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d'être fiancée à M. de Groisœuil, fils d'un magistrat de Fort-Dauphin (île de Saint-Domingue).
Désirée est la grande amie d'Hortense, malgré les quatre années qui les séparent, mais il est vrai que la fille de Joséphine est particulièrement sérieuse pour son âge. Témoin, dépuis sa plus tendre enfance, des larmes de sa mère, des difficultés d'argent et des divisions de sa famille, elle a déjà fait, de la vie, un rude apprentissage qui, en mûrissant de bonne heure son caractère, a développé, en elle, une précoce raison.
Son éducation a été quelque peu négligée, mais l'enfant, qui est intelligente, aime à s'instruire et apprend facilement.
Pour les arts, surtout, elle montre des dispositions tout exceptionnelles et ses progrès sont surprenants ; très bien organisée pour la musique, elle a aussi une véritable passion pour le dessin, pour la peinture, et manifeste déjà un goût très vif pour la déclamation et pour la comédie, où elle trouvera plus tard, dans le monde, l'occasion de réels succès.
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Par bonheur, madame de Lamothe-Hosten a un petit théâtre dans un de ses salons. Quelle aubaine pour Hortense! Avec Désirée et Emilie de Beauharnais, elle forme une troupe enfantine dont un parent de la famille Hosten se rappellera fort bien les débuts dans la représentation des Proverbes,
Il a gardé aussi le souvenir de la voix musicale d'Hortense, de son maintien simple et touchant et, surtout, de l'ensemble distingué de toute sa petite personne.
Elle n'est cependant pas jolie, mais, déjà, de la grâce un peu gauche de l'enfant se dégage le charme qui, plus tard, fera la principale séduction de la femme et qui se manifeste par l'harmonie de toutes les proportions, par l'agrément du sourire, par la douceur tout aimable et spirituelle de l'expression. Qu'on ne s'avise pas de chercher la régularité dans ses traits : un teint éclatant de fraîcheur, de grands yeux bleus , lumineux , légèrement teintés de mélancolie au repos, mais que la conversation anime et dans lesquels se trahit,
par éclairs, un fond naturel de gaieté, des cheveux blond cendré, fins et soyeux, qui s'ébouriffent en grosses boucles autour de son visage rose : voilà sa vraie richesse I Quant au reste de la tête, il ne faut pas le détailler, car les pommettes trop saillantes, qui font paraître la figure large et le menton pointu, la bouche aux mâchoires proéminentes, aux lèvres épaisses, prêteraient incontestablement à la critique.
En revanche, Hortense est admirablement douée du côté du cœur : bonté, tendresse, générosité et dévouement, droiture et franchise, telles sont les qualités qu'on s'accorde à lui reconnaître et que le temps ne fera que développer.
Très sensible, très impressionnable, elle souffrira, plus qu'une autre, des misères de la vie et se réfugiera dans la rêverie comme dans un pays enchanté oii, un peu d'indolence naturelle aidant, elle vivra plus habituellement que dans la réalité. De là, ses distractions continuelles, dont les personnes chargées de son éducation ne pourront jamais arriver à la corriger.
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Ce serait pourtant une erreur de la croire sombre et taciturne, tant s'en faut. Au milieu de ses compagnes, Hortense se montre gaie, animée, pleine d'entrain, aimant le plaisir et le mouvement, ayant, parfois, de ces fous rires irrésistibles et communicatifs qui persisteront au delà de la jeunesse et que le maintien digne et imposant de la reine ne parviendra pas toujours à dissimuler.
Son principal défaut est l'entêtement. « Hortense, tu es une douce entêtée », lui dira souvent son frère, dans leurs amicales querelles, et, ce reproche, il le lui adressera encore dans l'âge mûr : tant il est vrai que la nature, en dépit de l'éducation et des années, reste toujours la même, au fond I
En résumé, Joséphine peut, avec raison, être Hère de sa fille; c'est, en ce moment, toute sa joie, son unique consolation, et l'obligation où elle est de s'occuper d'Hortense fait une heureuse diversion aux mille soucis qui l'accablent. Comme distractions, madame de Beauharnais n'a plus guère que les petites réunions (jui ont
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lieu, presque chaque soir, tantôt chez elle, tantôt chez madame de Lamothe-Hosten, laquelle reçoit une agréable société, ou bien encore chez une créole de Saint-Domingue, cousine germaine de celle-ci : madame Hosten, née deMerceron, femme d'un ancien lieutenantcolonel, chevalier de Saint-Louis.
