur fantasque et atrabilaire, ses susceptibilités farouches, ses préventions, ses méfiances injustifiées et injurieuses.

Il aime la tristesse, cultive la mélancolie.

s'attendrit sur des malheurs imaginaires : « Paul et Virginie m'a coûté bien des larmes, écrit-il à Bernardin de Saint-Pierre, sans doute Paul n'en versait pas plus en se séparant de sa sœur ». On le voit fuir la jeunesse, éviter soigneusement la gaieté et rechercher la solitude, pour pouvoir se scruter à l'aise.

Sans doute, sa mauvaise santé a puissamment contribué à l'assombrir ainsi : malgré son jeune âge, Louis est déjà passablement écloppé. « Il avait fait, dit-il lui-même, plusieurs chutes de cheval considérables dont la plus forte lui laissa une grande cicatrice à l'œil gauche qu'il faillit perdre ». Une autre fois, il s'était démis le genou et déjà, à sa main droite, commence à apparaître les terribles symptômes de paralysie, qui, allant toujours croissant, réduiront, un jour, ce membre à l'immobihté presque complète, et qu'il prend, à présent, pour des rhumatismes chroniques. Ces accidents ont eu, pour résultat, d'altérer profondément sa constitution, plutôt robuste au début, et d'amener, dans l'économie, des troubles organiques, des

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désordres nerveux qui en firent, avec le temps, un être déséquilibré, débile et souffreteux.

On le comprend donc, Hortense et Louis sont faits pour se choquer mutuellement: cette jeune fille rêveuse et non mélancolique, étourdie, mondaine et coquette même, avec sa gaieté, son exubérance, ses fous rires et son fond d'espièglerie naturelle, ne peut s'entendre avec cet homme morose, concentré et circonspect, les heurts seraient permanents et les froissements inévitables.

Joséphine, aveugle volontaire ou non, ne semble pas s'apercevoir de ces dissemblances et fait agir toutes les influences, autour de sa fille, afin de la décider à ce mariage.

tt Je me borne à vous prier, écrit madame Gampan à Hortense, de faire en sorte qu'en tout votre conduite et celle d'Eugène puissent plaire au Premier Consul dans ses vues d'étabhssement pour vous deux. Vous êtes un des liens les plus chers entre lui et votre maman et, si vous éprouviez de la disgrâce et de l'abandon, ne croyez pas, vous même, que vous vous

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en consoleriez. On peut se passer d'arriver à un rang élevé, sentir meme.que c'est un bonheur d'en vivre éloigné, mais on n'en descend pas sans douleur, c'est encore une grande vérité ».

Madame Gampan a beau sermonner, Hortense ne se rend pas, elle ne veut faire qu'un mariage d'inclination et, déjà, son cœur a parlé. C'est Duroc qu'elle aime, c'est donc lui qui devra être l'élu, l'époux de son choix.

Sans doute Duroc est beau, brave, chevaleresque comme un héros de roman, ses états de service sont des plus brillants : âgé seulement de vingt-neuf ans, il est déjà général de division et s'est tiré, avec honneur, de diverses missions diplomatiques. Il jouit de la considération de toute la Cour et vient d'être nommé gouverneur du Palais.

Sans Joséphine, Bonaparte serait très disposé à lui accorder la main de sa belle-fille. « J'ai bien donné, disait-il, Caroline à Murât, Pauline à Leclerc, je puis bien donner llortense à Duroc que j'aime et qui est un brave garçon. »

Bourrienne, dont les assertions doivent être

acceptées sous réserve, affirme que cette année 1801, pendant les trois mois d'absence de Duroc qui avait été envoyé à Saint-Pétersbourg pour complimenter le nouveau Tsar, les deux jeunes gens correspondirent sous son couvert à lui. <( J'ai une lettre », disait-il tout bas à Hortense, avec laquelle il jouait au billard presque tous les soirs. Le jeu cessait aussitôt, et elle courait à sa chambre où Bourrienne allait la rejoindre pour lui remettre le message annoncé. « Ses yeux alors, dit-il, se remplissaient de larmes et elle ne redescendait plus, que longtemps après, au salon... »

