Olympe Crattiirel
Ayez soin, madame, qu'elle n'aille pas se plaindre à Hortense, ce seroit à tort, car j'ai sçu cela par d'autres qu'elle, et si je vous en écris, c'est une suite du tendre intérêt que je prends à ma chère Caroline.
Mille sincères complimens.
GENET CAMPAN
FRAGMENTS des Souvenirs de madame la baronne Lambert née Pannelier d'Arsonval, nièce de madame Campan. {Comw.uniqués par madame la comtesse de Reggio, sa petite- fille.)
... Nous vîmes, un jour, une dame, aussi élégante que gracieuse, arriver de Paris avec sa fille, qu'elle venait mettre en pension, et son fils qui devait, le même jour, entrer chez M. Mac-Dermott. Ma tante reçut cette dame, non comme une étrangère, mais bien comme une ancienne connaissance ; elle fit appeler mes cousines et moi et, nous présentant notre nouvelle compagne, elle nous dit : « Mes chères enfants, je vous recommande mademoiselle Hortense de Beauharnais. Nos familles sont liées depuis bien des années et je désire que cette amitié se perpétue entre vous. Allez lui montrer les classes, qu'elle connaisse la place qu'elle va occuper. »
Il nous fut bien facile d'obéir et d'aimer promptement cette charmante jeune fille qui avait deux ans de plus que moi.
Elle n'était pas ce qu'on appelle une beauté, mais il était impossible d'avoir plus de grâce, d'être mieux faite, une peau d'une blancheur admirable, fraîche comme toutes les roses du printemps, des yeux charmants, une
forêt de cheveux d'im blond adorable tombant en grosses boucles autour de sa figure si douce, si spirituelle. Beaucoup étaient plus belles qu'elle, nulles ne plaisaient autant.
... Eugène, sans être aussi bien que sa sœur, portait sur ses traits un caractère d'e?prit et de bonté très remarquable. Il était bien fait et avait l'air distingué.
Le frère et la sœur s'adoraient ; au faîte des grandeurs et dans les plus grandes adversités, Eugène et Hortense ont été les modèles de l'amour fraternel.
Madame de Beauharnais connaissait à peine, à cette époque, le général Buonaparte, sa position ne la mettait nullement en évidence, on ne peut donc pas dire que c'était pour lui faire sa cour, et par flatterie, qu'Hortense devint en peu de temps l'idole de la pension : professeurs maîtresses, pensionnaires, femmes de service, c'était à qui l'aimerait le mieux et, loin de se prévaloir de ce succès général, elle n'en était que plus gracieuse et plus aimable.
Eugène, de son côté, ne tarda pas à se lier intimement avec mon frère, placé également au collège de M. iMac-Dermott. Ils étaient à peu près du même ûge. Quel bon temps que celui de nos petites parties du dimanche! Ma bonne mère, qui habitait à côté de ma tante Campan, se faisait un plaisir de donner un goûter, pour lequel elle réunissait Hortense, mes cousines Églé et Adèle Auguié, quelques autres élèves, pour lesquelles c'était une grande récompense, puis Eugène, mon bon frère Lucien, Henri Campan, Edmond Cardon, notre cousin (depuis baron de Montigny.) Toute cette bande joyeuse, après avoir mangé force confitures et pâtisseries,
allait, SOUS la surveillance de ma mère, faire une promenade soit dans la belle forêt de Saint-Germain, soit sur la terrasse et, là. se formait une partie de barres ou de petits paquets, Ton dansait, l'on riait de si bon cœur! Combien de fois le pauvre Eugène, devenu prince, m'a dit : « Vous souvenez-vous du raisiné que faisait votre vieille Elisabeth ? Je n'ai jamais rien mangé de si bon, et jamais, aussi, je ne me suis tant amusé que chez votre bonne mère. »
... Nous ne tardâmes pas à voir arriver cette jolie Caroline dont on nous avait beaucoup parlé et que nous étions très anxieuses de connaître. Elle, au contraire entrait en pension tout à fait à contre-cœur. Son frère lui avait beaucoup vanté les talents d'Hortense et la lui donnait toujours pour modèle, en sorte, qu'avant mémo de la connaître, l'esprit de jalousie s'était éveillé en elle, et, sans l'avoir vue, elle la détestait. Jamais ce sentiment n'a pu s'effacer entièrement.