Cette dame a un hôtel rue Saint-Georges où, en l'absence de son mari retourné aux Antilles, elle vit seule avec sa fille Pascalie, âgée de dix-huit ans. Là, Joséphine retrouve volontiers d'Eprémesnil, ex-député de l'Assemblée constituante, son ancien ami ; la comtesse de Beaufort, femme auteur plus connue sous le nom de comtesse d'Hautpoul ; la marquise Lefranc de Pompignan, d'Alainville, M. de Merceron, conseiller au parlement, frère de la maîtresse de la maison; les parentes de ceux-ci : mesdames de Boissonn 1ères et de Mornay *, M. de Turbé, etc. Les femmes apportent leur
1. La fille de madame de Mornay deviendra sous-gouvernante des enfants de la reine Hortense. Elle épousera le comte de Mailly-Couronel.
ouvrage et l'on passe la soirée à s'entretenir des nouvelles du jour pour se retirer, discrètement, à dix heures *.
Les massacres de Septembre, la mort du roi, la surveillance inquiète et tracassière de la police, les arrestations multiples qui constituent, pour tous, une perpétuelle menace, tels sont les thèmes ordinaires de la conversation.
On commente, avec passion, le Moniteur; c'est par lui qu'on apprend le sort de nos armées, tant en Vendée que dans le Nord et sur le Rhin, et Joséphine peut y suivre, pas à pas, les brillantes étapes de la carrière militaire de son mari qui, le 8 mars 1793, est promu lieutenant-général à l'armée du Rhin et qui deviendra bientôt général en chef de cette même armée.
Dans la soirée du 4 avril, grande est l'émotion de la petite société réunie rue Saint- Georges. Depuis quelque temps déjà, madame
1. La plupart de ces détails nous ont été donnés par M. Gromard, de Dreux, qui les tenait directement de madame la comtesse d'Arjuzon, née Hosten.
Hosten sentait la malveillance envieuse du quartier gronder sourdement autour de son hôtel :
« Dans des moments comme ceux-ci, il vaut mieux être ignoré que trop en vue, — écrivaitelle à son mari, — notre maison est mal notée et chaque instant y devient plus critique ».
En effet, quelques voisins ayant été déclarer, au Comité révolutionnaire de la section du Mont-Blanc, « qu'il se tenoit des conciliabules et se formoit des rassemblements de gens suspects chez la citoyenne Hosten » , que « son hôtel étoit un foyer d'intrigues et de conspirations royalistes», le Comité, de Sûreté générale de la Convention ordonna une visite domiciliaire qui amena l'arrestation « d'une quinzaine d'individus fort suspects^ parmi lesquels se trouvait d'Eprémesnil... » Conduits au Comité de Salut public, ils sont interrogés, puis relâchés, ayant eu, cette fois, la chance d'en être quittes pour la peur.
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Le croîrait-on? Malgré les épouvantes de la Terreur, en dépit de la mort qui planait sur les têtes, on songeait encore à fonder des familles, à édifier des foyers au milieu de tant de ruines! Le 31 août 1793, au moment des plus sombres jours de la Révolution, madame de Lamothe-Hosten mariait à Groissy, où elle passait ses étés depuis deux ans, sa fille Désirée avec Jean-Henri de Croisœuil, âgé de trente-deux ans, en présence de Jean Ghanorier, seigneur de Groissy, de Philibert de Galon, de Jean-Baptiste-Louis Legras et de May, curé, tous quatre témoins.