S'il en était ainsi, on doit avouer qu'Hortense faisait peu de cas des conseils de prudence de madame Campan qui paraît avoir reçu ses épanchements, puisqu'elle lui écrivait :

oc Mettez-vous en garde contre un sentiment que vous avez inspiré; tachez de ne pas y répondre; si vous vous sentiez seulement disposée à accorder de la préférence au jeune homme dont nous avons parlé, peut-être, pour son propre bonheur, est-il convenable que vous

ne vous y livriez pas. Ne lisez pas de romans et surtout n'en faites pas. Le général Bonaparte avait bien raison, l'autre jour, de dire : « Toutes ces jeunes têtes se persuadent qu'elles » aiment... » Le devoir de toute fille raisonnable est d'éviter de faire, elle-même, le choix d'un époux... »

Tout cela est bel et bon, devait se dire Hortense; on voit bien que madame Campan n'est pas amoureuse !...

Quoi qu'il en soit, dans les derniers mois de 1801, tout le monde croit au mariage de mademoiselle de Beauharnais avec Duroc. On oublie de tenir compte de la ténacité de Joséphine pour laquelle les obstacles n'existent pas. Chaque jour, elle renouvelle ses attaques auprès de Bonaparte, met en œuvre toutes ses batteries, prie, argumente, supplie, pleure même au besoin, jusqu'à ce qu'enfin le Premier Consul, excédé de ces scènes perpétuelles, abandonne le projet qu'il formait de marier Louis, si l'on en croit le Mémorial, à une nièce de Talleyrand, devenue madame Just de Noailles,

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et promet, enfin, à sa femme, de seconder ses desseins.

Duroc, mis en demeure do se prononcer nettement, ne sait que répondre : s'introduire ainsi dans cette famille, dont les vœux lui sont contraires, répugne à sa fierté. Ne risquerait-il pas de se faire passer pour un vulgaire ambitieux, pour un homme intéressé et sans scrupules? Si Duroc était très épris, peut-être ces considérations le toucheraient-elles moins, mais il n'en est pas ainsi et, d'ailleurs, son caractère sec, froid et surtout indifférent, le garantit contre les entraînements de la passion. De plus, on a soin de lui faire entendre que, s'il épouse mademoiselle de Beauharnais, il sera nommé commandant de la huitième division militaire, et devra partir pour Toulon, le lendemain même de son mariage. Cette clause, à laquelle il est loin de s'attendre et qui lui paraît une disgrâce, met iin à ses hésitations et il renonce à la main de sa fiancée.

Sur ces entrefaites, Louis Bonaparte arriva à la Mal maison. Il y était invité presque quo-

tidiennement et Joséphine le harcelait sans cesse de ses projets d'union. Ce jour-là « il y avait bal, raconte-t-il lui-même; sa belle-sœur le prit à part, son frère survint et, après une longue conférence, on lui fit donner son consentement ï).

Reste, maintenant, à obtenir celui d'Hortense. Le moment est propice pour tenter un dernier assaut; la jeune fille, indignée sans doute, de la faiblesse de son prétendant, si différent de ridéal rêvé, et qu'elle croyait prêt à tous les sacrifices pour obtenir sa main, humiliée dans son amour-propre, profondément découragée devant la perte de ses illusions et l'écroulement de ses espérances, ne fera sûrement pas grande résistance. C'est, en effet, ce qui arrive : elle courbe le front sous l'implacable destinée et se résigne, la mort dans l'âme, à devenir la fiancée de Louis Bonaparte.

Chose étrange, il semble que Napoléon n'ait eu qu'une connaissance très imparfaite des véritables sentiments d'Hortense à l'égard de Louis; peut-être sa bcUc-fille n'eut-elle pas la

hardiesse de les lui avouer. Hortense n'osait guère lui parler, dit-on, encore moins, par conséquent, discuter avec lui. Avait-elle quelque communication à lui faire? elle recourait à un intermédiaire. « La petite sotte, disait en riant Bonaparte, pourquoi ne me parle-t-elle pas ? Cette enfant a donc peur de moi ? »

