Mémoires de madame de Rémusat. Tome !«% page
L'exécution suit de près la promesse : lorsque arrive Tautomne, le Premier Consul quitte la Malmaison pour rentrer à Paris, et quatre préfets du Palais sont nommés le 13 brumaire (4 novembre), ce sont MM. de Luçay, préfet du Cher ; Didelot, préfet de l'Allier ; de Gramayel et de Rémusat.
Quinze jours plus tard paraît également la nomination du général Duroc comme gouverneur du Palais.
Cette fois-ci, l'entourage du Premier Consul n'est plus celui d'un général au milieu d'un brillant état-major; à présent, l'élément civil se mêle à l'élément militaire, dans son palais; il a rétabli officiellement des charges de cour, il n'y a plus à se le dissimuler, le premier pas est franchi.
La princesse Dolgoroucki, qui avait habité Paris sous le Consulat, fait connaître, dans ses lettres, son impression sur les Tuileries, à cette époque :
a Elle en parlait fort bien, lit-on dans le Mémorial, et disait que ce n'était pas précisé-
ment une Cour, mais que ce n'était pas non plus un camp, que c'était une autorité, une tenue toute nouvelle, que le Premier Consul n'avait pas le chapeau sous le bras, ni l'épée d'acier, il est vrai, mais que ce n'était pas non plus un homme à sabre, etc. »
Bonaparte et ses compagnons ne sont certes pas des petits-maîtres, mais ils n'en font pas, pour cela, moins bonne figure dans un salon. La longue suite de leurs exploits leur sert de parchemins, quels titres vaudraient les leurs?
Regardons ces héros; n'ont-ils pas fière mine?
Voici Ney, le brave des braves, aux traits mâles, à l'expression ouverte et loyale : il a affronté, sans s'émouvoir, le feu de vingt batailles et tremble, en ce moment, de n'être pas agréé par Églé Auguié dont il est fort épris. Celle-ci hésite à accepter pour mari, un soldat si souvent exposé à la mort, cependant l'admiration et l'estime qu'elle conçoit pour la valeur et le caractère de son prétendant ont enfin raison de ses scrupules. Quelqu'un parlant, en sa présence, de l'avenir du général, fit allusion à
un engagement où Ney avait eu, disait-on, sept chevaux tués sous lui : « Sept I s'écria Églé avec vivacité, il en a eu treize I » Cette exclamation fut considérée, par tous, comme un consentement qu'elle ratifia, en effet, le lendemain.
Voici Lannes, que l'on a surnommé « le Roland de l'armée », qui est âgé de trente-deux ans et qui a épousé, depuis peu, mademoiselle Louise Guehenneuc, dont on vante beaucoup la beauté. Il est grand, mince, bien tourné, mais, manie bizarre, il s'obstine, malgré les objurgations du Premier Consul, à porter ses cheveux coupés en vergettes, poudrés, pommadés et ramenés, en un catogan gros et court, sur la nuque.
Bessières, aussi, est possédé de la même fantaisie, mais sa chevelure poudrée est disposée autrement que celle de Lannes et retombe, en oreilles de chien, de chaque côté de son visage. Sa taille élevée ne manque pas d'élégance. Il a une physionomie extrêmement mobile, une exubérance, un entrain de méridional que trahit encore un fort accent de terroir.