Madame de Beauharnais et sa fille assistaientelles à la cérémonie? le fait est assez vraisemblable, étant données les étroites relations d'amitié qui les attachaient à la famille de la jeune mariée, toutefois, rien ne l'atteste d'une manière positive. Il est certain, pourtant, que Joséphine connaît le pays, qu'elle a dû y faire quelques séjours chez son amie, car aussitôt que paraît la loi des suspects (17 septembre), cherchant à fuir Paris, son premier mouvement
est d'aller se réfugier, avec Hortense, à Groissy, où sa présence est officiellement constatée, le 26 septembre 1793, par un acte de la municipalité de l'endroit.
Elle habite dans la grande rue du village, à deux pas de la Seine, une jolie maison, nichée dans la verdure, appartenant à un M. de Bauldry et précédemment occupée par madame de Lamothe-Hosten qui vient de lui céder la suite de son bail, pour aller demeurer tout près de là avec le jeune ménage de Croisœuil.
Outre ces derniers, madame de Beauharnais a la bonne fortune de retrouver, à Groissy, tout une petite colonie de Parisiens venus, comme elle, chercher, à la campagne, un abri contre l'orage révolutionnaire et avec lesquels elle ne tarde pas à se lier.
La plupart d'entre eux se groupent autour du château seigneurial de M. Chanorier qui reçoit, avec une grâce parfaite: M. et madame Gampan, M. de Laurencel, l'abbé Maynaud de Pancemont, curé de Saint-Sulpice ; M. de Galon, M. et madame de Vergennes, amis intimes de
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madame de Lamothe-IIosten, et leurs deux filles, etc. etc.
Hortense n'est pas moins bien partagée que sa mère sous ce rapport, car elle a, pour se distraire, la société de sa chère Désirée, puis celle de Glaire et d'Alix de Vergennes, qui n'ont guère, de plus qu'elle, que deux ou trois ans et qui deviendront, l'une, madame de Rémusat et, l'autre, la femme du général de Nansouty. Hortense sera vite en grande intimité avec l'aînée des deux sœurs.
« Je me souviens encore, dira plus tard madame de Rémusat, en parlant de cet été qu'elles avaient passé ensemble en 93, que la jeune Hortense venait me rendre visite dans ma chambre et, s'amusant à faire l'inventaire de quelques petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son ambition pour l'avenir se bornerait à être maîtresse d'un pareil trésor. »
Le 28 septembre, dès le début de son installation à la campagne, arrive inopinément, à Hortense, un compagnon sur la présence duquel elle ne comptait pas : c'était Eugène, de retour de Strasbourg, qui venait vivre avec sa mère.
Les circonstances avaient bien changé, pour Alexandre de Beauharnais, depuis le moment où il empêchait Joséphine de faire émigrer ses enfants et lui reprenait son fils.
Jouissant alors de la faveur populaire, il avait été, peu de temps après sa nomination de général en chef de l'armée du Rhin (30 mai 93), désigné à la Convention comme ministre de la
guerre par le Comité de Salut public, mais, par une lettre datée du 16 juin, il avait refusé le poste qui lui était offert et dont il entrevoyait tous les périls...
« Je dois à la République d'exposer que je me crois plus propre à servir ma patrie contre la coalition des tyrans, au milieu de mes frères d'armes, que je ne le suis à être ministre, au milieu des orages d'une Révolution... »
Cependant, si le général de Beauharnais parlait beaucoup, — car il ne cessait d'adresser des morceaux de son intempérante éloquence, non seulement à l'Assemblée, mais encore à la Commune de Paris et à la société des Jacobins de Strasbourg dont il était président, — en revanche, il agissait peu.
Chargé de débloquer Mayence, où vingt mille Français luttaient désespérément contre deux armées alliées, il opéra avec une telle lenteur que les assiégés, à bout de munitions, vaincus
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par la famine, furent obligés de capituler avant l'arrivée de Tarmée de secours.
Atteint dans son prestige par cet échec, Beauharnais vit aussitôt s'opérer un revirement complet dans l'opinion publique, qui accusa les généraux de trahison et exigea que les nobles fussent expulsés de l'armée.