Napoléon, quoi qu'en aient dit ses détracteurs, n'avait pas, pour Hortense, d'autre affection que celle d'un père pour une fille bienaimce, il lui témoignait de l'intérêt, désirait sincèrement son bonheur et ne l'aurait certainement pas mariée à Louis, s'il eût su ses répugnances et son désespoir. Selon toute probabilité, Joséphine, dont la véracité est parfois plus que suspecte, se chargea, seule, de le renseigner : avec un peu d'habileté, les atermoiements des deux jeunes gens pouvaient être attribués, du côté de Louis, à son humeur fantasque, à son esprit de contradiction ; de celui d'Hortense, à un petit manège de coquetterie de jeune fille qui veut se faire désirer. Ceci admis, on s'explique que Napoléon pou-

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vait être de très bonne foi, à Sainte-Hélène, lorsqu'il dit à Las Cases : « Hortense et Louis s'aimaient, en s'épousant; ils se sont voulus l'un et l'autre... » C'était cependant, hélas I bien loin de la vérité.

Les jours qui s'écoulent, depuis ces tristes fiançailles jusqu'au 4 janvier, date fixée pour la bénédiction nuptiale, se traînent douloureux et pénibles pour les futurs époux. En vain, madame Campan, dans l'espérance, sans doute, de faire passer ses convictions dans leurs âmes, embouche la trompette pour célébrer les bienfaits de cette alliance. En vain écrit-elle à Louis Bonaparte :

« Votre union avec ma chère élève ne peut être suivie que du bonheur le plus pur, sa timidité une fois vaincue, elle trouvera bien doux d'avoir à aimer de tout son cœur un mari dont toutes les qualités ont de l'analogie avec les siennes... »

Et à mademoiselle de Beauharnais :

« Je n'y tiens pas, ma chère Hortense,

d'après quelques mots de votre maman et ce que j'ai vu, je juge que vous allez former un lien auquel toute l'Europe applaudira, mais je veux, dans ma joie, y applaudir la première.

» Je voyais un éloignement, entre vous et le citoyen Louis, qui m'avait fait quitter, à regret, une idée que j'avais chérie longtemps... Vous lui reprochiez une excessive prévention contre les femmes. Le Premier Consul, qui sait trouver des remèdes à tous les maux, a choisi, dans sa sagesse, celle qui doit cà jamais en guérir son frère... Vous serez heureuse, mon cher ange, je vous le prédis... je vous prédis aussi que vous aimerez beaucoup et toujours, parce que le sentiment qui naît de la conviction est le seul durable... Un mariage, formé sur une convenance de situation, d'éducation et de goût qui a frappé tout le monde, doit être le plus heureux des liens, et l'amour, quand il s'établit en dernier lieu, se fixe bien plus solidement dans le ménage que lorsqu'il a légèrement formé le premier engagement... »

Madame Campan perd son temps et sa peine; ni ses heureuses prévisions, ni les compliments qu'ils reçoivent, ni les cadeaux dont ils sont comblés, ne peuvent dérider le front soucieux de Louis et amener un sourire de contentement sur les lèvres de sa fîaacée. Tous deux se parlent à peine, ils évitent même de se regarder; parfois Hortense entraîne une amie dans l'embrasure d'une fenêtre et, lorsqu'elle vient reprendre sa place au milieu de la société réunie au salon, ses yeux sont rouges : Louis voit qu'elle a pleuré et sa mauvaise humeur, son dépit s'en accroissent encore.

On est à la veille du mariage, les journaux l'ont annoncé, le Courrier des Spectacles a adressé, aux jeunes époux, un épilhalame en vers de mirliton, signé Chaumont :

Recevez, couple heureux, le prix de la constance, C'est l'amour, c'est Thymen, qui vous offrent ce prix. Volez, jeune Louis, entre les bras d'Hortense, Belle Hortense, volez dans les bras de Louis.

Tout est prêt, il n'y a plus à reculer, il faut

marcher la tête haute et le pas ferme. A quoi bon donner sa détresse en spectacle à des indiiïérents?...

La journée s'avance, voici le soir ; la famille est assemblée dans le salon des Tuileries pour la lecture du contrat. Hortense écoute, comme à travers un douloureux cauchemar, M" Raguideau détailler les apports des conjoints ;

Louis Bonaparte a deux cent quatre-vingt mille francs, plus la propriété et le château de Bâillon, en Seine-et-Oise.