Caroline avait deux ans et demi de plus que moi. Sa figure était charmante, pleine d'esprit et de mobilité, une peau admirable, les plus beaux bras, les plus jolies mains qu'on pût voir, mais, avec tous ces avantages, Hortense, beaucoup moins jolie, l'emportait sur elle, par sa grâce exquise; le son mélodieux de sa voix augmentait encore son charme, tandis que Caroline joignait, à un accent italien fort prononcé, quelque chose de sec, par instant, peu agréable.
... Matante, pour nous amuser, et pour nous habituer aussi à bien dire les vers et la prose, nous fit jouer quelques-unes des pièces de madame de GenUs. Elle en composa, aussi.de fort jolies qui sont dans ses ouvrages.
C'était à l'époque des Jours Gras qu'elle nous donnait ce divertissement.
A l'une de ces représentations, nous jouions la Belle et la Bêle, de madame de Genlis. Je faisais la Bête et jamais rôle de Belle ne fut mieux donné qu'à ma chère Adèle Auguié. Il s'agissait, pour moi, d'un costume d'homme, la chose n'était pas facile, cependant on me fit un immense pantalon turc, un turban, une petite Teste de velours rouge brodée en or, le tout recouvert, pour le commencement, d'une espèce de peau de bête et d'un vilain masque.
Le général Buonaparte assistait à notre comédie et, lorsque je parus dans mon costume, il dit tout haut : « Oh ! le joli petit Mamelouck ! » Ce compliment faillit me faire oublier mon rôle. Bien longtemps après cette époque, dans les salons de Saint-Cloud ou des Tuileries, l'Empereur m'appelait encore son «petit Mamelouck».
... Tous les ans, il y avait des examens publics : un jury, composé en partie des membres de l'Institut et d'hommes de lettres, venait nous interroger sur nos diverses études, les parents, les amis assistaient à cette cérémonie fort imposante. Ma tante avait converti une ancienne orangerie en salle assez grande pour des réunions nombreuses. Une longue tribune y était réservée pour placer toutes les élèves, afin qu'elles ne fussent pas mêlées avec les étrangers. Dans le fond de cette salle s'élevait une espèce de théâtre, sur lequel étaient rangées, les jours d'examens ou de concerts, les élèves qui devaient figurer. Nos juges étaient placés comme sont les musiciens à l'orchestre d'un spectacle ; de là, ils nous adressaient leurs questions. On leur
donnait la liste de nos noms, ils faisaient leurs remarques et, à la fin de la séance, décidaient, entre eux, qui avait mérité le prix.
On soumettait aussi à leur examen, nos diverses compositions, résultat du travail de l'année. Comme le cœur battait, lorsque ma tante, après avoir reçu de ces messieurs la liste des prix, appelait à haute voix, celles qui les méritaient. Pour les dessins, les peintures, on les suspendait dans la salle : Gérard, Guérin, Bidault, tout ce que la peinture offrait de plus célèbre était invité à ces examens.
Pour la musique, on procédait de la même manière : la veille des examens, on nous faisait déchiffrer, devant nos juges, un morceau absolument inconnu, puis le lendemain avait lieu, dans la soirée, le concert où jouaient et chantaient seulement celles qui avaient mérité les prix.
Les examens avaient toujours lieu dans la belle saison : la salle où ils se passaient était précédée d'une magnifique allée de marronniers ; plus de trois cents personnes y assistaient ; les parents des provinces les plus éloignées arrivaient tout exprès pour jouir des succès de leurs enfants, puis les emmenaient ensuite en vacances.
Il en était quelques-unes dont les parents trop éloignés ne pouvaient les venir chercher, celles-là devenaient alors l'objet des soins particuliers de ma tante : pour les consoler de leur isolement, elle inventait des promenades aux environs, elle les conduisait à Paris...
... Madame Campan s'était fixé six places qu'elle réservait pour les jeunes filles hors d'état de payer leur
pension, mais leurs noms étaient un secret, personne, que les parents de l'obligée, ne savait qu'elle était élevée gratis. Les mêmes soins lui étaient prodigués comme à la jeune fille la plus riche. . ,