Prévoyant sa disgrâce, le ci-devant vicomte voulut essayer de ressaisir encore quelques bribes de son ancienne popularité, en envoyant à la Convention sa démission de général en chef de l'armée du Rhin, mais en demandant, comme une faveur, « à prendre rang, en qualité de soldat, parmi les bons républicains de cette armée ». Après avoir fait quelque temps la sourde oreille, la Convention accepta la démission du général, le 21 août, mais elle l'obligea à quitter l'armée et à revenir immédiatement à Paris.
Rentré dans la vie civile, Alexandre s'adonne tout entier à sa manie bavarde et écrivassière ; il part pour le Blaisois, se fait nommer maire de la Ferté-Aurain (ci-devant Ferté-Beauhar-
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nais), sa commune, où il dit « avoir exercé pendant six mois cette fonction à la satistaction de ses concitoyens », visite la Société populaire de Blois, devient président de celle de Chaumont et se vante hautement « de n'avoir jamais été qu'avec les patriotes et de n'avoir pas, depuis le commencement de la Révolution, habité une seule ville où il n'ait été membre de la Société populaire ».
Comment, au milieu de toutes ces œuvres patriotiques, M. de Beauharnais aurait-il pu trouver le temps de s'occuper de son fils?
Ce fut alors que, tenant essentiellement à garder la liberté de ses mouvements, et ne pouvant, d'un autre côté, laisser indéfiniment l'enfant sans lui à Strasbourg, il eut l'idée de l'envoyer rejoindre Joséphine à Croissy.
La vicomtesse de Beauharnais, ainsi investie de la confiance de son mari, crut utile de se montrer à la hauteur des circonstances. En digne épouse d'un Jacobin, elle voulut faire de son fils un bon patriote, et, en fervente admiratrice
de Jean-Jacques, un honnête et vertueux artisan,
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En conséquence, la commune de Groissy inscrivit Eugène au nombre des habitants armés : « Eugène Beauharnais, âgé de douze ans, un fusil et un sabre, 16 octobre 1793 », et en même temps il fut placé, comme apprenti, chez le menuisier Jean-Baptiste Gochard, bien connu pour son civisme K
Quant à Hortense, non moins heureusement partagée que son frère, elle fut appelée à jouir aussi des prétendus bienfaits de cette éducation républicaine et égalitaire : « Ma sœur Hortense fut mise en apprentissage chez une couturière, » a dit le prince Eugène dans ses Mémoires
Cependant, les arrestations arbitraires se multiplient, on accélère les meurtres juridiques. Marie-Antoinette, madame Roland, le duc
1. Celait, au fond, un brave homme, qui ne chercha pas à se prévaloir des titres qu'il aurait pu avoir à la reconnaissance de son apprend. Bien souvent, sous l'Empire, ses amis rengagèrent à se présenter à la Malmaison, mais toujours il s'y refusa : « Ils doivent savoir ce qu'ils ont à faire, répondait Cochard, ce n'est pas à moi à le leur rappeler. » Son désintéressement ne fut pas récompensé, paraît-il, car le prince Eugène oublia de venir le chercher.
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d'Orléans, Bailly, les généraux Houchard, Gustine, et mille autres têtes illustres sont tombées sous le couteau de la guillotine.
Le 31 octobre, jour de l'exécution des Girondins, la marquise François de Beauharnais, belle-sœur de Joséphine, poursuivie comme femme d'émigré, malgré son divorce prononcé au mois de juillet précédent dans le but d'échapper aux persécutions qui atteignaient les suspects, fut arrêtée à Ghampigny-sur- Marne, oii elle s'était réfugiée avec sa fille Emilie.
Emmenée à Paris, en même temps que son amie mademoiselle de Sarrobert, sœur d'un émigré ex-gouverneur du duc d'Enghien, chez laquelle elle logeait, toutes deux furent écrouées à Sainte-Pélagie, qui était une des plus humides et des plus malsaines prisons de la capitale.
G'est en vain que la pauvre petite Emilie multiplie les démarches pour obtenir la liberté de sa mère; c'est en vain qu'elle écrit jusqu'à cinq lettres, tantôt aux membres du Gomité de Sûreté générale, tantôt à ceux du Gomité révo-