Hortense de Beauharnais reçoit en dot :

1^ Cent mille francs de sa mère, moyennant quoi elle renonce, en faveur de celle-ci, à la moitié de la succession, non liquidée, de son père ;

2° Un trousseau estimé cent mille francs;

3° Quinze actions de la Banque de France;

4° Deux cent cinquante mille francs que lui donne le Premier Consul.

Immédiatement après, l'on procède au mariage civil, sans changer de lieu.

« Le quatorzième jour du mois de nivôse de Tan X de la République française,

» Acte de mariage de Louis Buonaparte, chef de brigade, âgé de vingt-trois ans, né à Ajaccio. .. demeurant à Paris, cour de l'Orangerie, district des Tuileries..., et de Hortense-Eugénie Beauharnais, âgée de dix-huit ans, née à Paris..., demeurant de droit et de fait au Palais du Gouvernement... Lesdits époux présents ont déclaré prendre en mariage : l'un, Hortense- Eugénie Beauharnais, l'autre, Louis Buonaparte, en présence des citoyens majeurs cy-après dénommés, tous domiciliés à Paris : Lucien Bonaparte (sic), ex-ministre de l'Intérieur, frère de l'époux, rue Saint-Dominique...; de Joachim Murât, général de division, beau-frère de l'époux, place du Carrousel; Joseph Fesch, oncle maternel de l'épouse (sic), rue et division du Mont-Blanc; J. -Baptiste Bessières , général de division; Jean-Jacques-Régis Gambacérès, second consul de la République française, place du Carrousel; Jean-François Lebrun, troisième consul de ladite République,

n02 nORTENSE DE BE A U H ARN A 155.

au Palais du Gouvernement; Jean-Marie Portails, conseiller d'État, rue de Lille, dixième arrondissement ; les quatre derniers, amis de l'épouse.

» Après quoi nous soussigné, maire du premier arrondissement municipal de Paris, avons prononcé que, au nom de la loy, lesdits époux sont unis en mariage... »

Il est une heure du matin. Le jeune couple va recevoir la bénédiction nuptiale.

La chapelle des Tuileries n'ayant pas encore été rendue au culte, on a décidé que la cérémonie se ferait dans l'hôtel de la rue de la Victoire, afin de se conformer à l'usage qui voulait, avant la promulgation du Concordat, que les prêtres insermentés officiassent dans des maisons particulières.

Quelques instants plus tard, les parents et les amis, faisant cortège aux mariés, arrivent dans cette demeure qu'ont habitée Napoléon et Joséphine jusqu'au 18 brumaire, et qui leur rappelle les premières années de leur bonheur.

LA COUR CONSULAIRE. W-i

C'est dans le grand salon, transformé en oratoire pour la circonstance, que le cardinal Caprara, légat a latere du Saint-Siège et négociateur du Concordat, bénit Tunion de Louis et d'Hortense; il bénit aussi, en même temps, celle du général Murât et de Caroline Bonaparte, dont le mariage n'avait pas encore reçu la consécration religieuse et qui ont saisi avec empressement cette occasion de régulariser leur situation aux yeux de l'Église.

Quels contrastes entre ces deux couples : l'un est rayonnant, l'autre morne et glacé. Murât et Caroline conserveront, sans doute, de cette soirée, un souvenir doux et ému ; tandis que Louis dira : « Jamais cérémonie ne fut plus triste, jamais, enfin, époux ne reçurent plus vivement le pressentiment de toutes les horreurs d'un mariage forcé et mal assorti... » Telles sont aussi, en effet, les impressions d'Hortense : quoique son existence ait, déjà, été traversée de bien des épreuves, elle sent que le meilleur temps de sa vie est passé; l'avenir lui apparaît ^ros d'orages et de chagrins, et, lorsque vingt

ans plus tard, abreuvée d'amertumes et de dégoûts, lasse de verser des larmes, elle remontera à Torigine de ses afflictions, son cœur laissera échapper son douloureux secret : « Le malheur d'un lien mal assorti, écrira-t-elle à la comtesse d'Arjuzon^ entraîne tous les malheurs... »

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